À New York, Chelsea brille de mille feux

Le 22 juillet 2016, par Alain Quemin

Plongée au centre du monde des galeries d’art contemporain, là où les géants du marché témoignent de toute leur puissance.

Façade du bâtiment principal de la galerie David Zwirner, au 537 West 20th Street, qui se déploie sur cinq niveaux.
© Photo Jason Schmidt © 2013 David Zwirner, New York/London

Provocateur et mégalomane, Salvador Dalí avait décidé, de façon évidemment arbitraire, de désigner la gare de Perpignan comme centre du monde. Si la fantaisie dénotée par ce choix pouvait prêter à sourire, la planète Terre étant à l’évidence dépourvue de centre, il en va tout autrement du monde… de l’art contemporain. Alors que la France et Paris l’ont longtemps constitué, ce centre est aujourd’hui incontestablement situé aux États-Unis, plus exactement à Manhattan, et plus précisément encore, dans le quartier ouest de Chelsea. Soit un cœur d’une extrême densité où se situent des dizaines et des dizaines de galeries d’art contemporain, dont la plupart sont très importantes, mais aussi et surtout les incontournables poids lourds du marché. Dans un rectangle clos par la 11e Avenue à l’ouest et la 10e à l’est, délimité essentiellement par la 25e rue au nord et la 18e au sud, s’épanouit la plus incroyable concentration au monde en la matière. Ici, les espaces, généralement magnifiques et pour plusieurs d’entre eux, démesurés, se combinent avec les adresses, chaque nuance faisant sens dans ces lieux où la sélectivité et la concurrence dans l’excellence atteignent des sommets. Tout a commencé en 1994 avec l’installation de Matthew Marks, rapidement suivi par sa consœur Paula Cooper, celle-là même qui avait lancé le quartier de SoHo pour l’activité des galeries d’art contemporain, alors que ce district n’hébergeait jusque-là que des ateliers d’artistes. Avec la hausse des loyers, notamment commerciaux, suscitée par le nouvel attrait de ce quartier devenu arty, l’hémorragie devenait inévitable : il fallait partir et coloniser un nouveau lieu. Le choix de nombreuses galeries s’est porté sur le quartier de Chelsea, soit un espace urbain délabré longeant une voie ferrée aérienne désaffectée, non desservi par le métro, qui accueillait des bâtiments bas aux volumes toutefois vastes, des garages et des entrepôts. Le quartier totalement non résidentiel, donc privé d’habitants la nuit, était alors investi par la prostitution et le trafic de drogue. L’arrivée progressive des galeries devait tout changer et faire de Chelsea, sous l’influence du développement du marché de l’art puis de la rénovation de la High Line, alors transformée en promenade plantée  sur le modèle de la Coulée verte parisienne , l’un des quartiers les plus attractifs de New York. Désormais, avec la modification du plan d’urbanisme pour financer l’aménagement de la High Line, les immeubles de prestige, dont certains signés des plus grands architectes internationaux, alternent avec les galeries, dont beaucoup sont somptueusement réaménagées ou construites de toutes pièces, avec des standards luxueux. Ici, toute bonne adresse respecte les codes en vigueur dans le monde de l’art contemporain international : vastes salles, hautes cimaises blanches, sol en béton ciré, souvent magnifique charpente en bois ou en métal, éclairage zénithal.
 

Richard Serra (né en 1939), Every Which Way, 2015, acier, galerie Gagosian au 555 West 24th Street, ensemble : 3,40 x 16,3 x 6,4 m.
© Richard Serra Photo Cristiano Mascaro

Le luxe et ses codes
Impossible de parler de Chelsea sans évoquer la galerie Gagosian, la plus importante au monde avec une quinzaine de points de vente, et dont le vaisseau amiral occupe l’angle entre la 24e rue et la 11e Avenue. Aujourd’hui encore, c’est là que le centre de l’univers de l’art contemporain se situe très exactement. Ce côté nord de la 24e rue donne pratiquement le tournis si l’on énumère les enseignes s’y trouvant à touche-touche : Gagosian donc, puis Mary Boone, Pace, Bruce Silverstein, Luhring Augustine, Andrea Rosen, Matthew Marks, Metro Pictures, Gladstone, Marianne Boesky puis Bryce Wolkowitz. À l’exception de la quatrième et de la dernière d’entre elles, toutes ces galeries, qui ont donc désormais entièrement colonisé ce côté-ci de la rue, figurent parmi les plus importantes des États-Unis, si ce n’est des cinq continents. Détail savoureux, le monde de l’art contemporain apparaît désormais dominé par les «Big Four» : soient quatre méga-galeries qui, chacune, occupent en maître «leur» rue à Chelsea, bien que pouvant posséder un second espace plus modeste au sens de New York dans ce même quartier. À Gagosian revient ainsi la prééminence sur la 24e rue, à Pace sur la 25e, à David Zwirner sur la 20e où il s’est fait ériger un immeuble magnifique en béton brut sur cinq niveaux et à Hauser & Wirth, sur la 18e… Fait unique, cette dernière n’est pas située en rez-de-chaussée mais au premier étage, auquel on accède par un impressionnant escalier. Le local est une ancienne piste de patin à roulettes. Imaginez l’espace ! Le partage du territoire sent fort la compétition virile et la testostérone, car ici, chacun montre ses muscles, fait état de sa puissance. Si Gagosian a régné pendant des années en maître incontesté, ceux qui ont voulu devenir ses rivaux ont bien été obligés, pour se hisser à son niveau, de se munir d’espaces d’exposition aussi gigantesques. Il s’agissait du seul moyen pour pouvoir lui dérober quelques-uns de ses créateurs stars, ou les partager avec lui. Ces investissements très élevés étaient aussi un moyen de ne pas laisser leurs propres artistes se faire attirer par la concurrence.

 

Exposition d’Alicja Kwade (né en 1979),«I Rise Again, Changed But The Same», à la 303 Gallery, 555 West 21st Street.
Exposition d’Alicja Kwade (né en 1979),
«I Rise Again, Changed But The Same», à la 303 Gallery, 555 West 21
st Street.
© 303 Gallery, New York

La qualité au rendez-vous
Les expositions ? Souvent remarquables et pour plusieurs d’entre elles, notamment celles des Big Four, de qualité proprement muséale, le qualificatif n’étant nullement exagéré. Gagosian consacrait lors de notre passage ses deux espaces à des sculptures monumentales de Richard Serra. Pace avait complètement réaménagé les volumes de sa galerie principale pour accueillir des dessins, mais aussi quatre œuvres lumineuses, de James Turrell. David Zwirner présentait dans son propre flagship une exposition de très haut vol de peintures de Sigmar Polke. C’est cependant Hauser & Wirth qui remportait ce choc des titans avec une exposition d’œuvres de Philip Guston, de la décennie 1957-1967…où l’on découvrait que cet artiste, dont le style devint ensuite fort différent, fut à ce moment de sa carrière un magnifique peintre expressionniste abstrait. Les toiles étaient très belles, souvent venues des plus grandes collections, la scénographie l’étant tout autant. Un reproche pouvait toutefois être adressé aux quatre géants : une certaine frilosité en misant tous sur des figures stars, alors que l’on pourrait attendre d’eux également de contribuer à la consécration d’artistes moins établis. Sur ce critère, David Zwirner se distinguait nettement, en montrant dans son second espace une dérangeante et hypnotique sculpture animée de Jordan Wolfson. Parmi les autres expositions très réussies en dehors des plus grandes galeries mentionnées, signalons le travail photographique de Bas Jan Ader, chez Metro Pictures, et une enthousiasmante présentation d’Alicja Kwade, chez 303 Gallery, jouant des effets de transparence, de reflets et de symétrie. La visite ne permettait pas d’en douter : pour ce qui est de l’art contemporain, Chelsea est vraiment le centre du monde !

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