Agnès Thurnauer, la couleur des mots

Le 07 janvier 2021, par Harry Kampianne

Omniprésence de l’écriture, mariage de couleurs fauves, lettres en 3D : son œuvre mêle l’acte de peindre, l’espace, les mots et l’architecture. Une manière de structurer le pictural par le biais du langage.

Agnès Thurnauer dans son atelier.
© Olivier Allard

Quelque part en la banlieue sud de Paris, dans un îlot de lofts et d’ateliers, Agnès Thurnauer s’est choisi un espace ample, clair et calme, ouvert sur une large terrasse, pour méditer et mener à terme ses réflexions. « L’atelier, c’est la base, la respiration au long court, c’est la sédimentation et la recherche. On fait, on défait. C’est un endroit en jachère où je plante des choses et j’attends de voir ce que ça donne. Je me sens au calme. Il y a un travail équilibré entre l’atelier et le projet. Tous mes projets, avant d’arriver à maturité, sont conçus ici, dans cet espace. De plus, je suis quelqu’un qui doute énormément. J’ai donc besoin d’un endroit sécurisé pour réfléchir et mûrir ce travail de réflexion. Tout artiste est dans une auscultation permanente, mais c’est vrai que la reconnaissance d’une galerie permet d’atténuer ces doutes, d’avoir un accompagnement et un véritable regard extérieur. » C’est d’ailleurs là que Michel Rein, chez qui elle expose actuellement, est venu la rejoindre pour découvrir et choisir certains de ses travaux réalisés depuis 1995, puis ensuite imaginer l’accrochage. « Nous avions fabriqué une maquette représentant les espaces de la galerie avec les œuvres à présenter à échelle réduite. Ce qui nous a permis de les bouger et de tester plusieurs emplacements. Michel a un œil très aiguisé pour ce genre d’exercice. Vu que l’accrochage a été réalisé en amont dans l’atelier, nous n’avions plus qu’à procéder à l’installation finale, arrivés dans la galerie. »
Une atmosphère de macération
Le grand public se souvient sans doute de ses Portraits grandeur nature, du début des années 2000, une série de tondos d’un mètre vingt de diamètre en résine et peinture industrielle où elle détournait avec dérision la question de la représentation des femmes dans l’art en féminisant le nom d’artistes célèbres –Francine Bacon, Marcelle Duchamp, Annie Wharhol… à l’exception de Louis Bourgeois, schéma inversé de Louise Bourgeois, confirmant l’omniprésence masculine dans ce domaine. Agnès Thurnauer dégage une forme de douceur qui n’efface en rien l’investissement et la détermination qu’elle met dans son travail. Il y a chez elle du cérébral doté d’une énorme sensibilité, canalisée dans une révolte feutrée de maturité. « L’humour qui peut se dégager de ces Portraits grandeur nature n’est pas volontaire. Pour moi, c’était dramatique cette emprise masculine dans le monde de l’art. Il m’a fallu un peu de temps et de recul pour y déceler de l’humour. Le public trouvait ça drôle, ce qui m’a décontenancée, mais il a compris très vite que le mécanisme et le message que je souhaitais véhiculer était un véritable engagement. Chaque projet que je démarre, c’est du sérieux, de la réflexion, de la recherche. Ce sont des questions cruciales, et cela depuis ma plus tendre enfance, dès que j’ai commencé à peindre. C’est un réel engagement. J’aime beaucoup ça, d’être corps et âme, d’être dans cet état de réflexion et de candeur, et l’atelier permet de me retrouver à juste titre dans cette atmosphère de macération. »

 

© Harry Kampianne
© Harry Kampianne

L’aventure picturale
Les nombreuses toiles stockées en mezzanine témoignent de son engouement pour la peinture. On se souvient de sa série sur les petites et grandes « Prédelles », dont le magnifique diptyque Rainbow Elbow (MNAM, Centre Pompidou). La question de l’aventure picturale a toujours été chez elle un investissement permanent. Son « laboratoire-atelier » lui permet de laisser libre cours à ses envolées de lettres et de couleurs matissiennes. Agnès Thurnauer sillonne depuis de nombreuses années l’histoire de l’art en quête de figures charismatiques du passé qu’elle transcende dans des tons fauves où se faufilent ses lettres vagabondes. « Je vois en peinture et je vis en peinture. Le moindre morceau de couleur me rappelle un tableau. La peinture, c’est infini. Ça tient en vie, c’est une éternelle découverte. J’ai longtemps travaillé seule sans la reconnaissance d’une galerie, ce qui est loin d’être facile. Néanmoins, être à l’atelier tous les jours me permettait de maintenir cet état de recherche et de réflexion. J’en avais besoin. Chemin faisant, j’ai appris qu’il était soit possible de s’enfermer dans un créneau et se répéter toute sa vie, ou alors d’avoir une espèce de respiration, une œuvre avec des séries et des formes différentes qui demandent au spectateur un temps d’adaptation pour appréhender la totalité du travail. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes diplômés sortant de grandes écoles sont préparés aux techniques de vente et de marketing parce que la vie est plus dure et que la possibilité d’obtenir un atelier sur une longue durée est plus difficile. Je n’ai jamais été dans ce rapport de stratégie. On leur dit : “Vendez-vous tout de suite”, alors que j’aurais tendance à leur dire : “Travaillez un certain temps de votre côté. Mûrissez.” » L’artiste affirme son entière autonomie : « Je n’ai jamais eu d’assistant sauf récemment, quelqu’un est venu m’aider à monter des baguettes sur mes tableaux. » Persuadée que la création passe par de longues étapes de réflexion et de questionnement, elle revendique une intégrité et une honnêteté intellectuelle constantes lorsqu’il s’agit de s’immerger dans un processus créatif. « Je reste très admirative par exemple du parcours de Philip Guston, qui a suivi son chemin indépendamment de tout ce qu’on lui disait. L’atelier permet aussi d’expérimenter et de laisser le travail se décanter. »

 

Les moules en plâtre de Matrices/Sol et des moules en verre. © Harry Kampianne
Les moules en plâtre de Matrices/Sol et des moules en verre.
© Harry Kampianne

La troisième dimension
Si son intérêt pour les mots est venu progressivement se greffer à son vocabulaire pictural au début des années 2000, ce n’est que bien plus tard qu’elle projette d’adapter ce travail à la sculpture. « J’avais déjà réalisé des terres émaillées mais l’envie de matérialiser ce langage en trois dimensions a véritablement commencé en 2010. J’aime bien travailler en deux ou trois dimensions. Celles et ceux qui me suivent depuis vingt ans me visualisent surtout en tant que peintre, alors que d’autres me voient comme sculpteur, parce qu’ils ne connaissent mon travail que sur les cinq ou dix dernières années. On ne compte plus les artistes dans l’histoire de l’art qui sont passés par plusieurs modes d’expression. » L’ensemble de petites matrices en plâtre appelées Matrices/Sol, lettres à échelle réduite, reposant au milieu de l’atelier, pourrait être, selon elle, un premier jet de son installation Matrices chromatiques, des sculptures-bancs en aluminium mat, actuellement présentées au musée de l’Orangerie. « La plupart des moulages ont été réalisés en fonderie. En revanche, le travail de regard a été très long lorsque les sculptures sont revenues à l’atelier. Elles étaient là, posées, je réfléchissais, je tournais autour. Ça infusait. Avant que je prenne conscience que je pouvais les réaliser en format monumental pour le musée. » En retrait, quelques matrices en verre en gestation, et posées à même le sol pour un projet, à l’automne 2021 au LaM (musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole). « J’essaie de travailler les couleurs et les transparences du verre à partir d’une œuvre de Picasso, Nature morte à l’espagnole, et l’installation sera présentée devant le tableau. » Preuve, s’il en fallait encore, que l’art n’a définitivement pas de barrières.

à voir
« La Traverser, Agnès Thurnauer »,
galerie Michel Rein,
42, rue de Turenne, Paris IIIe, tél.  : 01 42 72 68 13.
 Jusqu’au 23 janvier 2021.
www.michelrein.com


« Les Matrices chromatiques »,
musée de l’Orangerie,
place de la Concorde, Paris Ier, tél. : 01 44 77 80 07 ou 01 44 50 43 00.
www.musee-orangerie.fr.

L’installation Matrices/Assises, ZAC Ivry Confluences,
Ivry-sur-Seine (94).
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