Le décrochage des expositions

Le 04 mars 2021, par Vincent Noce
 

230 œuvres rassemblées à Beaubourg pour une rétrospective célébrant le 150e anniversaire d’Henry Matisse. 800 000 visiteurs espérés. 24 000 chanceux ont pu l’apercevoir fin octobre. Le Centre Pompidou a eu droit à huit jours d’ouverture. Une semaine aussi de présence pour «Le corps et l'âme» au Louvre. Marc Bormand avait fait des pieds et des mains pour obtenir la venue d’œuvres d’Italie – parvenant à la réunion spectaculaire d’une cinquantaine de sculptures de la Renaissance. Le Louvre avait négocié avec les prêteurs, nourrissant l’espoir secret et bientôt déçu de prolonger l’exposition jusqu’en mai. «Pas vu, mais attirant.» Cette curieuse mention aperçue dans Télérama pour qualifier un événement artistique deviendra-t-elle la norme ? La tristesse est immense devant cette déperdition de passion et d’argent investis dans des manifestations plongées dans le noir. Les directeurs de musée, les représentants de la presse artistique, dont la Gazette Drouot, ont protesté en vain contre cette fermeture absurde de lieux pourtant bien capables d’imposer des règles à la visite. Les grands magasins, dans la cohue des soldes, les galeries, les brocantes peuvent voir leur clientèle se presser dans les allées, mais pas les établissements culturels, démoralisés et conduits à la déroute financière. Roselyne Bachelot peut bien proclamer qu’elle leur accordera la priorité, c’est la troisième fois depuis décembre qu’ils voient s’effacer cet espoir. La ministre prétend que «la fermeture des musées est la règle dans les pays durement touchés comme la France» –  alors même qu’ils sont ouverts en Italie, en Espagne, en Belgique, en Autriche, en Russie, aux États-Unis et même au Québec, où le confinement est bien plus strict. La France est désormais la triste titulaire du record de la plus longue fermeture des musées et monuments… Décidément piètre politicienne, Roselyne Bachelot n’a pas su convaincre l’exécutif qu’il était possible de détacher leur sort de celui des cinémas, théâtres et salles de concert, laissant la crainte de l’effet domino l’emporter sur des considérations rationnelles. Ce gouvernement restera comme celui qui a relégué la culture au rang de denrée inessentielle à la vie de la société.

Ce gouvernement restera comme celui qui a relégué la culture au rang de denrée inessentielle à la vie de la société. 

Bon gré mal gré, cette rupture devrait forcer les acteurs à un retour sur eux-mêmes. Elle clôt un cycle long, ouvert en 1967 par le record inatteignable de 1,2 million de visiteurs pour l’exposition Toutankhamon au Petit Palais. Depuis, le monde de l’art s’est laissé emporter par une quête effrénée de l’événementiel – dont le dernier avatar est une tournée de fac-similés de reliques égyptiennes, pathétique bégaiement de l’histoire. Pour pouvoir répondre à leurs délais de fabrication, les magazines chroniquent des expositions avant qu’elles ne soient montées. La critique d’art s’est effacée devant la prescription, dont la commande utilitaire se doit d’être expéditive. Désormais, cette ivresse réunissant conservateurs et journalistes se pare des oripeaux de l’illusion. Déjà le rythme en avait été ralenti par une offre surabondante, la répétition lassante des mêmes sujets (l’Égypte, Picasso, Matisse…) et la préoccupation grandissante de la conservation des antiquités. Faut-il rappeler que, il y a une quarantaine d’années, les offrandes du tombeau de Toutankhamon étaient revenues au Caire endommagées par leur long périple de par le monde ? Ce coup d’arrêt n’est pas si momentané : une exposition requiert des années de préparation. Personne ne paraît capable de prédire avec certitude l’ouverture pérenne des lieux publics, la reprise des transports aériens et le retour aux flux touristiques. Il va bien falloir essayer de gagner de nouveaux publics de proximité, mais aussi en revenir aux collections permanentes et à l’histoire des sciences et de l’art, arrêter le regard, densifier le propos.

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