Agnès Sire

Le 17 février 2017, par Sophie Bernard

La directrice de la fondation Henri Cartier-Bresson a été marquée par sa rencontre avec le maître du noir et blanc et son épouse, Martine Franck. Retour sur son parcours dans le cadre de l’exposition «Images à la sauvette».

Agnès Sire
© Agnès Sire tous droits réservés

En 1982, vous entrez à Magnum pour développer les départements commerciaux et accroître les activités culturelles. Comment s’est passée votre première rencontre avec Henri Cartier-Bresson ?
Un jour, je me suis présentée pour lui rendre une boîte contenant trois tirages qu’il avait prêtés pour une exposition. Il l’a ouverte et m’a dit : «Vous en voulez un ?». Et il m’a offert un tirage après me l’avoir dédicacé ! Plus tard, j’ai rencontré son épouse Martine Franck, également photographe, qui est à l’origine de la création de la fondation avec leur fille Mélanie.
Henri Cartier-Bresson était-il quelqu’un de généreux avec ses tirages ?
Oui, il pouvait l’être envers les gens qu’il aimait bien. Il leur donnait un tirage qu’il signait d’un petit mot rigolo… en revanche, il était intraitable avec ceux qui oubliaient de rendre les tirages empruntés pour reproduction. Il ne voulait pas que ses tirages traînent… Aujourd’hui, la fondation HCB a les droits moraux et patrimoniaux sur ses photos : seule la fondation a le pouvoir d’émettre des certificats et des autorisations de vente…
Au début des années 1980, le marché de la photo n’en était qu’à ses balbutiements…
Il y avait peu de collectionneurs mais le marché commençait à s’organiser et les galeries à demander aux photographes de faire des séries limitées, ce qu’Henri Cartier-Bresson a toujours refusé. À sa mort, en 2004, un tirage signé de sa main ne valait pas plus de 2 500 ou 3 000 € (sauf ceux d’époque signés qui valaient déjà plus, mais qu’il ne voulait pas vendre). Ce n’était pas onéreux, car il n’avait pas voulu limiter la production. C’était son côté «anar»… Il était contre cette idée d’organiser la rareté pour vendre plus cher. Aujourd’hui, un tirage signé peut valoir de dix à cent fois plus cher. Cela s’explique aussi par le fait que la fondation ne fait pas de tirages posthumes.

 

Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), p. 69, Henri Matisse et son modèle Micaela Avogadro, Vence France, 1944.
Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), p. 69, Henri Matisse et son modèle Micaela Avogadro, Vence France, 1944. © Henri Cartier-Bresson /Magnum Photos

À Magnum, parallèlement à des expositions collectives souvent accompagnées d’un livre, comme Magnum cinéma ou L’Année 1968 dans le monde, vous avez noué une relation privilégiée avec Henri Cartier-Bresson. Comment a germé l’idée de créer une fondation ?
Henri réalisait de nombreux livres avec son grand ami Robert Delpire, éditeur et directeur fondateur du Centre national de la photographie. Un jour, subjuguée par ses images du Mexique, je lui ai proposé d’en faire un livre chez Hazan et, progressivement, de monter des expositions. Étant chez Magnum et lui, fort peu présent, je servais de relais avec l’extérieur, avec les autres bureaux de Magnum ; nous étions donc souvent en contact. J’ai essuyé quelques colères dont il était coutumier  mais assez peu finalement , c’était un provocateur ! À partir des années 1980-1990, le dessin l’intéressait plus que la photographie : il y travaillait beaucoup. Au début des années 2000, Martine Franck a tout mis en œuvre pour créer une fondation. Reconnue d’utilité publique en 2002, elle a ouvert l’année suivante. Au début, je n’y étais pas associée. C’est Robert Delpire qui en fut le premier directeur pendant les mois de conception et d’ouverture, puis il s’est retiré, et je lui ai succédé.
Comment vit la fondation économiquement parlant ?
La fondation dispose d’un capital (obligatoire) et elle est propriétaire de ses locaux ; j’ajoute que nous fonctionnons avec une équipe réduite et dédiée. Elle perçoit les droits d’auteur de l’utilisation des photographies de HCB qui sont reversés par Magnum, ce qui ne représente pas des sommes très importantes, car Henri a toujours refusé que ses photos soient utilisées à des fins publicitaires. En revanche, ses expositions circulent bien. Les revenus sont complétés par le produit de notre travail : la vente des billets d’entrée aux expositions et des catalogues et ouvrages divers liés à notre activité ainsi que les nouveaux projets éditoriaux que nous lançons. À cela s’ajoute le mécénat qui varie en fonction des expositions, mais dont je peux citer deux «fidèles» qui sont : la fondation d’entreprise Hermès, partenaire du prix HCB (doté de 35 000 € avec une exposition et un livre) que nous remettons tous les deux ans à un photographe et Olympus, très constant depuis douze ans, qui nous permet de financer l’activité culturelle, un programme de conférences et des «Conversations».
D’ici à deux ans, la fondation va investir un ancien garage dans le Marais. Un nouveau départ ?
Nous nous sommes associés à la fondation François Sommer (dont le musée de la Chasse et de la Nature est l’un des organes) pour acquérir cet ancien garage. Des bureaux seront installés dans les étages et nous y déplacerons notre siège au rez-de-chaussée et au premier étage. Nous avons besoin d’un espace plus grand pour pouvoir accueillir les archives de Martine Franck et développer notre activité. Nous inaugurerons avec une rétrospective de son travail et, dans l’espace dédié à la collection permanente, un accrochage de Cartier-Bresson.

 

Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), pp. 27-28, Séville, Espagne, 1933.
Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), pp. 27-28, Séville, Espagne, 1933. © Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Revenons à l’actualité, pourquoi cette exposition autour du livre Images à la sauvette/The Decisive Moment dans la version américaine ?
Pourquoi pas ! En fait, avec Martine Franck nous avions décidé de rééditer ce livre paru en 1952, ce qui n’avait jamais été fait. Nous avions opté pour Steidl, un éditeur apte techniquement à relever le défi, le livre d’origine étant en héliogravure. Cette réédition en facsimilé est sortie en 2014. L’idée de faire une exposition s’est imposée au vu de tous les documents que nous avons retrouvés au fil de l’inventaire. De plus, le musée Matisse du Cateau-Cambresis a accepté de nous prêter l’original du papier découpé que Matisse avait fait spécialement pour la couverture de ce livre… Non seulement il est intéressant de raconter l’histoire de cet ouvrage mythique, mais, en plus, nous présentons de splendides tirages qui ont été réalisés par David Seymour (Chim) au moment de l’exposition Henri Cartier-Bresson au MoMA de New York en 1947.
Cette exposition est aussi l’occasion de découvrir que HCB n’aimait pas l’expression «The decisive moment», qui pourtant a fait école et est intrinsèquement liée à son œuvre…
En effet, cette expression lui a collé à la peau ! Elle n’est ni absurde ni fausse, mais elle restreint le champ de l’imagination, et on sait à quel point l’imaginaire était important pour Henri. Il faut savoir que le format choisi induisait que le livre allait coûter cher à réaliser, d’où la nécessité de trouver un éditeur étranger pour le financer. C’est Simon and Schuster aux États-Unis qui s’en sont chargés. Et ce qui est intrigant, c’est que la traduction Images on the Run aurait pu fonctionner mais l’éditeur américain voulait un titre plus claquant : The Decisive Moment est ainsi devenu une sorte de raccourci pour définir l’œuvre de Cartier-Bresson, et ce, malgré lui.
Pourquoi ce livre est-il aujourd’hui un objet de collection très prisé ?
Il y a, bien sûr, le fait qu’il a marqué de nombreuses générations de photographes : «une bible pour les photographes», selon Robert Capa, un «ouvrage indispensable», selon Martin Parr. Gilles Peress, pour son ouvrage Telex Persan, a repris le même principe car il est idéal pour magnifier le 24 x 36… Mais c’est surtout parce que c’est un très beau livre en termes de rythme et d’impression. La couverture de Matisse est une mise à distance idéale. Il est cité dans tous les ouvrages portant sur les collections de livres et, indéniablement, c’est le plus beau livre d’Henri Cartier-Bresson !

AGNÈS SIRE
EN 5 DATES
1982
Rejoint Magnum Photos
1991
Publication de l’ouvrage Valparaiso de Sergio Larrain aux éditions Hazan
2003
Devient directrice de la fondation Henri Cartier-Bresson où elle pilote l’ensemble de la programmation
2006
Publication et exposition du «Scrapbook» d’Henri Cartier-Bresson (prix Nadar)
2013
Commissaire de l’exposition Sergio Larrain pour les Rencontres d’Arles et le ministère de la Culture chilien.
Publication de l’ouvrage rétrospectif aux éditions Xavier Barral
À VOIR
«Images à la sauvette» Fondation Henri Cartier-Bresson,
2, impasse Lebouis, Paris XIV
e , tél. : 01 56 80 27 00.
Jusqu’au 23 avril 2017.
www.henricartierbresson.org
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