À l’aube de la crise

Le 03 septembre 2020, par Vincent Noce
 

Au crépuscule, sur l’esplanade du musée d’Art moderne et du Palais de Tokyo, des grappes de jeunes se retrouvent pour d’acrobatiques pirouettes et des canettes partagées au son d’une musique de fortune. Le plaisir de voir ce lieu revivre est cependant tempéré par l’absence de masque et de distance entre ceux qui célèbrent ainsi la fin de l’été. Au même moment, à l’intérieur du Palais de Tokyo, la jauge est limitée à cinq cents personnes, dans un établissement censé trouver à peu près la moitié de son budget dans ses propres ressources. Il n’existe pas de solution simple à la cruauté de ce paradoxe, mais les établissements culturels vont bientôt se retrouver dans une situation impossible. Comme l’a fait observer Catherine Pégard au micro d’Emmanuel Laurentin sur France Culture, on voit bien que l’automne va ressembler à l’été. Au château de Versailles, la billetterie s’est effondrée avec la disparition des touristes étrangers, qui représentaient les quatre cinquièmes des entrées. 85 % du budget de l’institution repose sur ses revenus. En juillet, ces établissements, tout comme le Louvre ou les monuments nationaux situés dans la capitale, ont perdu de 70 à 80 % de leurs visiteurs. Aux pertes directes s’ajoutent celles des rentrées assurées par les locations d’espace ou les restaurants (celui à l’intérieur du Palais de Tokyo n’a pas survécu au printemps du Covid-19). La présidente de Versailles se félicite que, désormais, les Français représentent l’essentiel des visiteurs. Mais il semble difficile de se réjouir d’un simple effet mécanique de la disparition des touristes étrangers.

«Nous ne savons pas dans quelle mesure nous pouvons compter sur l’État.»
Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux

Ne voulant pas se laisser aller au désespoir, tous adoptent le discours d’une relance de la mission civique et éducative des musées et des sites culturels. Il est soudain devenu de bon ton de dénoncer le «productivisme» d’établissements en quête perpétuelle de records de fréquentation. Dans les faits, ces bonnes intentions seront vite écrasées par l’effondrement des moyens opérationnels, d’autant que personne n’ose prononcer le mot de licenciement, de crainte de se retrouver lynché en place publique. Quant à l’option magique du mécénat, elle avait déjà marqué un recul en 2019. Le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Bélaval, résume le sentiment général : «Nous ne savons pas dans quelle mesure nous pouvons compter sur l’État.» À l’aune de cette déréliction, la faveur accordée au Puy du Fou nourrit le sentiment d’injustice. Roselyne Bachelot n’a pas brillé en choisissant de prendre la défense d’Emmanuel Macron dans cet épisode lamentable, assurant que Philippe de Villiers n’avait bénéficié d’aucun passe-droit. Elle est allée encore plus loin en annonçant «la généralisation» du passe culture jeune, alors qu’elle aurait tous les arguments pour abandonner cette lubie inconséquente héritée de la campagne présidentielle. Coût : un demi-milliard d’euros. Politicienne chevronnée, la ministre ne déroge pas à la règle qui, outre flatter le président de la République, place l’emploi et la paix sociale au cœur de sa mission. «L’année blanche», privilège offert aux intermittents, coûterait au bas mot un milliard. Un demi-milliard, c’est aussi la somme prévue pour maintenir les salles de spectacle et de concert à flot – et apaiser la colère née de l’épisode vendéen. Force est de constater que, dans les annonces des 2 % réservés à la culture avant le dévoilement du plan de relance, le patrimoine et les établissements culturels brillent par leur absence.

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