Arter, nouvelle vitrine de l’art contemporain

Le 30 janvier 2020, par Zaha Redman

Avec une architecture raisonnée, loin des effets esthétiques et prouesses ostentatoires, Istanbul affiche encore une fois ses ambitions culturelles.

 

À l’instar de Londres, Istanbul est un État dans l’État, possédé par la fièvre des chantiers urbains, où deux grandes institutions culturelles sont récemment sorties de terre. La plus imposante, le nouveau siège d’Istanbul Modern (conçu par Renzo Piano), n’est pas achevée, mais elle a provisoirement ouvert au public pour les manifestations de la dernière Biennale. Avec l’inauguration d’Arter à l’automne dernier, à quelques encablures de la place Taksim, la ville offre au public un autre grand espace consacré à l’art contemporain, toutes disciplines confondues. Émanation de la fondation Vehbi Koç, celui-ci a connu une première vie dans un lieu plus modeste de la célèbre avenue Istiklal. Là, à partir de 2010, a été constitué un respectable ensemble de manifestations artistiques. Cette première mouture, l’équivalent d’une grande galerie, fut en quelque sorte une rampe de lancement. Le nouveau bâtiment d’Arter est autrement plus vaste, avec ses six étages sur 18 000 mètres carrés, de nombreuses salles d’exposition, deux auditoriums, une réserve pour abriter la collection d’art contemporain de la fondation, une terrasse découverte pour accueillir les sculptures, une bibliothèque documentaire, un bistrot et une librairie. Bien que sa silhouette cubiste soit relativement en accord avec l’architecture des maisons et immeubles l’environnant, le bâtiment détonne par ses proportions, ses couleurs et ses matériaux. On a parlé de gentrification dans un quartier très populaire et vivant, et Melih Fereli, le directeur d’Arter, ne le nie pas. Mais celui-ci accueille régulièrement les enfants du quartier, a fait aménager une deuxième entrée à l’arrière de l’édifice, du côté des rues escarpées et des petits immeubles les plus proches, et multiple les démarches pour inviter le voisinage à des visites gratuites.
 

Altan Gürman (1935-1976), Le Pont de Narni, 1972, peinture sur papier, 70 x 50 cm. © Hadiye Cangökçe
Altan Gürman (1935-1976), Le Pont de Narni, 1972, peinture sur papier, 70 50 cm.
© Hadiye Cangökçe

Une architecture très réussie
Conçu par Grimshaw Architects, auteurs du projet du nouvel aéroport d’Istanbul, le bâtiment affiche une silhouette ramassée, plutôt ordinaire. Mais dès que l’on s’en approche, on comprend qu’il s’agit d’un espace réussi. Une fois à l’intérieur, le savoir-faire se confirme, dans la clarté des volumes, leur articulation étonnante, et le dialogue récurrent avec l’environnement extérieur – très suggestif. Le motif de la façade, basé sur un losange ajouré très «3D» tout en étant inspiré de la tradition ottomane, est séduisant. Sa patine lasurée opalescente fait écho aux belles lumières de la ville, que la pollution ambiante tantôt étouffe, tantôt amplifie. L’accueil, les équipements et les outils de communication sont également soignés. Melih Fereli, qui vient du monde des festivals et de la musique lyrique, parle un anglais impeccable avec une distinction enjouée : «L’inauguration d’Arter, en 2019, a coïncidé avec le 50e anniversaire de la fondation Vehbi Koç. Ici, notre vocation est pluridisciplinaire. Les productions mettent en valeur la collection de la fondation, ancrée dans l’art conceptuel, mais nous poursuivons aussi notre action d’encouragement et de commande de productions artistiques dans toutes les expressions : la musique, la danse, le théâtre et les arts du son, le cinéma et la littérature. Attachant une attention particulière aux activités éducatives et pédagogiques, nous pratiquons la gratuité pour les moins de 24 ans, l’art étant conçu comme une clé de compréhension de notre temps. Nous éditons aussi des publications pour stimuler les débats autour de la scène actuelle. Bilingues, en turc et en anglais, elles veulent contribuer à la recherche autour de l’histoire de l’art.» Tout est fait ici pour séduire le public local ou étranger, et le chapelet des sept expositions inaugurales en témoigne. Cette prouesse boulimique est peut-être excessive, mais vise à afficher d’emblée la force de frappe d’Arter. Et la qualité ne se dément pas : «What Time Is It ?» et «Words Are Very Unneccessary» présentent le fonds de la collection (jusqu’au 2 février), avec notamment des productions de Füsun Onur, Ayse Erkmen, Jonas Mekas ou Sigmar Polke. Mais l’œuvre maîtresse est sans doute celle de Sarkis, Çaylan Sokak, une évocation de sa demeure familiale, d’autant plus émouvante que cette maison se situait à quelques mètres du siège actuel d’Arter. L’autre clou de la programmation est la monographie consacrée à Altan Gürman (jusqu’au 9 février), un artiste stambouliote dont la production est restée confidentielle. Les œuvres remontent pour la plupart aux années 1960 et 1970, et leurs images très iconiques et minimales renvoient systématiquement aux effets de la dictature militaire de l’époque. Légères mais austères, graphiques, toujours inventives et proches du délire, elles sont empreintes de poésie et de tendresse. Une installation de Céleste Boursier-Mougenot, une autre tout aussi impressionnante de Rosa Barba ainsi qu’une monographie consacrée à Ayse Erkmen (jusqu’au 8 mars) complètent l’ensemble. 


 

Koç, une holding, une dynastie, une fondation
 
© Cemal Emden
© Cemal Emden

Arter est aujourd’hui la principale vitrine de la fondation Vehbi Koç (VKV, Vehbi Koç Vakfi), émanation culturelle de Koç Holding, un conglomérat géant fondé en 1926 par Vehbi Koç (1901-1996), comptant près de 94 000 salariés et au chiffre d’affaires de près de 24 Md€ (chiffres de 2018 selon Bloomberg). L’histoire de la holding et de son fondateur est intimement liée à l’émergence de la République turque et à son industrialisation au cours du XXe siècle, ainsi qu’à l’essor d’une puissante organisation patronale, la Tüsiad. De son côté, la fondation est une variante moderne et sécularisée du vakif, une institution religieuse à but non lucratif répandue sous l’Empire ottoman. Les grandes fondations du pays interviennent massivement depuis le milieu du XXe siècle dans la santé, l’éducation ou la culture. Elles permettent de protéger l’intégrité du patrimoine des grandes fortunes, tout en contribuant à leur prestige. Leur engagement culturel et artistique a connu un essor important à partir des années 1980. C’est Sadberk Hanim, l’épouse de Vehbi Koç, qui est à l’origine du premier noyau d’œuvres de la fondation, mais aussi du premier musée privé du pays, ouvert en 1980 dans le district de Sariyer. On peut y voir sa collection personnelle de pièces d’archéologie, de costumes et de bijoux anciens ottomans, anatoliens, asiatiques et européens. On doit à Rahmi M. Koç, son fils, l’ouverture d’un pôle muséal divisé en trois parties, portant sur l’industrie, le transport et l’ingénierie ainsi que les communications. Suna, sa sœur, a fondé avec son époux Inan Kirac le musée Pera, au cœur d’Istanbul, pour abriter leur collection d’art. Les anciens locaux d’Arter n’ont quant à eux pas disparu après l’inauguration du nouveau siège : le lieu s’appelle désormais Mesher et propose également une programmation d’art contemporain. Outre le contrôle d’Akmed et Anamed – deux centres d’études et de recherches consacrés aux cultures méditerranéennes – et de Vekam, organisme dédié à la mémoire de la ville d’Ankara, la fondation Vehbi Koç sponsorise depuis 2007 la Biennale d’Istanbul et le pavillon turc de la Biennale de Venise. Ayant fait en 2009 une donation de 10 M$ au Metropolitan Museum of Art de New York, elle intervient aussi régulièrement dans des campagnes de restauration de monuments historiques turcs.

à voir
Arter, 13, Irmak Caddesi, Dolapdere, Beyoglu, Istanbul, tél. : +90 212 708 58 00.
www.arter.org.tr
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