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Eike Schmidt, directeur de la Galerie des Offices à Florence

Publié le , par Olivier Tosseri

L’emblématique directeur du musée florentin, qui achèvera son second mandat en 2023, dresse le bilan de son action et insiste sur la situation critique des institutions culturelles transalpines.  

DR Eike Schmidt, directeur de la Galerie des Offices à Florence
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Comment les Offices ont-ils affronté la crise du Covid-19 ? Le nombre des visiteurs a désormais dépassé celui de 2019. La pandémie n’aura-t-elle été qu’une simple pause ?
Le musée des Offices a en effet été le lieu culturel le plus visité d’Italie en 2021, avec plus d’1,7 million d’entrées, devant le Colisée, Pompéi et les musées du Vatican. C’est bien plus qu’avant la pandémie. Mais j’ose espérer qu’elle a provoqué des changements profonds et durables. Elle nous a en tout cas permis de faire un saut gigantesque dans le monde numérique. Avec, d’un point de vue quantitatif, une présence ciblée sur les réseaux sociaux et le recours à des influenceurs qui ont rencontré un succès extraordinaire. Mais nous n’oublions pas pour autant la qualité. Notre site Internet est destiné tout aussi bien au grand public qu’aux experts, avec une revue scientifique téléchargeable, des bases de données en ligne très précises et une numérisation scrupuleuse de nos catalogues et de nos collections. La pandémie nous a également permis de mettre au point notre programme « Uffizi Diffusi », lancé en juin 2021.
Comment est né ce programme ?
De ma conviction que l’art ne peut survivre uniquement dans les grands musées. Nous prêtons donc nos œuvres aux villes et villages de Toscane, les ramenant parfois dans les lieux pour lesquels elles ont été créées. L’objectif est triple : désengorger les Offices, augmenter l’attractivité culturelle de la région mais surtout valoriser notre collection, en offrant au public certains de nos chefs-d’œuvre qui se trouvent dans nos réserves. La Galerie des Offices n’est pas un musée isolé au milieu de nulle part, mais le point culminant d’un paysage plein de merveilles, d’art et de beauté naturelle. C’est ce lien avec le territoire qu’il faut renforcer et vivifier. Pour l’instant, une vingtaine de localités en Toscane sont concernées, mais notre objectif est d’atteindre la centaine.

 

Sandro Botticelli, Naissance de Vénus, vers 1484-1485, tempera sur toile, 172,5 x 278,5 cm. © Le Gallerie delle Uffizi 
Sandro Botticelli, Naissance de Vénus, vers 1484-1485, tempera sur toile, 172,5 x 278,5 cm. 
© Le Gallerie delle Uffizi 


Votre deuxième mandat à la tête de la Galerie des Offices arrive à échéance l’an prochain. Quel bilan tirez-vous ?
Nous avons procédé à une profonde réforme administrative du musée mais aussi porté à terme un important travail de réaménagement des salles d’exposition. Juste avant la pandémie, nous avions inauguré quatorze nouvelles salles, consacrées aux maîtres vénitiens et florentins du XVI
e siècle. Un an auparavant, nous en avions rouvert huit, dédiées aux artistes du XVIIe siècle. Un vaste chantier qui s’est poursuivi avec une trentaine de salles consacrées aux artistes du premier tiers du XVIe siècle, en particulier Raphaël et Michel-Ange. Les toiles ne sont plus présentées alignées dans des salles en enfilade, mais mises en perspective avec d’autres œuvres, comme les sculptures, qui peuvent être d’époques différentes. Ce n’est pas une approche de l’histoire de l’art hégélienne avec un début et une fin sur une grande route, mais la preuve que les chemins de traverse sont tout aussi intéressants.  L’activité scientifique a été relancée avec la publication, chaque année, de milliers de pages : nos catalogues, mais aussi des monographies sur des œuvres ou des artistes oubliés. Nous avons enfn poursuivi d’importants efforts de restauration. Ils ont concerné les bâtiments ainsi que les œuvres elles-mêmes. La plupart des vitres de protection ont été changées pour plus de sécurité et une meilleure visibilité.
 

Qu’en est-il de votre politique d’acquisition ?
C’est un élément central de mon action et je reste à l’affût de tout ce qui peut enrichir nos collections. Lors de la dernière Biennale des antiquaires de Florence, nous avons acquis trois tableaux du XVII
e siècle, deux du XIXe et un dessin du XVIe siècle. Nous avons effectué beaucoup d’achats auprès de familles nobles toscanes, sans oublier le marché international. Nous avons ainsi acheté à Paris en 2018 une série de dessins du Florentin Massimiliano Soldani Benzi (1656-1740). Toujours à Paris, nous venons d’acheter auprès de la galerie Canesso une toile qui sera prochainement exposée. Tout cela est rendu possible car nous sommes l’un des rares musées autosuffisants grâce à notre billeterie. Nous devons toujours avoir l’aval du ministère de la Culture bien sûr, mais notre autonomie nous offre une grande flexibilité pour effectuer les choix d’investissements, qui concernent essentiellement trois domaines : les acquisitions, les activités scientifiques et artistiques et l’organisation administrative. Nous manquons cependant d’autonomie dans la gestion des ressources humaines. C’est un problème qui est constamment soulevé, constamment, quitte à susciter la polémique. Depuis les années 1980, le ministère de la Culture n’a cessé de diminuer les effectifs, en particulier de surveillance, destinés aux musées. La situation est vraiment critique et j’ai même menacé de fermer les Offices pour sensibiliser les autorités. Tous les musées sont concernés et certains sont actuelement dans l’incapacité d’accueillir le public. Le ministère ne peut plus nier la réalité et ce dossier est désormais l’une de ses priorités.
Vous êtes de nationalité allemande et avez travaillé aux États-Unis : comment avez-vous appréhendé le contexte italien ?
Ce sont en effet des mentalités très différentes. On pourrait imaginer a priori que la bureaucratie italienne est pire que l’américaine. Ce n’est pas le cas. Quant aux manques de ressources financières, les Offices peuvent compter sur de très généreux donateurs privés. La vraie grande différence réside dans le fait que les Italiens donnent le meilleur d’eux-mêmes dans des situations de crise ou d’exception, alors que dans d’autres pays on pourrait se décourager. En revanche, l’entretien ordinaire et programmé est complètement ignoré. On procrastine pour réaliser des économies.

 

Bronzino, Portrait d'Eléonore de Tolède et de son fils, vers 1545, huile sur panneau de bois, 115 x 96 cm.© Le Gallerie delle Uffizi 
Bronzino, Portrait d'Eléonore de Tolède et de son fils, vers 1545, huile sur panneau de bois, 115 x 96 cm.
© Le Gallerie delle Uffizi 

Le 16 novembre dernier, vous avez présenté le résultat de surprenantes recherches sur Jona Ostiglio, un peintre juif ayant travaillé pour les Médicis au XVIIe siècle.
On doit cette formidable découverte à Piergabriele Mancuso, directeur du programme sur les études juives du Medici Archive Project, et à Maria Sframeli, une de nos conservatrices. Ils ont enquêté pendant plus d’un an sur cet artiste dont nous ne savions pratiquement rien. Né entre 1620 et 1630, Jona Ostiglio a vraisemblablement été actif entre 1660 et 1690. Un artiste autodidacte qui a commencé sa carrière assez tard, mais dont la valeur est indéniable. Malgré le statut particulier qui pénalisait les Juifs à l’époque, il a réussi à travailler pour les plus grands aristocrates de son temps. Cette découverte est certainement un résultat historique très important qui témoigne de l’ouverture d’esprit des Médicis, parvenus à sauver la vie de Galilée et à protéger ses recherches. Dans leurs achats artistiques, ils étaient avant tout sensibles à la qualité des œuvres et voulaient le meilleur de ce qui se trouvait sur le marché, sans préjugés particuliers.
Quels sont les projets de la Galerie des Offices pour l’année 2023 ?
Nous allons parachever le réaménagement des salles avec l’ouverture de celle consacrée aux autoportraits. Nous finirons la restauration du corridor de Vasari, le passage qui traverse l’Arno et qu’empruntaient les Médicis entre le Palazzo Vecchio et le palais Pitti. Nous projetons également la construction de réserves avec les dernières innovations technologiques pour protéger les tapisseries. Nous inaugurerons fin janvier la première exposition monographique du peintre expressionniste allemand Rudolf Levy, et en février, une grande exposition sera consacrée à Eléonore de Tolède, l’épouse de Cosme I
er de Médicis et l’une des plus importantes mécènes de son temps.

à voir
« Rudolf Levy » Galerie des Offices,
6, place des Offices, Florence
tél. : +39 055 294883
www.uffizi.it/gli-uffizi
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