L’OMM, une percée anatolienne sur le monde

Le 14 novembre 2019, par Zaha Redman

Dans le centre historique d’Eskisehir, ville du nord-ouest de la Turquie, l’Odunpazari Modern Museum abrite la collection d’art contemporain de l’entrepreneur Erol Tabanca, dans un bâtiment résolument moderne.

L’Odunpazari Modern Museum, image de synthèse, par Kengo Kuma & Associates.
© Naaro

L’ouverture quasi synchrone d’Arter, la nouvelle vitrine artistique de la fondation Vehbi Koç à Istanbul, et de l’Odunpazari Modern Museum (OMM) à Eskisehir, à mi-chemin entre la Sublime Porte et Ankara, est une échéance majeure de la scène culturelle turque. D’autant qu’elle a coïncidé avec le lancement de la 16e édition de la Biennale d’Istanbul. L’industriel Vehbi Koç (1901-1996) avait mis sur pied la plus importante collection d’art privée du pays, et l’inauguration du nouveau siège de sa fondation, tout près de la place Taksim, marque le cinquantenaire de cette dernière. S’il s’agit en quelque sorte du redéploiement d’une institution bien établie, le vernissage de l’OMM, quant à lui, relève d’une dynamique différente à bien des égards (plus récente), mais les deux événements confirment que la culture reste une force majeure en Turquie. On dirait même que l’art contemporain apporte à la société des énergies primordiales dans la période pesante que la République connaît actuellement. Musée privé, l’OMM a été créé par Erol Tabanca pour abriter ses œuvres. Architecte et entrepreneur, l’homme a fondé la société Polimeks, très active au Turkménistan, où il a été associé au ministère de la Construction et de l’Architecture. Plus récemment, il a réalisé des projets en Russie et en Chine. Née au tournant du XXIe siècle, sa collection d’art est d’abord abritée au siège de Polimeks à Istanbul, jusqu’au jour où Tabanca envisage de créer une institution dans sa ville natale, à trois cents kilomètres de là, sur les contreforts de l’Anatolie. «Eskisehir a un fort potentiel touristique et mon projet veut être une passerelle […] avec le reste du monde», explique-t-il. Assurément, l’atmosphère et le climat locaux tranchent avec le paysage stambouliote par une relative sérénité et une volonté évidente de mise en valeur du patrimoine. Le quartier d’Odunpazari, noyau historique de la ville, garde des traces des périodes seldjoukide et ottomane : classé au patrimoine de l’Unesco, il connaît aujourd’hui un plan de rénovation ambitieux, à l’initiative d’un maire attaché à la culture. Eskisehir est dotée d’une grande université et d’une importante école des beaux-arts. La qualité des finitions du nouveau musée et le raffinement de la structure hôtelière qui lui est attachée montrent que peuvent se conjuguer traditions et standards contemporains les plus exigeants.
 

Tanabe Chikuunsai IV (né en 1973), Sans titre, 2019, installation en bambou.
Tanabe Chikuunsai IV (né en 1973), Sans titre, 2019, installation en bambou.© OMM. Photo Batuhan Keskiner


Un empilement de boîtes
Confié à l’agence Kengo Kuma & Associates, le bâtiment de 3 600 mètres carrés est installé au cœur de l’ancien Odunpazari, sur un terrain pentu. Il respecte l’héritage architectural du lieu, mais arbore un caractère résolument contemporain. Les maisons traditionnelles rappelant une superposition de boîtes, avec un premier étage plus étendu que le rez-de-chaussée, le thème de l’empilement est évident dans le dessin du musée, comme le motif du madrier en bois. Kengo Kuma rappelle aussi l’histoire du quartier : «Le négoce du bois est attaché à Odunpazari [et la structure du musée] évoque l’emboîtement des appareils en bois qui structurent les habitations traditionnelles.» L’OMM ne possède pas de façade de premier plan ni avant ni arrière, parce que la tradition locale ne privilégie pas la planéité et que l’édifice doit rester ouvert dans toutes les directions. Un grand puits de lumière occupe le centre du bâtiment afin d’accentuer la dynamique circulaire de l’ensemble. Sa ligne évoque le paysage et la topographie environnants, Eskisehir étant situé dans une cuvette, entre des chaînes montagneuses tantôt semi-désertiques, tantôt boisées. Assez peu monumental du fait de sa silhouette désarticulée, l’OMM frappe néanmoins par ses volumes et sa singularité. Il témoigne aussi du goût de Tabanca pour la prouesse et les ouvrages ardus : les espaces intérieurs, découpés, irréguliers, ne se prêtent pas facilement à l’accrochage des œuvres ou des tableaux. Haldun Dostuglu, le commissaire de la première exposition du musée («The Union», jusqu’au 1er janvier 2020), le confirme : «J’ai passé plusieurs semaines à modifier l’accrochage pour arriver à un résultat satisfaisant. Heureusement que les œuvres sont stockées dans les sous-sols, leur déplacement en a été facilité.» Haldun Dostuglu dirige l’une des principales et plus anciennes galeries d’Istanbul (Nev Galri) et fait partie du comité de direction artistique de l’OMM. «Il y a en Turquie des jeunes curateurs de talent, mais ils ne connaissent pas très bien l’histoire de l’art et, pour cette exposition inaugurale, il a bien fallu que je m’attelle à la tâche, déclare-t-il. J’ai opéré une sélection dans le fonds de Tabanca pour témoigner de l’évolution de ses goûts et de son ouverture. Il a toujours suivi ses inclinations personnelles, mais, depuis quelques années, il s’est adjoint les services d’un conseiller.» Peut-être s’agit-il de sa fille Idil, qui a suivi un cursus artistique et collabore aux projets de son père. De toutes les façons, l’OMM est voué à se rapprocher de l’école des beaux-arts pour offrir aux étudiants une ouverture sur l’art contemporain.

 

L’Odunpazari Modern Museum, de l’agence Kengo Kuma & Associates.
L’Odunpazari Modern Museum, de l’agence Kengo Kuma & Associates.© OMM. Photo Batuhan Keskiner


Un panorama de l’art turc
La plupart des œuvres de la collection réunies pour l’occasion sont turques, avec une priorité donnée aux productions contemporaines. Plusieurs maîtres sont également montrés, comme Nejad Melih Devrim avec deux peintures abstraites du milieu du XXe siècle, méditatives et dynamiques, ou Nuri Iyem, chantre des jeunes paysannes anatoliennes aux grands yeux en amande ; mais aussi Erol Akyavas, avec Delenda Est Carthago, une peinture monumentale de 1981 qui ouvre le parcours. Kemal Önsoy, Canan Tolon, Mehmet Uygun, Ahmet Dogu Ipek, Yagiz Özgen, Ramazan Bayrakoglu, Sabire Susuz et Elif Uras font également partie de la sélection, avec des pièces récentes. D’une très bonne tenue, l’ensemble propose un remarquable panorama de l’art turc contemporain. Deux œuvres de commande se distinguent par leur échelle. L’une est une installation gigantesque en bambou de Tanabe Chikuunsai IV, montée dans le puits de lumière central et visible de plusieurs étages. Un peu végétale, elle fait penser à des troncs ou à des branches entrelacés ; un peu animale, à des boyaux entortillés, vaguement industriels, ou à des tuyaux : cette prouesse artistique est parfaitement en osmose avec l’architecture en bois de l’OMM. Les deux vidéos monumentales de Marshmallow Laser Feast, un collectif britannique, proposent quant à elles un contrepoint très suggestif à l’œuvre du Japonais, avec un univers nocturne et fluide, également à mi-chemin entre le végétal, l’organique et le technologique.

 

à voir
Odunpazari Modern Museum,
Sarkiye Mah, Atatürk Bul. 37, Odunpazarı Eskisehir, Turquie, tél. : +90 222 221 27 37.
www.omm.art
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