La boiserie, une affaire de famille

Le 03 novembre 2017, par Anne Doridou-Heim

Guillaume Féau raconte avec passion l’histoire de la maison familiale et livre ses engagements pour la faire rayonner dans le XXIe siècle, sous toutes les latitudes.

Guillaune Féau devant l’un des panneaux de la Boiserie aux continents de Ledoux.
© féau & cie

Il y a rarement de hasard dans le monde du patrimoine et des grands ateliers. La passion est une potion magique dont le fluide coule dans les veines par héritage. L’adage se vérifie une nouvelle fois avec Guillaume Féau, fils et petit-fils de décorateurs. Dans ce «jeu de famille», on demande Guy, le grand-père. Dans les années trente, jeune homme bien né, il travaille avec l’ensemblier Jean Pascaud et souhaite se vouer à la décoration, mais son père en décide autrement. Un décorateur chez les Féau, c’était impensable… Il regagne alors le sillon tracé par sa généalogie et devient homme d’affaires. Néanmoins, pour soigner sa frustration, il fréquente assidûment la salle des ventes,  son petit-fils dira même qu’«il vivait à Drouot !»  et encourage son fils Joël à emprunter la voie qui lui avait été interdite. Celui-ci se fait engager chez Jansen, y accomplit ses premières armes sous l’œil attentif et bienveillant de son père et lorsqu’en 1963, la maison Grellou est à vendre, ils n’hésitent pas. Les Féau s’apprêtent à écrire leurs premières lignes dans le monde de la décoration. La visite de cette maison historique convie à un retour dans l’atmosphère fébrile de la seconde moitié du XIXe siècle. Le baron Haussmann a réussi la mue de la capitale et de nouveaux quartiers se construisent hors du centre, où riches financiers et industriels choisissent de bâtir des hôtels particuliers à la mesure de leur fortune. La plaine Monceau devient un repère d’élégance. Pour orner ces palais et leur donner l’authenticité qui ajouterait des lettres de noblesse à l’argent, ils ont besoin de meubles rares et précieux, de tableaux de maîtres et de bronzes dorés, mais aussi et surtout, pour habiller les murs, de boiseries anciennes. Ils, ce sont les Rothschild, le comte Boni de Castellane et tant d’autres, des deux côtés de l’Atlantique. Les décennies 1870-1910 seront l’âge d’or de ce secteur d’activité. Avisé, l’entrepreneur Charles Fournier en perçoit tout de suite l’intérêt et se fait construire dans le futur quartier des Ternes, au milieu des champs de poireaux mais tout près de ses riches clients, des ateliers à l’architecture métallique dernier cri, auréolés d’une magnifique verrière dans le style d’Eiffel. Il y installe les artisans de son négoce en boiseries anciennes, des ouvriers qui maîtrisent tous les métiers du bois, et sa réputation augmente parallèlement à son chiffre d’affaires. La Première Guerre mondiale donnera un grand coup de frein, un tiers des employés ne revenant pas du front. Très atteint, Charles Fournier décède et la société est rachetée par Raymond Grellou. L’époque des grands décors, de l’engouement pour le baroque ou le néoclassique est révolue. Avec l’avènement de l’art déco, la demande se fait autre et Grellou transforme le métier premier en devenant décorateur. Il réduit les activités de dorure, ouvre un atelier de tapisserie et livre de beaux décors en bois inspirés des créations de Ruhlmann. En reprenant l’affaire, les Féau marchent dans ses pas et, malgré les difficultés liées au changement de goût  une habitude récurrente avec laquelle il faut apprendre à composer , ils tiennent la barre et travaillent inlassablement à la défense de la boiserie.
 

Artisan à l’œuvre dans l’atelier de dorure. © féau & cie
Artisan à l’œuvre dans l’atelier de dorure.
© féau & cie

Place au petit-fils
Guillaume Féau part aux États-Unis faire un MBA, et réalise que les Américains sont férus de boiseries mais qu’ils ne maîtrisent pas les savoir-faire nécessaires. À son retour, aidé par sa sœur, Angélique, il convainc sa famille de lui faire confiance et d’effectuer un nouveau virage : ne plus être décorateur mais fournisseur de décorateurs. La chance, compagne des audacieux, lui offre un chantier dans une demeure posée à la pointe de l’un des caps les plus recherchés de la Côte d’Azur. Puisant son inspiration dans l’impressionnante masse de documents à sa disposition et quelques très belles pièces entières, il réalise un décor fastueux qui devient immédiatement sa carte de visite. Inlassablement, il parcourt les salles de ventes. Comme son grand-père avant lui, il fait de Drouot son terrain de visite hebdomadaire, même s’il regrette de ne plus y trouver des pièces complètes et y achète principalement des chapiteaux, des dessins et des fragments. Il a ainsi constitué un stock de plus de 250 boiseries dont de pures merveilles qu’il vend parfois à des fondations privées, des riches amateurs qui préfèrent demeurer dans l’anonymat et à des musées. Le Louvre-Abu Dhabi, qui ouvre ses portes le 11 de ce mois, lui a fait l’acquisition d’une pièce conçue vers 1620. Cette collection, c’est le cœur battant du lieu, un labyrinthe d’une richesse et d’un charme infinis au milieu duquel le décorateur et l’amateur sont invités à déambuler entre des ébrasements provenant de Versailles, des éléments de la bibliothèque de Louis XIV, d’autres issus d’hôtels particuliers ayant appartenu aux Rothschild, des panneaux identiques à ceux de l’Hôtel de Beauharnais, d’autres encore venant du château de Madame de Pompadour à Crécy, du café de Foy, là même où Camille Desmoulins haranguait les foules en 1789, ou de l’Hôtel Cressart de Coco Channel, Place Vendôme. Une promenade dont les haltes sont autant de petits moments de l’histoire de France. C’est aussi un impressionnant ensemble de cheminées, des centaines de mètres carrés de parquet Versailles, des fontaines spectaculaires, une collection originale de maquettes, passion du maître des lieux, sans oublier les recueils d’ornemanistes, les dessins originaux et les gravures d’époque. Une caverne d’Ali Baba qui cultive consciencieusement son fouillis et sa force. Nombre de ces pièces ont été dessinées par de grands noms, notamment ceux de la période de prédilection de Guillaume Féau, les années 1780-1810. Il les raconte comme «un moment extrêmement intelligent au cours duquel le néoclassicisme se pare d’une recherche de modernité». C’est le règne de Charles Percier et Pierre Fontaine, de Claude-Nicolas Ledoux ou encore de François-Joseph Bélanger.

 

La verrière de la rue Laugier et une partie de la collection de boiseries anciennes. © féau & cie
La verrière de la rue Laugier et une partie de la collection de boiseries anciennes.
© féau & cie

Aujourd’hui et demain
Depuis la fin des années 80 et l’arrivée d’une nouvelle génération de décorateurs en quête de luxe, pour des clients exigeants du meilleur quel qu’en soit le prix, la boiserie a retrouvé sa place dans le décor et vit un nouvel âge d’or. Les Américains, qui en sont particulièrement friands, ont contribué à redynamiser un marché en sommeil. Ils passent commandes de vingt à trente boiseries par an, mais «sont assez volages, avec des replis dangereux, il faut donc regarder ailleurs, vers le grand Est et la Russie notamment». Ce marché difficile à pénétrer, pour lequel il a fallu investir pendant dix ans avant d’avoir un premier retour, a fini par payer et la maison y mène aujourd’hui des chantiers spectaculaires. Passeport toujours en poche, Guillaume Féau prospecte l’Asie de Hongkong à la Thaïlande, et se réjouit d’un démarrage prometteur en Chine «où les acheteurs comprennent la qualité». Tout cela nécessite une équipe de plus de cent personnes réparties entre les bureaux de la rue Laugier dans le XVIIe arrondissement de Paris  bientôt restaurés dans leur intégrité de la fin du XIXe siècle et dotés de véritables espaces de présentation , et trois ateliers en banlieue, de staff et résine, de menuiserie et de finition. Une grosse machine qui ne peut se permettre ni la médiocrité, ni la crise ! Grâce au professionnalisme des artisans et à l’ensemble unique de boiseries et de documents patiemment réuni, les copies réalisées  entre 80 et 90 % du chiffre d’affaires tout de même  paraissent presque aussi vraies que les authentiques. Ce sont de parfaites reconstitutions fabriquées dans la grande tradition de l’art décoratif français. De la «belle ouvrage» qui est la signature de l’entreprise et une promesse pour l’avenir. 

à savoir
Féau & Cie,
9, rue Laugier, 75017 Paris, tél. : 01 47 63 60 60.

Le stand de la galerie Röbbig München dont les parois étaient habillées de boiseries provenant de chez Féau a reçu  ex-aequo avec celui de la galerie Delalande  le premier Prix de la récente Biennale Paris.

www.feauboiserie.com
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