Altdorfer entre les griffes du nazisme

Le 12 novembre 2020, par Baptiste Roelly

Brutalement tiré du monde feutré des cabinets d’arts graphiques et sacré grand maître de la Renaissance allemande par les autorités nazies, l’artiste fut longtemps la chasse gardée d’une histoire de l’art saturée de nationalisme et de pangermanisme.

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), Paysage au grand épicéa, peu avant 1520, eau-forte aquarellée, 23,2 17,7 cm, Vienne, Albertina.
© Vienne, The Albertina Museum

La redécouverte d’un maître ancien peut emprunter bien des voies. Lorsqu’un amateur convaincu lutte pour faire reconnaître les mérites d’un artiste méconnu ou qu’un musée dévoile des œuvres qui n’avaient jamais été exposées auparavant, tout va pour le mieux. Mais quand c’est un pouvoir politique qui est à l’initiative et que celui-ci instrumentalise un nom pour asseoir son idéologie, les choses dégénèrent fatalement. Le cas Altdorfer en est un exemple canonique. À l’aube du XXe siècle, rares sont les historiens de l’art ou amateurs connaissant l’existence d’Altdorfer. Son corpus exact est encore opaque et si son nom a échappé à l’oubli, c’est surtout parce qu’il figurait dans d’anciens inventaires de collections princières. Le principal acteur de la réévaluation du maître est le connaisseur Max Jakob Friedländer, qui deviendra en 1908 directeur du Kupferstichkabinett et en 1924 le successeur de Wilhelm von Bode à la tête de la Gemäldegalerie de Berlin. En faisant de l’artiste l’objet de son doctorat en 1891, il enclenche une dynamique qui conduit toujours plus de chercheurs à se pencher sur son cas. Pour la seule année 1923, pas moins de quatre ouvrages publiés en Angleterre, en Allemagne et en Autriche lui sont consacrés. Bien que certains se résument à un catalogue de l’œuvre gravé et d’autres à une biographie, tous n’en contribuent pas moins à installer le maître dans le paysage artistique des années 1920. Il ne manque alors qu’une étape pour que sa légitimité à siéger au premier rang de la Renaissance germanique soit pleinement reconnue : la présentation de ses œuvres à un large public dans le cadre d’une rétrospective. Entre autres initiatives avortées, le Kunstmuseum de Berne projette de consacrer une exposition à Altdorfer en 1937. Les réalisations du maître sans lesquelles une rétrospective ne saurait être complète étant conservées dans des musées d’Allemagne, des demandes de prêt sont envoyées de Suisse au ministère des Affaires étrangères. Mais la même année, Hitler lui-même interdit par décret que des œuvres de premier ordre quittent le pays. Aussitôt interprétée comme un indicateur de l’imminence de la guerre par ceux qui deviendront bientôt les Alliés, cette mesure vise à empêcher que des chefs-d’œuvre allemands ne se trouvent bloqués en territoire ennemi lors de l’ouverture des hostilités. On ne s’étonnera donc guère de ce que la première rétrospective Altdorfer de l’histoire soit finalement inaugurée à Munich, le 18 mai 1938. Tant les historiens de l’art que les amateurs au sens large nourrissent alors de grandes attentes envers cet événement, puisqu’il doit leur permettre de se confronter pour la première fois à l’œuvre de l’artiste pris dans sa globalité.
 

Adoration des Mages, vers 1530-1535, huile sur bois, 108,9 x 77,2 cm, Francfort, Städel Museum. © Städel Museum - U. Edelmann – Artothek
Adoration des Mages, vers 1530-1535, huile sur bois, 108,9 77,2 cm, Francfort, Städel Museum.
© Städel Museum - U. Edelmann – Artothek

Altdorfer dévoyé
Avec 781 numéros au catalogue, l’exposition munichoise, intitulée «Albrecht Altdorfer et son cercle», reste à ce jour la plus ample jamais consacrée à l’artiste. Il y est mis en perspective avec certains de ses contemporains, tels Lucas Cranach l’Ancien, Wolf Huber ou Hans Leu le Jeune. Or, ce qui pourrait passer ici pour une simple volonté de recontextualiser son œuvre est en fait tout sauf neutre. Les organisateurs de l’exposition entendent plutôt reprendre à leur compte l’idée selon laquelle Altdorfer aurait été à la tête d’une prétendue «école du Danube», réunissant divers artistes actifs au bord de ce fleuve qui traverse la Bavière et l’Autriche. Cette notion, qui apparaît en 1892, suscite dès l’origine d’amples polémiques entre historiens de l’art. Elle implique qu’Altdorfer ait donné une impulsion stylistique qui se serait propagée dans tout le bassin danubien et aurait touché aussi bien des peintres et des graveurs que des sculpteurs et des architectes. Si la chronologie impossible et l’étendue géographique aléatoire de l’«école du Danube» ont aujourd’hui conduit à son rejet définitif par la communauté des chercheurs, son opportunité est flagrante dans le contexte politique et culturel qui est celui du IIIe Reich.

 

Nativité, 1511, Francfort, Städel Museum. © Städel Museum
Nativité, 1511, Francfort, Städel Museum.
© Städel Museum

Le 12 mars 1938 de cette même année, deux mois à peine avant que n’ouvre la rétrospective à Munich, la Wehrmacht entre en Autriche et procède à son annexion. Postulant que ce pays et la Bavière formaient dès le XVIe siècle une entité culturelle homogène, l’«école du Danube» offre dès lors une caution culturelle parfaite à l’Anschluss tout juste survenu. Le commissaire de l’exposition, Ernst Buchner, en fait même un argument de poids dans sa préface au catalogue : «Qu’il soit enfin souligné combien la signification symbolique de cette exposition est profonde. Elle prouve la cohérence interne et l’unité culturelle de l’ancienne marche de l’Est bavaroise, qui s’étend du Lech à la Leitha et dont le centre névralgique est l’Inn, ce fleuve au bord duquel se trouve Braunau. L’édification du Reich réunifié vient la consacrer.» Ainsi, non seulement Buchner se sert d’Altdorfer et de sa pseudo-école pour légitimer le bien-fondé de l’Anschluss, mais il les place également au cœur d’une géographie fantasmée qui ne correspond pas à leur zone d’activité réelle. Pourquoi mentionner Braunau, cette ville autrichienne sans rapport aucun avec l’artiste ? Uniquement parce qu’il s’agit du lieu de naissance du Fuhrer. Et voilà comment ce qui devait être la première rencontre d’Altdorfer avec son public tourne à la méprise la plus totale. L’idéologie envahit tout, intoxiquant si bien la vie et l’œuvre de l’artiste qu’ils en ressortent plus parasités et obscurcis que jamais. Alors même que les preuves documentaires suggèrent le contraire, tous les stéréotypes populistes et traditionalistes chers à la propagande en place sont appliqués à Altdorfer. Le catalogue de l’exposition et la presse qui s’en fait l’écho le dépeignent en pure incarnation du sentiment populaire bavarois, oubliant au passage qu’il fut également un notable introduit jusqu’à la cour de l’empereur du Saint-Empire romain germanique. Ses sujets mythologiques, parfois complexes, et sa connaissance des estampes italiennes sont eux aussi passés sous silence. L’on préfère insister sur son goût de la nature, sur sa capacité à rendre le caractère prétendument «germanique» des forêts qu’il représente. Les conditions plus que suspectes de leur application à Altdorfer n’ont pas empêché ces notions délétères de marquer durablement son exégèse. Elles apparaissent en même temps qu’une nouvelle génération s’installe à des postes clés de l’administration des musées et des universités, après avoir été abreuvée de la rhétorique admise durant ses années de formation. La dénazification étant pour ainsi dire restée sans effet dans ces lieux de transmission du savoir et du patrimoine, les historiens de l’art en place maintiennent l’artiste dans le carcan nationaliste qui l’enserrera encore longtemps après la fin de la guerre. Voilà comment un filtre déformant s’est installé entre Altdorfer et plusieurs générations de regardeurs. Apprécié pour de mauvaises raisons ou rejeté du fait de son incorporation forcée au panthéon nazi, son cas est, à n’en pas douter, l’un des rendez-vous manqués les plus tragiques de toute l’histoire de l’art.

à écouter
«Exposer Altdorfer sous le IIIe Reich», conférence de Baptiste Roelly au centre Vivant-Denon,
le 20 novembre 2020 à 17 h et 18 h 15 en visioconférence, inscription via centre-vivant-denon@louvre.fr
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