La Tefaf face à un tournant

Le 24 mars 2017, par Alexandre Crochet

Même si les visiteurs étaient moins nombreux, les affaires ont été florissantes à Maastricht. La manifestation la plus prestigieuse dans le monde pour l’art et les antiquités cherche néanmoins de nouvelles voies.

© LORAINE BODEWES. COURTESY TEFAF 2017

Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change», s’écrie Tancredi dans le Le Guépard, le roman de di Lampedusa immortalisé par Visconti. À Maastricht, la Tefaf entend rester la reine des foires pour l’art et les antiquités. Dans un contexte mondial en mouvement et chahuté, elle évolue en douceur pour demeurer incontournable du haut de ses trente ans, l’âge de la maturité pour un tel événement… Après avoir revu le plan l’an passé, ses organisateurs, sous la houlette du directeur général Patrick Van Maris, ont procédé à quelques modifications. Plus visible, la section en étage consacrée aux œuvres sur papier a accueilli cette année une exposition de la galerie Borghese en provenance de Rome, une façon d’attirer plus de visiteurs. Difficile pour l’heure de mesurer l’impact des récentes mesures censées revivifier une manifestation qui, du moins pour certains stands, avait tendance à ronronner. Il suffisait autrefois de payer un fee, un droit d’entrée, pour être accepté une fois pour toutes, sauf grosse bêtise… Les nouvelles règles imposent en principe de soumettre régulièrement son dossier à la Tefaf, ce qui incite à davantage d’efforts. Si la tendance internationale peut pousser à mettre en avant l’art contemporain, la foire de Maastricht est consciente que ses atouts principaux demeurent son éclectisme et son offre pléthorique, assurée par près de 270 marchands. Aussi veille-t-elle à garder l’équilibre. Le Parisien Antoine Barrère est ainsi venu enrichir une proposition en arts asiatiques déjà soutenue par un bataillon d’antiquaires, dont Marcel Nies ou Gisèle Croës. Sur son stand brillaient entre autres un phénix juché sur un tigre, superbe sculpture polychrome en bois du royaume chinois des Tchou (IIIe-IVe siècles av. J.-C.), à plus de 300 000 €. Autre Parisien, Bernard Dulon a rejoint ses confrères en arts premiers tels le Bruxellois Didier Claes ou le New-Yorkais Donald Ellis, qui présentait un incroyable masque Yup’ik d’Alaska, «le seul encore en mains privées sur douze exemplaires connus», confie le marchand. Le dernier passé sur le marché voici vingt ans avait été acquis par Ernst Beyeler pour plus d’un million de dollars et a rejoint la fondation éponyme à Riehen, en Suisse. Au total, huit galeries défendent l’art tribal à Maastricht. Mais c’est surtout la section design qui bouge le plus avec l’arrivée de trois galeries. À part la galerie kreo, centrée sur la création contemporaine internationale, Jackson et Modernity étendent une palette scandinave déjà fournie avec Dansk Moebelkunst et Éric Philippe. Ce dernier a rapidement cédé son cabinet du Suédois Uno Åhrén présenté à l’Exposition des Arts décoratifs de 1925 à Paris. François Laffanour, le patron de la galerie Dowtown, a suscité beaucoup d’intérêt pour son stand raffiné associant entre autres un bureau Présidence de Jean Prouvé, meuble devenu culte, et la suite du contenu de la maison Borot, à Montmartre, aménagée par Charlotte Perriand.

Difficile pour l’heure de mesurer l’impact des récentes mesures censées revivifier une manifestation qui, du moins pour certains stands, avait tendance à ronronner.

Corne d’abondance
Comment savoir où donner de la tête dans cette offre digne d’une corne d’abondance ? Il était piquant de suivre le cheminement des œuvres. Ainsi, la galerie parisienne Coatalem a vite vendu le portrait d’Augustine Bertin de Vaux par Girodet, acheté à Drouot en novembre sous le marteau du commissaire-priseur Olivier Lasseron. Certains se souviennent peut-être d’avoir aperçu, lors de la Biennale des antiquaires à Paris, en septembre dernier, un immense paysage lacustre au soleil couchant du Suédois Hilding Werner, à cheval sur les XIXe et XXe siècles … Il trônait ici sur le stand d’une galerie américaine, Jack Kilgore, au tarif de 265 000 €, bien loin de son prix d’achat en vente publique, en Suède, voici moins de deux ans… Si les amateurs attentifs et fureteurs peuvent ici et là tomber sur des pièces plutôt accessibles, à l’instar de la collection de hérissons miniatures antiques du grand marchand londonien John Kasmin, présentée par la galerie Rupert Wace à partir de 4 000 € , le sport favori des aficionados de la Tefaf consiste à partir à la chasse aux œuvres les plus rares, les plus précieuses ou les plus chères. Dans cette catégorie figure assurément la paire de sculptures issues des collections ducales du Blenheim Palace, dans l’Oxfordshire, copies du XVIIIe en marbre de copies romaines d’authentiques modèles grecs… Montant officiel à débourser pour les emporter sur le stand très couru de la galerie Kugel : 20 M€. Chez Johnny Van Haeften dont c’est, paraît-il, le dernier tour de piste à la Tefaf , il fallait disposer de 12 M£ pour s’offrir une autre paire, deux époux «aux gants» par Frans Hals, rappelant le couple de marchands de Rembrandt acquis par le Louvre et le Rijksmuseum d’Amsterdam l’an dernier.
Nombreuses transactions
Musées et collectionneurs privés se sont rués vers l’art ancien, grand point fort de cette édition. L’enseigne suisse Antiquariat Bibermuehle a cédé pour une somme à sept chiffres l’ouvrage en douze volumes Historia naturalis, édité entre 1596 et 1610 pour l’empereur Rodolphe II de Habsbourg, à un collectionneur privé qui va le prêter au Rijksmuseum. Il n’était pas passé sur le marché depuis un quart de siècle. La galerie Les Enluminures a vendu un livre de prières germanique vieux de mille ans au gouvernement allemand pour plus de 3 M$. La galerie Benjamin Proust s’est délestée d’une sculpture du XVIe siècle à un musée américain qui pourrait être le Met. Curieusement, alors que les ventes de Londres et de New York en peinture ancienne n’ont pas brillé dernièrement, cette édition de la Tefaf a montré que les marchands chevronnés pouvaient sortir des pièces importantes et attirer les collectionneurs. L’une des toiles les plus regardées est un autoportrait au turban de l’artiste Wallerand Vaillant, lui aussi absent du marché depuis vingt-cinq ans. Il a trouvé preneur dès les premières heures pour une «somme rondelette» chez Maurizio Canesso. Un collectionneur européen a emporté un portrait du roi Charles IX peint au XVIe siècle par François Clouet. Il était affiché à 1,9 M$. Par contraste, l’art moderne manquait un peu de pépites cette année, les grands noms n’étant pas toujours synonymes de grandes œuvres. En art contemporain, très inégal, il valait mieux se rabattre sur des valeurs sûres. Directeur de la galerie Tornabuoni, dédiée aux signatures italiennes des décennies d’après-guerre, Michele Casamonti a «très vite vendu le premier jour les œuvres inférieures à 100 000 €», nous confiait-il en début de foire, tandis qu’un client avait réservé un grand tableau de Castellani. «L’ambiance est plus pétillante que l’an dernier», ajoutait-il. Son confrère Franck Prazan, qui défend la seconde école de Paris, a cédé six tableaux et était, les derniers jours, en discussion avec un Canadien pour une œuvre importante de Nicolas de Staël. Reste que cette année, la Tefaf accuse un creux dans la fréquentation, les collectionneurs américains  plus que les musées  semblant, d’après plusieurs témoignages, moins nombreux. L’idée d’aller au-devant de ces gros acheteurs pour les séduire grâce à deux foires à New York et, éventuellement, les inciter à traverser l’Atlantique jusqu’à Maastricht ne manque pas de pertinence. Mais l’une, en octobre, étant centrée sur la production antérieure à 1920 et l’autre, en mai, sur le moderne et le contemporain, «l’esprit de mélange qui fait le charme de la Tefaf risque de se perdre. Et rien ne dit que les Américains, s’ils ont tout à domicile, auront vraiment envie d’aller jusqu’en Europe», s’inquiète un marchand. À n’en pas douter, la Tefaf est à un tournant de sa déjà longue histoire…

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