Un manifeste pour la restitution du patrimoine africain

Le 29 novembre 2018, par Vincent Noce

«Ce n’est pas un brûlot», s’est défendue Bénédicte Savoy, en pleine polémique suscitée par son rapport sur les restitutions à l’Afrique… Mais encore ?

 

Avant même d’être remis à Emmanuel Macron le 23 novembre, le rapport sur le retour «définitif ou provisoire» des œuvres africaines a produit son effet. Le texte a fait le tour du monde, avant d’être mis en ligne par les auteurs en anglais et publié aux éditions du Seuil (de préférence à celles de La Documentation française). En France, il a suscité de vifs commentaires, sur un ton indigné, voire alarmiste, une réaction qui ne saurait surprendre les signataires, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr. Il serait malheureux que cette controverse parvienne à estomper l’importance du débat initié il y a un an par Emmanuel Macron à Ouagadougou. C’est la première fois qu’un pays occidental ouvre cette fenêtre du retour d’un patrimoine qui a pratiquement disparu d’Afrique. Sous quelle forme ? Tout reste à définir, puisque, dès cette rencontre d’une heure et demie à l’Élysée, il était évident que le président prenait ses distances avec les préconisations les plus radicales.
Menaces, violences et échange inégal
Ce présupposé n’est pas explicité, mais, manifestement, ce programme dérive de la politique de restitution des œuvres pillées par le régime nazi. Il pose comme règle pratiquement absolue le transfert de propriété aux pays victimes de la colonisation, qualifiée par le président français de «crime contre l’humanité». Tout objet extrait du continent «sous la violence coloniale» est ainsi considéré comme restituable. Pour s’opposer au départ d’un bien, il reviendrait à la France d’apporter la preuve qu’il a été cédé de plein gré, sans menace ni pression, et sans même le soupçon d’un échange inégal. Ce renversement de la charge de la preuve a été voulu pour contourner les obstacles opposés aux victimes du nazisme, qui sont, eux, censés prouver la spoliation. Sans aller jusqu’à citer Dante, le rapport construit ainsi une série de cercles concentriques autour d’un noyau dur : les prises de guerre. Mais sont aussi visées les acquisitions des officiers et fonctionnaires, les collectes des missions chrétiennes et des expéditions ethnographiques ainsi que, à la périphérie, les achats de pièces pillées depuis les indé-pendances. Les auteurs se distancient d’emblée de leur lettre de mission, en récusant l’idée de «restitutions provisoires», expression effectivement curieuse dans laquelle ils voient un paravent pour esquiver la responsabilité «morale» de la France et «la question des restitutions véritables». Les dépôts de longue durée des musées sont donc rejetés, sauf comme expédient, le temps de lever des obstacles juridiques aux «restitutions définitives».
Condescendance et eurocentrisme
Ils écartent également les efforts déployés ces dernières années par le musée du quai Branly ou le British Museum pour tenir des expositions en Afrique. Cette démarche est perçue comme humiliante, servant là encore de prétexte au «refus des restitutions» et permettant aux Occidentaux de «garder le contrôle» de la présentation des œuvres. La défiance promue par ce manifeste à visée mémorielle envers le monopole muséal s’étend à l’Afrique, où ils préféreraient un renouveau de la «logique patrimoniale», les œuvres ensemençant les fondations privées, les universités ou les centres de recherche, et aussi bien les familles royales, les chefferies traditionnelles ou les gardiens des cultes. Felwine Sarr récuse «la condescendance» de ceux qui s’inquiètent de leur devenir. Le rapport spécifie ainsi qu’«aucune condition» ne peut être posée à leur retour et à la jouissance des biens par les gouvernants. Car le rapport fait reposer toute la procédure de restitution sur «la souveraineté des États».

 

"Le rapport n’éclaire pas les précautions qui pourraient être prises pour éviter une hémorragie continue des collections."


Hémorragies
À échéance très brève  de quelques mois , la France est appelée à un geste solennel de lancement du processus. Le rapport proposait de rendre immédiatement à quelques pays une trentaine de pièces issues de pillages, mais aussi d’expéditions ethnographiques comme celle de Griaule. L’impact symbolique d’un retour du fétiche dérobé nuitamment dans la case en pays bambara, ce «bison informe» dont «la terrible force» a tant impressionné Michel Leiris, aurait été considérable. La recommandation n’a été cependant que partiellement suivie. Avec l’assentiment du quai Branly, Emmanuel Macron a préféré limiter ce premier geste en répondant à la revendication, déjà déposée dans les règles par le Bénin, de vingt-six statues et regalia du palais d’Abomey, pillé en 1892 par les troupes françaises. Dans la foulée, il a placé le ministre de la Culture au cœur du dispositif, en lui demandant d’organiser une conférence euro-africaine sur la question à Paris d’ici avril. De même que dans le dossier de la spoliation nazie, l’élargissement du débat à l’Europe était l’un des souhaits de Bénédicte Savoy, qui a été notamment impliquée dans la polémique entourant l’installation des collections ethnographiques au Humboldt-Forum de Berlin.
Rétroactivité
Même si les rapporteurs se défendent de toute intention de «vider les musées», comme le leur a reproché Jean-Jacques Aillagon dans Le Figaro, force est de constater que leur protocole ne laisse guère de marge de manœuvre. Dès 2019, la France devrait remettre à chaque «nation concernée» un inventaire des artefacts entrés en France avant 1960 (les deux tiers des quelque cent mille objets africains dénombrés dans les collections). Au sein de commissions bilatérales, chaque État réclamerait les restitutions qu’il souhaite  étant entendu que ce procès ne serait pas limité dans la durée. Le Code du patrimoine serait revu pour permettre les sorties des collections. La France n’aurait plus qu’à organiser les transferts, quitte à remplacer les départs par des fac-similés. Le Louvre aurait quelque souci à se faire pour son pavillon des chefs-d’œuvre. Mais, en l’état, rien ne s’opposerait à ce que certains gouvernements demandent le retour de l’intégralité de leur collection «nationale». Bénédicte Savoy est convaincue que ce fantasme de la «boîte de Pandore» est agité pour éviter tout débat sur les restitutions. Ce n’est pas faux, mais le fait est que le rapport n’éclaire pas les précautions qui pourraient être prises pour éviter une hémorragie continue des collections. Il insiste sur «la spécificité» d’un continent qui a été entièrement privé de «sa mémoire». Outre que cet argument moral vaut au moins autant pour l’Océanie, il reste à mesurer sa portée juridique et diplomatique. Il est difficile de voir comment, à terme, les mêmes procédures pourraient être refusées au Cambodge, à la Chine ou au Mexique. De même, le rapport propose l’extension de cette réflexion aux bibliothèques et aux archives, pour lesquelles le cas de l’Algérie se montre particulièrement épineux. Bien qu’alimenté par une juriste du ministère de la Culture, Isabelle Maréchal, et le professeur Vincent Negri, le chapitre juridique ressort ainsi comme le point faible. Entre autres, comme le pointe l’avocate Corinne Hershkovitch, il laisse planer une contradiction aussi fondamentale que l’adhésion à des conventions internationales qui excluent la rétroactivité  laquelle forme le socle de tout le dispositif préconisé. C’est le cas d’Unidroit, que la France est exhortée à ratifier, avec l’impact en conséquence sur le monde des collectionneurs et le marché de l’art. Portant sur les relations d’État à État, le rapport mentionne rapidement le rôle des privés en mettant en valeur des cas de restitutions volontaires. Cette convention a néanmoins pour objet d’obtenir des «restitutions automatiques» de biens mal acquis, en faisant peser également la charge de la preuve sur les détenteurs. Les rapporteurs contestent ainsi «le présupposé de bonne foi» inscrit dans la loi en faveur du possesseur, source à leurs yeux d’un «déséquilibre qui affecte l’avenir des restitutions». Ils proposent ainsi d’ouvrir, sur le fondement d’Unidroit, «l’écriture d’un droit commun des restitutions entre la France et l’Afrique». Il sera difficile à quiconque de se tenir à l’écart d’une telle révolution.

 

À LIRE
Restituer le patrimoine africain, par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, Philippe Rey/Seuil, 188 pages.
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