L’art brut Made in America

Le 11 octobre 2018, par La Gazette Drouot

la création autodidacte des Amériques est un phénomène dont l’identité aura mis, entre marché et institutions, plusieurs décennies à être définie. En 2018, il a enfin trouvé son moment

Thornton Dial, History Refused to Die, 2004, 221 x 259 x 58,4 cm, tiges et racines de gombo, vêtements, dessins collagés, étain, fil de fer, acier, panneau de bois Masonite, chaîne en acier, émail, bombe de peinture
© Metropolitan Museum of Art, New York, don de la of Souls Grown Deep Foundation (collection William S. Arnett, 2014).

Aux États-Unis, la question de la définition de l’art brut américain ne s’est posée que récemment. Un nouveau débat dont se sont saisis aussi bien les organisateurs d’expositions que les galeristes, les collectionneurs ou les critiques d’art. Cela, alors même qu’un marché spécialisé de l’art brut et de l’art outsider existe depuis les années 1970. Un marché de dimension internationale, notamment animé par des œuvres de créateurs des Amériques dont la valeur, au fil des ans, s’est considérablement accrue. Parallèlement, ces dernières années, la fortune critique identitaire de ces pièces s’est développée, en même temps qu’elle s’est popularisée, notamment au sein du marché de l’art. Si les créations de leurs homologues européens donnent à voir les mondes fantastiques intérieurs nés de leur imagination, les artistes «bruts» des États-Unis, et plus largement du Nouveau Monde, y compris des Caraïbes, proposent fréquemment des dessins, des peintures, des assemblages et même de grands «environnements» qui font référence à l’histoire ou à la religion, ou qui concrétisent là aussi des visions de mondes imaginaires. Outre-Atlantique, plusieurs galeries et institutions spécialisées ont contribué au développement d’un réseau de promotion des œuvres des artistes autodidactes. Ancienne propriétaire de deux galeries, à Chicago et à New York, la légendaire Phyllis Kind  qui a cessé ses activités commerciales en 2009 et qui est décédée en septembre dernier, à l’âge de 85 ans  était une doyenne de ce marché. Tout en présentant régulièrement, depuis 1970 environ, les œuvres d’Adolf Wölfli, de Carlo Zinelli et d’autres acteurs de l’art brut européen, auprès des collectionneurs basés sur le Vieux Continent, elle s’est faite la championne des artistes autodidactes américains, tels Howard Finster, William Blayney et Jesse Montes.
Recherches pionnières
Au milieu des années 1970, elle a notamment exposé, en première mondiale, les dessins-collages de Martín Ramírez (1895-1963).Originaire du Mexique, ce dernier a passé la dernière moitié de sa vie en Californie.On trouve chez lui l’expression joyeuse et efflorescente des souvenirs de son pays natal et des impressions d’un homme qui, sans éducation artistique, a rencontré dans sa patrie d’adoption les expressions de la modernité que sont les grands chemins de fer, les autoroutes, la haute technologie. Aujourd’hui, même l’un de ses petits dessins est mis à prix autour de 43 000 €. Comme celle de Phyllès Kind, la galerie new-yorkaise Cavin-Morris ainsi que de la Carl Hammer Gallery, à Chicago, et la Fleisher/Ollman Gallery, à Philadelphie, ont contribué au développement du marché de l’«art brut américain». Les fondateurs de ces enseignes sont réputés pour la qualité de leurs recherches pionnières et pour les talents remarquables qu’ils ont découverts. Fleisher/Ollman a ainsi exposé, pour la première fois, en 2004 les collages réalisés avec des bagues de cigare de Felipe Jesus Consalvos (1891- vers 1960), artiste d’origine cubaine basé à Miami et à Philadelphie. Carl Hammer représente pour sa part des artistes connus pour leurs visions personnelles très originales, comme celle de l’autoportraitiste mystérieuse Lee Godie (1908-1994), ou le prisonnier texan Frank Jones (1900-1969), créateur des dessins aux crayons de couleur intitulés «maisons de diables». Shari Cavin et Randall Morris, codirecteurs de la galerie portant leurs noms, s’intéressent à la fois aux productions des créateurs de culture indigène et aux expressions diverses de l’art dit «brut» ou outsider. Collectionneurs eux-mêmes, ils ont depuis longtemps montré, au sein d’expositions thématiques, des œuvres de créateurs autodidactes des Amériques, d’Afrique et d’Europe, permettant ainsi de souligner et de renforcer les correspondances esthétiques qu’elles entretiennent. Randall Morris s’intéresse plus particulièrement à l’histoire de la diaspora africaine en Amérique du Nord et du Sud, et aux manifestations de certaines traditions artistiques reconnaissables dans les créations autodidactes de la région du Sud profond des États-Unis région qui comprend, entre autres, la Louisiane, l’Alabama, le Mississippi et la Géorgie. Randall Morris a souvent noté que «les assemblages sculpturaux créés avec des matériaux trouvés par les artistes autodidactes noirs de cette région s’enracinent dans les anciennes traditions africaines de la décoration et la sanctification des jardins ou des espaces personnels». On pense, par exemple, aux grands tableaux résultant de techniques mixtes de Thornton Dial (1928-2016), ancien soudeur dans une usine de construction de wagons Pullman, qui a passé toute sa vie en Alabama. Ses œuvres font référence à l’esclavage, au racisme institutionnalisé, à la lutte pour les droits civils et à la dure vie des fermiers.
Reconnaissance des musées
Basée à Atlanta, la Souls Grown Deep Foundation a, depuis 2010, recueilli et promu les œuvres de Dial et d’autres talents autodidactes du Sud profond aux lointaines origines africaines, tels que Joe Minter, Lonnie Holley, Bessie Harvey et Hawkins Bolden. Depuis fin 2016, cette fondation établie par le chercheur-collectionneur William S. Arnett a organisé des donations-ventes de douzaines de pièces à de grands musées américains, au rang desquels le Metropolitan Museum of Art de New York et le High Museum of Art d’Atlanta. Dial, Minter et d’autres artistes figurant dans la collection de la fondation d’Arnett ont été exposés cette année au Metropolitan Museum lors de l’événement «History Refused to Die : Highlights from the Souls Grown Deep Foundation Gift». Leur intégration dans les collections permanentes de ces grandes institutions permet à leurs auteurs d’entrer dans la cour de ceux ayant marqué l’histoire de l’art du XXe siècle. Bien entendu, cette reconnaissance a un impact sur la cote des artistes outsider américains. Un exemple ? Les prix des petits assemblages de Dial, qui s’échelonnent désormais entre 26 000 et 43 000 €, les plus grands atteignant des montant compris entre 173 000 et 243 000 €. Parallèlement, aux États-Unis, quelques musées spécialisés, comme Intuit : The Center for Intuitive and Outsider Art de Chicago ou l’American Visionary Art Museum de Baltimore, ont principalement concentré leurs expositions sur les artistes autodidactes. Plus récemment, des musées d’art moderne ou contemporain, comme le New Museum de New York ou la vénérable National Gallery of Art de Washington, ont intégré l’art outsider à leur programmation. L’activité commerciale des galeries et institutionnelle des musées a permis de révéler et reconnaître les spécificités et l’identité de l’art brut des Amériques. Pour bien des observateurs et amateurs passionnés, y compris de nombreux artistes contemporains, il est désormais, et enfin, reconnu à sa juste valeur. 

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