Boris Vervoordt : l’heure de l’introspection

Le 04 juin 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

Quelles leçons retenir de la crise sanitaire mondiale ? Plutôt que de céder à la fébrilité de l’urgence, le marchand belge Boris Vervoordt prend le temps de la réflexion, pour repenser les valeurs du monde de l’art.

Boris Vervoordt
Photographe : Thomas Mayer.
Courtesy Galerie Axel Vervoordt

Pour le marchand d’art belge Boris Vervoordt, la mise à l’arrêt brutale du marché de l’art aura été un temps propice à la réflexion. Fils du célèbre antiquaire Axel Vervoordt et directeur de la Axel Vervoordt Gallery – qui rassemble sur le site industriel Kanaal d’Anvers une collection unique d’objets archéologiques, de sculptures orientales, mais aussi de mobilier XVIIIe et de design –, Boris Vervoordt met en perspective ce que la crise nous apprend du monde de l’art, et quels changements pourraient y être apportés. Bâtir un ensemble de valeurs, valoriser la qualité, l’histoire et les contenus, renouer les liens personnels, réfléchir en termes inclusifs ou encore penser «glocal»… Les «sept piliers» de son analyse, partagés avec les salariés de sa galerie pendant le confinement, peuvent s’appliquer à l’ensemble des acteurs de la chaîne de transaction de l’art.
 

Sculptures, Karnak et Dvâravatî. © Laziz Hamani. Courtesy Galerie Axel Vervoordt
Sculptures, Karnak et Dvâravatî.
© Laziz Hamani. Courtesy Galerie Axel Vervoordt


Qu’avez-vous retenu de cette crise ?
Nous vivons un moment très intéressant. C’est dans ce type de situation qu’il faut prendre le temps de réfléchir, et de définir ce qui a un sens aujourd’hui et en aura dans le futur. Il est indispensable d’engager un travail d’introspection pour aller à l’essentiel. Par exemple, je suis assez déçu par le marché qui, soudainement, pense que les plateformes en ligne vont remplacer les foires, remplacer nos façons de faire et d’agir lors de nos rencontres avec un collectionneur potentiel ou un artiste. Comment amener dans le virtuel la sensation que l’on ressent devant un accrochage ou un objet, l’ambiance d’une salle de ventes, lorsque l’on établit un dialogue intéressant autour d’un artiste ou d’une période. Il faut aussi pouvoir se mettre à nu dans le virtuel pour que la confiance perdure. On peut également se demander ce que l’on va retenir au final de toutes ces expériences en ligne...
Pouvez-vous préciser votre vision des choses ?
Pourquoi les gens voudraient-ils encore acheter de l’art ? Je me suis concentré sur cette question. Même si je n’ai pas de réponse globale, j’ai réfléchi à sept piliers qui structurent nos métiers et nos relations. Tout d’abord, il faut construire un ensemble de valeurs communes pour créer la base de la confiance avec nos collègues, nos artistes et nos clients. Ensuite, il existe un paradoxe dans le monde de l’art qui oscille entre exclusivité et inclusion, entre ouverture et privilèges. C’est un équilibre à trouver, qui évolue sans cesse. Dans notre galerie, les expositions sont libres, les publications et les ventes se font à des prix raisonnables, les partages d’informations sur Instagram sont constants, mais les gens aiment faire partie du «club» et voient comme un privilège, le fait de travailler avec nous. C’est ce qui explique qu’un modèle à la Amazon ne peut pas marcher pour l’art, où l’on achète une œuvre d’un simple clic. Mais nous pouvons très bien conseiller quelqu’un en ligne ou par téléphone, l’accompagner dans ses recherches et dans toute la chaîne de transaction, même lorsqu’il ne se déplace pas. C’est un autre point que je développe, la relation personnelle, le fait d’être un point de contact direct. C’est également très personnel lorsque nous découvrons un artiste ou un objet dans une collection ancienne. Avec nos clients, nous devons surtout privilégier des relations riches et profondes plutôt que les ventes rapides.
Cette crise remet-elle en question la globalisation du marché de l’art ?
Le monde de demain sera «glocal», c’est-à-dire qu’il restera globalisé, mais avec davantage de connexions locales. Cet aspect est lui aussi paradoxal. Dans le domaine de l’art, cela se matérialisera par des présences plus rapprochées, moins centralisées. J’espère aussi que le monde de demain montrera plus de solidarité, ce qui manque cruellement aujourd’hui.

 

Kanaal, la fondation d’Axel Vervoordt à Wijnegem, près d’Anvers. © Jan Liégeois. Courtesy Galerie Axel Vervoordt
Kanaal, la fondation d’Axel Vervoordt à Wijnegem, près d’Anvers.
© Jan Liégeois. Courtesy Galerie Axel Vervoordt


Selon vous, comment la transition va-t-elle se passer ?
Nous sommes submergés. Avant la crise, nous l’étions par les foires, par les expositions physiques, par les fausses informations. Aujourd’hui, nous le sommes par les expositions virtuelles, par les notifications Instagram de chaque galerie, de chaque artiste. Nous avons besoin d’entendre et de lire des histoires qui ont du sens, mais il faut surtout qu’elles soient vraies. Il y a quand même des choses magnifiques qui se passent. Certains commissaires d’expositions ou des directeurs de musées qui ne s’exprimaient jamais se sont mis à parler de leurs collections, dans des formats innovants qui permettent de véritablement apprendre des choses. Ces initiatives humanisent l’art et permettent de le faire descendre de son piédestal pour qu’il soit accessible au plus grand nombre.
Comment votre galerie a-t-elle opéré pendant le confinement ?
Nous avons fermé, et même si la galerie était ouverte sur rendez-vous, personne ne s’est vraiment présenté, les gens avaient d’autres priorités. Nous avons mis la moitié des employés au chômage. L’État nous aide à garder les emplois, mais c’est aussi de notre responsabilité de maintenir et d’organiser le travail avec nos équipes. Cependant, le plus important est d’entretenir les relations, avec les clients, avec les artistes, avec les salariés, quelle que soit la manière. Comme tout le monde, nous avons dû travailler à distance. C’est là que je m’aperçois que je perdais un temps fou dans les transports, dans les trains, dans les avions… On peut tenir des réunions très efficaces sans se déplacer, ce qui est un gain de temps énorme. Même s’il est indispensable de garder les contacts physiques, un autre type de chaleur humaine s’est installé. J’aimerais à l’avenir garder la belle énergie de ces nouveaux modes de communication. Par ailleurs, comme il n’y aura quasiment aucune foire cette année, nous avons prévu d’organiser un show de notre collection familiale, qui permettra de montrer pourquoi ces artistes nous intéressent, de présenter plus de pièces de second marché et de parler du contenu. Il n’y a pas de bon ou de mauvais moment pour les conversations, certains messages d’artistes résonnent d’autant plus juste aujourd’hui.
Quel sera l’impact de l’annulation des foires pour votre galerie ?
D’une manière générale, le modèle des foires connaît un vrai problème. Car la génération qui a grandi avec elles, ces collectionneurs qui ont aujourd’hui autour de 70 ans et sont les VIP de la Frieze ou d’Art Basel, ont déjà tout acheté, tout investi. Certains, parmi les plus riches, ont même construit leur propre musée. Mais les foires n’attirent plus une nouvelle clientèle. Leur modèle n’est pas inclusif pour les nouveaux collectionneurs, confrontés à des listes d’attente ou à des œuvres réservées à des musées. Nous verrons si elles arriveront à se réinventer. Dans le monde de l’art, les indépendants et les toutes petites organisations risquent de souffrir le plus. Le problème avec ces situations d’urgence, c’est de se précipiter et de rater le virage. C’est l’un des points que j’ai développés dans mes réflexions, le sens du timing. Mais de là à dire qu’il va y avoir des réponses toutes faites pour les acteurs du marché de l’art, c’est un peu tôt. La solution sera forcément hybride.

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