La leçon d’Homo Faber

Le 15 novembre 2018, par Sophie Reyssat

La quintessence de l’artisanat européen se trouvait à la Fondazione Giorgio Cini de Venise en septembre dernier. Une initiative de la Michelangelo Foundation de Genève, destinée à ouvrir de nouvelles perspectives aux métiers d’art.

Nature morte (2018) par Kristin McKirdy, céramiste, lauréate 2009 du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main.
Photo : François Wave © michelangelo foundation


«Homo Faber». Le titre de la manifestation vénitienne, dont la première édition s’est déroulée du 14 au 30 septembre, porte en lui toute une philosophie, celle de la Michelangelo Foundation for Creativity and Craftsmanship, créée en 2016. Elle en est à la fois la première action d’envergure et le manifeste. Deux personnalités des affaires, du luxe et de la culture sont à l’origine de l’institution internationale à but non lucratif, implantée à Genève : Johann Rupert, président du groupe Richemont, et Franco Cologni, ancien président de Cartier international, lui-même à la tête de la Fondazione Cologni dei Mestieri d’Arte. Leur ambition est de préserver et de perpétuer les métiers d’art au niveau européen en suivant deux axes : promouvoir la reconnaissance de la valeur des savoir-faire et développer des réseaux professionnels associant public et privé, écoles et musées. En permettant à 62 500 visiteurs de découvrir près de 900 œuvres créées par quelque 400 artisans et designers, et en réunissant plus de 70 établissements de tous horizons, venus de 26 pays pour échanger leurs idées, «Homo Faber» a mis ces deux missions en œuvre avec maestria. Pour cette première édition, le choix symbolique de Venise, perle artistique et économique de la Renaissance, s’est imposé comme une évidence. Celui de la fondation Giorgio Cini également : installée dans l’ancien monastère de San Giorgio Maggiore, elle se consacre à la diffusion du savoir. Car la manifestation revendique une dimension didactique primordiale, qui correspond aux attentes des artisans d’art, et se présente comme une exposition culturelle, non commerciale, dont la gratuité va dans le sens de l’éducation du public. Rien n’est à vendre, mais tout est à voir. Pour changer le regard sur l’artisanat, près de quatre-vingt-dix professionnels ont été conviés à faire part de leur talent.
Des possibilités d’emploi pour les générations futures
Ambitieux, le parcours constitue une belle démonstration de force pour l’artisanat d’art, dont les acteurs, trop isolés et dispersés, se font habituellement difficilement entendre. De quoi faire prendre conscience, au public comme aux prescripteurs, que ce secteur est une force économique. Alberto Cavalli, codirecteur exécutif de la Michelangelo Foundation, le martèle à juste titre : «Les artisans européens représentent un avantage compétitif au niveau international. «Homo Faber» n’est pas seulement une belle exposition de beaux objets, c’est une exposition sur le travail et les possibilités d’emploi pour les générations futures, qui rencontreront ici les artisans, les objets et l’inspiration.» La collaboration entre designers et artisans est ainsi l’un des aspects mis en avant par la manifestation. Elle n’est pas toujours simple, car elle nécessite un temps d’adaptation pour accorder les visions, les méthodes et les niveaux d’exigence de chacun. Il suffit pourtant d’interroger ceux qui ont travaillé en équipe pour être persuadé que le jeu en vaut la chandelle : le processus créatif s’avère enrichissant pour les deux parties, et nombreux sont ceux qui souhaitent renouveler l’expérience. Leurs œuvres à double ou multiple signature ont ainsi valeur de symbole, à l’image des masques vénitiens de Sergio Boldrin et Philippe Tabet, mariant la technique ancestrale du papier mâché façonné par le premier à l’esthétique futuriste imaginée par le second. Ces réalisations conjointes montrent également le potentiel de la confrontation des savoir-faire traditionnels et des technologies nouvelles. Loin d’être une menace pour l’artisanat, celles-ci sont un atout au service de la créativité quand elles sont mises au service du «fait main». En la matière, tout est encore à inventer. En plus de changer les mentalités du public, «Homo Faber» cherche à faire évoluer celles des professionnels en construisant des ponts entre les métiers pour inciter chacun à élargir ses perspectives en sortant des sentiers battus. Cette pratique est déjà assez naturelle pour nombre de métiers d’art, la fabrication d’un bel objet nécessitant souvent plus d’un savoir-faire. C’est également le cas en restauration, comme le montre Open Care-Servizi per l’arte (Milan), capable de sauvegarder un casone du XVIe siècle aussi bien qu’un monumental pied UP7 en polyuréthane de Gaetano Pesce. Le défi est aujourd’hui de généraliser ces associations de compétences. Une démarche qui semble aller de soi pour la nouvelle génération. Parmi les cent cinq jeunes ambassadeurs  des étudiants en arts appliqués et design recrutés dans toute l’Europe pour partager leurs connaissances et l’amour de leur métier avec les visiteurs d’«Homo Faber» , certains n’ont d’ailleurs pas attendu la fin de l’exposition pour mettre à profit les rencontres et concevoir des projets communs. Pour prolonger ce dynamisme et consolider l’émulation suscitée par la manifestation, la Michelangelo Foundation travaille désormais à la mise en œuvre d’un répertoire européen des professionnels de l’art, tout en poursuivant ses actions de mise en valeur des métiers d’art dans chaque pays. L’aventure humaine si bien amorcée à Venise ne s’arrêtera pas en si bon chemin : rendez-vous en 2020 pour une nouvelle édition.

À voir
Michelangelo Foundation for Creativity and Craftsmanship, villa Barbey,
50, chemin de la Chênaie, Bellevue, Genève, tél. : +41 22 721 34 00.
www.michelangelofoundation.org

Pour retrouver les exposants d’«Homo Faber».
rendez-vous sur www.homofaberevent.com

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