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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Patrimoine

Beaune fait la tournée des grands-ducs

Le 09 décembre 2021, par Annick Colonna-Césari

Une exposition d’envergure fait revivre la splendeur du duché de Bourgogne,  au travers de ses deux derniers princes, Philippe le Bon et Charles le Téméraire, et de son célèbre chancelier, Nicolas Rolin, fondateur des Hospices de Beaune. Et rappelle qu’en ce XVe siècle, les arts ont connu un véritable âge d’or. 

Beaune fait la tournée des grands-ducs
Rogier Van der Weyden, Portrait de Nicolas Rolin, un des panneaux du polyptique Le Jugement dernier, huile sur bois, milieu XVe siècle, détail.
© Hospices civils de Beaune/Photo Francis Vauban

Avec ses tapisseries de soie, ses manuscrits enluminés et ses chevaliers de la Toison d’or, le XVe siècle bourguignon a conservé son pouvoir d’enchantement, que restitue l’exposition de Beaune en mettant à l’honneur ses deux derniers princes : Philippe le Bon (1396-1467) et son fils Charles le Téméraire (1433-1477). À juste titre, car c’est sous leur primat que le duché a atteint son apogée, en repoussant progressivement ses frontières vers le Nord, jusqu’à englober Belgique, Pays-Bas et Luxembourg. De fait, durant ses quarante-huit années de règne, Philippe le Bon a poursuivi la politique expansionniste initiée par son grand-père Philippe le Hardi (1364-1404). Ainsi, par le jeu combiné des héritages, mariages, alliances ou conquêtes, les possessions princières se sont étendues, entre Royaume de France et Saint-Empire romain germanique, aboutissant à la constitution d’un État, le plus puissant d’Occident et le plus prospère, grâce à l’économie florissante des cités flamandes annexées. C’est durant cette période que les arts ont, par le biais du mécénat, connu un véritable âge d’or et un profond renouvellement, caractérisés, selon Philippe George, commissaire de l’exposition, « par le réalisme des personnages, la qualité d’expression de l’émotion et par l’introduction de la troisième dimension, de l’illusionnisme, en peinture et encore davantage en sculpture ». En tout cas, autour de la cour, à l’époque itinérante, de Dijon à Bruxelles ou Bruges, gravitait toute une constellation d’artistes que les ducs et leur entourage de dignitaires, tel Nicolas Rolin auquel l’exposition rend simultanément hommage, faisaient travailler.
 

Statuette de Saint Évêque, la plus ancienne orfèvrerie au poinçon de Mons, vers 1450, argent et vermeil, saphirs et grenats , hauteur : 30
Statuette de Saint Évêque, la plus ancienne orfèvrerie au poinçon de Mons, vers 1450, argent et vermeil, saphirs et grenats , hauteur : 30 cm.
Collection Bernard de Leye © Druxelles, de Leye


Des commandes artistiques pour renforcer sa puissance
Pendant quarante ans, Rolin occupa la haute fonction de chancelier chargé des finances, de la diplomatie et des armées. Sa position lui ayant permis de s’enrichir, il décida en 1443, d’un commun accord avec son épouse Guigone de Salins, de consacrer sa fortune à la fondation des Hospices de Beaune, hôpital qui devait accueillir et soigner gratuitement les malades et les plus démunis. Et cet édifice aux toitures vernissées semblait tellement luxueux qu’il fut surnommé le « palais des Pauvres ». Quelque deux cents pièces, parmi lesquelles cent vingt prêtées par musées, églises et collectionneurs belges, ressuscitent cette ère flamboyante. Présentées dans trois sites emblématiques de la ville – les Hospices, la porte Marie de Bourgogne - musée des beaux-arts et l’hôtel des Ducs –, elles témoignent de la splendeur de l’« art burgondo-flamand », développé en cette charnière du Moyen Âge et de la Renaissance, et dont le déploiement, au-delà du goût personnel des ducs, visait à exhiber à la fois leur fortune et leur puissance, à l’égard des autres pays européens. Philippe le Hardi avait montré l’exemple en consacrant, dès 1385, une grande partie de son mécénat à la construction de la chartreuse de Champmol, près de Dijon, destinée à servir de nécropole familiale. Ce chantier qui dura presque trois décennies, attira nombre d’artisans et d’artistes, surtout originaires du nord de la France et des Pays-Bas, qu’avait ouverts le mariage du duc avec Marguerite de Flandre. Parmi eux, se trouvaient des peintres tels Melchior Broederlam et Jean Malouel, ou encore le sculpteur Claus Sluter, auteur du Puits de Moïse, l’un des rares vestiges de la bâtisse hélas démantelée à la Révolution. Mais le style expressif de ce calvaire, au socle orné des figures des six prophètes de l’Ancien Testament, avait insufflé un vent de modernité dans la statuaire bourguignonne. Sous le règne de Philippe le Bon, l’exigence de fastes et d’excellence s’est décuplée. Le duc emploie les meilleurs artistes pour décorer ses palais. Et en 1425, il intronise officiellement le Flamand Jan Van Eyck comme peintre de la cour. Il l’enverra même à Lisbonne réaliser le portrait d’Isabelle, fille du roi du Portugal, désireux de voir le visage de sa future épouse avant d’accepter le mariage. Une dizaine d’années plus tard, c’est au même Van Eyck que Rolin commande un tableau pour décorer sa chapelle personnelle, dans l’église Notre-Dame-du-Châtel, à Autun. L’artiste le représentera vêtu d’un manteau de brocart brodé d’or, en prière devant la Madone, et cette Vierge au chancelier Rolin, aujourd’hui conservée au musée du Louvre, est devenue l’une des œuvres les plus célèbres de l’histoire de l’art. Puis, dans les années 1440, au moment de la construction des Hospices, Rolin s’est adressé à Rogier Van der Weyden, rattaché à la cour après le décès de Van Eyck, pour concevoir le non moins fameux retable du Jugement dernier. Exécuté dans son atelier de Bruxelles, il fut ensuite acheminé à Beaune et accroché au-dessus de l’autel de la chapelle qui jouxte le dortoir des malades. Jusqu’à ce qu’on le déplace, à la fin des années 1970, dans une salle spécialement dédiée, pour des raisons de conservation. Le chancelier-mécène fut probablement aussi le commanditaire de l’émouvant Christ de Pitié, aux mains et pieds liés, qui, surplombant l’entrée de la Salle des Pôvres, faisait face au polyptique de Van der Weyden. Attribué à Jan Borman II, membre de la guilde des sculpteurs bruxellois, ce Piteux taillé dans un seul fût de chêne n’a quant à lui pas bougé, si ce n’est que, pour les besoins de l’exposition, on l’a descendu de sa console et posé sur le sol afin de permettre aux visiteurs de mieux l’admirer.

 

Les Hospices de Beaune. © BEAUNE TOURISME MICHEL BAUDOIN
Les Hospices de Beaune.
© Beaune tourisme Michel Baudoin

La création de la Toison d’or
En fait, il semble qu’en ce XV
e siècle, rien n’était trop beau pour le duché de Bourgogne, même si les guerres, y compris intestines, continuaient de faire rage. Les tapisseries tissées d’or et de soie à Tournai, Arras ou Bruxelles sont très recherchées ainsi que les retables originaires de la région brabançonne, tandis que les orfèvres de Mons, particulièrement réputés, débordent d’imagination pour satisfaire leur clientèle. L’enluminure connaît également à l’époque un formidable essor, et les ateliers se bousculent à Bruges, Gand, Valenciennes, Bruxelles ou Liège. Cet engouement était sans doute lié à l’intérêt qu’avaient toujours porté les ducs à cet art, et surtout Philippe le Bon qui fit enluminer de nombreux manuscrits ; il possédait dans le château de Coudenberg, à Bruxelles, l’une des bibliothèques les plus renommées d’Europe, renfermant plus de neuf cents volumes. En tout cas, chaque fête ou cérémonie était l’occasion d’exhiber ses richesses. Ce fut le cas lors des noces de Philippe avec Isabelle de Portugal, qui se déroulèrent à Bruges en janvier 1430, dans un déploiement inouï de magnificence. Le duc avait alors profité de la présence de ses illustres invités pour créer l’ordre de la Toison d’or, en rassemblant vingt-trois chevaliers qui lui avaient juré allégeance et soutien. Et c’est parés de leurs costumes de velours rouge et noir et portant le prestigieux collier d’or d’où pend la dépouille du bélier conquis par Jason que les chevaliers assisteront par la suite aux chapitres annuels de l’ordre. Une chose est sûre : outre que cette distinction renforça encore le prestige du duché, elle constitua une nouvelle source d’inspiration pour les artistes, qui multiplièrent les représentations de la Toison d’or sur peintures, manuscrits et armoriaux. Mais l’aventure s’interrompit avec la mort de Charles le Téméraire, qui livra son combat de trop pendant le siège de Nancy, dont il voulait faire la capitale du « Grand-duché d’Occident ». Sa fille Marie lui succéda. Épouse de Maximilien d’Autriche, elle assurera quelque temps la continuité dynastique, avant de décéder à l’âge de 25 ans, d’une chute de cheval, mettant définitivement fin aux rêves de grandeur de la Maison de Bourgogne.

à voir
« Le Bon, Le Téméraire et le Chancelier. Quand flamboyait la Toison d’Or »
Porte Marie de Bourgogne - musée des beaux-arts,
6, boulevard Perpreuil / 19, rue Poterne, tél. : 03 80 24 56 92

Hospices de Beaune - musée de l’Hôtel-Dieu,
place de la Halle, tél. : 03 80 24 45 00

Hôtel des ducs de Bourgogne - musée du Vin,
24, rue de Paradis / rue d’Enfer, tél. : 03 80 22 08 19
Jusqu’au 31 mars 2022.
beaune-tourisme.fr

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