Desportes et les plaisirs terrestres

Le 09 juillet 2020, par Agathe Albi-Gervy

Cette nature morte inédite de François Desportes atteste, un an à peine après la mort du Roi-Soleil, de l’influence du Régent, aussi bon vivant qu’esthète. En parfait état de conservation, elle a été transmise à ce jour par les descendants du collectionneur Louis Burat.

Alexandre-François Desportes (1661-1743), Nature morte au trophée de gibier, fruits et perroquet sur fond de niche, 1716, huile sur toile, 102,5 83 cm.
Estimation : 150 000/200 000 

Cette savante composition est une fête. L’abondance et la variété des fruits et du gibier sont des promesses de plaisirs, tandis que le perroquet gris du Gabon apporte une touche divertissante. En 1716, l’absolutiste Louis XIV a disparu et la chape d’austérité posée sur la cour par Madame de Maintenon éclate. Ici, toutes les richesses de la terre sont recueillies dans une vasque de marbre dont l’ornement à tête de dauphin, sans doute en plomb doré, affiche un esprit très proche du travail de Gilles-Marie Oppenordt, l’architecte du Régent, le duc Philippe d’Orléans, depuis 1715. Le dauphin peut aussi être interprété comme une allusion à Marie-Louise Élisabeth d’Orléans, fille du Régent : elle a fait sculpter, sur le cadre de son portrait peint par Largillière, cet animal marin que l’on retrouve également dans un tableau commandé par son père à Desportes pour son château de La Muette. Autant de faisceaux qui convergent en direction de Philippe d’Orléans, fils de Monsieur le frère de Louis XIV, et Régent du royaume pendant la minorité de Louis XV, entre 1715 et 1723. À la mort du Roi-Soleil, il s’installe avec sa cour au Palais-Royal à Paris, et charge Oppenordt d’agrandir les lieux en les mettant au goût du jour. Dans sa notice du catalogue de vente, Pierre Jacky, auteur en 2010 du catalogue raisonné de François Desportes (qui inclura ce tableau inédit dans son supplément en préparation) n’exclut pas l’hypothèse que cette fontaine à décor de dauphin ait été copiée par Desportes d’après un modèle créé pour le Palais-Royal. En 1716, le duc devient en effet le principal client de Desportes, lequel conçoit cette année-là au moins trois tableaux pour les cuisines de sa nouvelle résidence – l’un d’eux, conservé au musée de la Chasse et de la Nature à Paris, montre un perroquet gris du Gabon semblable à celui-ci. La présente composition était-elle ainsi destinée aux appartements du Régent ? C’est une hypothèse soumise au catalogue de vente. « On pirouetta quelque peu de temps dans ce grand appartement du Palais-Royal que M. le duc d’Orléans avait magnifiquement accommodé et augmenté, jusqu’à ce que les conviés pussent être arrivés du palais. On servit une table de prodigieuse grandeur, qui fut également splendide et délicate, sans aucun plat gras. » Ce témoignage du comte de Saint-Simon remonte à 1713 mais donne déjà une idée du soin que Philippe d’Orléans accordait à ses réceptions. Gourmand et cuisinier amateur, il assouplit l’étiquette, introduit la mode des « petits soupers » et promeut le champagne. La Régence marque le début de la grande époque de la cuisine française : le service atteint un raffinement considérable, et le décor, une importance primordiale, au point que l’on parle alors d’esthétique culinaire.

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