Alison Gingeras, un regard féminin sur l’Outsider Art

Le 15 octobre 2020, par Estelle Dupuis

Commissaire associée aux musées d’art contemporain de Dallas et de Miami, Alison Gingeras dirige le volet exposition de l’édition parisienne dématérialisée de l’Outsider Art Fair 2020 à l’Hôtel Drouot. Explications.

© Photo Piotr Uklanski

Sans surprise, l’édition parisienne de l’Ousider Art Fair sera entièrement digitale, à l'inverse de sa consœur new-yorkaise qui, pré-Covid, signait une 28e édition « live » en janvier dernier. En cela, la foire marche dans les pas encourageants des cinq mille visites enregistrées sur le site Art Brut Global, qui cet été proposait la première exposition en ligne de cette spécialité qu’est l’art autodidacte. La foire a cependant souhaité offrir à ses visiteurs un espace physique d’exposition aux œuvres vendues sur le site Internet de Drouot Digital, à travers un curated space à l’Hôtel Drouot. Sous le titre de « Sexual Personæ », la curatrice et écrivaine américaine Alison M. Gingeras nous y invite à aborder l’outsider art à travers ses représentations de la figure féminine.

Êtes-vous à l’origine du choix de la thématique de cette exposition à Drouot ?
Oui, car j’explore en ce moment ce sujet, ainsi que celui de l’art féministe, dans mon travail d’écriture. Le titre est emprunté à l’ouvrage de Camille Paglia publié en 1990. Cette polémiste y enquête sur les archétypes de la représentation de la femme, persistants d’une manière plus profonde que l’on voudrait bien le croire. Comment les artistes, hommes et femmes, les intègrent et les déconstruisent ? Cela est d’autant plus intéressant à étudier chez les peintres non académiques de l’outsider art. À la différence des artistes contemporains, ceux-ci ont une parole plus libérée, dégagée de la contrainte du politiquement correct, et un travail moins affecté par le discours social.
 

Eugene Von Bruenchenhein (1910-1983), Sans titre, vers 1940-1950, épreuve gélatino-argentique, 8,9 x 6,3 cm. Courtesy Andrew Edlin Gallery
Eugene Von Bruenchenhein (1910-1983), Sans titre, vers 1940-1950, épreuve gélatino-argentique, 8,9 6,3 cm.
Courtesy Andrew Edlin Gallery, New York, États-Unis


Comment avez-vous rencontré Andrew Edlin, directeur de la galerie new-yorkaise éponyme et propriétaire de l’Outsider Art Fair depuis 2013  ?
À l’origine, je viens du monde de l’histoire de l’art de l’après-guerre. À travers les différents projets sur lesquels j’ai pu travailler, je me suis intéressée au domaine de l’outsider art. J’ai notamment écrit un ouvrage sur le mouvement CoBrA, qui s’est beaucoup penché sur les dessins d’enfants ou de personnes internées en asile psychiatrique. Peu à peu, je me suis mise à intégrer des artistes autodidactes dans les expositions dont je m’occupais, que ce soit en tant que commissaire associée ou indépendante. C’est comme cela que j’ai connu Andrew.
Pouvez-vous nous parler du contenu de l’exposition ?
Nous allons par exemple présenter le travail d’un artiste anonyme d’après-guerre, un Américain surnommé «The Philadelphia Foreman». Cet homme travaillait à partir du Plexiglas fabriqué dans son usine ; c’est d’ailleurs grâce aux étiquettes collées au dos du matériau que nous connaissons celle dans laquelle il travaillait. Il produisait des dessins érotiques. Ses fantasmes de la femme reflètent la mode des années 1940 aux États-Unis, tout en allant beaucoup plus loin que ce qui était acceptable à cette époque. Il y aura aussi des artistes plus reconnus, comme Henry Darger. Du côté des contemporains, j’ai sélectionné notamment deux artistes italiennes : Elisabetta Zangrandi, qui travaille autour de la figure de la Madone, et Vera Girivi, une artiste gênoise. Elles m’ont contactée via Instagram, et j’ai eu un coup de cœur pour leur travail.


Justement, la digitalisation de notre société et de nos modes de communication a-t-elle apporté des changements dans la production, la sélection et le statut de l’art autodidacte ?
Oui, cela fait plusieurs années qu’Instagram offre une nouvelle possibilité pour moi à la fois de découvrir des créateurs et d’effectuer mon travail de défrichage. C’est le cas par exemple pour un artiste de la Nouvelle-Orléans, Andrew LaMar Hopkins, avec lequel je prépare une exposition. Aujourd’hui, la pandémie rendant les déplacements si compliqués, ces outils se révèlent vitaux. J’apprécie le fait que de telles plateformes permettent aux artistes de passer outre les frontières traditionnelles entre eux et les décideurs, et de défendre eux-mêmes leur travail. Si celui-ci est bon, cela se voit tout de suite.

J'aimerais donner aux professionnels de milieux plus académiques l'opportunité de regarder sérieusement l'outsider art

Ce rôle de défricheur, à qui incombe-t-il dans cette spécialité ?
À mes yeux, ce sont les artistes eux-mêmes qui sont les meilleurs découvreurs de leurs pairs ! C’est vraiment à travers leurs cercles que je fais le plus de découvertes. Bien sûr, les galeries jouent un rôle incontournable. J’apprends énormément d’elles. Je suis également proche de la communauté psychanalytique : parfois, des talents en émergent. Bref, je suis toujours en quête !


Du point de vue du marché, comment se présente cette spécificité de l’Outsider Art, notamment en comparaison avec celui de l’art contemporain ?
N’étant pas marchand, je ne suis pas spécialiste, mais je dirais qu’il y a moins de spéculations sur les artistes « chauds ». Les prix, surtout pour les artistes vivants, sont plus raisonnables, donc les œuvres plus accessibles. Je dirais que l’ambiance est globalement plus tournée vers l’échange. Les acheteurs sont moins intimidés et les collectionneurs font plus confiance à leur œil et à leur ressenti. Par exemple, la vocation des marchands dans cette spécialité artistique est admirable. Ils ont une profonde volonté de transmettre, d’éduquer le public et d’aller vers l’autre… Une approche qui semble s’être perdue dans d’autres spécialités.
En organisant cette exposition à Drouot, quel est votre objectif ?
Eh bien, justement, j’aimerais donner aux professionnels de milieux plus académiques, comme celui de l’art contemporain, l’opportunité d’aborder l’outsider art, et peut-être de le regarder plus sérieusement. Il existe un vrai bénéfice à cela pour les collectionneurs, les galeristes autant que les conservateurs.

 

Helen Rae (née en 1938), Untitled (July 16, 2018), 2018, crayon de couleuret graphite sur papier, 9,4 x 7,1 cm. Courtesy Andrew Edlin Gall
Helen Rae (née en 1938), Untitled (July 16, 2018), 2018, crayon de couleur et graphite sur papier, 9,4 7,1 cm.
Courtesy Andrew Edlin Gallery, New York, États-Unis


Votre parcours vous a amenée à travailler pour des institutions majeures. Quel regard portent aujourd’hui les musées sur l’art autodidacte ?
J’ai l’impression que les tabous qui séparaient auparavant « l’art acceptable » de celui non académique se dissolvent peu à peu. On voit de plus en plus de commissaires à la Biennale de Venise inclure des autodidactes à côté de leur sélection d’art contemporain. Une artiste comme Carol Rama a fait l’objet d’une exposition solo au New Museum de New York, en 2017, ce qui n’aurait probablement pas été envisageable il y a dix ans. Alfred Barr, le premier directeur du MoMA de New York, s’intéressait aux artistes autodidactes et alla jusqu’à organiser une exposition solo de Morris Hirschfield en 1943. Au bout du compte, la mauvaise réception de cette manifestation contribua à signer la fin de sa carrière, prouvant qu’il existait bien un mur entre deux catégories d’artistes, les autodidactes d’un côté et les académiques de l’autre. Mais à mes yeux, et même si je reconnais la spécificité des artistes outsider, il n’existe pas de hiérarchie.

Vous qui êtes américaine et avez travaillé au Centre Georges-Pompidou et à la Collection Pinault du Palazzo Grassi à Venise, ressentez-vous une perception différente de l’outsider art de part et d’autre de l’Atlantique ?
La différence principale est qu’en France la culture a plus de poids qu’aux États-Unis. Regardez, vous avez depuis longtemps un ministre de la Culture et nous n’en n’avons pas ! L’événement peut donc ici s’adresser au grand public, qui a une culture plus large qu’outre-Atlantique où on ne peut attirer,
forcément, qu’un public initié.

À Paris, espérez-vous donc toucher un public plus large que celui des professionnels ?
Bien sûr ! D’autant que ces pratiques autodidactes ont une dimension humaine très forte, qui touche les gens. Après les mois de confinement que nous avons vécus, cette rencontre émotionnelle sera la bienvenue !

Alison M. Gingeras
en 5 dates
1997
Conservatrice adjointe au musée Guggenheim de New York
1999
Rejoint en fin d’année le MNAM Centre Georges-Pompidou en tant que conservatrice d’art contemporain
2005
Nommée conservatrice en chef de la Collection Pinault ; assure le commissariat de l’inauguration du Palazzo Grassi, à Venise
2009
Commissaire de l’exposition «Pop Life : Art in the Material World» à la Tate Modern de Londres
2019
Publication de Totally My Ass and other Essays, compilation de ses écrits
de 1996 à 2019, chez l’éditeur indépendant Heinzfeller Nileisist, New York
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