José Alvarez : «L’art, c’est le marché»

Le 20 décembre 2018, par Céline Piettre

Le fondateur et directeur des Éditions du Regard, qui fêtent cette année leurs 40 ans, prend le prétexte d’un livre sur François Pinault pour livrer ses vues, sans concession, sur le monde de l’art.

José Alvarez
© DENIS ROUVRE


À quand remonte la genèse de ce livre ?
J’ai rencontré François Pinault en 2016, trois semaines avant qu’il n’annonce à la presse l’ouverture de son musée à la Bourse de commerce de Paris. Je souhaitais obtenir son accord  ne serait-ce que pour pouvoir interviewer ses proches. «Essayez d’être prêt pour l’ouverture», m’a-t-il répondu. J’avais autant envie de parler du personnage que du marché, car, aujourd’hui, on peut parler de marché davantage que d’art. Je trouvais important de situer le contexte de l’ascension de Pinault, à partir des années 1960.
On sent une bienveillance à son égard, alors que vous êtes par ailleurs très dur envers le milieu de l’art actuel.
Je critique une dérive de l’art dont Pinault est en partie responsable, comme l’ensemble des grands collectionneurs spéculateurs. Je termine d’ailleurs le livre sur l’exposition consacrée à Damien Hirst à Venise, l’an dernier, qui est une opération de sauvetage et de marketing orchestrée, entre autres, par Pinault, et dont le résultat est affligeant bien que virtuose : bravo aux fondeurs et à Jean-Michel Wilmotte pour ses vitrines ! Mais c’est vrai que j’ai de la sympathie pour l’homme : il dégage une énergie incroyable. Je le connais depuis vingt ans, on se croise à l’occasion d’expositions, ou chez lui à Saint-Tropez. Alors oui, on ne fait pas une telle carrière si on n’est pas intéressé par l’argent. Certains de ses proches vont jusqu’à douter de sa passion pour l’art. Moi, je le crois sincère. On ne peut pas aller si loin si l’on n’est pas porté par un vrai goût. Je n’ai jamais réussi à savoir pourquoi il s’était séparé de certaines œuvres, comme les Warhol. «Pourquoi avoir vendu ce Klein extraordinaire ?», lui ai-je un jour demandé. «Ce n’est pas parce qu’on est riche qu’on n’a pas besoin d’argent», a été sa réponse. Il ne se laisse pas piéger. Son discours est rodé. Mais ce qu’il laissera dans l’art est énorme. Comme on dit aujourd’hui d’une manière un peu stupide : respect !
Voulez-vous dire qu’il est bien au-dessus de ses contemporains en la matière ?
En France et au XXe siècle, oui, c’est évident. Je cite les frères Wildenstein, mais ils étaient marchands. Idem pour les Nahmad. Ce que je trouve admirable, c’est que la collection est très contemporaine. Pinault se concentre sur son temps. Les grandes collections actuelles sont toutes identiques. Lui va au-delà. Je pense qu’il veut entrer dans l’éternité  d’où ma référence aux Médicis dans le livre. Il est obsédé par la mort, par l’après. Cela le guide, à mon avis, davantage que la spéculation. Il risque même de nous étonner, car on ne connaît de la collection que ce qui a été exposé. Je sais qu’il possède des œuvres de Monique Frydman et Jean-Pierre Raynaud, achetées il y a des années. Des pièces magnifiques. Il a vraiment un œil.
Vous êtes pourtant très critique vis-à-vis de certains de «ses» artistes…
Quand il s’acoquine avec quelqu’un comme Adel Abdessemed, qui, selon moi, ne fait pas des œuvres mais des coups, cela m’agace. Son goût peut le conduire vers des pièces très silencieuses  des Ryman, des Twombly  et d’un autre côté vers des Koons, des Murakami… Je crois que ces derniers l’amusent : ce sont des entrepreneurs, comme lui.

 

"Malheureusement, les artistes français ne sont pas assez regardés, en raison de ce clivage lié à la valeur marchande"

Quand un journaliste suggère que votre livre est autant un portrait qu’un autoportrait, que dites-vous ?
Avec François Pinault, nous n’avons rien en commun, sauf peut-être la liberté. J’ai voyagé, monté mes éditions, fait exactement ce que je voulais sans rien devoir à personne. C’est pour cela que je me permets de dire ce que je pense.
Vous en profitez pour régler quelques comptes…
Je n’appellerai pas cela régler des comptes. Aujourd’hui, dans l’art comme ailleurs, on est dans une espèce de consensus. Quand Ai Weiwei se met en scène dans la position du jeune Syrien noyé, personne ne réagit. Or ce n’est pas parce qu’on a fait trois semaines de taule en Chine qu’on peut tout se permettre. C’est indécent. Il y a un mot italien que j’adore : truccatore. Eh bien, ces gens-là sont des truccatore, des maquilleurs en français. Un autre exemple : pour l’exposition «Jean-Michel Basquiat et Egon Schiele» à la fondation Vuitton jusqu’au 14 janvier 2019 , seul Libération a proposé un compte rendu qui me semble juste, car libre. Je n’aime pas ce mélange des genres entre l’art et le luxe. Et je le dis, c’est tout.
En somme, l’art c’est le marché, et le marché se trompe toujours.
Hélas, oui. Il reste de grands collectionneurs : les fils Durand-Ruel par exemple, qui continuent de collectionner dans l’esprit des parents sans s’intéresser aux artistes «spéculatifs» et «bankables». Pourquoi eux et pas les autres ? C’est un mystère. Il serait intéressant de reprendre tous les catalogues de vente depuis vingt ans et d’en analyser leur contenu. Certains artistes «ont la carte». J’appelle cela les valeurs mensongères : elles se sont installées dans le paysage artistique et semblent indéboulonnables. En tout cas, personne ne s’y attaque. J’ai adoré le travail d’Anish Kapoor à ses débuts, mais, dès que son marché s’est déplacé du côté des Émirats, ses œuvres sont devenues des displays pour Sephora. L’été dernier, je dînais à La Mormaire, l’une des propriétés de François Pinault, dans les Yvelines, et, dans le parc de sculptures, qui est magnifique, je découvre un énorme Houseago, artiste de la galerie Gagosian dont les pièces valent une fortune… C’était comme une faute d’orthographe dans une lettre d’amour.
En vous lisant, on a un peu l’impression que la véritable création s’arrête au tournant des années 2000.
Oui, le cinéma français des années 2000 par exemple est pathétique. Aujourd’hui, quand un film sort, on ne parle que des entrées au box-office, comme on n’a parlé que du prix des œuvres lors de l’exposition «Jeff Koons» à Beaubourg, en 2014. Mais il y a encore des propositions artistiques très fortes  je pense à Tomàs Saraceno au Palais de Tokyo qui a lieu, jusqu’au 16 janvier prochain  et beaucoup viennent de France. Malheureusement, les artistes français ne sont pas assez regardés, toujours en raison de ce clivage lié à la valeur marchande. Pour moi, il y en a trois au-dessus du lot : Gilles Barbier, Fabrice Hyber  je sais que Pinault s’y est intéressé sans jamais rien acheter  et Loris Gréaud.
Comment les éditions d’art se portent-elles ?
C’est difficile, mais on essaie de continuer. On vient de faire un livre sur Diego Giacometti, un autre sur les bijoux admirables de la collection de Solange Thierry. Tous les éditeurs d’art vous le diront : on ne peut sortir un livre que s’il est préfinancé. C’est un problème de librairie. Il y a quatre ans, Alain Seban  président du Centre Pompidou de 2007 à 2015  me confiait qu’il ne faisait quasiment plus réimprimer les catalogues du musée : les ventes avaient chuté de 40 %. Les aides publiques à l’édition ont été considérablement réduites, ou sont dérisoires. Par exemple, j’ai proposé un livre sur Daniel Pontoreau  un très bon artiste qui, à 71 ans, n’a pas de monographie  avec un texte de l’écrivain Luc Lang, dont le financement a été refusé sans aucune explication. C’est aussi générationnel : les critiques travaillent avec des artistes du même âge. Et on ne peut pas reprocher aux nouveaux courants de s’imposer.
Êtes-vous toujours prêt à vous ruiner pour un livre ?
Je sors pour acheter du dentifrice et je reviens avec un livre ! Ils sont tous là, empilés à l’étage  c’est pour cela que j’agrandis ma bibliothèque. J’ai découvert récemment la petite librairie ouverte par la galerie Marian Goodman, tenue par le fils d’un de mes vieux amis, Bernard Lamarche-Vadel. J’en repars à chaque fois chargé comme un âne. Je possède aussi quelques éditions rares. J’ai une espèce d’addiction aux livres, c’est vrai.
Il y a autour de vous des œuvres d’Anselm Kiefer, d’Erik Dietman… Votre collection est-elle en rapport avec votre travail d’éditeur ?
Des amis m’offrent des œuvres, ou j’achète celles de jeunes artistes pour les soutenir, mais je n’ai pas de collection. Ce qui ne m’empêche pas de posséder un certain nombre de pièces : un beau Degottex  un immense artiste , des photos d’Helmut Newton  un ami : j’écris actuellement un livre sur lui. Je citerai aussi Gilles Aillaud, Anselm Kiefer bien sûr, Jean-Pierre Raynaud… avec lesquels j’ai travaillé. Je ne peux pas vivre sans œuvre, mais je n’ai pas l’esprit d’un collectionneur. Une chance !

 

À lire
José Alvarez, François Pinault, artiste contemporain, Albin Michel, 2018, 336 pages, 23 €.
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