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Eva Jospin, l’esprit de la forêt

Le 18 novembre 2021, par Anne Doridou-Heim

L’actualité de l’artiste, aussi dense que les profondeurs qu’elle sculpte, invite à s’enfoncer avec elle dans son antre parisien, à la découverte d’un univers fascinant et source d’énergie.

Eva Jospin, l’esprit de la forêt
© Raphaël Lugassy

Cet automne, les forêts d’Eva Jospin sont partout : au défilé haute couture de Christian Dior, dans un théâtre à Reggio d’Émilie, à Bagneux pour habiller la façade d’un immeuble, aux musées de la Chasse et de la Nature à Paris et des Impressionnismes à Giverny. Installée dans un ancien bâtiment industriel niché dans une ruelle pavée du Paris populaire depuis plusieurs années, l’artiste plasticienne va bientôt devoir déménager : l’espace appartient à la Ville, qui le promet à d’autres destinées. Pour l’instant, c’est une ruche bourdonnante où chacun tient son rôle. Dans son équipe, dont la taille évolue en fonction de l’actualité, chacun est à la tâche, connaissant sa mission : participer à la fabrication de paysages monumentaux mystérieux, à la fois végétaux et minéraux, dans lesquels le regard se perd.
Carton plein
En entrant dans son atelier, on est frappé par les empilements de cartons. Il y en a partout, sur le sol, le long des murs, en cours de découpage, de collage, de montage… ou en poussière après avoir été broyés. L’artiste s’inscrit dans une généalogie de tailleurs de pierre du Moyen Âge, mais qui travailleraient une autre matière. Le carton est pour elle le matériau monde, celui qui permet tout et dont elle pense ne jamais se lasser. En sortant des Beaux-Arts, elle pratiquait déjà les collages, les sculptures en résine, les petits dioramas. Puis le besoin de changer d’échelle et de passer à la sculpture monumentale s’est imposé. Le choix de ce support est venu tout seul, portant en lui la possibilité de grands formats — et par-là même une vraie liberté —, la facilité d’en trouver en grande quantité et un faible coût : au début, il suffisait d’aller dans le Sentier récupérer les cartons avant que la benne jaune ne les emporte ! «Le carton est l’équivalent en volume du crayon», nous dit-elle. Il permet de faire des essais et de recommencer, d’offrir la possibilité de toujours faire évoluer l’œuvre. Aujourd’hui, les installations en extérieur impliquent de nouvelles techniques — inspirées de celles du rocaillage et du béton projeté —, mais aucune rupture, s’agissant juste ici de «continuer la métamorphose du matériau».


 

Détail de l'œuvre destinée au musée de la Chasse et de la Nature.© Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala/ADAGP, Paris, 2021
Détail de l'œuvre destinée au musée de la Chasse et de la Nature.
© Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala/ADAGP, Paris, 2021


Un travail d’orfèvre
Dans le grand volume qui s’offre à nous, on est saisi par le nombre de pièces en cours de réalisation. Ici, un rocher se construit strate après strate à la manière d’une couche géologique – des heures et des jours d’assemblage –, là, de grandes plaques dessinées attendent d’être découpées à la machine, plus loin, des branchages d’être pourvus de leur feuillage. «Mes créations doivent s’adapter au lieu auquel elle sont destinées», explique Eva Jospin. Elles doivent «s’y fondre, tenir compte de son élévation, de sa prise au sol». C’est pourquoi elle doit d’abord s’imprégner de l’endroit qui les accueillera. L’aventure du musée de la Chasse et de la Nature la réjouit car, dit-elle, «ce musée ressemble à mon travail, il est dans l’idée de l’accumulation». Ajouter, toujours ajouter. D’où lui vient ce besoin de profusion, de détails ? «Je veux que le regard se promène et se reprenne plusieurs fois, mais je dois aussi trouver l’équilibre dans cette idée». D’ailleurs, malgré l’absence de réelle profondeur, se dégage une envie irrépressible de s’enfoncer dans ces bois, d’aller s’y perdre pour s’y sentir à l’abri ou y frissonner. Comme dans une «vraie» forêt, tout prend des proportions particulières et l’on est attiré par ces ombres, ces passages, ces traînées. L’artiste conçoit un espace multiple offrant de nombreuses lectures et où tout est en mouvement : un monde mental, né du dessin. Son inspiration ne se limite pas aux contes et légendes de l’enfance pour autant, l’ex-pensionnaire de la villa Médicis voyageant beaucoup plus loin dans l’histoire classique. Le travail étant manuel, lent et répétitif, l’esprit a le temps de divaguer, de s’échapper du quotidien pour rejoindre un espace vierge : celui de l’installation en cours d’élaboration. C’est par la fabrication qu’Eva Jospin est reliée au monde. Si les sources auxquelles elle puise sont multiples, elle évoque souvent l’architecture des jardins, regardant les folies naturelles que sont les grottes et les cascades, celles classiques offertes par les colonnades ou les pyramides, les folies champêtres aussi… Dans son discours revient régulièrement l’idée du nymphée, cette alcôve merveilleuse où jaillissait une source : les premiers, espaces sacrés, remontent à la Grèce antique. On les retrouve ensuite chez les Romains et dans les jardins baroques. Tous sont prétextes à créer des sensations. Il s’agissait hier de divertir l’esprit du promeneur et aujourd’hui, celui du visiteur.


 

Dans l'atelier d'Eva Jospin à Paris, Galleria, l'œuvre destinée au musée de la Chasse et de la Nature, en cours de réalisation. © Musée de
Dans l'atelier d'Eva Jospin à Paris, Galleria, l'œuvre destinée au musée de la Chasse et de la Nature, en cours de réalisation.
© Musée de la Chasse et de la Nature Béatrice Hatala/ADAGP, Paris, 2021


Promenons-nous dans la métamorphose
Si la présence de machines dans l’atelier peut d’abord surprendre, celles-ci s’avèrent indispensables. Une fraiseuse sert à découper les fonds solides, une scie sauteuse à façonner les rochers, une scie à chantourner pour les petites stalactites, les troncs et les branchages qui constituent les entrailles, des bandes et des disques pour le ponçage… Chacune tient sa place dans l’orchestre et joue une symphonie assourdissante. Une fois que le volume et la forme sont stabilisés, que les couches sont superposées, créant des perspectives multiples mais sans ligne de fuite, il faut travailler la surface comme pour n’importe quelle sculpture : c’est la phase finale, celle de la ciselure. Eva Jospin fabrique à la main, avec un cutter, toutes les petites frondaisons, et les habille d’une peau de feuilles pendant des heures de patience attentive. Car ses paysages forestiers et minéraux monumentaux foisonnent de détails, de lianes, de perles, de papiers colorés, en autant de vibrations subtiles qui les rendent vivants. Mais attention, il s’agit d’ornementation, pas de décoration ! Si elle reconnaît une dimension un peu obsessionnelle dans ses sujets – « ils sont ancrés et ne partiront pas » –, l’artiste a l’impression que plus elle les explore et plus elle en ouvre le champ de lecture. «Je ne cherche pas des ruptures mais des élargissements». D’ailleurs, on va pour la première fois pénétrer dans l’une de ses forêts. Au musée de la Chasse et de la Nature, Galleria sera un espace à traverser. Saura-t-on enfin ce qui se cache au fond de ses bois ? Oui et non : passé le balcon de lianes, une galerie architecturée faite de plinthes et de niches, aménagée à la manière d’un studiolo de la Renaissance, attend le visiteur. Une sorte de résumé de son travail, les niches abritant une grotte, un cénotaphe, une broderie… Le trouble est là, invitant à passer d’un espace à un autre, donnant vie aux recherches de métamorphose. Elle sera tout autant chez elle au musée des Impressionnismes de Giverny, le thème de la nature y étant le cœur palpitant. Cet été, elle y a déjà déposé deux installations permanentes dans le jardin, dont un Bois des nymphes qui se fond dans la charmille. Pour l’exposition, bénéficiant d’une carte blanche, elle a réfléchi à mettre en scène un dialogue entre la collection permanente de peintures de Bonnard, Denis, Caillebotte ou Monet et ses œuvres. Son rêve est de réaliser tout un jardin, mais un jardin d’aujourd’hui, en réfléchissant aux interactions avec la nature. L’homme est de fait dans la création et en a viscéralement besoin : «Il va toujours produire mais doit réfléchir à comment le faire.» Même si elle ne veut «pas être dans une case écolo, c’est trop de responsabilités», l’écologie est donc un aspect de son travail. Elle s’affirme totalement en phase avec son temps, le XXe siècle ayant ouvert un accès illimité à tous les matériaux. À voir son actualité, on pourrait se demander ce qui fait ainsi courir l’artiste et où elle puise son énergie. La réponse est là, sous nos yeux : la forêt a toujours été un lieu pour se ressourcer. On appelle «djinns», «dévas», «lutins» ou «fées» les esprits qui la peuplent… On peut désormais ajouter à cette liste le nom d’Eva Jospin.

à voir
«Galleria», musée de la Chasse et de la Nature,
62, rue des Archives, Paris IIIe, tél. : 01 53 01 92 40.
Jusqu’au 20 mars 2022.
www.chassenature.org
    

«Eva Jospin. De Rome à Giverny», musée des Impressionnismes Giverny,
99, rue Claude-Monet, Giverny (27), tél. : 02 32 51 94 65.
Jusqu’au 16 janvier 2022.
www.mdig.fr


 

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