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Plateforme 10, le quartier des arts de Lausanne

Publié le , par Harry Kampianne

Ce nouvel aménagement réunit les destins de trois musées contigus à la gare de Lausanne, après quatorze ans de péripéties. Un pôle muséal XXL pour la cité vaudoise.

Le nouveau bâtiment du Mudac et de Photo Élysée© Matthieu Gafsou Plateforme 10, le quartier des arts de Lausanne
Le nouveau bâtiment du Mudac et de Photo Élysée
© Matthieu Gafsou

Tout a commencé en 2008, lorsque le « non » radical des habitants du canton de Vaud, par suite d’un référendum, a fait barrage à la construction d’un nouveau Musée cantonal des beaux-arts (MCBA). Une nouvelle tentative fut mise en place en 2009 après avoir retenu le site des halles des Chemins de fers fédéraux suisses (CFF) comme nouvel emplacement, ce qui déclencha sur plus d’une décennie nombre de polémiques et d’échanges tendus avec la justice et les élus. Décidant de se passer d’un nouveau référendum, le Musée cantonal des beaux-arts a ouvert ses portes en octobre 2019. Trois ans plus tard, un autre bâtiment abritant le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) et Photo Élysée, conçu par les architectes portugais Manuel et Francisco Aires Mateus, était inauguré les 18 et 19 juin derniers. Réunissant les trois entités, Plateforme 10 peut désormais accueillir le public dans un espace de 25 000 m2, dont 6 300 m2 sont destinés aux surfaces d’exposition de ce nouveau pôle muséal. Au premier abord, la dimension architecturale de ces deux bâtisses, avec leurs 1 100 tonnes de béton et avoisinant un budget de 185 millions de francs suisses (192 M€), peut paraître froide, massive, sans âme, au regard des résidences bordant le site. Une impression vite estompée par un parcours botanique didactique longeant l’allée centrale, l’esplanade et les musées, dont un jeu subtil d’angles et de lumières prédomine tant à l’extérieur qu’au niveau des accès menant aux salles d’exposition : une alchimie parfaite entre l’apparente rigidité des matériaux et le confort de visite. Quant à son nom, Plateforme fait référence à la proximité de la gare et à la réunion de plusieurs disciplines artistiques dans un même lieu, le numéro 10 renvoyant au nombre de quais. En mémoire de ce passé ferroviaire, la sculpture monumentale Crocodile, inspirée de la mythique locomotive à vapeur, trône à l’entrée du site. Cette œuvre inédite est le fruit d’une collaboration entre deux artistes : le Suisse Olivier Mosset et le Français Xavier Veilhan.
 

François Bocion (1828-1890), Bocion et sa famille à la pêche, 1877, huile sur bois, 32 x 48,5 cm, Musée cantonal des beaux-arts de Lausann
François Bocion (1828-1890), Bocion et sa famille à la pêche, 1877, huile sur bois, 32 x 48,5 cm, Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.


Cartographie d’une collection
Le MCBA a vu sa surface d’expositions tripler depuis son déménagement du palais de Rumine, avec 3 215 m2 dont 1 560 m2 pour la présentation de la collection, avec une rotation tous les trois ou quatre ans, et 1 215 m2 – réservés aux expositions temporaires (neuf par an) –, situés au 2e étage et bénéficiant, grâce à l’architecture du bâtiment signée par le bureau EBV (Estudio Barozzi Veiga) d’une lumière zénithale. À cela s’ajoutent 230 m2 destinés à l’Espace Projet, un lieu dédié à l’art contemporain, et 135 m2 à l’Espace Focus, une salle présentant certains aspects des collections. Le MCBA, c’est aussi près de 11 000 œuvres, couvrant essentiellement l’art du milieu du XVIIIe au XXe siècle. Des collections constituées d’achats, de dons et de dépôts à long terme par des organismes comme la Société vaudoise des beaux-arts, la Fondation Gottfried Keller ou encore la Confédération suisse. Sa renommée, depuis la création du musée en 1841, repose sur cinq collections d’importance : les fonds Abraham-Louis-Rodolphe Ducros (1748-1810), Charles Gleyre (1806-1874), Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923), Félix Vallotton (1865-1925) et Louis Soutter (1871-1942). Tout en continuant à privilégier une politique d’acquisition pour ces cinq artistes, le musée s’est récemment enrichi d’un paysage égyptien de Jean-Léon Gérôme et a obtenu un dépôt de dessins d’Alberto Giacometti, complétant le fonds Giovanni Giacometti, qu’il espère développer ces prochaines années.

Concernant les collections d’art moderne et contemporain, le MCBA a mis l’accent sur l’achat de pièces majeures d’artistes internationaux comme Christian Boltanski, Sophie Calle, Bruce Nauman ou Anish Kapoor. En 2017, la galerie lausannoise Alice Pauli a offert au musée une huile historique de Soulages datée de 1956 ainsi qu’une sculpture de quinze mètres de haut de Giuseppe Penone, Luce e ombra. Succédant à Bernard Fibicher, Juri Steiner, directeur depuis le mois de juillet, compte bien continuer à étoffer la collection et monter des expositions qu’on ne peut voir qu’à Lausanne. « On peut être un musée audacieux et épanoui sans devoir faire venir vingt Van Gogh d’un peu partout dans le monde. On peut séduire avec des expositions qui ont des liens très forts avec nos vies, nos préoccupations. »
 

Le nouveau bâtiment du MCBA© Matthieu Gafsou
Le nouveau bâtiment du MCBA
© Matthieu Gafsou

Deux musées sous le même toit
De 2000 à 2020, la « maison Gaudard », un bâtiment médiéval réaménagé sur la place de la Cathédrale à Lausanne, a hébergé le Mudac, entièrement dédié à l’art verrier, au design, aux arts graphiques, au bijou contemporain et à la céramique. Les cinq collections comptent près de 2 800 pièces couvrant la période de 1950 à nos jours. Sa nouvelle surface d’exposition de 1 580 m2 devrait lui permettre de présenter simultanément une à plusieurs expositions. L’opportunité de pouvoir intégrer Plateforme 10 lui a permis de redéfinir sa politique d’acquisition en ciblant davantage la documentation des processus mis en œuvre pour la conception d’un objet. Chaque création sera désormais accompagnée d’esquisses, de dessins préparatoires, d’échantillons ou de prototypes. « Nous avons beau partager la même bâtisse, souligne Chantal Prod’Hom, directrice du Mudac depuis sa création en 2000 – qui sera remplacée par Béatrice Leanza en janvier 2023 –, nous gardons nos façons de faire, et si nous avons certains espaces communs, nous sommes aussi séparés architecturalement parlant : le Mudac à l’étage et Photo Élysée au rez-de-chaussée. Certains projets nous tenaient à cœur, comme la création d’une ouverture zénithale, car le Mudac a un grand besoin de lumière, contrairement à Photo Élysée, dont le rez-de-chaussée est mieux adapté au médium photo. L’ancienne directrice Tatyana Franck, à qui a succédé Nathalie Herschdorfer, a toujours soutenu cette demande. » Depuis sa création en 1985 en tant que « musée pour la photographie », Photo Élysée interroge tous les sujets du médium, depuis les premiers procédés des années 1840 jusqu’à l’image numérique. Sa collection comptabilise plus d’un million de numéros, tirages, négatifs, planches contacts, livres et magazines. Elle comprend de nombreux fonds, notamment ceux de Sabine Weiss, Jan Groover, René Burri, Ella Maillart, Nicolas Bouvier, Charlie Chaplin, Gertrude Fehr, Hans Steiner et Olivier Föllmi. Son plateau d’activités muséales de 1 400 m2 englobe les 850 m2 dédiés aux expositions temporaires et les 150 m2 consacrés à la présentation de la collection, auxquels s’ajoutent le Lab Élysée, espace d’expérimentation axé sur la culture numérique, et deux espaces éducatifs, le Studio et l’Atelier. Selon Nathalie Herschdorfer, le défi de Photo Élysée « est devant nous, dans ces dialogues multiples, pluridisciplinaires. Le musée a déjà une identité, il a construit une histoire, une renommée. Il doit faire évoluer cette identité, parfois de façon plus légère, parfois plus expérimentale, notamment dans la collaboration avec les deux autres musées ». Le financement annuel de fonctionnement de Plateforme 10 s’élèverait à 27 millions de francs suisses (environ 28 M€), mais la répartition budgétaire entre les trois musées et les aménagements collatéraux (restaurants, boutiques, parcours botanique, etc.) reste encore assez floue. Ce qui n’empêche nullement le pôle muséal de prouver que la cohabitation a de beaux jours devant elle, comme en a témoigné l’exposition inaugurale et commune liée à l’univers ferroviaire, « Train, Zug, Treno, Tren ».

à voir
Plateforme 10,
1, avenue Louis-Ruchonnet, Lausanne, tél. : +41 21 318 44 00.
www.plateforme10.ch
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