François Desportes, la grande illusion

Le 18 mars 2020, par Caroline Legrand

Entre trompe l’œil et nature morte, le talent de François Desportes s’affiche avec virtuosité sur cette toile. Une œuvre digne de son possible commanditaire... le Régent Philippe d’Orléans.

Alexandre-François Desportes (1661-1743), Nature morte au trophée de gibier, fruits et perroquet sur fond de niche, toile, signée et datée «1716», 102,5 83 cm.
Estimation : 150 000/200 000 

Si notre illustre peintre étoit estimé et considéré du feu roi, il ne l’étoit pas moins de feu Monsieur le duc d’Orléans, régent du royaume. Tout le monde sait jusqu’à quel point ce prince éclairé connoissoit et chérissoit tous les beaux-arts et spécialement celui de la peinture», écrit Claude-François Desportes dans l’ouvrage qu’il consacre à son père, en 1748, retranscrit en 1854 par Chennevières. Malgré son physique ingrat – il était petit et rouge de teint – et ses mœurs jugées impies par l’Église, le Régent était un grand amateur d’art, de musique et de peinture, aidé en cela par son premier peintre Antoine Coypel. En 1716, année dont est datée cette nature morte de François Desportes, Philippe d’Orléans (1674-1723), récemment installé au Palais-Royal suite à la mort du Roi-Soleil, décide de remettre au goût du jour ses appartements avec l’aide de son architecte Gilles-Marie Oppenordt. Pour ses représentations d’animaux, il s’adresse comme d’habitude à son cher François Desportes, grand habitué des commandes royales, qu’elles soient de Louis XIV à Marly ou de Louis XV à Compiègne et Choisy. Le peintre détenait dans son atelier des dessins de motifs ornementaux d’Oppenordt dont il s’inspirait. Celui du dauphin apparaît dans notre œuvre. Présent sur le fond, en partie basse de la niche, il fait certainement allusion à Marie-Louise Élisabeth d’Orléans (1695-1719), fille du Régent et épouse de Charles de France, duc de Berry et lui-même fils du Grand Dauphin, Louis. Par ailleurs, pour une «cuisine particulière», où le grand gastronome et amateur de bonne chère qu’était le Régent «faisoit quelquefois par divertissement de légers essais de cuisine» – selon Dezallier d’Argenville –, le peintre réalisa plusieurs compositions dont un tableau de gibier mort sur fond de niche et un dessus de porte, Nature morte de gibier prêt à mettre en broche, dans lequel un perroquet gris du Gabon était perché sur un cuivre. Autant de similitudes avec notre toile bientôt en vente. «Ce faisceau d’éléments exposés, ajoutés à l’extrême raffinement de la composition, m’incite à penser que cette nature morte pourrait avoir été destinée aux appartements du régent au Palais-Royal», écrit le spécialiste Pierre Jacky, auteur de l’ouvrage Desportes (éditions Monelle Hayot, 2010). Quelle que soit sa provenance, cette toile demeure un chef-d’œuvre, tant dans l’utilisation du trompe-l’œil – l’artiste élabore dès 1703 sa version toute personnelle des natures mortes devant des niches développées au XVIIe aux Pays-Bas – que dans le rendu du perroquet, du gibier (un lièvre, une perdrix grise, deux colverts, une sarcelle d’hiver et un vanneau) et des fruits (bigarades, grenades éclatées, pommes d’api et poires de bon-chrétien), dont les variations de couleurs, pelages, plumages et textures confèrent son incroyable dynamisme au tableau. Tout le génie de François Desportes réside ainsi dans sa virtuosité baroque, héritée de la tradition flamande, qu’il a su atténuer par un saisissant réalisme, perfectionné toute sa carrière au travers de nombreux dessins réalisés sur le motif. Un travail d’après nature qui fait toute la différence 

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