Christine Phal, vocation dessin contemporain

Le 13 février 2020, par Céline Piettre

Copilote, avec sa fille Carine Tissot, d’un Mois du dessin qui s’étend cette année à la région, la collectionneuse et fondatrice du salon Drawing Now veut faire de la France la vitrine du médium.

 

Pourquoi organiser un Mois du dessin, une semaine ne suffisait-elle pas ?
Nous souhaitions mettre en lumière des lieux qui organisent des événements sur le sujet, tels que des rencontres, ateliers ou expositions, en direction de différents publics, et initier ce type de projets dans des endroits qui n’y sont pas accoutumés. Un mois répond au besoin de temps long, nécessaire à la mise en place de telles actions. Pour rappel, la Semaine du dessin est l’initiative du Salon du même nom. Nous organisons des passerelles entre les deux événements.
Quelle est l’origine du partenariat avec le Centre des monuments nationaux, une nouveauté de cette troisième édition ? On ne fait pas naturellement le lien entre le dessin contemporain et l’abbaye du Mont-Saint-Michel...
Nous avons signé avec le CMN une convention de trois ans. Il s’engage à favoriser la présence du dessin au sein des monuments dont il a la responsabilité. Certains lieux en avaient déjà l’habitude, comme le château d’Oiron, dans les Deux-Sèvres, qui fait un travail formidable toute l’année, ou encore la Conciergerie. D’autres ont eu envie d’utiliser le médium comme un moyen d’attirer de nouveaux publics vers le patrimoine. Cela nous permet aussi d’être présents au niveau régional. L’idée est de fédérer progressivement des partenaires supplémentaires. Pour l’instant, on en attend une quarantaine.
On trouve très peu de musées parmi les lieux partenaires…
Si vous regardez bien, il y en a quelques-uns : le musée Cognacq-Jay, le Palais de Tokyo, qui est un centre d’art mais d’envergure muséale, et le petit musée de Vence. Il est vrai que j’aimerais qu’ils s’investissent davantage. J’ai sollicité par exemple, le MAC Lyon, qui présente le travail d’Edi Dubien, mais son solo show ne commence qu’en avril ! C’est l’une des raisons pour lesquelles nous souhaitons médiatiser l’événement cette année, afin que les institutions pensent à synchroniser avec le soutien du ministère de la Culture leur programmation avec le Mois du dessin. Les artothèques, par exemple, sont des partenaires naturels car elles achètent beaucoup de dessins, pour des raisons économiques. Leur action est d’ailleurs encore trop méconnue. Les FRAC jouent aussi le jeu ainsi que deux écoles des beaux-arts, Paris et Marseille... Il faut que la France devienne, en mars, le pays où l’on peut voir et montrer du dessin contemporain.

 

Lucie Picandet (née en 1982), Agents Vouleurs, Agents Saxiphrages, Paysages émophoniques, Série des Emophones, Celui que je suis, 2019, aq
Lucie Picandet (née en 1982), Agents Vouleurs, Agents Saxiphrages, Paysages émophoniques, Série des Emophones, Celui que je suis, 2019, aquarelle et gouache sur papier, 30 42 cm (détail). Prix Drawing Now 2019.
© Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

Pourriez-vous envisager d’intégrer les galeries d’art ?
C’est impossible : ce serait une concurrence déloyale vis-à-vis de nos exposants. Nous privilégions les galeries qui participent au salon Drawing Now, car cela demande un investissement financier, mais aussi beaucoup de travail.
L’un de vos prédécesseurs, le Mois de la photo, a connu une baisse de fréquentation avant d’être reporté à une date inconnue. Ne craignez-vous pas de connaître un même destin funeste ?
En tant que foire consacrée à un seul médium, Paris Photo est un peu notre modèle, d’autant que c’est une véritable réussite, car toutes les institutions parisiennes ont accepté de mettre leur programmation au diapason de la manifestation. À mon avis, le déclin du Mois de la photo est la conséquence d’une mauvaise décision : avoir voulu le séparer de la foire. Quand il a été déplacé au printemps (en 2017, ndlr), la dynamique a été perdue. Le public avait pris l’habitude d’associer la photo au mois de novembre. Essayer de faire Noël en avril, vous verrez ! Je crois au contraire à la synergie : il ne peut y avoir deux fêtes de la photo dans l’année, idem pour le dessin.
Un regret pour cette troisième édition ?
Oui, l’absence dans la programmation du FRAC Picardie. C’est un comble quand on sait qu’il s’agit du seul fonds d’art contemporain régional dédié au dessin. Ils n’ont pas pu organiser d’exposition cette année car leur directeur, Yves Lecointre (parti fin décembre, ndlr), n’a toujours pas de successeur.
Pourquoi ne pas associer le dessin ancien ? Il semble y avoir encore peu de passerelles entre les deux champs, en France notamment...
Disons que notre priorité est de favoriser la rencontre entre l’artiste et le public, mais cela ne nous empêche pas d’inviter les institutions d’art ancien, comme le musée Cognacq-Jay, où un artiste dialoguera avec les collections dans le cadre de la programmation 2020. Le cabinet Jean Bonna désire également collaborer avec nous. Reste à inventer quelque chose ensemble… J’ai proposé un jour à un conservateur du Louvre de participer à une table ronde sur le dessin contemporain : il m’a répondu qu’il ne pouvait pas accepter de se « montrer » dans un tel contexte ! Cette anecdote est très représentative de la situation en France. C’est très différent en Allemagne, où les conservateurs des cabinets d’art graphique travaillent sur toutes les périodes. Les institutions américaines sont également plus ouvertes. C’est la même chose au niveau des collectionneurs : rares sont ceux qui fréquentent à la fois le Salon du dessin et Drawing Now.
La bande dessinée est présente dans le programme de cette édition. La frontière entre art contemporain et BD est-elle moins marquée qu’auparavant ?
Bien sûr qu’il existe des ponts. Pour preuve, la BnF possède un département bande dessinée. Certains artistes, comme Jochen Gerner ou Killoffer, sont à cheval sur les deux pratiques, et Michel-Édouard Leclerc est le parfait exemple de collectionneur intéressé aussi bien par des planches originales que par des aquarelles de Barthélémy Toguo. N’oublions pas que 2020 est l’année de la BD. Nous avons déjà travaillé avec Angoulême sur le projet BD Drawing, et nous recevons trois galeries spécialisées à Drawing Now. Nous sommes aussi très attentifs à ce qui se passe du côté du dessin de presse. Je trouve formidable que le ministre de Culture, Franck Riester, ait proposé la création d’un lieu dédié à cette discipline.

 

Carmen Perrin (née en 1953), Tracé tourné, frappé, 2018, crayon de couleur sur papier, diam. 163 cm. Drawing Now Art Fair 2020.
Carmen Perrin (née en 1953), Tracé tourné, frappé, 2018, crayon de couleur sur papier, diam. 163 cm. Drawing Now Art Fair 2020.

Où en est la cote du dessin sur le marché ?
Le dessin reste plus abordable que la peinture. Il permet donc d’« entrer en collection », ou d’acquérir des œuvres d’artistes très connus à des prix raisonnables. Nous accueillons d’ailleurs deux types d’acheteurs : des primo-collectionneurs et de grands collectionneurs qui viennent dénicher des pépites. Il n’y a pas de second marché à Drawing Now, c’est ce qui fait son attrait. La quasi-totalité des œuvres sont réalisées pour le salon. Mais la cote a bien évolué depuis ces dernières années. Il y a par exemple des artistes qu’on ne peut plus s’offrir. Heureusement que nous avons acquis des œuvres de Françoise Petrovitch ou de Jérôme Zonder à leurs débuts ! Et les prix fluctuent beaucoup selon les artistes ; certains prennent les virages mieux que d’autres. Il y a aujourd’hui beaucoup de redécouvertes : pour cette édition de Drawing Now, un stand chez Loevenbruck est dédié à Daniel Johnston, décédé en 2019. Je pense aussi à Carlos Sánchez Pérez chez Rocio SantaCruz, un peintre et illustrateur associé à la movida, né en 1958.
À l’exception peut-être de la fondation Custodia, il y a peu d’institutions consacrées au dessin. Le déplorez-vous ?
La fondation Custodia est justement l’institution avec laquelle nous souhaiterions travailler. J’espère que cela pourra se faire à l’avenir... Est-ce que j’ai des regrets ? Oui ! J’ai été obligée de prendre le taureau par les cornes pour inventer le Drawing Lab, qui est le seul centre d’art consacré au dessin contemporain en France. À l’étranger, on trouve le Drawing Center à New York, la Drawing Room à Londres ou un Drawing Center en Hollande. C’est une initiative philanthropique difficile à assumer ! Je m’attriste également du fait que le cabinet d’art graphique du Centre Pompidou, dont les collections sont d’une richesse incroyable, ne soit pas davantage visible au sein du musée. Pourquoi pas ne pas imaginer une salle dédiée dans l’accrochage permanent ? J’en ai parlé un jour à Serge Lavisgnes (le président du Centre, ndlr). La promotion du dessin, c’est mon bâton de pèlerin depuis des années. J’ai une âme de passeuse.

Christine Phal
en 5 dates
1990 Ouvre une galerie d’art contemporain à la Bastille, qui s’installera en 2000 rue Mazarine
2007 Crée le salon du dessin contemporain Drawing Now Art Fair
2011 Première édition du prix Drawing Now, récompensant l’artiste Catherine Melin
2017 Inauguration du Drawing Lab, rue Richelieu, un espace d’exposition dédié au dessin
2018 Première édition du Mois du dessin