La Gazette Drouot
La Gazette Drouot
Top des enchères - Sculptures (2016-2014)
Vladimir Davidovic Baranov-Rossiné (1888-1944), Hommage à Lindbergh, 1927-1928, huile sur toile, 100 x 65 cm.
Frais compris : 316 200 €.
Baranov-Rossiné record
Estimée au plus haut 70 000 €, cette toile de 1927-1928 de Vladimir Davidovic Baranov-Rossiné en atteignait 255 000, marquant un record français pour cet artiste de l’avant-garde russe. Son sujet mérite une telle envolée, puisqu’il rend hommage à un as de l’aviation, Charles Lindbergh, le premier à avoir traversé en solitaire l’Atlantique par les airs. C’était les 21 et 22 mai 1927, à bord du Spirit of Saint-Louis, en trente-trois heures et trente minutes... Outre son exploit, Charles Lindbergh marque les esprits en demandant à rencontrer la mère de Charles Nungesser, disparu le 8 mai 1927 en tentant de rallier New York. Baranov-Rossiné a d’ailleurs retenu comme image du pilote celle d’un élégant gentleman, fumant la cigarette avec décontraction, son avion étant évoqué par une hélice et la traversée océanique, sans doute par la forme féminine rouge courant. Le principe de superposition des images renvoie au futurisme et aux expérimentations photographiques et filmographiques les plus avant-gardistes. Le peintre est revenu à Paris en 1925. Il y avait séjourné entre 1910 et 1914, côtoyant à La Ruche Alexandre Archipennko, Marc Chagall, Chaïm Soutine et bien d’autres. Il se lie d’amitié avec les Delaunay. Formé à Odessa puis Saint-Pétersbourg, l’artiste montre tôt une appétence particulière pour la fusion des arts, concevant des sculptures polychromes intitulées Symphonie. Son rêve de combiner musique, couleurs et formes culmine dans son piano "Optophonic", présenté à Moscou en 1924. Il poursuivra ses recherches à Paris.
Mercredi 17 avril, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Aponem Deburaux SVV. M. Willer.

Jacques Lipchitz (1891-1973), Joueur de guitare au fauteuil, 1922, plâtre, 40,5 x 29,3 x 288 cm.
Frais compris : 160 544 €.
Lipchitz, un plâtre de 1922
Le plâtre a la cote ! Après le résultat obtenu par Rodin la semaine dernière (voir page 63 de la Gazette n° 15), c’est au tour de Jacques Lipchitz de faire des étincelles avec les 120 000 € recueillis par ce Joueur de guitare au fauteuil de 1922. À 120 000 €, il respecte son estimation, son prix frais compris intégrant 7 % supplémentaires du fait d’une provenance d’un pays tiers à l’Union européenne. Comme il était indiqué dans l’encadré page 53 de la Gazette n° 14, le sculpteur l’avait offert à Salvatore Schiavo, de la fonderie new-yorkaise Roman Bronze Works. L’oeuvre est ensuite passée à son neveu, Philip Schiavo, avant d’intégrer en 1988 une collection américaine. C’est en 1946 que Schiavo achète Roman Bronze Works, où son père a travaillé à partir de 1902. Créée en 1897 par Roccardo Bertelli, elle va devenir la plus importante fonderie d’art de la "Renaissance américaine" (entre 1876 et 1917), étant la première à pratiquer outre-Atlantique la technique de la cire perdue. Éditant d’abord des oeuvres de facture plutôt classique, elle produira ensuite également des sculptures modernes, dont certaines signées de Lipchitz. Notre plâtre a bien besoin de son titre pour en identifier le sujet, le musicien faisant corps aussi bien avec le fauteuil qu’avec son instrument. À partir de 1920, l’artiste a approfondi ses recherches cubistes à travers plusieurs thèmes, dont celui du guitariste, déjà largement exploité par les pères fondateurs du mouvement, Braque et Picasso. La base de données Artnet compte dans le top 100 de l’artiste pas moins de quarante-six sujets avec une guitare. Les plâtres de Lipchitz sont rarissimes, pas plus de huit références apparaissant sur Artnet. Concernant notre musicien, un autre plâtre est conservé à la Tate à Londres, le Kroöller-Muller Museum d’Otterlo possédant de son côté une étude de 1921.
Lundi 15 avril, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Russie, manufacture de Toula, attribuée à Ivan Lialin, vers 1790-1801, paire de pistolets à silex d’officier, canon à trois registres à pans gravés et damasquiné d’or et d’argent, crosse en noyer filigrané d’argent.
Frais compris : 247 840 €.
Toula aux armes !
Estimée pas plus de 40 000 €, cette paire de pistolets à silex de la manufacture de Toula, vers 1790-1801, provoquait une déflagration à 200 000 €, confirmant sans doute son attribution à Ivan Lialin. Cet artisan est l’un des plus réputés de Toula à la fin du XVIIIe siècle. Il est l’auteur d’une série d’armes comparables aux nôtres exécutées pour Catherine II, les tsars Nicolas Ier et Paul Ier ainsi que pour le grand-duc Pavlovitch, conservées à l’Ermitage. Trois d’entre elles, celles de l’impératrice, sont montées en ivoire avec des éléments en acier et des incrustations d’or et d’argent. La spécialité de Toula est, on le sait, non pas le tendre travail de l’ivoire, mais celui bien plus résistant de l’acier. Établie au sud de Moscou, cette manufacture est une armurerie impériale, établie en 1712 sur ordre de Pierre le Grand, qui, entre autres réformes importantes de son empire, réorganisa ses armées ainsi que les manufactures les fournissant. Il ne s’agit cependant pas d’une création ex nihilo, des armes étant fabriquées dans la région depuis le début du XVIe siècle. Cette armurerie va fournir quantité d’armes destinées aux champs de bataille, mais également des modèles d’apparat qui, par leur décor, vont vite rejoindre et même dépasser les meilleurs références européennes, principalement françaises et allemandes. En témoignent notamment celles commandées en 1751 par Élisabeth pour son favori, le comte Alexei Razumovsky. Toula ne va pas se contenter d’exécuter des armes d’exception, produisant également à partir du milieu du XVIIIe siècle des objets ou du mobilier en acier bleui, ciselé et incrusté. Sous Catherine II, une technique de forgeage du métal "à facettes" permet de façonner des diamants d’acier venant orner meubles et objets. L’impératrice offrira ainsi en 1789 à Maria Feodorovna une extraordinaire toilette et ses accessoires en acier. On le voit, Toula fait feu de tout bois !
Jeudi 18 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. Croissy.

Ferdinand Hodler (1853-1918), Portrait de la danseuse Francine Meylach, 1916, huile sur toile, 46 x 40 cm.
Frais compris : 312 500 €.
Hodler, portrait d’une danseuse
Les oeuvres de Ferdinand Hodler qui passent sur le marché français sont rarissimes, leur terrain de prédilection étant bien entendu la Suisse natale de leur auteur et les majestueux paysages alpins célébrés par le peintre. Estimé pas plus de 50 000 €, notre Portrait de la danseuse Francine Meylach était poussé à 250 000 €, enregistrant un record français pour l’artiste (source : Artnet). En ce moment même, et jusqu’au 26 mai, la Fondation Beyeler consacre à Bâle la première exposition traitant de son oeuvre tardive, période à laquelle appartient cette huile sur toile exécutée en 1916. La manifestation s’attache notamment à son intérêt pour les réformes de l’art et de la danse, incarnées entre autres par l’Américaine Isadora Duncan et le musicien, chorégraphe et pédagogue Jacques-Dalcroze, dont il est proche. Celui-ci cultive des mouvements naturels et pleins de liberté qui fascinent Hodler, l’un des artistes qui traduisent, au début du XXe siècle, une nouvelle perception du corps. Les danseuses ne sont pas rares dans son oeuvre. Il a ainsi représenté à plusieurs reprises l’Italienne Giulia Leonardini, que se soit dans des portrait ou des scènes en mouvement. Dans notre tableau, Hodler a retenu de Francine Meylach non pas la grâce de sa danse mais l’intensité de son regard, émanant d’un visage à l’expression neutre et concentrée. Hodler est souvent rapproché du symbolisme, qu’il dépasse cependant. En effet, s’il fait appel à l’imagination, il use également d’un réalisme plus direct, comme en témoigne notre toile. En 1915, sa muse et compagne, Valentine Godé-Darel, est décédée des suites d’un cancer. En plus de 50 peintures à l’huile, 130 dessins et 200 croquis, l’artiste a suivi l’avancée de la maladie de celle qu’il aimait. Par son intensité, notre portrait porte la marque de cette expérience ultime. Il est accompagné d’une correspondance du peintre avec son modèle.
Mercredi 17 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Boisgirard - Antonini SVV. M. Willer.
Joseph-Philibert Girault de Prangey (1804-1892), Atelier du peintre Raphaël dans le jardin de la villa Borghèse, Rome, juin 1942, daguerréotype panoramique, 8,7 x 23,3 cm.
Frais compris : 43 050 €.
Rome 1842
Adjugée 35 000 €, cette vue panoramique de la villa Borghèse à Rome appartient aux tout débuts de l’histoire de la photographie. Elle est prise en 1842 par Joseph-Philibert Girault de Prangey, l’un des pionniers du daguerréotype, alors qu’il entame un périple de trois ans qui, sur les traces de Chateaubriand, le conduira de l’Italie jusqu’au Moyen-Orient. Il rapportera de cette expédition près d’un millier de plaques. L’homme est avant tout un aristocrate passionné par l’architecture arabo-musulmane et trouve dans la révolution photographique le moyen de la saisir de la manière la plus fidèle possible. En 1831, il part à la découverte de la culture arabo-andalouse et publiera un recueil de gravures en trois volumes intitulé Monuments arabes et mauresques de Cordoue, Séville et Grenade, dessinés et mesurés en 1832 et 1833 (Paris, Veith et Hauser, 1836-1839). La photo est pour lui un outil de documentation scientifique et d’analyse. Dévoilé en 1839, le daguerréotype doit attendre quelques perfectionnements pour être utilisé de manière aisée. Dès 1840, le temps de pose tombe à quelques secondes. Précoce, Girault de Prangey réalise ses premières vues de Paris l’année suivante, prêt pour sa grande expédition. Première étape : l’Italie. En juin 1842, il saisit notre panorama qui, outre la villa Borghèse et son jardin, montre un édifice connu sous le nom de "villa Raphaël". En 1864, dans son ouvrage Raphaël et l’Antiquité, François-Anatole Gruyer écrit : "En 1785, le cardinal Giuseppe Doria avait acheté ce casino au marquis Olgiati ; il appartint ensuite à l’avocat Nelli ; celui-ci le céda au prince Borghèse qui l’enclava alors dans sa propriété. Voisin des remparts de Rome, il ne put trouver grâce devant les rigueurs du siège de 1848"... et de préciser que les fresques du maître de la Renaissance présentes dans une chambre du rez-de-chaussée ont, heureusement, auparavant été installées dans la villa Borghèse. Notre daguerréotypiste a pour sa part sauvé l’image de ce qui a peut-être été l’atelier de Raphaël.
Mercredi 17 avril, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M Romand.
Henri Louis Le Gaigneur (1707-1776), Saint-Omer, vers 1760, théière en argent, manche en bois, poids 716 g, h. 18,5 cm.
Frais compris : 124 000 €.
À l’heure du thé
Outre sa forme et son vocabulaire décoratif, cette théière d’Henri Louis Le Gaigneur, reçu maître en 1728 à Saint-Omer, affiche un pedigree de choix. Elle a appartenu à l’ancienne collection de Jacques Helft, auteur de la célèbre somme sur les poinçons français, et à celle de Jaime Ortiz-Patiño, qui a notamment possédé la célèbre terrine "Penthièvre" de Thomas Germain. À 100 000 € tout rond, elle dépassait son estimation, affichant un prix frais compris au gramme de 173,18 €. Cette pièce a été exécutée vers 1760, mais son style et son décor rappellent davantage la fin de la Régence que le règne de Louis XV à l’orée du renouveau néoclassique. Toutefois, en matière d’orfèvrerie, les lieux de production, mais aussi sans doute - et surtout - les desiderata des commanditaires viennent troubler la lecture linéaire que l’on souhaiterait avoir d’une évolution logique et sans heurts des formes et des ornements. Dans le catalogue de la collection Jourdan-Barry édité par la galerie Kugel, Michèle Bimbenet-Privat relève ainsi qu’"à Toulouse, un sucrier de Philippe I Laforgue reprend encore en 1758 les formes renflées et trapues et les feuilles en applique du second style Louis XIV". Côtes pincées droites, gravures d’entrelacs, fleurons et feuillages à la symétrie parfaite de notre théière sont bien loin des exubérances rocaille... La faute à l’éloignement du Pas-de-Calais ? Que nenni : la collection Joudan-Barry compte un petit flambeau parisien d’Éloi Guérin de 1757-1758 à l’austérité toute janséniste... et comme l’orfèvrerie n’est pas une science exacte, la même collection présente une théière lilloise de Pierre-Joseph Pontus à côtes torses de 1752-1755. Si elle prouve que dans le Nord, on sait être au goût du jour, la notice indique que d’après Mme Cartier, Pontus n’utilise les côtes torses qu’à partir de 1764... En dehors de tout débat formel et stylistique, reste à apprécier l’équilibre des proportions, la justesse du décor et la touche exotique donnée par l’anse. Ce qu’ont sans aucun doute fait les enchérisseurs !
Jeudi 18 avril, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. M. de Sevin.
Valerio Adami (né en 1935), Interno pubblico 1, 1969, huile sur toile, 239 x 362 cm. Frais compris : 254 036 €.
Records pour la figuration narrative
La peinture abstraite et contemporaine récoltait 3,4 M€ frais compris ce dimanche à Versailles et trois records mondiaux étaient enregistrés. La figuration narrative participait sans rougir à ce résultat, Valerio Adami montant sur la seconde marche du podium, ex-æquo avec Chu Teh-chun, grâce à un record à 205 000 € pour Interno pubblico 1 (source Artnet, voir photo). Quand Adami peint notre toile, en 1969, cela fait près de trois ans qu’il a trouvé son style - ô combien caractéristique. Il simplifie les formes, marque leurs contours et les aplatit en les remplissant de couleurs puissantes et homogènes. Devenu roi, le graphisme parvient même à soumettre la figure humaine à sa loi. Déshumanisé, assis sur un tabouret dans un intérieur standardisé, un personnage est réduit à sa plus simple expression, deux formes allusives de couleur rose faisant office de jambes... À l’inverse, la vie grouille chez Gudmundur Erro, même si l’humanité s’y révèle hybride et cauchemardesque, comme dans Birth without Pain, emporté pour 195 000 €. Les créatures s’imbriquent et s’accumulent de manière quasi surréaliste dans cet accouchement "sans douleurs" de la série des "Maternités", peint en 1960. Place à l’animal, avec Le Zèbre figuré par Alain Jacquet en 1966 et adjugé 85 000 €, soit le plus haut prix obtenu par l’artiste en ventes publiques (Artnet). L’artiste, qui aime jouer avec les mots et manier l’ironie, prend l’équidé à son propre jeu et strie son image de zébrures horizontales. L’humour grinçant et l’anticonformisme de Bernard Rancillac s’exprimaient quant à eux dans L’Herbe plus verte, le ciel plus bleu, une parodie de conte de fée où règnent l’anarchie et les couleurs criardes. Sans surprise, 75 000 € étaient prononcés pour cette oeuvre en tondo peinte en 1964, dans les jeunes années de la figuration narrative. Un an plus tard, Jan Voss dispersait ses figures et juxtaposait ses saynètes naïves dans sa toile À l’âge des pâquerettes, le troisième record de l’après-midi (source : Artnet), à 70 000 €.
Dimanche 21 avril, Versailles.
Versailles Enchères SVV.
José Maria David (né en 1944), Le Vautour, bronze à patine brune, numéroté 1/4, 2012, fondeur : Chapon, 60 x 85 x 72 cm.
Frais compris : 82 665 €.
L’envol d’un terrifiant vautour
L’artiste José Maria David arrivait en tête des enchères avec notre bronze. D’abord antiquaire, ce passionné de la troisième dimension se voue entièrement à la sculpture à partir de 1986. Influencé par l’art de Guido Righetti, il cherche à traduire toute la puissance de l’animal, à saisir son mouvement dans l’espace. Pour José Maria David, "c’est le pouce qui donne la forme". Le 20 janvier dernier, ce sculpteur contemporain recueillait un prix record avec un bronze transcrivant un pur-sang arabe ; intitulé Ben Jamil, il était adopté pour 120 332 € frais compris chez cette même étude ressontoise. Avec un sens inné du volume et des proportions, l’artiste met en place un zoo fabuleux où l’on rencontre aussi bien des animaux domestiques que des bêtes sauvages. Réalisée dans une fonte de Landowski et numérotée 2/8, une Horde de six éléphants, qui rappelle les groupes animaliers de Rembrandt Bugatti, arrêtait sa course à 34 000 €. Elle était toutefois largement dépassée par notre inquiétant Vautour. Espéré autour de 50 000 €, il s’envolait bien au-dessus des estimations. Il révèle toute la virtuosité du sculpteur, conciliant observation naturaliste et sens du pittoresque. Ici, José Marie David a voulu transcrire la beauté du vautour prédateur augurant la fin, la mort, comme Charles Baudelaire les célèbre dans son poème "Une charogne" dans les Fleurs du mal. À partir de la laideur et de la décomposition, le sculpteur essaie de recréer la beauté d’un monde gracié. C’est bien au final une des fonctions de l’art.
Ressons-sur-Matz, Dimanche 14 avril.
Oise Enchères SVV. M. Denoyelle.
César Baldaccini, dit César (1921-1998), bar à façade incrustée de miroirs facettés, avec trois panneaux assortis et sept étagères.
Frais compris : 324 800 €.

César ? La vie de palace !
Les plus de trois mille lots composant l’ameublement d’un palace parisien mythique, le Crillon, étaient estimés autour de 1 M€. Tous trouvaient preneur, mais pour un total de 6 M€ ! Ces cinq jours de ventes ont vu s’affronter deux mille enchérisseurs en salle et 2 700 sur internet, complétés de plus de 6 000 ordres d’achat laissés par quelques-uns des 25 000 visiteurs de l’exposition. Les acheteurs affichaient pour leur part pas moins de trente nationalités ! Bref, un incontestable succès qui bénéficia de l’aura d’un lieu historique donnant sur l’une des plus belles places du monde, la Concorde. C’est un collectionneur d’art contemporain d’Europe du Nord qui emportait la pièce la plus chère, 250 000 €. Il s’agit du miroitant bar reproduit, imaginé par César. Son estimation n’excédait pas 12 000 €. Le reste du décor de ce bar d’inspiration art déco, créé par Sonia Rykiel en 1982, était lui aussi âprement disputé, deux tabourets s’envolant par exemple à 6 500 €. Restons dans cette thématique avec un mini-bar customisé par Enki Bilal, poussé à 60 000 € d’après une mise à prix de 5 000. Il faisait partie des mini-bars et des sièges ayant subi l’intervention d’artistes pour être vendus au profit du Samu social ainsi que du Foyer de la Madeleine. La partie caritative de la vacation produisait 160 600 €. Dans le restaurant Les Ambassadeurs trônait une console de Philippe Starck en cristal taillé de Baccarat, Dark Super, dont la veine néoclassique convenait parfaitement au lieu. Elle quadruplait, grâce à une acheteuse moyen-orientale, à 60 000 € son estimation haute. Plus étonnant, l’enseigne extérieure sur potence indiquant «Hôtel de Crillon restaurant-bar» fusait à 20 000 €, sur une estimation haute de 300. Enchère particulièrement gourmande également, à 16 000 €, pour un chariot à dessert de Christofle en placage d’acajou et métal argenté équipé d’un cylindre ouvrant par un couvercle en Plexiglas (l. 95 cm). Quant à la cave, retenons-en les 7 000 € d’une bouteille de cognac Rémy Martin Louis XIII «Black Pearl».
Du jeudi 18 au lundi 22 avril, Hôtel de Crillon.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.

Culture Teotihuacán, État du Guerrero (?), Mexique occidental, période classique (450-650). Dignitaire debout, serpentine polie à surface brillante et oxydes de fer, h. 33,9 cm. Frais compris : 400 000 €.
Amérique précolombienne
En trente numéros vendus, l’art précolombien totalisait 1 933 250 € frais compris. Douze enchères à cinq chiffres étaient frappées et cinq à six chiffres se distinguaient. Par deux fois, 320 000 € résonnaient, notamment sur le dignitaire reproduit, dont la conception massive et géométrique est caractéristique de la période classique de la culture de Teotihuacán. Il a été taillé dans de la serpentine. Son estimation haute était de 280 000 €. La seconde enchère de 320 000 € revenait à l’homme assis jambes croisées de la culture de Jalisco, de la période protoclassique (100 av. J.-C.-250), reproduit page 41 de la Gazette n° 15. Il est en terre cuite creuse à engobe rouge, brun et beige avec des zones noircies par le feu (h. 58,5 cm). Ayant appartenu à l’ancienne collection Guy Joussemet, une vénus Chupicuaro du Mexique occidental et de période préclassique (400-100 av. J.-C.) se négociait 140 000 €. En céramique creuse à engobe rouge brique et décor géométrique crème souligné au trait noir (h. 37,9 cm), elle pose ses mains sur son ventre. Direction le Guatemala, ensuite, pour y découvrir à 190 000 € un vase tétrapode couvert en terre cuite à engobe vernissée noir incisée de motifs stylisés (h. 33 cm). Il date de la période du Classique ancien (250-600) et se distingue par la poignée de son couvercle, une véritable sculpture représentant un dragon mythique, queue dressée, la tête basculée en arrière et les mâchoires largement ouvertes laissant apparaître un visage humain de style classique maya. Restons au Guatemala avec les 100 000 € d’une tête de dignitaire maya de la période classique (500-900) en stuc avec des restes de peinture rouge brique et bleu turquoise (h. 32,5 cm). Le nez et le front sont dans un même plan, ce qui est un signe de noblesse, et la tête supporte une coiffe complexe à longs éléments retombants. L’encensoir anthropomorphe de la culture Maya mexicaine reproduit dans l’encadré page 43 de la Gazette n° 15 ne trouvait pas preneur.
Mercredi 24 avril, Salle 4 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Blazy.

Robert Temple, Sixteen views of places in the Persian Gulph, taken in the years 1809-1810 : illustrative of the proceedings of the forces employed on the expedition sent from Bombay (...) against the Arabian pirates, Bombay, 1816, grand in-folio oblong avec16 aquatintes.
Frais compris : 62 500 €.
Le golfe Persique par Robert Temple
Cet ouvrage de la plus grande rareté faisait l’objet d’une vive bataille d’enchères qui lui permettait d’atteindre 50 000 €, pulvérisant ainsi son estimation. Il s’agit d’une édition originale datant de 1811. Le 12 novembre dernier, Sotheby’s en proposait à Londres un exemplaire - invendu - publié la même année par William Haine à Londres, qui en 1813 allait en faire une deuxième édition. Il contenait en outre huit planches montrant l’île Maurice, éditées par Haine en 1813. Le catalogue de la vente londonienne indiquait qu’il s’agit du seul livre possédant des planches en couleurs de vues du golfe Persique, et l’exemplaire proposé était le premier à apparaître aux enchères depuis plus de trente ans. Les aquatintes ont été réalisées par un certain J. Clark, d’après des dessins du lieutenant Robert Temple. On ne sait rien de ce militaire qui accompagne l’expédition partie de Bombay, en 1809, pour combattre les pirates arabes qui infestent cette région. Il appartient au 65e régiment britannique, commandé par le lieutenant-colonel Lionel Smith. Deux navires participent à l’aventure, le Caroline et le Chiffone, frégate placée depuis 1806 sous les ordres du capitaine John Wainwright. Ce vaisseau de 38 canons a été construit à Nantes en 1899 et capturé par la British Navy en 1801. Le 23 octobre 1808, l’expédition arrive à Muscat et, avec l’aide des troupes de l’imam, se lance sur les deux rives du golfe Persique dans une lutte sans merci qui aboutira à la destruction des ports, forts et navires des pirates jowassomies et wahhabites. Cela ne s’est pas fait sans quelques pertes humaines côté britannique, mais en 1810 le régiment est de retour à Bombay pour être aussitôt envoyé sur l’île de France, l’actuelle île Maurice. Wainwright a, pour sa part, été récompensé par le sultan d’Oman pour avoir capturé l’un de ses opposants.
Mercredi 24 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV. M. Salmon.
Christofle, Paris, d’après un dessin d’Émile-Auguste Reiber (1826-1893), jardinière "Pomme de pin" en bronze doré et patiné, et métal argenté, 13 x 44 x 28 cm, 1879 ou 1880.
Frais compris : 36 556 €.
Reiber grand prêtre du japonisme
Émile Reiber était l’un des plus fervents partisans de la vogue japoniste qui a déferlé sur la France à partir des années 1860. La preuve avec cette jardinière de Christofle, exécutée en 1879 ou 1880, d’après un de ses dessins daté de 1874. Elle était adjugée 29 500 €. On le sait, le XIXe siècle est à la recherche d’évasion, que ce soit du côté de l’histoire occidentale, dont les styles sont alors revisités, ou vers des sources aussi lointaines qu’exotiques... La découverte des bronzes japonais, mais également chinois, est à la source des essais de Reiber, qui va tenter d’égaler l’art nippon des alliages et des incrustations. Il va pour cela faire appel au progrès industriel, ayant à sa disposition le savoir-faire de la maison Christofle. Cette dernière s’est attachée les services de cet architecte et théoricien, nommé chef de l’atelier de dessin et de composition en 1865. Le 9 juin 1867, l’entreprise dépose un brevet pour un "procédé d’incrustation des métaux précieux et de damasquinage galvanique", utilisant la gravure à l’acide et l’électrolyse plutôt que le difficile travail d’incrustation manuelle. Ses recherches techniques portent également sur la polychromie. Elles vont aboutir à une collection de pièces décoratives qui se feront particulièrement remarquer aux Expositions universelles, notamment à Vienne en 1873 et à Paris en 1878. Un exemplaire de notre jardinière sera présenté au cours de cette dernière, ce qui vaudra à Reiber le surnom de "grand prêtre du japonisme", décerné par Lucien Falize. Cet orfèvre incitait d’ailleurs le public, dans la Revue des Arts décoratifs, à aller découvrir les trésors de la collection d’Henri Cernushi. Notre artiste a d’ailleurs dessiné pour Christofle une amusante théière imaginée d’après un bronze japonais de cette collection, conservée au musée d’Orsay. L’institution possède également une jardinière du même modèle que la nôtre, mais à base carrée. Reiber a de la suite dans les idées !
Mercredi 24 avril, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Jean-Marc Delvaux SVV.

Cadre en bois renfermant un travail de saule découpé avec deux médaillons en biscuit des profils de Vittorio Alfieri et Pietro Metastasio, au dos, étiquette indiquant que l’écorce provient de l’arbre surplombant la tombe de Napoléon à Sainte-Hélène. 23 x 28,5 cm.
Frais compris : 26 250 €.
Poésie italienne sous l'ombre napoléonienne
Une surprise attendait à 21 000 € ce délicat ouvrage estimé pas plus de 1 000 €. Il opposait au final deux acheteurs italiens sensibles au sujet, la lyre - symbole classique de l’inspiration poétique - étant encadrée de deux profils en biscuit de Vittorio Alfieri (1749-1803) et Pietro Metastasio (1698-1782). Jusque-là logique, notre affaire se corse par la présence, au dos de cet objet commémoratif, d’une étiquette indiquant que le virtuose travail de découpe, vraisemblablement effectué au Canivet, a été réalisé dans de l’écorce du saule pleureur se trouvant au-dessus de la tombe de Napoléon... Alors, passion poétique ou napoléonienne ? Il semble difficile d’établir un lien entre ces poètes italiens du XVIIIe siècle et le conquérant de l’Europe. Alfieri, également dramaturge et philosophe, exprime à travers son oeuvre son amour de la liberté et une haine du despotisme bien peu compatible avec les desseins napoléoniens. Quand à Metastasio, c’est principalement comme librettiste d’opéra qu’il s’est fait connaître, ses thématiques légères convenant à merveille au genre de l’opéra seria et ses vocalises virtuoses. L’inscription se trouvant sur le socle de la lyre n’offre pas plus d’indications : "Les scènes de la région de l’Ausonia (l’Italie, ndlr) ont un espoir noble. Le doux Metastase ne donne pas de pensées élevées et l’autre rend l’âme euphorique". Napoléon avait-il un goût particulier pour les oeuvres de ces auteurs ? On sait assurément que, sachant que son corps ne serait pas rapatrié en France comme il le désirait, l’empereur avait préféré à Sainte-Hélène, pour lieu de sépulture, une vallée abritant une source dont il goûtait la pureté de l’eau. Le major Anthony Emmet y choisit un lieu ombragé de... saules pleureurs pour y creuser sa tombe. Rapidement, les amateurs de reliques s’attaquèrent à ces arbres. En 1839, Mme Postans témoigne de l’état pitoyable du grand saule se trouvant au-dessus de la sépulture, pourtant interdite de tout prélèvement. Notre ouvrage en fait foi !
Mardi 23 avril, salle Rossini.
Rossini SVV. M. Louot.

Sculpture dadaïste, 1921, cadeau de Coco Chanel à Serge Lifar, 24 x 18 cm.
Frais compris : 120 564 €.
Pas de deux pour Serge et Coco
Les souvenirs du danseur et chorégraphe Serge Lifar (voir encadré page 49 de la Gazette n° 15) étaient plébiscités par un large public, 98 % des lots trouvant preneur. Parmi les acheteurs, on compte plusieurs musées et des fondations des États-Unis, du Brésil, de Russie, Ukraine, Suisse et Monaco, ainsi qu’une université américaine. Une préemption était réalisée à 1 700 € pour le Centre national du costume de scène à Moulins, sur celui réalisé par William Chappel pour Rudolph Noureev dans un Pas de deux (1962). Il a été offert à Lifar par Margot Fonteyn. Rappelons qu’en 2009 la Rudolf Nureyev Foundation a fait un important don à l’institution. Le plus haut prix, 95 000 €, revenait à la singulière composition dadaïste reproduite, que n’aurait sans doute pas reniée André Breton... Elle aurait été offerte par Gabrielle Chanel à notre chorégraphe. Leur rencontre s’est faite grâce à Misia Sert, et leur amitié était telle que la couturière le considérait comme un frère. Un autre cadeau de Coco Chanel remportait 9 000 €, une estimation décuplée. Il s’agit d’un médaillon peint représentant Misia Sert âgée de 25 ans, accompagné de son enveloppe dédicacée, avec des cachets postaux suisses de 1959. Pour les costumes, l’aiguille d’or distinguait moyennant 20 000 € une création de Pavel Tchelitchew pour le ballet Ode, de Serge de Diaghilev, de 1928. Cette robe longue est en soie gris argenté, ornée de cabochons en métal et complétée par un masque fantomatique.
Lundi 22 avril, Éléphant Paname.
Arts Talents Enchères SVV. M. Leray.

Pierre Soulages (né en 1919), Peinture 3 novembre 1955, huile sur toile, 60 x 81 cm.
Frais compris : 557 640 €.
Du noir lumière à l’outrenoir
Un tableau de Pierre Soulages tenait largement ses promesses lors de cette vente limougeaude. Exposé en 1966 au Museum of Fine Arts à Houston, il a appartenu à Todd Anderson, bien connu des golfeurs haut de gamme internationaux. Répertorié dans le catalogue raisonné de l’oeuvre de Pierre Encrevé, il était attendu autour de 450 000 €. En moins d’une minute, il a été décroché par un collectionneur privé français, "connu dans le monde de l’art pour s’intéresser à ce peintre et à cette période en particulier", comme le confie Me Bernard Galateau. Pierre Soulages, d’origine ruthénoise, réalise ses premières toiles abstraites en 1946 à Paris, où il s’est installé. Des plages de couleurs rompues, de larges barres noires rectilignes, de fines clartés mettent en place un système qui donne à voir en même temps espace, forme et lumière. Faisant ensuite du noir sa couleur de prédilection, l’artiste use avec brio du contraste puissant qu’elle fait jaillir. "Le noir est la couleur qui s’oppose le plus à tout ce qu’il l’entoure. Un tableau noir et blanc n’a rien à voir avec son environnement coloré." De cette ascèse voulue naissent des tableaux impressionnants de maîtrise. L’artiste passera ensuite du noir lumière à "l’outrenoir", selon ses propres termes. Notre tableau, présenté en bon état de conservation, a été peint cinq ans avant la première exposition personnelle de Soulages à la galerie de France, qui connaît un très grand retentissement. A cette époque, l’artiste radicalise sa pratique et ne s’autorise plus que le seul dialogue du noir et du blanc. La couleur est répandue de façon uniforme, en plages d’intensité égale. Au final, Soulages maîtrise excellemment le flux sombre sur le blanc immaculé de la toile. Une pure réussite technique.
Limoges, dimanche 21 avril.
Galateau - Pastaud SVV.

Alexander Calder (1898-1976), Halo, gouache signée Sandy Calder, datée 1973, 75 x 100 cm.
Frais compris : 38 400 €.
Calder, ludique, dynamique et coloré
Peinte trois ans avant la mort d’Alexander Calder, cette plaisante gouache polychrome fermement bataillée entre divers amateurs pour être décrochée au final par un collectionneur, au-delà des estimations (27 000 €). Alexander dit "Sandy" Calder, petit-fils et fils de sculpteur, travaille d’abord comme ingénieur mécanicien. S’orientant ensuite vers la peinture, il s’inscrit en 1923 à l’Art Students League de New York. Après une courte carrière d’illustrateur, il s’embarque sur un cargo, rejoint Paris et les artistes de Montparnasse. En visitant l’atelier de Mondrian en 1930, Calder est impressionné par des rectangles de couleurs peints au mur. L’artiste envisage aussitôt ses premières oeuvres abstraites. Exposées deux ans plus tard, les trente sculptures, mues à la main ou électriquement, sont baptisées "mobiles" par Marcel Duchamp. Faisant du mouvement leurs composantes majeures, elles vaudront au sculpteur une gloire immense. Au cours des années 1960, Calder invente un vocabulaire de formes organiques, tout en s’intéressant aussi à la tapisserie et aux arts graphiques, notamment aux gouaches. Ces dernières relèvent de la même conception que ses sculptures, mais construites sur une seule dimension. Fantaisistes, emplies d’humour, elles s’accordent avec la définition que Calder donna de ses mobiles : "Un poème qui danse avec l’allégresse de la vie et de ses surprises." Généreux, l’artiste les offre volontiers à ses proches. Tel est le cas de notre gouache ludique, dédicacée à Jacqueline et Pierre Hallé. Provenant de la galerie d’Adrien Maeght, elle est titrée Halo, en référence aux amas globulaires entourant une galaxie. Mariant joyeusement forme et dynamisme, elle s’anime de figures abstraites faisant appel à l’onirisme surréaliste.
Avignon, samedi 20 avril.
Hôtel des ventes d’Avignon SVV. M. Eyraud.
Russie, maison Eduard, Saint-Pétersbourg, 1900-1917. Ordre impérial et royal de l'aigle blanc, ensemble de grand-croix ou de chevalier à titre militaire, second type après 1856, comprenant le bijou en or et émail (90,8 g) et la plaque en vermeil et émail (74,8 g).
Frais compris : 198 400 €
Aigle blanc à titre militaire
Nos fidèles lecteurs auront sûrement reconnu cet ensemble de grand-croix ou de chevalier de l'ordre impérial et royal de l'Aigle blanc, une fabrication pétersbourgeoise entre 1900 et 1917 de la maison Eduard. Estimés au plus haut 60 000 €, le bijou et sa plaque étaient pourchassés jusqu'à 198 400 €. Il faut souligner que cet ordre à classe unique a toujours été réservé aux souverains, princes et plus hauts personnages de l'État, qu'ils soient civils ou militaires. La présence des deux glaives croisés indique que notre ensemble a été attribué à titre militaire. Entre 1831 et 1917, cette distinction a été décernée à environ 1 500 reprises, mais principalement à titre civil, ce qui relève l'intérêt, enchères à l'appui, de notre exemplaire. Rappelons que l'ordre de l'Aigle blanc a été créé en 1325 par le roi de Pologne, Ladislas Ier. Il est ensuite tombé en désuétude avant d'être réactivé en 1705 par Auguste II le Fort, souverain du royaume et prince électeur de Saxe. Exécutée vers 1767-1771, une huile sur toile de Marcello Bacciarelli conservée au château de Varsovie représente Stanislas Auguste, dernier roi d'une Pologne indépendante, en habit de couronnement et portant le collier de l'ordre de l'Aigle blanc. En 1815, au congrès de Vienne, le tsar Alexandre Ier devient le nouveau roi du pays et par là même, grand maître de l'ordre. En 1831, ce dernier intégrera les décorations russes et prendra la quatrième place sur les huit de la hiérarchie. Il disparaît en 1917 mais sera réactivé, dès l'année suivante, comme principal ordre national polonais. À sa rareté, notre ensemble ajoute une qualité d'exécution de premier plan ; et pour cause : la maison Eduard de Saint-Pétersbourg a été l'un des fournisseurs officiels de la cour entre 1908 et 1917.
Vendredi 26 avril, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Deburaux & Associes françoise SVV en collaboration avec Aponem Deburaux SVV. M. Loisel.
Attribuée à Giambattista Pittoni (1687-1767), Polyxène sacrifiée aux mânes d'Achille, huile sur toile, réentoilée, 47 x 75,5 cm.
Frais compris : 64 438 €
Attribuée à Giambattista Pittoni
Attribuée à Giambattista Pittoni, cette version inédite de Polyxène sacrifiée aux mânes d'Achille triplait à 64 438 € son estimation. Ce thème a beaucoup intéressé le peintre, considéré comme l'un des représentants les plus remarquables du rococo vénitien. Notre peinture est une réplique de celle monumentale (340 x 680 cm) initialement prévue pour décorer une salle de bal, conservée au palais Taverna à Rome. Les versions les plus fidèles admises comme autographes sont conservées au musée du Louvre (56 x 98 cm) et dans une collection privée turinoise (36 x 63,5 cm). Le peintre a choisi de représenter la princesse troyenne, fille du roi Priam et de la reine Hécube, empreinte d'une grande dignité, alors qu'elle s'apprête à être sacrifiée. Cette absence de pathos a souvent entraîné une confusion sur le sujet de la composition, certains y voyant Andromaque se rendant avec Énée sur le tombeau d'Hector. Comme le rapportent les Métamorphoses d'Ovide, c'est le fantôme d'Achille qui exige le sacrifice de sa fiancée : "Grecs, dit-il, vous partez, et vous oubliez Achille ! La mémoire de mes actions est ensevelie avec moi ! Qu'il n'en soit pas ainsi ; et, afin que mon tombeau ne reste pas sans honneur, je demande, pour apaiser mes mânes, le sacrifice de Polyxène." Pittoni la représente conduite par un guerrier vers le monument renfermant les cendres du héros. À ses pieds, un jeune servant porte sur un plat le couteau sacré destiné à l'exécution, objet des libations qu'exécute un vieux prêtre au-dessus d'un trépied. L'heure est grave et la conduite de notre princesse, digne de son rang... D'un point de vue stylistique, l'œuvre se rapproche de la manière opulente et décorative de Giambatista Tiepolo.
Vendredi 26 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. M. Auguier.
Paul Sérusier (1864-1927), Le Champ de blé d'or et de sarrasin, huile sur toile, vers 1900, 103 x 47 cm.
Frais compris : 274 800 €
Un Sérusier pour le musée d'Orsay
Ce tableau était le principal pôle d'attraction d'une vente brestoise consacrée aux écoles bretonnes. Indiqué autour de 150 000 €, il prenait la tête des enchères. C'est sous les applaudissements du public qu'Yves Badetz, conservateur en charge des achats d'Orsay, l'a préempté au bénéfice du musée. Brillant, ensoleillé et coloré, il illustre une étape importante dans l'œuvre de Paul Sérusier. S'émancipant vite de la leçon de Gauguin, le peintre sert d'intermédiaire entre les nabis et le groupe de Pont-Aven. Se tournant vers les primitifs italiens et rhénans, il réalise vers 1892-1894 des tableaux touchant à la quintessence du synthétisme. Hôte cinq ans plus tard de l'abbaye de Beuron, en Bade-Wurtemberg, il s'enthousiasme pour la recherche des "saintes mesures", des formules mathématiques qu'a posées le père Lenz, adepte du dépouillement artistique. Aux dernières années du XIXe siècle, il aspire aussi à une plus grande gravité, parfaitement incarnée dans la terre bretonne. Séjournant régulièrement à Châteauneuf-du-Faou, l'artiste peint la campagne environnante. Outre les vallées herbeuses et les collines mystérieuses, Paul Sérusier aime représenter des champs de blé d'or comme notre toile. Provenant d'une collection particulière, elle s'avive au premier plan d'une belle carpette florale, rappelant les tapisseries millefleurs tissées à l'époque gothique sans souci de perspective. Illuminant la composition de flamboyances, Paul Sérusier la gratifie d'intenses vibrations lumineuses scintillantes. Datée vers 1900, notre toile annonce plusieurs courants de l'art du XXe siècle. Ce n'est donc que justice qu'elle aille au musée d'Orsay, où elle va rejoindre son grand frère Le Talisman, premier jalon vers la modernité.
Brest, samedi 4 mai.
Thierry - Lannon & Associés SVV. M. Schoeller.
Henri Hayden (1883-1970), Nature morte à la bouteille de chablis, toile, 1917, 81 x 60 cm.
Frais compris : 185 900 €
Couleurs choc pour chablis chic

Henri Hayden, né à Varsovie, fréquente d'abord les beaux-arts de sa ville natale tout en étudiant à l'école polytechnique. Passionné de dessin et de peinture, il arrive en 1907 à Paris. Les années suivantes, il séjourne en Bretagne avec son compatriote Wladyslaw Slewinski. Participant à l'effervescence artistique des débuts du XXe siècle, Henri Hayden peint des paysages, marqués par l'ascendant de Gauguin et le synthétisme de l'école de Pont-Aven. Puis, il oriente ses recherches picturales "cézannistes" vers une simplification des formes. Sous l'influence du peintre Juan Gris et du sculpteur Jacques Lipchitz, Hayden réalise des œuvres proches du cubisme synthétique. Allant à l'essentiel, elles construisent un univers volontairement imprécis, travaillé en aplats colorés. Mélomane, le peintre se rapproche du groupe des Six et illustre le programme de la première audition des Morceaux en forme de poire d'Erik Satie. Henri Hayden délaissera ensuite les formes intellectualisées du cubisme et, à la fin de sa vie, représentera des paysages onduleux et souples, animés de plages colorées d'une sobriété extrême. Notre toile, provenant de l'ancienne collection amiénoise de Mme Dufau, a été faite en 1917. Épurant la nature morte traditionnelle, Hayden préfère dès cette époque l'à-plat au respect des perspectives. Affichant une composition déstructurée, les couleurs y sont bien parlantes, dégageant un choc émotionnel fort. Indiquée autour de 90 000 €, elle aiguisait vivement l'appétit des amateurs. A 120 000 € étaient encore en lutte quatre enchérisseurs. C'est au final un collectionneur étranger qui l'a gagnée au double des estimations.
Toulouse, jeudi 11 avril.
Chassaing - Marambat SVV. Mme Sevestre-Barbé et M. de Louvencourt.

Chine, dynastie Qing, époque Kangxi, 1691-1697. Wang Hui (1632-1717), Voyage d'inspection dans le Sud de l'empereur Kangxi, Nanxun Tu, fragment du rouleau n° 6, peinture à l'encre et couleurs sur soie, 68 x 247, 5 cm.
Frais compris : 3 360 000 €.

La Chine impériale

L'hôtel des ventes Bordeaux Sainte-Croix nous transportait dans la Chine impériale en dispersant des objets d'art venant de plusieurs collections du Sud-Ouest. Trois d'entre eux enregistraient des enchères de niveau international. À tout seigneur, tout honneur, un rouleau peint sur soie à la fin du XVIIe se voyait d'abord dérouler le tapis rouge. Trouvé dans un grenier et long de près de 2,50 mètres, il décrit le voyage d'inspection qu'a fait Kangxi dans le sud de la Chine. Afin d'affirmer sa puissance impériale, il mit soixante et onze jours pour aller de Pékin au delta du Yang-tseu-kiang, dit aussi fleuve Bleu. Kangxi commanda au peintre Wang Hui, célèbre pour ses paysages, une série de douze rouleaux pour retracer son voyage historique. Commencé en 1691, il lui fallut six ans, avec l'aide d'autres artistes de la cour, pour peindre le périple de l'empereur. Notre fragment appartient au rouleau n° 6. Selon l'expert Philippe Delalande, le morcellement des rouleaux s'est surtout fait au XXe siècle, durant l'entre-deux-guerres, lorsque de grands marchands les faisaient venir en Europe. D'autres fragments du numéro 6 sont ainsi conservés en Arizona, en Chine, en Europe. Notre spécimen, resté depuis au moins un siècle dans la propriété d'une famille du Sud-Ouest, présente un état remarquable de fraîcheur. D'une minutie exceptionnelle, il met en scène des cavaliers, des bateaux, des foules, des vues, tous uniques et plus délicats les uns que les autres. Peint à l'encre et couleurs sur soie, il use encore de pigments naturels, minéraux et végétaux, d'une qualité étonnante. Il représente par exemple la traversée du Yang-tseu-kiang à proximité de la ville de Zhenjiang, puis Changzhou, où est né Wang Hui. Chef-d'œuvre de précision, il transcrit scrupuleusement des sites de la province du Jiangsu, et s'avère aussi un document inestimable dépeignant des lieux aujourd'hui disparus comme une tour faite en fonte de fer sous les Tang. Notre peinture, espérée autour de 150 000 € à 200 000 €, faisait vivement dévider les enchères entre la salle et plusieurs téléphones. À 1 500 000 € étaient encore en lice cinq amateurs. Multipliant par vingt les estimations, elle était finalement adjugée au téléphone à un fervent collectionneur chinois. Notre Voyage dans le Sud était talonné à 804 000 € par une statuette d'Avalokiteshvara, façonnée en bronze doré sous les Ming. La dernière enchère de niveau international, 516 000 € frais compris, était recueillie par un grand plat en porcelaine doucai. Son principal atout ? Une signature impériale : la marque à six caractères en cachet de l'empereur Qianlong (1735-1795), posée en bleu sous couverte.

Bordeaux, samedi 27 avril.
Alain Briscadieu SVV. M. Delalande.

Serge Mouille (1922-1988), lustre à trois branches, tôle noire, édition ancienne, l. d’une branche 17 x 73 x 22 cm.
Frais compris : 11 640 €.
Serge Mouille brille de ses éclats
Cette vente dunkerquoise recueillait de bons prix sur des luminaires. Provenant d’une succession régionale, ils faisaient passer un courant chaleureux entre la salle et plusieurs lignes de téléphone ! Affichant une édition ancienne, ils illustrent les créations de Serge Mouille, traversant les décennies sans prendre de rides. Étudiant l’orfèvrerie chez le sculpteur Gabriel Lacroix, il entre comme dessinateur chez Henin, une maison spécialisée dans l’argenterie de table. Créateur habile, Serge Mouille ouvre ensuite son propre atelier juste après la Seconde Guerre mondiale. Dès les années 1950, il oriente ses recherches sur le luminaire en métal. Associant la modernité au fonctionnel, il réalise des lampadaires aux formes épurées et dépouillées. Il exécute également des réflecteurs muraux s’articulant sur des bras pivotants aux portées diverses. Artiste ingénieux, Serge Mouille s’inspire de l’observation minutieuse de l’anatomie humaine. Élu en 1955 à la Société des artistes décorateurs, il expose l’année suivante avec Charlotte Perriand et Jean Prouvé à la galerie Steph Simon, boulevard Saint-Germain. Reconnu, il reçoit diverses commandes de luminaires, dont la cité universitaire d’Antony, les universités de Strasbourg et de Marseille, le France. Notre suspension, datant de cette époque et uniformément peinte en noir, était espérée autour de 8 000 €. Alliant technique magistrale et rigueur sans concession, elle faisait briller l’enchère la plus haute de la vacation. Deux appliques, dont l’une présente un cache-ampoule en forme de coquille ouverte, doublaient encore les estimations, adjugées chacune 2 880 € frais compris. Au total, de jolis clins d’oeil pour l’art de Serge Mouille ainsi évoqué par Jean Prouvé : "Serge est arrivé, avec des tiges métalliques à produire une lumière d’une élégance extrême et dont les formes frisent avec l’art graphique."

Dunkerque, dimanche 5 mai.
Hôtel des ventes de Dunkerque SVV et Hôtel des ventes de Saint-Omer SVV.
Clavecin en bois peint, reposant sur des pieds cannelés et rudentés, fin XVIIIe-début XIXe, 86 x 109 x 75 cm.
Frais compris : 27 260 €.
Quand les peintres habillent la musique
Au XVIIIe siècle, François Couperin et Jean-Philippe Rameau apportent au clavecin des innovations digitales et compositionnelles. François Boucher fait ressortir, dans un portrait aujourd’hui conservé au Louvre, les talents de Madame de Pompadour qui enfonce rêveusement la touche de l’instrument. Vive et spirituelle, la marquise s’apprête à étudier un de ses rôles chantés. Meuble musical de prestige, le clavecin arbore, dès le siècle précédent, une ornementation somptueuse. Sur certaines caisses, les peintres et les décorateurs laissent vagabonder leur imagination. Les Berain, attachés aux Menus Plaisirs, les animent de "bérinades". Dans les arabesques traditionnelles, elles introduisent chanteurs, danseurs sautillants et personnages pittoresques, empruntés aux mascarades ou au répertoire de l’opéra. Les ornemanistes de la génération suivante, tels Claude III Audran, Claude Gillot et Antoine Watteau à ses débuts, orientent le décor des clavecins vers des compositions plus aérées et au cadre moins architecturé. Plusieurs reprennent des tableaux de genre hollandais comme les scènes folâtres de patinage. D’autres clavecins plus sobres s’animent de motifs ornementaux reproduisant les styles décoratifs. Louis de Carmontelle figure ainsi Mademoiselle Desgots de Saint-Domingue jouant d’un clavecin orné de guirlandes de fleurs enrubannées, typiques du Louis XVI. Le clavecin convie aux réunions aimables, proclame la joie de vivre et invite aux inclinations du coeur. Notre modèle, avancé autour de 8 000 €, s’embellit d’une scène galante qui incite au bonheur. Enflammant bien des amateurs, il était conquis au triple des estimations par un collectionneur mélomane. En place pour les chaconnes, les gavottes et les menuets.

Limoges, dimanche 5 mai.
Galateau - Pastaud SVV et Turpin SVV.
Époque Louis XVI. Robe à la française en toile imprimée à la planche de bois en noir et polychromie, manteau à traîne à plis Watteau
à compères.
Frais compris : 31 230 €.
Une robe à la Watteau
La mode fait feu de tout bois sur la scène des enchères, toutes époques confondues… On se souvient, pour la seconde moitié du XXe siècle, des 26 000 € obtenus à Drouot les 3 et 29 avril dernier par des robes en vichy de la collection «Body Meets» de Comme des garçons, créé par Rei Kawakubo (voir Gazette  no 14 page 80 et n° 18 page 53). Les messieurs n’étaient pas en reste le 11 février, toujours à Drouot, avec les 32 000 € des lignes futuristes d’un ensemble de Pierre Cardin vers 1966-1968 (voir Gazette n° 7 page 37)… Cette fois-ci, c’est l’Ancien Régime qui était à l’honneur avec les 25 000 € obtenus par cette robe à la française d’époque Louis XVI. Son estimation n’en excédait pas 6 000. Outre son élégance et le charme de son imprimé de fleurettes et de bouquets noués de roses et œillets, elle présente un état de conservation remarquable. Son tissu possède toujours son apprêt d’origine, seuls de rares petites taches et un léger accroc au manteau étant à déplorer. Ce dernier présente une traîne à plis «Watteau» à compères. Cette appellation a été donnée par les historiens modernes en référence aux robes que l’on peut admirer dans les tableaux d’Antoine Watteau. Le plus bel exemple est sans doute, dans L’Enseigne de Gersaint (1720), la femme vue de dos pénétrant dans la boutique du marchand de tableaux. À l’époque, on se contente d’appeler «plis» ces froncements de tissu situés dans le dos. Ils sont caractéristiques de la robe à la française, qui, dans les années 1770-1790, se verra supplantée par des modèles à l’anglaise et à la polonaise. Auparavant, la robe à la française a évolué, les années 1750 voyant l’ample panier se réduire pour se cantonner aux côtés du corps, la décennie suivante étant marquée par la vogue des motifs à rayures. Ces derniers savent prendre un tour fleuri, comme l’illustre le tissu de notre robe, parfaite pour un après-midi d’été à la campagne.
Mercredi 15 mai, Salle 5  - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. M. Maraval-Hutin.
Léon Bloy (1846-1917), Le Désespéré et autres textes, 1885-1890, cahier petit in-4o de 108 pages.
Frais compris : 99 136 €.
Léon Bloy pèlerin de l’absolu
Conservés jusqu’à nos jours par la famille de Léon Bloy, des manuscrits de celui que l’on a surnommé «le mendiant de l’ingrat» totalisaient, en une centaine de numéros, 475 171 € frais compris. Secrétaire bénévole de Barbey d’Aurevilly, qui a ranimé sa foi catholique, résolument anticonformiste, chantre du symbolisme universel, ce romancier et essayiste au style enflammé et volontiers cru s’inscrit dans la famille des écrivains de la trempe d’un Céline. La cohorte de ses admirateurs permettait à ses écrits de largement dépasser les estimations, la bibliothèque de Périgueux, les archives de la Seine et de la Marne, la Société historique et archéologique du Périgord ainsi que la bibliothèque historique des archives de Paris s’ajoutant aux rangs des acquéreurs, par voie d’achat ou de préemption. Périgueux préemptait ainsi, à 8 500 €, un carnet autographe contenant le premier jet de sa conférence intitulée Les Funérailles du naturalisme et des notes préparatoires aux Dernières colonnes de l’Église. La plus haute enchère, 80 000 €, revenait cependant au manuscrit de travail du Désespéré, dont une page est reproduite, accompagné d’une trentaine d’articles et du manuscrit complet du livre Christophe Colomb devant les taureaux, publié en 1890. Largement autobiographique, Le Désespéré s’inspire de sa relation avec Anne-Marie Roulé, prostituée qu’il recueille et convertit, et qui sombrera dans la folie avant de mourir. Abondamment raturé et corrigé, l’objet compte d’innombrables notes marginales. Un autre cahier constituant le manuscrit de travail de trois ouvrages et d’une vingtaine d’articles était poussé jusqu’à 60 000 €. Très corrigés, les romans La Femme pauvre et Le Salut par les juifs sont complets. Les 212 pages d’un troisième manuscrit entre 1893 et 1912, préfigurant une dizaine de livres, dont Histoires désobligeantes, grimpait quant à lui à 48 000 €. Toutes les œuvres de l’auteur comprises entre les deux dates sont présentes, couvrant l’étendue de son talent : conteur, ironiste, journaliste, polémiste, critique, historien, mystique…
Mercredi 15 mai, salle 13 – Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) SVV. M. Bodin.

Pierre de Ronsard (1524-1585), Les Hymnes…, Hymne de Bacus… et Le Second Livre des Hymnes, Paris, André Wechel, 1555 pour les deux premiers et 1556 pour le troisième, reliure d’époque en vélin doré.
Frais compris : 211 925 €.
Bibliothèque Marcel Desjardin
Le succès était au rendez-vous pour la dispersion de la bibliothèque de Marcel Desjardin, 1 156 129 € frais compris étant récoltés. Comme le reflètent les taux – 94 % en lots et 99,9 % en valeur –, les estimations étaient fréquemment très nettement dépassées. Deux enchères à six chiffres résonnaient et vingt à cinq chiffres se signalaient. La réunion en éditions originales des Hymnes de Ronsard dans une reliure d’époque en vélin doré (voir reproduction) déchaînait à 175 000 € les passions. Les deux premiers titres constituent le premier livre de ce recueil de poèmes philosophiques qui sera augmenté par la suite, au gré des différentes éditions collectives de l’œuvre de Ronsard. Le poète utilise la tradition des hymnes antiques pour évoquer non pas les dieux, mais des sujets comme la justice, la mort, le ciel… La seconde enchère à six chiffres, 100 000 €, concerne les neuf volumes d’un exemplaire de l’édition originale des Mémoires… (Leyde, Jean Sambix le jeune, 1665-1722) de Brantôme, Pierre de Bourdeille de son vrai nom. Portant les emblèmes du baron de Longepierre, ils sont reliés d’époque en maroquin, probablement par Boyet. Estimation pulvérisée toujours, à 62 000 €, pour un exemplaire de l’édition originale des Vers françois de feu Estienne de la Boétie… (Paris, Fredel Morel, 1572), précédés d’une épître de Montaigne à Monsieur de Foix, ambassadeur à Venise. La reliure, en vélin ivoire, est pastiche. Pour les incunables, 22 500 € revenaient aux Fais maistre Alain Chartier… vers 1494. Cet ouvrage, relié par Bozerian Jeune en cuir de Russie orné, réunit diverses œuvres du poète, dont son Quadrilogue invectif de 1422, une allégorie politique en prose appelant à l’unité de la nation française. Un exemplaire des Cursus beate Marie Virginis… (Strasbourg, Marcus ou Johan Grüninger, vers 1490), l’un des trois répertoriés de ce livre d’heures imprimé, montait à 22 000 €. Il comporte dix-huit grandes figures gravées sur bois et trente-quatre petites, chaque page étant encadrée d’une bordure.
Mercredi 15 mai, salle 2 – Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. M. de Broglie.
Christofle, coupe en argent, poinçon Minerve, poids : 8,9 kg, h. 70 cm, diam. 38,5 cm.
Frais compris : 20 400 €.
L’Agriculture brille en souveraine
Au milieu du XIXe siècle, l’orfèvre Charles Christofle pratique à l’échelle industrielle la dorure et l’argenture par électrolyse. Protégé de Napoléon III, il obtient le titre de fournisseur de l’Empereur et livre aux Tuileries un fabuleux service destiné aux réceptions officielles, comptant mille deux cents pièces ; seules quelques-unes échapperont à l’incendie du palais, en 1871. La maison Christofle, sollicitée par des souverains étrangers, conquiert aussi des marchés internationaux, comme les empires ottoman et austro-hongrois. Expérimentant de nouvelles techniques, elle prend un essor considérable. Au décès de Charles Christofle, en 1863, son fils Paul et son neveu Henri Bouilhet prennent la succession. Ce dernier, à la fois chimiste et artiste, développe un procédé nouveau, la galvanoplastie. Aidée de bronziers et de sculpteurs, la maison Christofle réalise des pièces exceptionnelles – à l’image de notre coupe, qui était attendue autour de 8 000 €. Provenant d’une succession régionale, elle présente un bon état de conservation et, comme l’atteste la mention «ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics», elle fut décernée, en 1862 à Moulins, au concours régional agricole. Au centre du trophée s’élève la déesse Cérès, fille de Cronos et de Rhéa, dispensant ses bienfaits à l’agriculture. Symbole de la terre cultivée et féconde, elle veille aux saisons et assure l’abondance des récoltes, comme l’illustrent quatre médaillons embellissant le plateau. Ils représentent la vendange, le labourage, le pâturage et la moisson. Combattue entre la salle et plusieurs téléphones, notre valeureuse coupe déclenchait une vive joute d’enchères. Doublant largement les estimations, elle va enorgueillir la demeure d’un acheteur français.
Moulins, lundi 13 mai. Enchères Sadde SVV.

Clément Massier (dans le goût de), vase et sa colonne, céramique à glaçure verte, décor dans le style antique, h. 187 cm.
Frais compris : 6 375 €.
Tout l’éclat de la Méditerranée
L’art de la céramique connaît à la fin du XIXe siècle un renouveau spectaculaire, grâce aux entreprises artisanales. Multipliant les expériences, elles innovent, améliorent des techniques anciennes et renouvellent les formes décoratives, à l’instar des Massier, qui travaillent la poterie à Vallauris depuis deux siècles. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, ils renouent avec l’art céramiste de la Renaissance. Sous la houlette de Gandolfi Gaetano, un maître potier italien, Clément Massier (1844-1917) s’initie à l’art complexe de la faïence émaillée. Associé un temps à son frère Delphin (1836-1907), il fait appel à des collaborateurs de renom, tels les sculpteurs Alexandre Munroe, James Vibert et le peintre Jules Scalbert. Délaissant la poterie utilitaire, Massier crée exclusivement des faïences artistiques. Ses catalogues publicitaires diffusent des vases, des cache-pots et des pièces ornementales d’extérieur d’inspiration variée. Clément Massier, désireux d’étendre sa production, transfère en 1883 ses ateliers de Vallauris à Golfe-Juan, où viendra travailler pendant huit ans le peintre Lucien Lévy-Dhurmer. Bien implantée, la maison bénéficie de la demande croissante d’une clientèle fortunée et cosmopolite en villégiature sur la Riviera française. Deux techniques distinguent l’art de Clément Massier. C’est d’abord la pratique habile des lustres métalliques, qui évoquent les faïences hispano-mauresques ; c’est aussi l’emploi d’un ton vert-violet arborant un brillant remarquable, comme le manifeste notre colonne. Indiquée autour de 600 €, elle créa la surprise lors de cette vente lyonnaise. Provenant d’une collection particulière, elle décuplait au final les estimations. Célébrant un nouvel âge d’or, elle représente le triomphe de Vénus, entourée d’une joyeuse sarabande antique d’éphèbes et de nymphes…
Lyon, jeudi 16 mai. Aguttes SVV. M. Nakache.

Attribué à Bernard I  Van Risamburgh (vers 1660-1738), France, vers 1715-1720, bureau plat en marqueterie d’écaille rouge, cuivre et ébène, ornementation de bronzes dorés. 78 x 131 x 74 cm.
Frais compris : 310 000 €.
Attribué à Bernard I Van Risamburgh
Ce bureau traduisant de manière fastueuse l’évolution stylistique en cours au moment de la Régence était adjugé 248 000 €. Attribué à Bernard Ier Van Risamburgh, il affiche de plus un pedigree de choix, celui de l’ancienne collection du château d’Ahin à Huy, dans la province de Liège. Les origines de cette demeure, entourée d’un parc paysager à l’anglaise aménagé en 1840, remontent au XIIIe siècle. Le baron Van Zuylen avait réuni dans son château une importante collection de meubles en marqueterie Boulle. Parmi les éléments qui permettent d’attribuer celui-ci à BVRB I, citons les pieds en console, au galbe très accentué, que l’on retrouve sur plusieurs de ses réalisations postérieures à 1715. La structure de notre bureau, avec ses quatre pieds galbés dépourvus d’entretoise et ses caissons intégrés, traduit davantage l’évolution du goût sous la Régence qu’un décor encore totalement tributaire du vocabulaire louis-quatorzien. Le plateau est notamment marqueté d’une riche composition identique à celle du plateau d’un bureau, conservé au palais royal de Stockholm, directement inspiré de l’Œuvre gravé de Jean I Bérain. Le dessin des bronzes marquant l’amortissement des pieds est également encore réglé par la stricte symétrie du règne du Roi-Soleil. Dans son ouvrage sur les ébénistes du XVIIIe siècle, le comte de Salverte note que Bernard I «attachait une importance particulière aux garnitures de bronze», un fait corroboré par Alexandre Pradère dans son livre traitant du même sujet, qui indique que notre ébéniste possédait ses modèles de bronzes, fondus par Blondel. Au moment de son décès, seules des pendules ont été dénombrées. Originaire de Groene en Hollande, il s’est installé à Paris avant 1696, date à laquelle il épouse Marie-Jeanne Martel, qui lui donnera comme fils le célèbre Bernard II Van Risamburgh, l’un des plus grands ébénistes du temps de Louis XV.
Mercredi 22 mai, Hôtel Le Bristol. Kohn Marc-Arthur SVV.
Jean Laurent Mosnier (1743/44-1806), Portrait présumé de Roman Iegorovitch Renni, 1805, toile, 128 x 97 cm.
Frais compris : 95 480 €.
Militaire russe par Mosnier
Peint par Jean-Laurent Mosnier en 1805, ce portrait d’un militaire russe, probablement Roman Iegorovitch Renni, chef d’état-major de corps d’armée, était bataillé jusqu’à 77 000 €. Une jolie victoire puisqu’il décroche un record français (source : Artnet) pour l’artiste, d’après une estimation qui n’excédait pas 15 000 €. Il bat de peu une miniature sur ivoire, évidemment bien plus petite (11,5 x 9,6 cm), mais au sujet de choix puisqu’elle figure en 1775 la reine Marie-Antoinette. Elle recueillait 75 000 € le 23 juin 2010 chez Christie’s. En 1775, Mosnier livre pour le service des Menus-Plaisirs pas moins de quatre portraits de la jeune souveraine. Ils plairont tant que dès l’année suivante, il en fera d’elle un nouveau, mais d’après nature cette fois-ci. S’il gagne le titre de «Roslin de la miniature», cela ne l’empêche pas de composer avec bonheur de grands portraits à l’huile, comme celui de la princesse de Lamballe, l’une des favorites de la reine… Les événements révolutionnaires l’obligent à suivre sa clientèle en exil à Londres où, dès son arrivée, il est sollicité par la marquise de Grécourt, sir John Carrington et l’amiral Rodney. Bref, le succès est à nouveau au rendez-vous, marqué par pas moins de trente-deux portraits, exposés au cours de cinq expositions successives à la Royal Academy. En 1796, l’Alien Bill le contraint à partir de nouveau pour Hambourg, où il reste quatre années, se mettant au service d’une clientèle distinguée. Il immortalise ainsi le représentant local du tsar, le comte Muvravieff, dont les recommandations lui permettent de se rendre en Russie. Il y sera immédiatement apprécié par Alexandre Ier et en 1706, sera nommé professeur à l’Académie impériale. Notre fier militaire intéresse par ailleurs les amateurs d’ordres russes puisqu’il est décoré de celui de Sainte-Anne (1re classe avec brillants), de celui de Saint-Vladimir (2e classe) et de celui de Saint-Georges (3e classe). Il porte également l’épée d’or «pour la bravoure», avec brillants… De quoi vaincre aux enchères une souveraine !
Vendredi 17 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Lucien-Paris SVV. Cabinet Turquin.
Pierre Paulin (1927-2009), salon Élysée, 1971, édition Alpha International, socle métallique, armature tubulaire garnie de mousse polyester recouverte de tissu, l. du canapé : 232 cm.
Frais compris : 138 100 €.
Pierre Paulin pompidolien
2008 avait été une année faste pour Pierre Paulin, élu créateur de l’année au salon Meuble Paris, et auquel deux expositions avaient été consacrées, au Grand-Hornu en Belgique et au Mobilier national en France. Justement, le 12 mars de la même année, il remportait un record mondial avec les 90 000 € décrochés chez Artcurial par le prototype de la bibliothèque Élysée. Notre salon le battait en récoltant 110 000 €, à partir d’une estimation haute de 30 000 €… Et c’est toujours le mobilier créé pour les appartements privés de la résidence officielle du chef de l’État français qui remporte tous les suffrages ! Il ne s’agit évidemment pas d’un meuble provenant du palais présidentiel, mais d’une édition d’Alpha International, une petite maison française qui va permettre également la diffusion d’un autre projet de Paulin, commandé par le Mobilier national : le canapé-banquette Amphys, destiné au salon d’honneur du pavillon français de l’Exposition universelle d’Osaka, en 1970… Les prototypes de nos sièges sont réalisés par l’Atelier recherche et création (ARC) en septembre 1971, la fabrication des autres exemplaires étant confiée – sous le contrôle de l’institution française – à la société Mangau. C’est lors d’une visite de Georges et Claude Pompidou au Mobilier national, le 13 octobre 1969, que l’administrateur remarque l’intérêt porté par la première dame à la Borne de Pierre Paulin, alors en fabrication pour le Louvre. C’est lui qui leur conseille de confier la conception de leurs appartements privés au créateur. L’ensemble Coussin, premier nom du modèle Élysée, est destiné au salon des tableaux. Il est garni de cuir retourné et comprend quatre canapés – deux trois-places et deux deux-places – et quatre fauteuils. Alpha International a pour sa part développé ce mobilier pour l’adapter à une production en série. Le succès commercial ne sera, hélas, pas au rendez-vous, et seul un petit nombre de sièges du modèle sera finalement vendu. Avis aux amateurs !
Mardi 21 mai, Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
Attribuée à Jean-Baptiste Tilliard (1686-1766), début de l’époque Louis XV, paire de fauteuils en bois sculpté et doré, garniture de damas de soie du XVIIIe siècle.
Frais compris : 93 750 €.
Attribuée à Jean- Baptiste Tilliard
Estimée pas plus de 40 000 €, cette paire de fauteuils du début de l’époque Louis XV était poussée jusqu’à 75 000 €. Elle est attribuée à Jean-Baptiste Tilliard, considéré comme l’un des meilleurs menuisiers de son temps. Le modèle de ces sièges peut-être rapproché d’une paire de fauteuils de la donation Bouvier conservée au musée Carnavalet, estampillée du maître. Il possède les caractéristiques recherchées pour ce type d’assise, une bonne largeur, un dossier à la reine, une sculpture à la fois riche et asymétrique, typique de la vogue rocaille du début du règne du Bien-Aimé. Certains détails du décor sculpté ont cependant gardé quelques stigmates de la Régence. De même, le dossier conserve l’épaulement typique de cette époque. À noter également, pour habiller nos sièges, une garniture en damas de soie du XVIIIe siècle. Jean-Baptiste Tilliard appartient à une importante dynastie de menuisiers dont le plus ancien représentant, Pierre, était déjà en activité vers 1600. Reçu maître menuisier en 1717, il demeurera fidèle au style Louis XV, ignorant à la fin de sa vie l’avènement du néoclassicisme. Il utilise la même estampille que son frère Nicolas (1676-1752) et que son fils, Jacques Jean-Baptiste (1723-1798), auquel on attribue de préférence les sièges aux lignes Louis XV raidies et ornés de motifs classiques. L’atelier de notre menuisier comptait onze établis, un chiffre important. Il travaillait avec les sculpteurs Portebois, le bien nommé, Damien Quintel ou encore Nicolas Heurtaut, comme son frère. Il a sans doute acquis après la mort de son père, Jean II (1655-1728), le titre de «maître menuisier du garde-meuble du roi». Il a par conséquent beaucoup œuvré pour la couronne, mais pas seulement, la liste de ses commanditaires comprenant de grands noms de l’aristocratie : le prince de Soubise, les ducs d’Aiguillon, d’Antin, de Noirmoutier et de Sully, mais également la duchesse de Mazarin, le comte d’Évreux… Une clientèle de choix !
Vendredi 17 mai, salle 1 - Drouot-Richelieu. Daguerre SVV. M. Derouineau.
Robert Mapplethorpe (1946-1989), Chrysanthemum, 1989, tirage argentique d’époque numéroté sur 10, 48 x 48 cm.
Frais compris : 32 219 €.
Mapplethorpe avec une fleur…
L’œuvre phare d’une vente de photographies était cette fleur de chrysanthème capturée l’année de la mort de son auteur, Robert Mapplethorpe, en 1989. Ce tirage d’époque, dont la numérotation indique que pas plus de dix exemplaires furent tirés, a été vivement disputé. Estimé au plus haut 12 000 €, il était bataillé jusqu’à 26 000 €. Si de nombreuses fleurs de Mapplethorpe possèdent une connotation érotique, celle-ci inquiète davantage qu’elle ne séduit les sens. Ayant étudié la peinture et la sculpture au Pratt Institute de Brooklyn, le créateur ne s’est intéressé à cette expression que dans le milieu des années 1970, tout d’abord par l’intermédiaire d’assemblages incluant des images d’hommes tirées de revues pornographiques. Il utilise d’abord un simple appareil Polaroid, jusqu’à ce que le conservateur du département des estampes et de la photographie du Metropolitan Museum, John McKendry, lui offre un appareil de qualité et l’incite à poursuivre son travail avec ce médium. En 1977 ont lieu ses deux premières expositions, l’une réunissant des fleurs à la Holly Solomon Gallery et l’autre, des nus masculins et sadomasochistes à la Kitchen. Mapplethorpe poursuivra jusqu’à son décès à explorer ces thématiques, les fleurs étant moins l’objet de scandales éventuels que des sujets à connotation érotique et sexuelle plus évidente. Toutes sont marquées par son impeccable maîtrise des plus subtiles nuances du noir et blanc, les images les plus dérangeantes revêtant ainsi toujours une certaine élégance. Celle qui fut de 1967 à 1969 sa compagne, puis son amie, la rockeuse et plasticienne Patti Smith, a écrit un livre sorti en 2010, Just Kids, qui évoque leurs vies et leurs carrières. Il a réalisé d’elle de saisissants portraits, un autre genre dans lequel il excelle. Hommes, femmes et fleurs sont toujours isolés pour être transformés en un objet à la beauté abstraite. Notre chrysanthème crépusculaire n’y échappe pas.
Jeudi 23 mai, Salle 9 - Drouot-Richelieu. Yann Le Mouel SVV. Mme Esders.
Igor Cheryartov, Moscou, 1908-1917, kovsh d’honneur en argent à décor ciselé et repoussé, serti de six cabochons de pierres dures, d’une plaque émaillée et d’émaux cloisonnés, poids 2,640 kg, h. 35,5, l. 33 cm.
Frais compris : 212 364 €.
Un kovsh d’honneur
Difficile d’oublier cet objet tant il est singulier… Il a déjà eu droit à un encadré page 50 de la Gazette n° 19, le prix qu’il a obtenu lui devant de revenir sur le devant de la scène. Estimé 50 000 à 60 000 €, il était poussé jusqu’à 170 000 €. Rappelons tout d’abord que le kovsh est un récipient traditionnel russe conçu pour boire, à l’origine sculpté dans du bois, en forme d’oie ou de canard, ce qui explique sa curieuse apparence. Il sera au XVIIe siècle un objet de récompense, devenant ainsi un objet de luxe. Le nôtre jette les derniers feux d’un Empire qui, sous sa forme tsariste, va être happé par la tourmente révolutionnaire bolchévique. Il a en effet été réalisé entre 1908 et 1917, comme l’atteste son poinçon de la ville de Moscou, berceau d’une identité spécifiquement russe. À Saint-Pétersbourg, on goûte davantage les formes plus conventionnelles inspirées des courants classiques de la vieille Europe, l’un des nombreux héritages de Pierre le Grand… La cour n’hésite cependant pas à commander de somptueux services d’orfèvrerie reprenant des techniques anciennes. À partir des années 1860-1870, le retour aux sources populaires considérées comme que conservatoires de la spécificité russe s’est affirmé dans tous les champs artistiques. Notre kovsh est l’œuvre d’un orfèvre, Igor Cheryartov, actif entre 1895 et 1915. Cet artisan a été sensible aux courants qui traversaient son époque puisqu’on connaît également de lui des pièces se rattachant à l’art nouveau. Notre luxueux récipient reste quant à lui sur des terres slaves, comme en témoigne sa plaque émaillée figurant le tsar Alexis Ier Mikhaïlovitch (1629-1676) accueillant sa fiancée, sans doute sa première épouse, Maria Miloslavskaïa, qui décédera en 1669, laissant la place à Natalia Narychkina, mère de Pierre le Grand. La plaque reprend un tableau de 1887 de Constantin Makovsky, un peintre ayant fait partie des «ambulants», mouvement artistique né en 1870. En réaction au carcan académique, celui-ci revendique, déjà, un art pour le peuple…
Mercredi 22 mai, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. M. Boulay.
Attribuée à Francis Van Bossuit (1635-1692), statuette de saint Sébastien en ivoire, h. 34 cm.
Frais compris : 153 000 €.
Ancienne collection Rothschild
Il y a des pedigrees qui font mouche, et celui de la famille Rothschild est de ceux-ci. Notre saint Sébastien adjugé 120 000 €, une estimation triplée, a appartenu au baron Karl Mayer de Rothschild (1788-1855), fondateur de la branche napolitaine de la famille. Il est de surcroît attribué au sculpteur Francis Van Bossuit. Après avoir fait son apprentissage à Bruxelles et obtenu sa maîtrise à Anvers, l’artiste a fait le voyage en Italie vers 1655-1660. Il a alors travaillé à Florence, avec Balthasar Permoser, avant de s’installer à Rome, où il a réalisé de nombreuses copies d’antiques et intégré le groupe d’artistes des Pays-Bas, les «Bentvueghels». L’artiste est ensuite allé travailler à Amsterdam, où il demeura jusqu’à sa mort. Dans une biographie publiée en 1727, Malthus Pool a écrit de lui : «Il fut regardé comme un prodige, par sa manière libre, hardie et facile à travailler l’yvoire qu’il manioit comme c’eut été de la cire, il i donnoit surtout une certaine tendresse qui lui étoit particulière et à laquelle peu de sculpteurs peuvent atteindre, il ne faut donc pas s’étonner si ce grand génie a été l’admiration de son siècle, même de son vivant et regretté après sa mort par tous les connoisseurs et amateurs de belles choses…» Quel bel éloge ! La «certaine tendresse» donnée par l’artiste à ses sujets est perceptible jusque sur les figures martyres des saints, comme on le voit avec notre sculpture. Son auteur ne s’est pas contenté de travailler l’ivoire, œuvrant aussi sur bois. Là encore, notre groupe en fait la preuve avec le tronc d’arbre auquel est attaché le saint. La réputation de l’artiste était telle que ses compositions furent pour certaines gravées, afin de servir au XVIIIe siècle de modèles aux artistes. Elles ont ainsi été publiées dans l’ouvrage dont est issu l’extrait cité plus haut, le Cabinet de l’art de sculpture par le fameux sculpteur Francis Van Bossult (Amsterdam, 1727).
Vendredi 24 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Aguttes SVV. M. Perrier.
Camp de Lucca, Paris. Veste de scène de Claude François cousue de paillettes rouges et de strass, portée le 12 janvier 1974 lors d’un concert donné au Forest National à Bruxelles.
Frais compris : 36 850 €.
Cloclomania !
Claude François reste, trente-cinq ans après sa disparition, l’objet d’une incroyable ferveur populaire. Elle se traduisait sur la scène des enchères par les 213 600 € frais compris récoltés par cette vente qui, salle comble, lui était entièrement consacrée. La bataille faisait rage autour de la veste reproduite. Elle est quasi mythique, le chanteur l’ayant portée le 12 janvier 1974 lors d’un concert d’adieux donné au Forest National à Bruxelles. Rassurez-vous, comme il était rappelé dans le Coup de cœur page 10 de la Gazette n° 19, Cloclo était revenu sur sa décision ! S’il a jeté en pâture au public chemise et cravate, il a conservé cette veste, gagnée par un fan lors d’un concours organisé par Podium, le magazine lui appartenant. Estimée pas plus de 15 000 €, elle s’arrachait à 29 500 €. Le pantalon coordonné avait moins de chance, adjugé 2 500 € tout de même. Un costume porté à la télévision en 1977 pour la chanson «Je vais à Rio» empochait 7 500 €. Sortant comme la veste des ateliers de Camp de Lucca, il est en satin noir lamé, sur le revers du col de la veste, de rangées de paillettes vertes et rouges. 19 000 € revenaient à la dernière montre portée par la star, retirée juste avant le bain qui lui sera fatal, le 11 mars 1978. Cette Tank de Cartier, un modèle Louis Cartier hors commerce, lui a été offerte le 3 mai 1977 par le P-DG de la marque, Alain-Dominique Perrin, un ami qui sera son exécuteur testamentaire. Disparue, cette montre a ressurgi en mai 1997 à Bruxelles et figuré dans de nombreuses expositions consacrées à l’artiste. Reproduit dans le Coup de cœur précité, le 45 tours de «Cette-année là» et sa pochette avec faute d’orthographe ayant échappé au pilon obtenait 280 €, l’affiche pour l’Olympia en 1969 reproduite sur l’autre page recueillant 380 €. Rendez-vous est donné pour les fans à l’automne prochain, la SVV Coutau-Bégarie préparant une vente consacrée aux années Podium. À vos marques !
Samedi 25 mai, Salle 16 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. MM. Lecœuvre, Fumeux.
Bonnet à poils d’oursin des grenadiers à pied de la garde impériale, modèle de 1808-1815, premier Empire, h. 35 cm.
Frais compris: 76 800 €.
Record pour un bonnet de grenadier
Cette pittoresque coiffure, présentée comme la pièce phare de cette vente dédiée au militaria (voir n° 20, page 161), répondait largement à ses attentes. Espérée autour de 20 000 €, elle présentait plusieurs atouts. Proposée en bon état de conservation, elle affiche d’abord un pedigree prestigieux. Lucien Rousselot l’avait acquise en 1959 à Drouot lors de la vente Forest. Collectionneur chevronné, il la compléta en cherchant le plumet adéquat et le pompon d’époque.
À son décès en 1992, notre bonnet a été cédé à Jean-Pierre Bentz. Modèle de 1808, on n’en connaît aujourd’hui que deux autres exemplaires entrés dans les collections du musée de l’Armée ; l’un est exposé à Paris et le second au musée de l’Empéri à Salon-de-Provence. Évoquant la geste héroïque des soldats de la Grande Armée, notre bonnet d’oursin comprend une carcasse en cuir naturel, formée d’éléments cousus bord à bord à l’aide d’un fil blanc. L’arrière de la carcasse est fendu en forme d’un sanglon terminé par une petite boucle en fer. Il s’orne d’une cocarde tricolore d’où surgit un plumet rouge ; autour, se trouve encore une ganse blanche se terminant par un marron ovale. Il s’embellit aussi d’une plaque en cuivre rouge avec l’effigie de l’aigle impériale, en relief. Ce bonnet noir en poil d’ours sera d’ailleurs repris par les célèbres «Irish Guards» qui le portent aujourd’hui encore : c’est effectivement le 1st Foot Guards, qui a vaincu à Waterloo, en 1815, les grenadiers à pieds de la garde impériale de Napoléon Ier. Revenons à notre exemplaire qui suscita l’enthousiasme des collectionneurs. Quadruplant au final les estimations, il recueille selon l’expert un record mondial pour une coiffure réglementaire française. Une belle revanche pour Flambeau, le fidèle de l’Empereur, immortalisé dans L’Aiglon de Rostand.
Bourges, samedi 25 mai. Michel Darmancier et Olivier Clair SVV. M. Malvaux.
Félix Teynard (1817-1892), Dakkeh, groupe de dattiers, planche 126, négatif papier original, 31,6 x 25,5 cm.
Frais compris : 186 000 €.
Record pour un négatif original
Cette vente dispersait aux enchères un ensemble inédit de quarante négatifs originaux. Estimés entre 90 000 € et 120 000 €, ils étaient vivement débattus entre une vingtaine d’enchérisseurs, dont onze présents au téléphone ; au final, ils inscrivaient 888 000 € frais compris. Formidable invitation au voyage, ils révèlent l’art de Félix Teynard, un des pionniers du «miroir qui se souvient». Âgé de 34 ans, il part au Caire à la fin de l’année 1851 et va jusqu’à la deuxième cataracte du Nil, en Nubie, proche de Gebel Abousir et aujourd’hui disparue. Au cours de son année d’expédition, il prend au moins cent soixante photos que la maison Goupil rassemble en 1858 sous le titre Égypte et Nubie, sites et monuments les plus intéressants pour l’étude de l’art et de l’histoire … Retrouvés fortuitement, nos négatifs, que l’artiste a retouchés avec des rehauts de noir ou de gouache, dévoilent les splendeurs du pays des pharaons au milieu du XIXe siècle. Délaissant le papier ciré de son maître Gustave Le Gray, Félix Teynard lui préfère le procédé humide de Blanquard-Évrard, plus adapté aux conditions et au climat égyptien. Témoignant d’une vision moderne de la photographie, il développe les mêmes préoccupations que les artistes de son temps. Indiqué autour de 5 000 €, notre Groupe de dattiers pulvérisait les estimations ; culminant au sommet des enchères, il entre dans une collection européenne. 70 000 € étaient aussi recueillis sur un négatif montrant Dakkeh, village et rives du Nil. Plusieurs négatifs représentent des palais, des temples comme Une vue générale du temple de Séboûah. Décuplant les estimations, il était cédé pour 31 000 €. Cette vente chartraine fait événement car elle hisse désormais le tirage photographique, simple outil technique, au rang d’œuvre d’art à part entière.
Chartres, samedi 25 mai. Galerie de Chartres SVV. M. Delas.
Égypte, Fayoum, Ier siècle, règne de Néron (54-68), La Dame en bleu, panneau de bois peint à l’encaustique, 38 x 22,3 cm.
Frais compris : 1 467 324 €.
La Joconde du Fayoum
Très attendue, cette jeune patricienne de l’époque de Néron ne décevait pas ses admirateurs puisqu’en décrochant 1,2 M€, elle battait un record mondial pour un portrait du Fayoum… et à plate couture, s’il vous plaît, le précédent record s’étant inscrit à 936 000 $ frais compris (688 068 €) le 7 juin 2007 à New York chez Sotheby’s sur un plus austère portrait d’homme barbu vers 138-192. Notre jeune femme – qui a déjà fait l’objet d’un encadré page 57 de la Gazette n° 20 – est tout simplement considérée par l’éminent spécialiste allemand des portraits gréco-romains d’Égypte, Klaus Parlasca, comme l’un des plus beaux existants. Il a d’ailleurs été publié quatre fois, notamment par le British Museum lors d’un colloque, et a été exposé à Francfort en 1999 à la Schirn Kunsthalle ainsi qu’à Vienne en 2003-2004 à la bibliothèque nationale autrichienne. Une couleur contribue à sa gloire, le bleu de son vêtement, probablement unique pour ce type de portrait, car on n’en connaît aucun autre en présentant un semblable. Cette caractéristique vaut à notre portrait d’avoir gagné le surnom de «dame en bleu». La précision de sa datation, le règne de Néron, s’explique par le fait que sa coiffure, subtilement travaillée par touches en léger relief, est directement calquée sur celle d’Agrippine la Jeune et de Claudia Octavia. Enfin, dans le corpus de ceux du Fayoum, il appartient au petit groupe traçant un véritable portrait du modèle. Le plus grand nombre relève en effet d’une production assez standardisée et offrant des stéréotypes. Rappelons que l’appellation «portraits du Fayoum» correspond à leur découverte, en 1887, dans cette région d’Égypte, mais qu’ils se retrouvent dans tout le pays, les Romains perpétuant les traditions religieuses locales. Ces portraits servent de pièce d’identité à l’usage des morts entreprenant leur voyage vers le royaume d’Osiris, et tiennent lieu de souvenir à l’usage de la famille durant les soixante-dix jours que nécessitait l’embaumement des corps.
Mercredi 29 mai, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Kunicki.
Vue d’ensemble de la salle à manger avec la table, vers 1870, adjugée 39 654 € frais compris, en palissandre et cuivre mouluré, diam : 180 cm, avec deux allonges assorties de 60 cm.
Au château de Daubeuf
Le contenu du château de Daubeuf – voir encadré page 51 de la Gazette n° 20 – totalisait 841 652 € frais compris (95 % en lots - 99,7 % en valeur). On y menait grand train du temps du marquis Armand de Pomereu (1895-1974) durant la saison d’été, indéfectiblement fixée du 26 juin au 6 novembre, un règlement intérieur précisant les usages, notamment que «les voitures ne sont prêtées qu’avec chauffeur» et «que les repas sont à heure fixe, un deuxième service ne pouvant être assuré»… Place aux enchères, justement du côté de la salle à manger, où la table reproduite empochait 32 000 €, une estimation triplée. Elle a trôné dans la grande salle à manger de l’hôtel de Pomereu rue de Lille, édifié entre 1872 et 1874 et propriété depuis 1947 de la Caisse des dépôts et consignations. Vers 1870 également, un tapis au point de la Savonnerie (570 x 540 cm) et aux armes de Pomereu d’Aligre était poussé jusqu’à 20 000 €. Une surprise attendait à 21 000 € une paire de statuettes en bronze (h. 36 cm) datées de 1875, estimées au plus haut 1 500 €. Elles représentent Étienne d’Aligre, pair de France, et son épouse, Louise Camus de Pontcarré. Sur les cimaises, débutons avec les 16 000 € de l’huile sur toile de Claude-Marie Dubuffe exposée au Salon de 1831 et reproduite dans l’encadré précité, Portrait d’Étiennette d’Aligre, marquise de Pomereu (207 x 148 cm). C’est par son mariage avec Michel de Pomereu que l’immense fortune de sa famille et le domaine de Daubeuf échurent aux Pomereu, devenus par ordonnance royale en 1825 Pomereu d’Aligre et héritiers des titres des Aligre. La plus haute enchère pour un tableau, 26 000 €, revenait cependant à une huile sur toile rentoilée de l’école franco-flamande du milieu du XVIIe siècle, Portrait d’une famille prenant un repas (158 x 207,5 cm). 16 000 € se répétaient surl 'huile sur toile d’un Flamand, peinte en Italie au milieu du XVIIe siècle, Portrait de trois membres d’une famille et de leur serviteur, accompagnés de leur chien, d’un singe et d’un perroquet (156 x 216 cm).
Lundi 27 mai, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. MM. Auguier, Dayot.
Jean-Michel Atlan (1913-1960), Composition, 1957, technique mixte sur toile.
Frais compris : 112 500 €.
Les Atlan de la sœur d’Atlan
Le centenaire de la naissance de Jean-Michel Atlan était célébré à Drouot par cette vente réunissant vingt-deux œuvres de l’artiste provenant de la collection de sa sœur Camille et de son époux, Jacques Polieri, auteur du catalogue raisonné de son œuvre. Le couple se rencontre en 1949 à Saint-Germain-des-Prés et très vite, Jacques sympathise avec Atlan, les deux hommes étant passionnés de philosophie et de poésie, premières amours du peintre, comme le rappelait la Une de la Gazette n° 18. Un total de dix-huit numéros trouvaient preneur pour 1 061 250 € frais compris. Les enchères s’établissaient entre 32 000 € et 90 000 €, qui culminaient sur la technique mixte reproduite, exécutée en 1957. À 60 000 €, l’Isorel de 1954, Composition (73 x 54 cm), reproduit en couverture de la Gazette n° 18 trouvait preneur, le même prix s’affichant sur Ruth (130 x 81 cm), une toile de 1958. Contre 58 000 €, on obtenait une toile de 1957, Fleuves n° 8 (100 x 100 cm), 50 000 € revenant à une Composition (116 x 73 cm) de 1956. Comme l’indiquent certains titres de ses œuvres, Atlan n’a jamais totalement adhéré à l’abstraction,  son expression relevant davantage de l’art informel, une formule donnée en 1951 par le critique d’art Michel Tapié. En 1980, Ponthus Hultén a consacré une importante exposition à l’artiste au Centre Pompidou. L’institution recevra d’ailleurs une importante dation après le décès de Denise Atlan en 2004, la femme du peintre. Les années 1980 sont également celles où la cote de l’artiste s’envole, à l’occasion de la vague spéculative qui emporte le marché de l’art moderne et contemporain à la fin de la décennie. Il faut ensuite attendre l’année 2007 pour que des résultats significatifs soient à nouveau enregistrés à Versailles. De son vivant, Atlan avait connu entre 1947, date d’une exposition personnelle chez Maeght, et 1956, une longue période de purgatoire, à laquelle mit fin l’exposition de la galerie Bing à Paris. L’artiste en profita peut, décédant quatre ans plus tard des suites d’une maladie.
Lundi 27 mai, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Rieunier & Associés SVV. Cabinet Perazzone - Brun.
Jules Van Biesbroeck (1873-1965), Les Danseuses blanches, huile sur toile, 75 x 121 cm.
Frais compris : 138 106 €.
L’orientalisme belge célébré
Ces danseuses de Jules Van Biesbroeck faisaient honneur à leur auteur, séduisant les enchérisseurs au point de décrocher à 110 000 € un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Elles détrônent un record ancien, les 380 000 F (72 700 € en valeur réactualisée) d’une huile sur toile intitulée Le Grand Marché (120 x 200 cm), présentée par la même maison de vente le 16 novembre 1999. À voir son palmarès d’enchères, on pourrait imaginer que Van Biesbroeck est un orientaliste de vieille date… Il ne découvre pourtant l’Algérie qu’en 1927. Le Bénézit note qu’«un voyage en Afrique du Nord l’avait incité à éclaircir sa palette». Dans son ouvrage consacré à l’artiste, Fernand Arnaudiès considère en 1931 qu’il «a fouillé l’âme arabe jusque dans ses plus secrètes complexions ; il a noté sur le vif, la vie, les mœurs, les occupations, la nonchalance, la sensualité, la beauté singulière et typique d’une race». Dans Les Artistes de l’Algérie, Élisabeth Cazenave indique en outre qu’il possédera un atelier chemin Pouyanne, à Alger, «où il accueille ses amis au milieu de toiles pour la plupart décrivant des types du Sud, surtout des Bou-Saâdiens», l’oasis chère à Étienne Dinet. En 1938, notre peintre retourne à Gand mais continue à produire des toiles orientalistes. Il est né dans le Sud, à Naples, mais ses parents ont regagné la Flandre alors qu’il n’avait que deux ans. Son père, Jules Van Biesbroeck, lui même peintre et sculpteur, lui transmet son savoir. À 14 ans, il termine ses études à l’école des beaux-arts de Gand et dès l’année suivante, expose son premier tableau à la Triennale de la ville. Il se fait ensuite remarquer au Salon des Champs-Élysées à Paris en 1889 avec une toile monumentale, Le Lancement d’Argos, dont les figures nues géantes scandalisent les censeurs, qui obligent le peintre à les habiller. Sa carrière est en tout cas lancée et, peignant et sculptant, il partage son temps entre la Belgique et l’Italie. Avant la découverte de l’Afrique du Nord…
Jeudi 30 mai, Espace Tajan. Tajan SVV. Mme Nataf-Goldmann.
François Pompon (1855-1933), Ours blanc, vers 1929-1930, épreuve en bronze à patine noire légèrement ambrée, fonte d’époque à cire perdue de C. Valsuani, 25,3 x 45 x 11,2 cm.
Frais compris : 193 900 €.
Un ours blanc noir record
Difficile de patiner le bronze en blanc… Aussi, c’est en noir légèrement teinté d’ambre que la fonderie Valsuani a traité cette épreuve de l’Ours blanc de François Pompon exécutée vers 1929-1930, soit du vivant de l’artiste. Un collectionneur européen l’emportait à 155 000 €, une estimation basse pratiquement doublée, lui permettant de décrocher un record mondial pour une épreuve en bronze de ce sujet. C’est une version en marbre (h. 18 cm) vers 1927 qui détient le record mondial pour l’artiste, 545 000 $ frais compris (415 897 €) recueillis chez Sotheby’s à New York le 7 mai dernier. On le voit, la cote de Pompon est en pleine forme ! Notre ours est la troisième réduction de 1927 du grand modèle de 1922, présenté au Salon d’automne et qui apportera enfin la gloire à l’artiste, à l’âge de 66 ans. Ce modèle a été retravaillé deux fois, en 1925 et 1927. Notre ours est l’un des neuf exemplaires répertoriés dans le livre de comptes du fondeur. Il possède l’avantage de n’être jamais passé en vente, étant resté dans la descendance du collectionneur qui l’avait acquis auprès de Pompon. Claude Valsuani a construit la réputation de son entreprise sur l’excellence de ses fontes à la cire perdue. Il va par exemple persuader les sculpteurs de limiter généralement les éditions à dix exemplaires. Il s’installe à son compte en 1908, après avoir fait ses armes chez Hébrard. Il innove en utilisant notamment le chalumeau pour travailler la finesse de la patine ou en faisant la potée «à la bouse de vache», qui permet l’obtention d’une empreinte plus fidèle de l’œuvre originale. Il est également l’auteur d’un ouvrage, Les Procédés modernes de fonte à la cire perdue. Notre épreuve n’a pas été fondue sous son contrôle puisqu’il est décédé en 1923. Sa veuve, puis son fils Marcel, perpétueront la tradition maison. Le chef modèle de l’Ours blanc est conservé au musée des beaux-arts de Dijon et le plâtre monumental réalisé pour son exécution en pierre se trouve au Muséum d’histoire naturelle de Paris.
Mardi 28 mai, Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Marcilhac.
Poul Kjærholm (1929-1980), lit de repos EKC 80 A, 1959, estampillé Kold Christensen, acier nickelé et cuir fauve, 32 x 140 x 140 cm.
Frais compris : 347 500 €.
Série spéciale pour prix record
Les amateurs de design scandinave auront sans nul doute reconnu ici un modèle du créateur danois Poul Kjærholm. Solidement estimé entre 100 000 et 150 000 €, ce lit de repos EKC 80 A était disputé – aussi bien en salle qu’au téléphone et sur internet – jusqu’à 280 000 €. Il s’agit d’un record mondial pour le designer. Les raisons de cet engouement viennent du fait qu’il s’agit là d’une rare variante du célèbre lit de repos PK 80, dessiné en 1957. Dans la même vente, un exemplaire édité par Kold Christensen recueillait 22 000 €. Ce modèle à succès a été produit en série, ce qui n’est pas le cas du nôtre. Il résulte d’une commande faite en 1959 pour meubler le hall du nouvel hôtel de ville de Tarnby, sur l’île de Selland, construit par Halldor Gunnlogsson et Jorn Nielsen. Notre designer dessine une variante carrée de son lit de repos, qui sera livrée en trois exemplaires. D’autres vont être réalisés mais uniquement à la demande, aussi bien pour des institutions que des personnes privées. On estime ainsi à un maximum de seize ceux livrés par Kold Christensen et l’éditeur Ivan Schlechter. En 1972, trois exemplaires supplémentaires ont été produits pour l’exposition «The Great Danes» au centre commercial de Heal’s à Londres, deux autres l’étant en 1991 pour le Musée national du Danemark et un dernier, en 1994, pour le Musée des arts appliquées à Copenhague. Notre exemplaire porte l’estampille de Kold Christensen, l’éditeur historique du créateur. Ce dernier a reçu une formation classique à l’École des arts et métiers de la capitale. Dans un pays où le bois est un matériau traditionnellement utilisé en matière de design, il s’est tourné vers le métal. Il a également travaillé d’emblée avec Ejvind Kold Christensen, les deux hommes collaborant étroitement pour faire aboutir leurs projets. Kjærholm était attiré autant par le potentiel de l’acier que par sa capacité à jouer des reflets, ces derniers contribuant à la dématérialisation visuelle des structures.
Lundi 27 mai, Piasa Rive Gauche. Piasa SVV.
Ervand Kotchar (1899-1979), Composition au pêcheur, 1931, huile sur toile, 80 x 53 cm.
Frais compris : 96 658 €.
Ervand Kotchar au sommet
Un peintre et sculpteur arménien, Ervand Kotchar, recueillait grâce à cette huile sur toile de 1931 un record mondial (source : Artnet). Estimée pas plus de 10 000 €, elle était poussée jusqu’à 78 000 €. Elle figurait le 6 novembre 1975 à Drouot dans la dispersion de l’atelier de l’épouse du peintre, Méliné Kotchar. Cette œuvre remportait déjà le plus haut résultat de la vente, 2 200 F (1 484 € en valeur réactualisée). Notre prix record s’établit très au-dessus du précédent, 19 200 € frais compris recueillis chez Christie’s à Paris le 5 juillet 2005 par une sculpture de 1927, en métal peint, intégrant un miroir et une balle (47 x 67 x 33 cm). Né à Tbilissi, Ervand Kotchar étudie d’abord à l’école d’art de l’Association caucasienne pour le développement de l’art avant de partir en 1918-1919 à Moscou travailler sous la direction de Piotr Konchalovsky, fortement influencé par Cézanne. Les premières œuvres de l’artiste portent d’ailleurs l’empreinte des impressionnistes. Après être retourné à Tbilissi pour enseigner, il part en 1922 faire un périple qui le conduit, via Istanbul et l’Italie, jusqu’à Paris. Il y restera jusqu’en 1936, exposant avec toute l’avant garde de l’époque, de Picasso à Brancusi. En 1926, Waldemar-George rédige la préface du catalogue de son exposition à la galerie le Sacre du printemps. Le peintre écrit lui-même pour diverses publications. À partir de 1929, Léonce Rosenberg l’expose. L’année suivante, il épouse Méliné. En 1937, il retourne en URSS, mais, rejeté par l’Union des artistes géorgiens, s’installe en Arménie, à Erevan, où il restera jusqu’à son décès. En 1956, il reçoit le titre d’artiste d’honneur de la république d’Arménie et en 1959, érige sur la place de la gare de la capitale la statue de David de Sassoun, héros de l’épopée arménienne. Un musée lui est dédié dans cette ville. Sa période parisienne se caractérise par une volonté d’introduire dans ses œuvres le temps. En 1928, Waldemar-George souligne cette quatrième dimension dans le catalogue de l’exposition de la galerie Van Leer.
Mercredi 29 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Ader SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Prétot & Cie Paris, vers 1850, bureau plat de style Régence en marqueterie d’ébène, palissandre, fond d’écaille rouge incrusté de laiton, étain, nacre et pierres dures de couleurs, garniture de bronzes dorés, dessus centré d’un cuir, 83 x 200 x 100 cm.
Frais compris : 126 254 €.
Le goût Boulle au XIXe siècle
Une certaine idée de l’opulence, voilà ce que ce grand bureau suggère de prime abord. Un sentiment confirmé par l’enchère obtenue, 100 000 €. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un meuble d’époque mais de style, qui illustre à merveille l’éclectisme triomphant en vogue au XIXe siècle… et cela très tôt puisque dans La Confession d’un enfant du siècle, paru en 1836, Alfred de Musset déplore déjà ce fait : «L’éclectisme est notre goût ; nous prenons tout ce que nous trouvons, ceci pour sa beauté, cela pour sa commodité, telle autre chose pour son antiquité, telle autre pour sa laideur même ; en sorte que nous ne vivons que de débris, comme si la fin du monde était proche». Le commanditaire de notre bureau posssédait sans doute une confiance plus sereine en l’avenir. Nous sommes vers 1850 et il fait appel à Hippolyte-Edmée Prétot (1812-1855), ébéniste parisien réputé pour ses marqueterie Boulle multicolores, dans lesquelles il combine des matières aussi variées que précieuses. Il est davantage connu pour des pièces de petite taille que pour des meubles de l’ampleur de celui-ci, qui atteint deux mètres. En 1849, Prétot participe à l’Exposition nationale et décroche en 1852, à celle de Londres, une médaille de deuxième classe pour ses meubles incrustés. Notre ouvrage révèle son goût pour les bronzes surdimensionnés, qui, alliés à la marqueterie en contrepartie, lui donnent un aspect très doré. Le goût pour la marqueterie dite «Boulle» n’a jamais vraiment connu de purgatoire, y compris en pleine vague rocaille. Commentant la vente Angran de Fonspertuis dans une lettre du 5 février 1748, Gersaint note que «les ouvrages de Boulle sont ordinairement recherchés ici». Napoléon Ier lui-même, grand promoteur du style néoclassique, aménage ses palais avec des meubles en première partie ou contrepartie… et cet attrait n’est pas seulement français, mais européen. Le terrain était prêt pour la symphonie colorée de notre bureau !
Vendredi 31 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Massol SVV.
Henri Charles Manguin (1874-1949), Le Fond du golfe de Saint-Tropez vu de la plaine de Grimaud, été-automne 1921, huile sur toile, 60 x 73 cm.
Frais compris : 124 920 €.
Vacances à Saint-Tropez
Voilà un paysage qui n’offre plus de nos jours le même charme bucolique, la spéculation foncière agitant le pourtour du golfe de Saint-Tropez ayant dénaturé le site. Ce témoignage était valorisé à hauteur de 100 000 €, d’après une estimation beaucoup plus basse, entre 30 000 et 40 000 €. En 1921, lorsque Henri-Charles Manguin a peint ce tableau, le petit port était animé par des pêcheurs et quelques artistes qui appréciaient la beauté de l’endroit. En 1887, Guy de Maupassant était venu s’y reposer à bord de son yacht. C’est également par mer, à bord de l’Olympia, que Paul Signac gagne l’endroit en 1892. Il achètera «La Hune», maison dont il fait son atelier et qui devient le lieu de pèlerinage de nombreux artistes. La vogue est lancée… En 1904, lassé du mauvais temps qui balaie la côte normande, Manguin suit les conseils de Matisse et part découvrir le Midi. En septembre, il est à Saint-Tropez et Signac lui propose de s’installer dans une maison voisine de la sienne, «La Ramade». À la suite de ce bref séjour, il regagne Paris le 15 octobre, où il peint des paysages aux accents colorés. En mai de l’année suivante, il revient et loue cette fois une maison perchée sur une colline, dominant le golfe. Durant l’été, sa palette s’enflamme et ses toiles fauves voient le jour, juste avant le fameux Salon d’automne qui donnera son nom à cette tendance… En 1907, l’artiste est de retour dans la même villégiature, la villa «Dernière». Les tons purs cèdent la place à des couleurs plus en harmonie les unes avec les autres, adoptant des accords cézanniens. Il fait ensuite une longue infidélité au golfe de Saint-Tropez, lui préférant Honfleur, Sanary, Cassis et la Suisse, où il vit durant la guerre. En 1919, retour à Saint-Tropez, où le peintre loue une maison surplombant le golfe, «L’Oustalet dei Pescadou». Il y installe un grand atelier, et l’acquiert plus tard… Dès lors, Manguin alternera les hivers à Paris et la belle saison dans le Midi. C’est donc en habitué des lieux qu’il a peint notre tableau…
Mercredi 29 mai, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Attribué à Pierre Gole (1620-1685), vers 1665-1670, cabinet et son piétement en marqueterie de fleurs de placage d’ébène ou de bois noirci, fond d’écaille, bronze doré, bois divers et ivoire teinté, 191 x 152 x 52 cm.
Frais compris : 123 405 €.
Attribué à Pierre Gole
Assorti d’une attribution à Pierre Gole, ce cabinet vers 1665-1670 au décor chatoyant enregistrait 95 000 €. Il peut être rapproché d’exemplaires attribués à cet ébéniste et réalisés à la même époque, conservés dans deux institutions. Burghley House, à Stamford, en possède un acheté par le 5e comte d’Exeter à Gole, en 1679, avec quatre guéridons et une table. Ce meuble pourrait correspondre à une commande de 1663, pour la chambre du roi à Vincennes. Le Fine Arts Museum de San Francisco s’enorgueillit pour sa part du Merry Cabinet, provenant des collections du duc d’Hamilton puis de celles de James Merry (1805-1877). Celui-ci avait été vendu 220 000 £ frais compris le 22 juin 1988 chez Christie’s à Londres. Les points communs avec notre meuble concernent tant sa structure que son décor. Rappelons que si le cabinet n’était pas une nouveauté au début de la prise effective du pouvoir par Louis XIV, ils furent mis au goût du jour par des artisans comme André-Charles Boulle, Domenico Cucci et, bien entendu, Pierre Gole. Austères, ils sont devenus de véritables tableaux marquetés. Gole excelle dans la thématique florale, qu’il traite de manière personnelle et très élaborée. Il lui restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie, contrairement à ses confrères qui lui préféreront progressivement les arabesques et décors à la Bérain. Il faut souligner qu’il n’appartient pas à la même génération qu’eux, et apparaît par conséquent comme un précurseur. Originaire de Bergen, en Hollande, Gole arrive à Paris vers 1640. Il s’y marie cinq ans plus tard et son succès commercial est rapide puisque, dès le 26 septembre 1651, il acquiert la charge d’un des menuisiers en ébène ordinaire du roi. Contrairement à Boulle et à Cucci, il ne commence pas par fournir des meubles à la couronne, puis par loger dans un de ses bâtiments, pour porter ce titre. Il recevra des commandes aussi bien de grands personnages, comme le cardinal de Mazarin, que de la cour.
Vendredi 31 mai, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Europ Auction SVV.
Angleterre, vers 1170-1180, plaque en cuivre champlevé, émaillé, gravé et doré, représentant La Vocation de Pierre et André, 8,6 x 12,4 cm.
Frais compris : 816 000 €.
Deux apôtres au Metropolitan Museum
Cette plaque, présentée en Grand Angle (voir n° 20, page 14) et attendue autour de 180 000 €, était l’objet de vives convoitises. Provenant d’une collection privée lyonnaise, elle avait été retrouvée fortuitement au fond d’un tiroir d’un petit meuble de téléphone par Me Étienne de Baecque lors d’un inventaire familial. Proposée en bon état de conservation, elle témoigne du raffinement et de la diffusion au XIIe siècle des émaux champlevés en Europe. Ils se propagent dans un foyer centré sur les régions de la Meuse et du Rhin, s’étendant jusqu’à la Saxe, la Champagne et l’Angleterre comme notre modèle. Inédit, il embellissait avec sept autres plaques une châsse ou un grand retable disloqué au cours du XIXe siècle. Plusieurs sont aujourd’hui conservées dans les collections de musées internationaux prestigieux tels le Metropolitan Museum, le Victoria and Albert Museum de Londres et le Germanisches Museum de Nuremberg ; trois autres appartiennent aux musées des beaux-arts de Dijon et de Lyon. L’ensemble ornemental honore les saints apôtres, Pierre et Paul, patrons de Rome et «piliers» de l’Église universelle. Mariant perfection technique et qualités esthétiques, notre plaque romane anglaise célèbre la mission du christianisme. De forme rectangulaire, elle illustre l’un des premiers épisodes de la vie de Pierre : la pêche miraculeuse. Après avoir fini sa prédication, Jésus conseille à Pierre de jeter son filet dans le lac de Tibériade. Mais, dit Pierre, ses compagnons et lui n’ont rien pêché de tout le jour. Confiant, il lâche cependant son filet et il le relève si lourd qu’il doit appeler les autres pêcheurs pour le tirer de l’eau. Pierre se jette alors aux pieds de Jésus, qui l’invite à «être pêcheur d’hommes». Avec de tels atouts, notre précieuse plaque était acquise par le Metropolitan Museum, où elle va rejoindre sa consœur au département d’art médiéval.
Lyon, lundi 27 mai. De Baecque SVV. Mme Fligny.
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), ensemble de six dessins au crayon noir, dont Le Panthéon, annoté entre autres : « confidence de frago à sa femme à 8 heures et demi », 17 x 21 cm.
Frais compris : 86 637 €.
Les Fragonard au pied du Panthéon
Un ensemble pittoresque de feuilles dessinées par le génial Frago était le principal pôle d’attraction de cette vente paloise. Provenant de la fameuse collection réunie par Hippolyte Walferdin, elles étaient espérées autour de 13 000 €. Après un beau combat d’enchères, elles sextuplaient largement les estimations, raflant la somme la plus élevée de la vacation. Répertoriées dans le catalogue rédigé par Alexandre Ananoff en 1970, elles témoignent d’un épisode malencontreux de la vie du peintre se déroulant vers 1785-1787. Un dessin illustrant la page 173 de la Gazette n° 21 rappelle La Cruelle Entorse que Fragonard s’est faite à la cheville gauche. Les quatre autres crayons noirs transcrivent les conséquences de la chute dans des saynètes, respectivement titrées L’Arrivée des femmes, L’Ordonnance, Le Petit Samaritain et Le Réconfort du blessé. Quant à notre feuille, elle montre Fragonard quelques instants avant sa chute ; venu en famille contempler le Panthéon en voie d’achèvement, le peintre, pris soudain d’une envie naturelle pressante, se lève d’un banc sur lequel sont assis des proches : Rosalie, sa fille, Marianne Gérard, son épouse – une charmante miniaturiste –, un gentilhomme ami et Marguerite Gérard, sa belle-sœur et son élève, remarquable peintre intimiste. Avec agilité, Fragonard appuie le trait de notations hâtives faites nerveusement à la plume. D’un crayon noir virtuose, il campe ainsi les portraits des siens. Représentés au naturel, il les prend au vif dans des gestes expressifs et gracieux. L’esprit primesautier et libertin de Frago colorie la composition d’une fougue, d’une légèreté et d’un certain humour, comme l’expriment les frères Goncourt : interprète au trait prodigieux, l’artiste «a été plus loin que personne» dans cet art «enlevé qui saisit l’impression des choses et en jette comme une image instantanée». 
Pau, samedi 1er juin. Gestas-Carrere Enchères de Bourbon SVV. Cabinet de Bayser.
Alberto Giacometti (1901-1966), lampadaire du modèle dit « à godets », bronze à patine médaille nuancée, vers 1934, marqué « AG 02 »
par le Comité Alberto Giacometti, h. 148 cm.
Frais compris : 815 860 €.

© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris/Adagp, Paris) 2013
Giacometti Modèle rare et à succès
On ne présente bien entendu plus Alberto Giacometti, sculpteur le plus cher au monde, qui a fait une incursion dans le domaine des arts décoratifs. Estimé au plus haut 300 000 €, ce lampadaire en bronze vers 1934 en atteignait 680 000. Son modèle dit «à godets» est le plus couru sur la scène des enchères au palmarès des lampadaires de l’artiste, seulement battu par un exemplaire en plâtre peint du Pilastre (h. 174 cm) ayant personnellement appartenu à Jean-Michel Frank. Pour les luminaires édités en bronze, notre modèle tient la corde, les rares épreuves passées en vente affichant une cote serrée. Le 28 mai 2008 à Paris, Christie’s en adjugeait un 750 000 €, et le 30 mai 2012 à New York chez Sotheby’s, un autre récoltait 530 500 $ frais compris (402 293 €). Le 3 avril 2001 à Paris chez Le Mouel, un troisième était adjugé 3,5 MF (647 500 € en valeur réactualisée). En 1977, un quatrième était passé en vente à New York chez Sotheby’s, accompagné d’un certificat du sculpteur précisant qu’il avait été exécuté vers 1933 à seulement deux ou trois exemplaires… Il y a dans ces passages en vente des redites,la base de données de la fondation Alberto et Annette Giacometti n’en recensant que trois. Le nôtre porte la référence «AGD 2080». Il provient de la succession de Mme C. à Paris et, dans le catalogue, on l’aperçoit in situ dans l’appartement de sa propriétaire sur une photographie prise lors d’une soirée. Les notices de la fondation précisent que ce modèle a été créé et édité en bronze vers 1933-1934, toutes les épreuves ayant gagné des collections particulières. Grand admirateur des sociétés antiques ou primitives, Alberto s’est toujours intéressé aux objets utilitaires. En 1931, il invente une nouvelle typologie de sculptures qu’il dénomme «objets mobiles et muets». Parallèlement, il imagine des lampes, objets et appliques vendus par Jean-Michel Frank.
Lundi 3 juin, salle 6 - Drouot-Richelieu. Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.
INicolas de Staël (1914-1955), Nu debout, 1953, Huile sur toile, 146 x 89 cm.
Frais compris : 4 690 700 €.
Jeanne, passion de Staël
Dans une semaine où l’art contemporain avait la cote, l’un des lots phares était ce Nu Debout de Nicolas de Staël réalisé en Provence en 1953. À 4 M€, il respectait son estimation. Comme il était indiqué page 68 de la Gazette n° 21, le modèle est Jeanne Mathieu, dont le peintre était éperdument amoureux. Dans la série des nus qu’il réalise à partir de 1953, on la reconnaît à sa chevelure noire. Jeanne est la fille d’une famille qu’il rencontre au moment où il loue près d’Avignon, sur les conseils de René Char, une ancienne magnanerie à Lagnes. L’année précédente, un séjour à Bormes-les-Mimosas a bouleversé sa perception des couleurs. La passion qu’il ressent pour Jeanne est d’autant plus obsédante qu’elle ne peut déboucher sur rien… La jeune femme est mère de famille et Françoise, l’épouse de l’artiste, est enceinte. Peint à la fin de l’année 1953, notre nu incarne le désir brûlant, signifié par une flamme rouge, et l’amour interdit. Le 12 octobre, son auteur écrit à René Char : «Je suis devenu corps et âme un fantôme qui peint des temples grecs et un nu si adorablement obsédant, sans modèle, qu’il se répète et finit par se brouiller de larmes». Dans la riche notice du catalogue, Marie-Caroline Sainsaulieu indique qu’entre l’automne 1953 et 1955 il réalisa «cinq grands nus chargés de douleurs magnifiées et de bonheurs insondables : l’artiste y exprime sa passion, car, pour la première fois, il aime plus qu’il n’est aimé». La fragmentation en grands aplats colorés du fond du tableau est quant à elle influencée par deux expositions vues par Staël, tout d’abord celle de 1951 sur les mosaïques de Ravenne, au pavillon de Marsan à Paris, et ensuite celle de 1953 sur les «Vitraux de France», organisée au musée des Arts décoratifs. Notre nu occupe la troisième place du palmarès mondial de l’artiste, dominé par un Nu couché de 1954 lui aussi inspiré de Jeanne, adjugé 6,1 M€ le 6 décembre 2011 par la même maison de ventes.
Lundi 3 juin, Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
Egypte, XXXe dynastie, IVe siècle av. J.-C. Torse acéphale vêtu d’un pagne court, adossé à une colonne inscrite d’une longue énumération des titres et des faits du dédicant, grauwacke, h. 63 cm.
Frais compris : 2 264 055 € frais compris.
L’Egypte éternelle et millionnaire
Ce buste ayant fait l’objet d’un encadré page 60 de la Gazette n° 21 était fort attendu, nanti d’une solide estimation de 400 000 à 600 000 €. Une prévision insuffisante cependant au regard du montant obtenu, 1 880 000 €, plus haut résultat enregistré à Drouot depuis le début de l’année. Arrivé dans notre pays avant 1919, ce chef-d’œuvre a peut-être été acheté chez un antiquaire de Gizeh en 1905. Il a fait l’objet de deux publications et peut être rapproché de deux sculptures – l’une appartenant au Brooklyn Museum de New York et l’autre au Staalitches Museum Agyptischer Kunst de Munich – ayant figuré dans l’exposition «Le crépuscule des pharaons, chefs-d’œuvre des dernières dynasties égyptiennes», organisée en mars 2012 au musée Jacquemart-André. Notre buste a été façonné sous l’avant-dernière, la XXXe (404-341 av. J.-C.), la dernière indépendante, ancrée entre deux périodes de domination perse. Malgré des temps troublés, l’art égyptien conserve ses canons éternels, la statuaire étant toujours strictement frontale, avec la présence d’un pilier dorsal. Ce bref épisode, d’une cinquantaine d’années, sera marqué par de nombreuses restaurations d’édifices et des réalisations nouvelles comme le temple de Philae, à Assouan. Si les prêtres s’attachent à faire revivre les formes du passé, d’autres privilégient une approche novatrice, notamment en reflétant l’individualité des portraits dans la sculpture des têtes. Impossible de savoir quel était le parti de celle qui sommait notre buste : classique ou moderne ? On est en revanche informé des hauts faits, essentiellement liés à des travaux d’urbanisme, de son dédicant. Ce «noble prince, gouverneur de la Haute Égypte, administrateur du transfert des offrandes, préposé à la Porte des contrées étrangères du Sud, gouverneur des nomes de la province méridionale, compagnon et premier grand favori du maître des deux pays, confident du roi», était, à n’en pas douter, un personnage important… Désormais prisé à la hauteur de son rang !
Mercredi 5 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Boisgirard - Antonini SVV. M. Lebeurrier.
quarante-huit sections du mur de Berlin peints par des artistes contemporains. Ci-dessus, celui d’Eduardo Chillida, Zubia, 1990, 100 x 120 cm.
Frais compris : 912 500 €.
Enchère béton
Par la grâce de la faculté de réunion, cet ensemble de quarante-huit panneaux de béton peints par des artistes contemporains aussi divers restera la propriété d’une seule personne, un collectionneur belge. Il lui fallait juste une pichenette supplémentaire pour emporter à 730 000 € d’un bloc ces sections du mur de Berlin artistiquement traitées, d’abord vendues une à une. À ce petit jeu, c’est Eduardo Chillida qui emportait la mise la plus élevée, 145 000 € pour le panneau reproduit, devant un éloquent Nonstop d’Eric Bulatov adjugé 60 000 €, le panneau de Grisha Bruskinobtenant 50 000 € et l’Autodestruction d’Arman, 48 000 €, liste non exhaustive… L’enchérisseur final dispose même de cinq fragments supplémentaires pour prolonger une aventure créative à forte connotation historique. L’histoire de cette collection est en effet cumulative. En 1990, juste après la chute du Mur, des sections vierges de celui-ci (100 x 120 x 10 cm) sont découpées afin de servir de support à des créateurs internationaux. Les pièces dont les résultats ont été cités datent toutes de cette première époque. Le collectionneur et organisateur d’expositions Sylvestre Verger découvre ces œuvres et se charge, à la demande d’une association fondée par un homme d’affaires parisien qui les possède, de les exposer à travers le monde. Après la faillite de la structure, il rachète l’ensemble avec des amis. Ces œuvres sont ensuite exposées à Lyon en 1996 à l’occasion du G7, à Nicosie en 1998, à Cologne en 2001, à Genève en 2004 et 2005, puis en Corée, et enfin en 2009, date anniversaire, à Paris, Berlin et Moscou… Chacune des étapes sera l’occasion d’enrichir la collection de nouvelles productions, spécialement commandées à des artistes ou réalisées par les lauréats de concours organisés notamment à Nicosie et à Séoul, tels Grégoriou Théodoulos et Jeon Su-Cheon. Souhaitons à notre amateur bonne continuation pour la valorisation de cette étonnante suite d’œuvres !
Jeudi 6 juin, Palais d’Iéna. Pierre Bergé & Associés SVV.
André Charles Boulle (1642-1732), époque Louis XIV, cartel à poser et son socle formant baromètre, placage d’écaille brune et de cuivre, le cadran et la platine signés de Moisy à Paris, 114,5 x 59,5 x 24 cm.
Frais compris : 148 704 €.
Ô temps ! suspends ton vol
Incontestablement, la marqueterie Boulle est dans l’air du temps, d’autant plus lorsque cette technique est mise en œuvre par celui qui lui a donné son nom, André Charles Boulle lui-même… Cet imposant cartel sorti de son atelier recueillait 120 000 €. Il ne se contente pas de donner l’heure, son socle intégrant les indications météorologiques – une fonction très utile à notre époque, plutôt marquée par les aléas climatiques…
L’aiguille darde «beautems», la prévision la plus optimiste étant «beau fixe», avant de dévaler vers «changeant», «pluvieux» et «beaucoup de pluie». L’ensemble de la composition est placé sous les auspices d’un bas-relief allégorique inspiré d’un groupe sculpté, entre 1675 et 1687, par Thomas Regnaudin pour l’orangerie du château de Versailles : L’Enlèvement de Cybèle par Saturne ou le Temps enlevant la Vérité. Selon la notice du catalogue, Boulle a pu créer le modèle de notre pendule d’après un exemplaire réalisé vers 1680 pour le marquis de Louvois, ministre de Louis XIV et surintendant des Bâtiments du roi. On le retrouve sur la planche des Nouveaux deisseins de meubles et ouvrages de bronze et de marqueterie inventés et gravés par André Charles Boulle, publiée par Mariette. Intitulé «Pendule propre pour une chambre», il s’agit du seul modèle figurant sur celle-ci à avoir été réalisé. Dans une note du catalogue de l’exposition sur Boulle organisée à Francfort en 2009, il est indiqué que seuls deux exemplaires sur console sont répertoriés, auxquels on peut ajouter un troisième, doté d’un piédestal «fait exprès». Plusieurs exemplaires sans socle sont en revanche recensés, notamment conservés au Musée de Cleveland, à la Frick Collection de New York et, pour deux d’entre eux, au château de Versailles. Louis XV en a lui-même possédé un, le modèle ayant été produit sur une longue période, l’inventaire après décès de Boulle décrivant, en 1732, «les modèles de la boeste de pendule de Mr De Louvois»… et son succès reste d’actualité, enchères à l’appui !
Mercredi 5 juin, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) SVV. Cabinet Dillée.
Francis Picabia (1879-1953), Instinct de vérité pour conserver la vie, 1952, huile sur toile, 55 x 46 cm.
Frais compris : 252 734 €.
Picabia, clap de fin
Cet obscur objet pictural signé de Francis Picabia remportait un vif succès, signifié par 202 000 € décrochés d’après une estimation de 40 000 à 65 000 €. Exécuté en 1952, il s’agit d’une de ses dernières œuvres, réalisée pour son médecin. Son titre, Instinct de vérité pour conserver la vie, reflète l’état physique de l’artiste, qui, depuis la fin de l’année précédente, souffre d’une artériosclérose paralysante qui l’empêche peu à peu de peindre. Ce serait mal connaître Picabia que d’expliquer le minimalisme de cette œuvre par son seul état de santé. Depuis 1949, il peint des quasi-monochromes sur lesquels il appose des points accompagnés de sentences au parfum dadaïste comme Je n’ai plus envie de peindre, quel prix ?, Peinture sans but ou Silence… À l’occasion de l’exposition «Picabia Point» présentée à la galerie des Deux-Iles en décembre 1949, Michel Seuphor écrit dans le catalogue : «Ne fallait-il pas mettre un point final à tant d’effervescence ? Un demi-siècle de révolution trouve ici son achèvement ; ce point final était dans l’air. Mais quelqu’un pour le saisir, le mettre bas ici et là dans sa simplicité originale. Point, car à la fin de tout, tout recommence». Ses propos évoquent la formidable richesse de l’œuvre de cet artiste qui ne s’enferma jamais dans aucune chapelle, passant de la figuration à l’abstraction et vice versa, sautant des mécanomorphes pionniers des années 1915 aux pin-up pré-pop art peintes durant la Seconde Guerre mondiale, en passant par les transparences, les recherches optiques, etc. Le 4 décembre 1953, au cimetière de Montmartre, André Breton lui rendait un dernier hommage, décrivant notamment «une œuvre fondée sur la souveraineté du caprice, sur le refus de suivre, tout entière axée sur la liberté, même de déplaire… Seul un très grand aristocrate de l’esprit pouvait oser ce que vous avez osé.» Point final.
Vendredi 7 juin, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Audap-Mirabaud SVV. M. Lorenceau.
Peuple dan (Côte d’Ivoire), cuillère wakemia, bois dur à patine noir laquée, h. 64 cm.
Frais compris : 163 574 €.
cuillère de caractère
La touche tribale de la semaine était apportée par cette cuillère dan, adjugée 132 000 € d’après une estimation haute de 25 000. Déjà reproduite page 58 de la Gazette n° 21, elle affiche le pedigree de la collection Armand Charles, dépendant d’une vacation où figuraient les derniers objets à passer en vente de cette provenance. L’essentiel de la collection avait été dispersé à Drouot le 2 décembre 2009, la plus haute enchère revenant alors moyennant 265 000 € à un reliquaire bumba sango (centre du Gabon), probablement du milieu du XIXe siècle. Amphitryon de talent, Armand Charles a ouvert, au début des années 1950, la première pizzeria parisienne. Installé rue Marignan, cet autodidacte fait la connaissance d’une des figures du marché mondial des arts tribaux, Charles Ratton. Attiré par l’impressionnisme et le postimpressionnisme, son intérêt se porte, dans le domaine des arts primitifs, sur l’Afrique… Solidement campée sur des jambes légèrement fléchies, notre cuillère dan s’impose par sa forte présence plastique. Elle appartient au corpus des cuillères wakemia à corps de femme. Ces objets représentent pour la gent féminine un objet aussi important que le masque pour les hommes. Ils symbolisent la générosité de la femme la plus hospitalière du village, au moment où les travaux agricoles mobilisent la communauté. Elle est également chargée les repas cérémoniels. La fonction de ces cuillères est, bien entendu, uniquement symbolique… Aussi font-elles l’objet de la part du maître sculpteur d’un soin tout particulier dans son exécution. Certaines d’entre elles sont simplement décorées de motifs abstraits, d’autres étant ornées d’une tête humaine. Le musée du quai Branly conserve un exemplaire ayant appartenu à la collection Hubert Goldet sur lequel les jambes, et le dos du cuilleron, sont sculptés d’un reptile et de motifs géométriques.
Lundi 3 juin, Salle 6 - Drouot-Richelieu. Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. M. Mangin.
René Lalique (1860-1945), vase à décor d’épis de blé, vers 1930, h. 26 cm, l. 14 cm.
Frais compris : 82 500 €.
Lalique à la cire perdue
Ce vase portant la signature «R. Lalique» était estimé quelques centaines d’euros. À décor d’épis de blé ligotés il réalisait une moisson fructueuse puisqu’il était poussé jusqu’à 66 000 €. Le catalogue de la vente le donne vers 1930. La bible de l’œuvre de René Lalique, le catalogue raisonné établi par Félix Marcilhac aux éditions de l’Amateur, ne recense aucun vase comparable dans le chapitre consacré à cette typologie. Il faut pousser jusqu’à la fin de l’ouvrage pour découvrir une trace de ce décor céréalier, dans la partie consacrée aux cires perdues. Datés d’août 1913, quatre dessins déclinent l’inspiration estivale du maître avec une gerbe de blé (CP 24), des épis stylisés (CP 29), du seigle stylisé (CP 31) et une botte de seigle (CP 32). Ces motifs se déploient sur un vase ayant la forme étranglée de celui adjugé. Ces dessins ne sont pas de la main de Lalique mais de celle de Maurice Bergelin, seul collaborateur de l’artiste à s’occuper des exécutions matérielles des objets en verre réalisés à la cire perdue. Il a été engagé en mars 1913 et va permettre à l’artiste de travailler avec cette technique sur des pièces plus importantes. Il l’avait auparavant utilisée uniquement sur des petits formats. Les deux hommes sont alors en pleine phase d’expérimentation qui se traduit par une «casse» importante, 80 % de la production présentant des défauts. À partir de 1914, cette proportion tombe heureusement à 20 %. Bergelin met en effet au point de nouveaux mélanges de cires, tandis que Pierre Gire, qui travaille également dans l’atelier de moulage, a l’idée d’utiliser de la gélatine pour conserver les empreintes, en les moulant directement sur les originaux en terre ou en cire. Félix Marcilhac précise que les cires perdues «furent réalisées pour la plupart à un seul exemplaire», les quelques séries réalisées culminant à six épreuves. Entre 1913 et 1932, Lalique a conçu, créé et fait exécuter près de 650 vases, coupes et motifs décoratifs en verre moulé à cire perdue. Certains modèles ne sont connus que par leur dessin. Peut-être l’un d’eux vient-il de trouver son épreuve…
Jeudi 6 juin, Palais d’Iéna. Pierre Bergé & Associés SVV.
Marcel Coard (1889-1974), cabinet vers 1920 en placage d’ébène de Macassar, ébène du Gabon et galuchat, 130 x 101 x 46 cm.
Frais compris : 450 000 €.
Marcel Coard
Marcel Coard fait immanquablement partie des créateurs de la période art déco les plus subtils. Ses créations sont rares et lorsque l’une d’entre elles surgit sur le marché en affichant à la fois la mâle affirmation de sa structure, la préciosité de ses matières et le raffinement de ses détails, le succès est toujours au rendez-vous. C’était le cas pour ce cabinet vers 1920, poussé jusqu’à 360 000 € sur une estimation haute de 100 000. Depuis l’année dernière, le designer est nettement mieux connu, son œuvre ayant été décortiquée par Amélie Marcilhac dans un ouvrage paru aux éditions de l’Amateur. Notre meuble est une variante d’un cabinet reproduit page 132, portant lui aussi l’estampille à froid au perroquet de Coard, en plus du cachet de l’atelier Chanaux et Pelletier, absent ici. Il est plus haut (180 cm) dans sa partie centrale ouvrant par trois portes, le galuchat étant remplacé par du parchemin ponctué latéralement de plaques de lapis-lazuli. Dans notre cas, cette partie ouvre par un seul vantail, encadré par des montants en ébène délicatement sculptés en forme de totem, affirmant ainsi la veine africaniste induite par les essences de bois choisis. Ces cabinets sont également équipés d’un système d’ouverture mécanique rappelant les plus belles heures du mobilier du XVIIIe siècle : une pression sur des boutons poussoirs dissimulés de chaque côté des montants permet de libérer les trois portes concaves du côté correspondant. Un meuble qui a de l’audace, à l’image de son créateur, dont les goûts affirmés sont en partie redevables à son premier commanditaire, le célèbre couturier et mécène Jacques Doucet, pour lequel il va dessiner, dès juin 1914, une vitrine bombée actuellement conservée au musée des Arts décoratifs de Paris. Notre cabinet appartient au corpus des meubles modernes d’un créateur qui, pour répondre à la demande de sa clientèle, réalisait aussi des pièces plus classiques. Avec le temps, l’avant-garde a fini par triompher !
Vendredi 7 juin, salle 2 - Drouot-Richelieu. Binoche et Giquello SVV. M. Marcilhac.
Japon, vers 1640. Coffre du cardinal Mazarin, cèdre du Japon à décor de laque or sur fond noir du Dit du Genji, des huit vues d’ômi
et du Dit des frères Soga, 63,8 x 144,5 x 11,5 cm.
Frais compris : 7 300 000 €.
25e vente de Cheverny, l'événement
Fêtant les vingt-cinq ans de ventes au château de Cheverny, l’étude Rouillac inscrivait 11 M€ pour les deux journées. 2 500 visiteurs aux expositions, plus de 350 personnes aux ventes et 13 nationalités. Le coffre du cardinal Mazarin, qualifié de «Mona Lisa du mobilier asiatique !», faisait l’événement de la saison en régions. Trésor de l’ère Edo, il recèle une histoire rocambolesque. Mazarin l’avait acheté en 1658 aux enchères à Amsterdam. La pièce, finement travaillée en laque, argent et nacre sur fond noir, est tellement précieuse que le cardinal diligenta un navire de guerre pour le rapporter en France. Ce meuble laqué avait été ensuite conservé dans la famille du premier ministre de Louis XIV comme Aymeric Rouillac l’a présenté dans un dossier documenté menant une enquête à la Sherlock Holmes. Après la Révolution française, le somptueux meuble laqué fut exposé dans les plus grandes collections en Angleterre. «On suit sa trace jusqu’en 1941. Et ensuite, plus rien avant cette découverte en Val de Loire». Retrouvé fortuitement lors d’un banal inventaire, le meuble en laque faisait alors office de minibar aux propriétaires. Surnommé affectueusement «bar à papa», il attire l’œil exercé du commissaire-priseur qui fait le rapprochement avec un des quatre coffres du cardinal Mazarin, dont l’un est conservé à Londres au Victoria and Albert Museum. Il est ensuite confié aux ateliers Brugier, rue de Sèvres à Paris, spécialisés dans la restauration de laque d’Extrême-Orient. Nettoyé, le grand coffre, véritable chef-d’œuvre de virtuosité, raconte l’équivalent de la Chanson de Roland : le poème épique met en scène un jeune archer cherchant à comprendre pourquoi son père ne l’a pas choisi pour lui succéder sur le trône. Dans sa quête, il accède à la sagesse. Sur son chemin, les pommiers sont incrustés de petits clous d’argent et de perles de laque. Le coffre, proposé avec un certificat de sortie, enflammait des musées, de nombreux collectionneurs, divers amateurs étrangers et le négoce international. Réclamant une quinzaine de téléphones, les enchères commencées à 200 000 € s’emballèrent rapidement. Pulvérisant au final les estimations, le coffre était acquis par le Rijksmuseum d’Amsterdam contre le Metropolitan Museum. Il va ainsi rejoindre la fameuse Ronde de nuit et honorer la nouvelle présentation du célèbre musée. Cet achat a été rendu possible grâce à un partenariat actif public/privé sous la houlette de M. Taco Dibbits, directeur des collections. Inscrivant un record absolu pour les vacations à Cheverny, le coffre de Mazarin devient aussi l’enchère la plus haute de l’année enregistrée en France.
Château de Cheverny, dimanche 9 juin. Rouillac SVV. M. Portier et Mme Bulhmann.
Dominique Peccatte (1810-1874), archet de violon monté ébène et argent, 53 g.
Frais compris : 77 780 €.
Records pour des archets français
L’un des points forts de ces ventes vichyssoises dédiées à la musique était un ensemble exceptionnel d’archets. Fort disputés entre des amateurs en salle et plusieurs lignes de téléphone, ils faisaient vibrer haut les prix. Plusieurs records retentissaient selon l’étude. Un archet de violon par Pierre Simon, monté argent et signé Vuillaume à Paris, était d’abord adjugé 34 000 € au double des estimations. Présentant une monture en écaille et or, un archet d’Henry, signé Gand Frères, enregistrait une performance à 50 000 €. Le troisième record était recueilli à 47 000 € sur un archet monté argent de Jean-Pierre Marie Persoit. Durant la première moitié du XIXe siècle, il créa des instruments de qualité impeccable, à la demande du luthier Jean-Baptiste Vuillaume. Quant à notre archet, il inscrit un record pour un modèle fabriqué en ébène et en argent par Dominique Peccatte. Notre luthier, d’origine mirecurtienne, termine sa formation à Paris chez Vuillaume. En 1837, il reprend l’atelier de François Lupot fils réalisant des archets au fini soigné. Certaines pièces d’une facture remarquable soutiennent la comparaison avec les créations de Tourte le Jeune. Dominique Peccatte ne livrait aux musiciens que des baguettes irréprochables, détruisant souvent celles qu’il n’estimait pas pleinement réussies. À la recherche de la perfection, il n’exécute ses archets que dans des bois de grande qualité. Tel est le cas de notre modèle réalisé en ébène, réputé pour son poli et sa dureté. Proposé en bon état, sans garniture, il était fortement instrumenté entre divers amateurs tant français qu’étrangers. Après avoir orchestré un beau récital d’enchères, il était finalement acquis par un acheteur en «live».
Vichy, mercredi 5 et jeudi 6 juin. Vichy Enchères SVV. Cabinet Raffin, Bigot et Le Canu.
Le maître au perroquet, première moitié du XVIe siècle, Vierge à l’Enfant offrant un grain de raisin à un perroquet entre deux donateurs, triptyque ouvert : 75 x 107 cm.
Frais compris : 183 600 €.
L’envol d’un perroquet anversois
Ce triptyque, annoncé autour de 40 000 €, suscitait l’enthousiasme des amateurs, présents en salle et sur sept lignes de téléphone. Les enchères, commencées à 20 000 €, se sont vite envolées, inscrivant finalement le quadruple des estimations. Provenant d’une succession bretonne, il fut réalisé à Anvers lors de la première moitié du XVIe siècle. Supplantant Bruges, le port devient à cette époque une capitale financière de premier ordre ainsi qu’un foyer artistique important. À la suite de Quentin Metsys, auteur de compositions religieuses novatrices, de nombreux artistes entrent dans la guilde de Saint-Luc réglementant l’apprentissage, la pratique de la maîtrise et la vente des tableaux. Ils réalisent des retables à la demande d’églises, de confréries, de corporations ou encore de marchands aisés. Notre triptyque, habilement composé, est l’œuvre du maître au perroquet, actif entre 1520 et 1550. Max Jakob Friedländer l’a ainsi désigné, car l’artiste se singularise en figurant cet oiseau au cœur de ses représentations. Rares, seulement 25 œuvres sont passées en ventes sur le marché mondial lors de ces deux dernières décennies ; notre enchère est la seconde en termes d’importance pour l’artiste. La lumière, délicatement modelée, cisèle les visages. Comme la célèbre Madone de Bruges, œuvre de Michel-Ange, Marie regarde au loin, comme si elle savait déjà ce que serait le destin de l’Enfant Jésus, exprimé par l’oiseau picorant le raisin. Signifiant l’Eucharistie, ils sont promesse de vie éternelle pour les deux donateurs, représentés sur les panneaux latéraux. Le naturalisme flamand se lit à l’arrière-plan dans les divers éléments du paysage tels les rochers anthropomorphes. Les coloris élégants, l’exécution fine et virtuose soulignent encore un métier sûr et brillant. Bref, du grand art pour un très émouvant moment d’intimité entre une mère et son fils.
Brest, jeudi 6 juin. Thierry - Lannon & Associés SVV. Cabinet Turquin.
Karel Appel (1921-2006), Head, 1988, acrylique sur toile signée en bas à droite, titrée et datée au revers. 116 x 89 cm.
Estimation : 40 000/50 000 €.
La tête de Cobra
Après des études à l’Académie royale des beaux-arts d’Amsterdam, Karel Appel commence à exposer à partir de 1946 à Groningen. Dans ses premières œuvres, on retrouve l’influence d’artistes tels que Jean Dubuffet, Henri Matisse ou encore Pablo Picasso. Il adhère au Groupe expérimental hollandais avant de cofonder, le 8 novembre 1948 au café de l’hôtel Notre-Dame, le mouvement Cobra avec, entre autres, les peintres Christian Dotremont, Asger Jorn, Guillaume Corneille, Jan et Constant Nieuwenhuys, Pol Bury, Pierre Alechinsky, Georges Collignon, Jacques Calonne, Henry Heerup, Egill Jacobsen, Carl-Henning Pedersen, Jacques Doucet, Jean-Michel Atlan… Connu aussi sous le nom d’Internationale des artistes expérimentaux (IAE), ce mouvement tire son nom des villes Copenhague, Bruxelles et Amsterdam dans lesquelles résident la plupart des artistes qui l’ont fondé. Pour les membres de Cobra, l’opposition entre figuration et abstraction n’a pas lieu d’être. Venus pour la plupart du surréalisme, ils ont fini par lui reprocher son manque de spontanéité. Cette tête d’être humain est un bon exemple chez Karel Appel de la volonté de dépassement des codes de la figuration comme de l’abstraction ; sa recherche de la vérité passe par le rejet de certaines convenances artistiques. Le mouvement Cobra est dissous trois ans après sa création mais Appel poursuit une brillante carrière. Après de nombreux voyages en France, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil et en Yougoslavie, il multiplie les expositions. On peut ainsi admirer ses œuvres dans des galeries et nombre de musées à Paris, Londres, Bruxelles, Barcelone, Utrecht, New York, Montréal, Mexico, Tokyo, Osaka, Hiroshima,  ou encore Séoul…
Lille, samedi 22 juin. Mercier & Cie SVV. M. Ottavi.   
Chine, époque Yongzheng (1723-1735), paire de coupes en porcelaine décorée en bleu sous couverte et émaux polychromes dits « doucai », au revers marque à six caractères en kaishu de Tongzheng, diam. 20,7 cm.
Frais compris : 496 220 €
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Collection Strycker
Le 5 décembre 2007, les laques chinois de Robert de Stryker et de son épouse faisaient les beaux jours de Drouot en récoltant 2 935 000 € frais compris (voir page 46 de la Gazette 2007 n° 44). Cette fois-ci, ce sont les porcelaines, accompagnées de quelques bronzes cloisonnés, qui emportaient la mise, 3 169 000 € frais compris (95 % en valeur). Rappelons, comme il était indiqué dans l’encadré page 50 de la Gazette n° 22, que c’est dans les années 1930 que ce couple d’érudits s’est intéressé à l’art chinois, commençant à collectionner à partir de 1938. Quatre enchères à six chiffres résonnaient et trente-neuf à cinq chiffres étaient enregistrées. La palme revenait à la paire de coupes d’époque Yongzheng reproduites, créditées de 400 000 € sur une estimation haute de 180 000. Elles portent bien entendu une marque impériale, leur décor étant réalisé selon la technique des «couleurs contrastées» (doucai), consistant à cerner de bleu sous couverte les couleurs. La composition de rochers, lingzhis, narcisses et bambous célestes forme l’homophone souhaitant longue vie pour un anniversaire. Elle reprend le décor de deux panneaux de kesi, l’un conservé dans la collection impériale, l’autre au Metropolitan Museum de New York. Moins attendue, une coupe (diam. 54,5 cm) du XIXe siècle à bord meulé et marque apocryphe de Yongzheng fusait à 180 000 €. Ses émaux polychromes de la famille rose dessinent des papillons et insectes survolant des pivoines fleuries. Restons au XIXe siècle avec une estimation toujours pulvérisée, à 130 000 €, par une coupe (diam. 34,5 cm) ornée de lotus fleuris en bleu et blanc sous couverte sur fond jaune, un décor très en vogue sous Yongle et Xuande au début du XVe siècle et réutilisé au XVIIIe siècle. D’époque Jiaqing (1796-1820), un vase balustre (h. 20 cm) à décor archaïsant en bleu sous couverte de dragons stylisés formant des masques de taotie s’envolait à 120 000 €. Pour les cloisonnés, signalons enfin les 85 000 € d’un brûle-parfums du XVIe-XIIe siècle quadrangulaire à hauts pieds en forme de dragon stylisé (h. 32 cm). Il porte la marque apocryphe de Jingtai.
Lundi 10 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Piasa SVV. Mme Buhlmann, M. Portier.
Arras, vers 1320. Psautier manuscrit de 186 feuillets de parchemin, richement enluminé, reliure d’époque Restauration en maroquin rouge orné et mosaïqué.
Frais compris : 582 424 €.
Richement enluminé
Très attendu, ce psautier du XIVe siècle déjouait les pronostics en montant jusqu’à 470 000 €. Son caractère exceptionnel lui a déjà valu un encadré page 55 de la Gazette n° 22. Il est en effet orné d’une manière aussi abondante que rare. Il compte pas moins de douze lettrines historiées, 200 initiales ornées et près de 200 encadrements marginaux, sans oublier 141 bas de page animés de «drôleries», hommes et femmes renseignant sur les jeux et us et coutumes de la vie courtoise, auxquels s’ajoutent des anges, diables, animaux et autres monstres hybrides. Ces scènes marginales ne sont pas les seules à présenter des particularités iconographiques. Les douze lettrines historiées se signalent par le fait que les lettres sont reléguées au second plan, laissant la primauté aux scènes décrites, principalement tirées de l’histoire de David. Deux mains distinctes semblent avoir œuvré à l’enluminure, la composition d’ensemble relevant en revanche d’un seul artiste. L’alternance des deux praticiens correspond à des changements de cahier. Le premier enlumineur se distingue par un style puissant et compact au trait épais, le second, plus virtuose, ayant un dessin délicat et gracieux, la page étant composée de manière plus aérée. L’ouvrage est typique du style de la région d’Arras, pouvant être rattaché au Roman de la Manekine, un manuscrit enluminé vers 1300 conservé à la Bibliothèque nationale de France. Cette manière, qui perdure des années 1270 à 1315, se particularise par ses architectures gothiques et ses drôleries marginales. Notre psautier présente des similitudes marquées avec un manuscrit connu comme le plus récent de ce groupe, un livre d’heures à l’usage d’Arras conservé à Baltimore. Le nôtre a sans doute été commandé par Isabelle de Lens, épouse du gouverneur de l’Artois, identifiée grâce à des armoiries et la représentation d’une femme en prière dans une initiale historiée. Terminons avec la reliure, d’époque Restauration, probablement de Duplanil fils, dotée d’un décor néogothique mêlé à des motifs néoclassiques.
Mercredi 12 juin, Salle 11 - Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. M. Nicolas.
ICharlotte Perriand (1903-1999), bureau de direction dit « forme libre » en okoumé, 74,5 x 228 x 96 cm.
Frais compris : 218 099 €.
Charlotte Perriand en forme
Ce bureau de Charlotte Perriand doublait à 176 000 € son estimation. Il était resté dans la même famille depuis 1968. Son modèle a vu le jour en 1939, avant d’être édité de 1951 à 1958 par le Bureau de coordination du bâtiment (BCB) de Maurice Blanchon, et ensuite par Steph Simon. Il appartient à la famille dite «des meubles en bois massif» proposée par ce dernier éditeur, son prospectus indiquant que le choix des essences se fait selon disponibilité, en fonction de l’état des stocks d’André Chetaille, le charpentier qui les exécute. Charlotte Perriand a réalisé ses premiers meubles en bois en 1935. Après l’Exposition internationale de 1937, elle décide de réaménager son atelier de Montparnasse. Chargé de la démolition du pavillon des Temps nouveaux, Pierre Jeanneret récupère des madriers en sapin afin qu’elle puisse se confectionner une table. L’espace exigu l’oblige à créer un plateau hexagonal asymétrique, baptisé «table en forme», «ainsi appelé parce que dessiné en tenant compte de son environnement», explique la créatrice dans son autobiographie, Une vie de création (1998). En 1938, elle imagine cette fois pour le rédacteur en chef de Ce Soir, Jean Richard Bloc, un bureau à plateau en boomerang résultant de l’étude de la manière dont travaille le commanditaire. Le basculement qu’elle opère du métal vers le bois s’explique en partie pour des raisons de coût, le second étant moins onéreux. En 1939, Georges blanchon, journaliste et vice-président de la Fédération française de ski, à l’origine de la création d’un bureau d’études pour des bâtiments préfabriqués avec Perriand et Jeanneret, décide d’installer celui-ci à Paris. Il loue un appartement au 18, rue Las Cases, pour lequel Charlotte va dessiner un bahut et un bureau. Ce dernier servira de modèle pour notre série, éditée à partir de 1951. Ce prototype du bureau «en forme», conservé par Charlotte Perriand, appartient désormais aux collections du Centre Pompidou.
Mercredi 12 juin, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando - Lemoine SVV. M. Marcilhac.
René Lalique (1860-1945), peigne en corne claire, or, émail cloisonné et trois saphirs ovales cabochon, vers 1900, 37,2 g, h. 16,5 cm.
Frais compris : 92 500 €.

Lalique inspiré
En ce mois de juin, Lalique est sur tous les fronts. La semaine dernière, le verre était célébré avec un vase adjugé 66 000 € chez Pierre Bergé & Associés (voir Gazette n° 23 page 87) et cette semaine, ce sont les bijoux qui se faisaient remarquer, notamment avec les 74 000 € piqués par ce peigne réalisé vers 1900. Il affiche un pedigree aristocratique, la comtesse Jeanne Frémy, née Baude (1860-1933). Une bonne partie de la haute société s’entiche des créations de René Lalique,dont le vocabulaire formel, les matières employées et le style naturaliste renouvellent considérablement l’esthétique du bijou. Notre peigne reflète parfaitement ces apports, le décor fusionnant avec la structure pour s’adapter pleinement à la fonction de l’objet, une leçon apprise des Japonais, tout comme le renouveau de l’emploi de la corne. Le décor n’est pas le seul à fusionner, les matériaux ajoutés à celle-ci – l’or, l’émail et le saphir – s’accordant à merveille pour servir un dessin hardi et onirique dominé par le thème du rapace… Cela à une époque où l’on comparait facilement les profils féminins à celui d’un oiseau, Marcel Proust s’étant par exemple inspiré de celui de l’élégante comtesse de Chevigné pour son personnage d’Oriane, duchesse de Guermantes. Un autre modèle de l’écrivain, Robert de Montesquiou, apprécie l’art nouveau et présente Gallé aux cercles artistique et mondain parisiens. Dans une lettre de 1896 où, de retour à Nancy, il remercie son protecteur, il écrit : «Je suis retourné humer les Lalique, dont la griserie me hante, rêve opalescent, turquoise». À cette époque, le créateur ne s’intéresse qu’aux bijoux, son intérêt pour le verre s’affirmant à partir de 1907. Les peignes représentaient pour lui un champ d’expérimentation privilégié. Relevons que le 20 juin 2001 à Drouot chez Delorme et Fraysse, un exemplaire très proche en corne et or émaillé mauve et noir enserrant trois cabochons d’opales avait atteint 295 000 F (54 590 € en valeur réactualisée).
Vendredi 14 juin, salle 2 - Drouot-Richelieu. Daguerre SVV. M. Martin du Daffoy.
Chine, XVIIIe siècle. Rocher en néphrite céladon veiné de brun-rouille sculpté d’une scène de « Tao Yuan tan you » de « Tao huan yuan », socle en zitan, 16 x 26 x 18,5 cm.
Frais compris : 1 425 080 €.
Ancienne collection Langweil
Le plus haut prix chinois de cette semaine, marquée par plusieurs ventes dédiées à l’art asiatique, était atteint par ce rocher du XVIIIe siècle en néphrite. Il était poussé jusqu’à 1 150 000 €, d’après une estimation haute de 250 000. Rappelons, comme il était détaillé dans l’encadré page 61 de la Gazette n° 22, qu’il est sculpté d’un épisode de La Source de la rivière de pêche, une fable écrite par Tao Yuanming vers l’an 421. Un rocher similaire en néphrite verte, comportant un poème de Qianlong, est conservé au Musée national du palais de Pékin. Le nôtre affiche un pedigree plus modeste mais néanmoins choisi puisqu’il figurait le 5 juin 1959 dans la vente de la collection de Mme Langweil, décédée à l’âge de 97 ans. Il enregistrait alors 175 000 F (2 830 € en valeur réactualisée). La vente rapportait 45,5 MF (735 700 € en valeur réactualisée), un paravent du XVIIe siècle en laque de Coromandel à fond or étant acheté 10 MF (161 700€ en valeur réactualisée) par le Rikjmuseum d’Amsterdam. Mme Lanweil, antiquaire, avait obstinément refusé de le céder à John Pierpont Morgan. La dame avait, semble-t-il, du caractère… Dans l’annonce de la vacation, la Gazette de l’époque relate le fait que, malgré les offres mirifiques qui pouvaient lui être faites, cette Alsacienne installée place Saint-Georges à Paris se refusait souvent à vendre ses trésors. La Gazette était très élogieuse : «Elle avait réuni au cours de sa longue carrière (…) tant de chefs-d’œuvre de l’art chinois, tant de pures merveilles, qu’on considérait sa demeure comme un musée et sa propriétaire comme une femme de réputation universelle». Elle était en outre décrite comme dotée d’une grande générosité – «ne l’appelait-on pas la bonne fée de l’Alsace ?» – et un «marchand de haute classe». Cinquante-quatre ans plus tard, la sûreté de son œil est saluée par une enchère millionnaire, la République populaire de Chine s’étant depuis considérablement enrichie, et ses milliardaires dépensant sans limite pour récupérer les trésors de l’époque impériale.
Mercredi 12 juin, Salle 15 - Drouot-Richelieu. Jean-Marc Delvaux SVV. Mme Buhlmann, M. Portier.
Vers 1630, école de l’Europe de l’Est, Réception de l’ambassadeur ottoman Yousouf Mouttaher Agah par le prince de Transylvanie Gabriel Bethlen, au château de Gyulafehérvar, en 1625, toile, 60 x 87 cm.
Frais compris : 325 000 €.
Exotisme transylvanien
Vous aurez reconnu la toile de l’école d’Europe de l’Est vers 1630 dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 21. À 260 000 €, elle doublait son estimation, une performance récompensant un tableau dont l’auteur est anonyme, mais le sujet parfaitement identifié. Correspondant à une période de l’histoire voyant la Transylvanie sous domination ottomane (voir page 3 de la Gazette no 21 pour plus de détails), il renseigne sur le décor disparu du château du prince Gabriel Bethlen dans sa capitale, Gyulafehérvar (aujourd’hui Alba Lulia, en Roumanie), mais aussi sur la tenue d’un banquet. Le nôtre est donné en 1625 à l’occasion de la réception d’Yousouf Mouttaher Agha, représentant du sultan Mourad IV et porteur de présents du vizir. Le prince avait envoyé un émissaire, Toldolaghi – Paul Keresztessy de son vrai nom, sans doute l’homme coiffé d’un bonnet bordé de fourrure –, à Istanbul pour négocier une alliance avec les pays ennemis de l’Autriche, mais aussi obtenir l’autorisation de son mariage avec Catherine de Brandebourg. Deux ans plus tard, sans enfants, Gabriel Bethlen obtiendra même du sultan celle de transmettre à son épouse le trône. Notre émissaire a également joué un rôle important dans le décor de la salle de cérémonie où se tient ce banquet. C’est lui, en effet, qui a acheté en 1623 pas moins de 1 400 carreaux de faïence et engagé les artisans pour les poser à la demande du prince, qui, s’étant longtemps exilé à Istanbul pour échapper à une tentative d’assassinat, goûte les grâces de l’art ottoman. C’est en 1616 qu’avait été achevé l’habillage en céramique de la célèbre Mosquée bleue. Des fouilles menées en 1996 par des archéologues sur le site du château de Gyulafehérvar ont permis de retrouver des carreaux portant le même décor que ceux de notre tableau. Le banquet respecte pour sa part les us et coutumes européennes, les convives étant assis sur de hautes chaises, utilisant des verres et de la vaisselle en étain, ainsi qu’une fourchette à deux dents, une nouveauté tout juste introduite par l’intermédiaire de l’Allemagne.
Lundi 10 juin, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Millet.
Horch 853 A cabriolet, 1939, huit-cylindres en ligne de cinq litres.
Frais compris : 685 900 €.
La rutilante collection Lecoq
Lecoq est un nom qui appartient désormais à l’histoire de l’automobile de collection. André Lecoq (1929-2012) a fondé un atelier de carrosserie qui est allait devenir la référence française en matière de restauration. Ayant débuté en réparant dans les années 1960 les toutes nouvelles parures en polyester des Alpine, Matra et autres Lotus, c’est par hasard qu’au début de la décennie suivante Adrien Maeght lui fait restaurer une voiture de collection. La «success story» est lancée, et le carrossier devient lui-même collectionneur. Il fait l’acquisition en 1972 du cabriolet Horch 853 A reproduit auprès d’un gendarme à la retraite, qui l’avait acheté, juste après la guerre, aux Domaines. Il lui fait subir une campagne de restauration exemplaire et l’utilise dans des rallyes et concours. Ce bijou devient sa meilleure carte de visite, les collectionneurs considérant dès lors qu’une restauration Lecoq est le gage d’un prix lors d’un concours d’élégance. Cette désormais légendaire Horch était le clou de la vente de la collection du carrossier. À 570 000 €, elle doublait son estimation. Son moteur a été entièrement restauré en 2008. Treize autres voitures au pedigree Lecoq défilaient, toutes vendues. Le total de la collection s’établissait à 2 934 300 € frais compris, la deuxième marche du podium étant occupée à 435 000 € par une Bugatti type 57 coach Ventoux de 1938, acquise en 1982. Alors qu’elle appartenait au gentlemen driver Roger Crovetto, elle bénéficia en 1971 d’une restauration dans les règles de l’art chez Henri Chapron. Elle se présente dans une configuration proche de sa sortie d’usine. 236 000 € revenaient à une Mercedes-Benz 320/340 cabriolet B Usine de 1939 qu’André Lecoq avait achetée en 2010 pour sa facilité d’utilisation, en remplacement de ses imposantes 500. Une française arrive en quatrième position à 218 000 €, triplant son estimation, une Renault Nervastella grand sport cabriolet de 1935, seule survivante de la série ABM3. Sa carrosserie aérodynamique suggère à elle seule l’idée de vitesse…
Lundi 10 juin, théâtre du Rond-Point. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
Giuseppe Castiglione, Ignatius Suchelbarth, Jean-Denis Attiret et Jean Damascène, Chine, 1769-1774, Les Conquêtes de l’empereur Qianlong. Conquêtes du Nord-Ouest, album de seize gravures et deux planches de calligraphies, 51 x 87 cm.
Frais compris : 187 700 €.

Qianlong victorieux
L’empire du Milieu se distinguait une nouvelle fois avec huit numéros affichant comme provenance l’ancienne collection d’un amateur français. Ils totalisaient 981 000 € frais compris. Les sept albums relatant les Conquêtes de l’empereur Qianlong ayant fait l’objet d’un encadré page 56 de la Gazette n° 22 cumulaient 861 500 € frais compris. Ils sont illustrés de soixante-treize planches, dont deux de calligraphie, ce qui établit une cote moyenne de la planche à 10 905 € frais compris. Jolie victoire pour des vues qui célèbrent de hauts faits d’armes impériaux… N’étant jamais si bien servi que par soi-même, c’est Qianlong en personne qui commande en 1762 des peintures pour orner le «palais des valeurs militaires». Il charge quatre missionnaires jésuites, Giuseppe Castiglione (1688-1766), Jean-Denis Attiret (1702-1768), Ignace Sichelbart (1708-1780) et Jean Damascène (?-1781), d’illustrer ses campagnes en Asie centrale, qui seront d’abord gravées en France avant de l’être en Chine, une première pour l’Empire. Cette première série, dont une planche est reproduite, empochait 150 000 €, une estimation triplée. Ravi du résultat, le souverain commandera six autres séries, auxquelles participeront cette fois-ci des artistes chinois. Les seize gravures de la Campagne de Liang Jin Chuan (Sichuan) par Ignace Sichelbart et He Qingtai illustrant l’encadré précité suscitaient 130 000 €. Les seize autres de la Campagne de Mia Jiang (Hunan) par Feng Ning remportaient 120 000 € et les douze représentant la Conquête de Formose par divers artistes dont Jian Quan et Li Ming, 110 000 €. Le dernier numéro de notre collection ne concernait pas des gravures mais vingt pièces textiles en soie brodée, appelée «kesi». Datées du XVIIIe au XIXe siècle, elles fusaient à 95 000 €, d’après une estimation haute de 4 000. Il s’agit de housses de coussins de trône, de coussins ronds et d’un coussin de banquette, toutes richement ornées de fleurs et dragons.
Mardi 11 juin, Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Delalande.
Paul Cézanne (1839-1906), Pot de fleurs sur la terrasse de l’atelier des Lauves, vers 1902-1906, aquarelle et mine de plomb sur papier, 60 x 47,5 cm.
Frais compris : 1 991 330 €.
Paris moderne
Sur le marché de l’art, il y a des noms qui font mouche, et celui des Bernheim-Jeune en fait partie. Dans les 5 463 525 € frais compris décrochés par cette vente, trente-cinq des quarante numéros vendus affichaient le pedigree de la galerie, les cinq lots non concernés ne représentant que 94 750 € frais compris… Après Paul Durand-Ruel et Georges Petit, la dynastie des Bernheim, sous l’impulsion de la deuxième génération incarnée par Josse (1870-1941) et Gaston (1870-1953), a pris en main la destinée de nombre de peintres impressionnistes et modernes. C’est vers la fin du XIXe siècle que les deux frères réorientent la politique de la galerie fondée par leur père Alexandre (1833-1915), qui assit sa réputation en vendant des tableaux de Delacroix, Corot, Ziem ou Diaz. En 1891, Pissarro notait : «Signe des temps, chez Bernheim fils, marchands de tableaux, une toile de 1872 de moi à la vitrine». Cette même année, les galeristes ont acquis à la vente Achille Arosa quatre dessus de porte commandés par le collectionneur au peintre. Dans notre dispersion, une huile sur panneau miniature de Pissarro vers 1899, Le Pré à Éragny avec meule (9 x 7 cm), suscitait 58 000 €. Mais c’est une aquarelle et mine de plomb sur papier due à Paul Cézanne, vers 1902-1903 et décrivant des Pots de fleurs sur la terrasse de l’atelier des Lauves (voir photo), qui montait sur la plus haute marche du podium. Très raisonnablement estimée 70 000/80 000 €, elle fusait à 1 650 000 €. Peintre peu célébré de son vivant, excepté par ses confrères, le génie de Cézanne s’impose à l’occasion de la rétrospective organisée au Salon d’automne de 1907, un an après sa mort. La valse des œuvres montrant des membres de la famille Bernheim débutait dans notre vacation à 680 000 €, une estimation triplée, avec la peinture à la colle sur toile (200 x 215 cm) de Vuillard de 1913-1914 ayant fait l’objet d’un encadré page 52 de la Gazette n° 22. Elle figure les épouses de Gaston et Josse Bernheim, Mathilde et Suzanne, sur la terrasse de Bois-Lurette à Villers-sur-Mer. Il s’agit d’un des quatre panneaux commandés à l’artiste par Josse et Gaston Bernheim pour décorer leur villa normande. Un autre panneau de cet ensemble, À la Divette, Cabourg, la porte ouverte (200 x 90 cm), peint en 1913, recueillait 320 000 €. L’année précédente, l’artiste figurait au pastel et en grand format (157 x 149 cm) Josse et Gaston Bernheim dans leur bureau pour la galerie de la rue Richepanse, dont le mur s’ornait aussi d’une vue du palais Dario, à Venise, exécutée par Monet en 1908. Vuillard s’est durablement lié aux marchands en 1903.
Mercredi 12 juin. Salle 4 - Drouot-Richelieu. Boisgirard - Antonini SVV. M. Willer.
Max Ernst (1891-1976), Santa Conversazione, photomontage de 1921 dédicacé «À Benjamin Péret avec les amitiés de Max Ernst», 23,8 x 17,7 cm.
Frais compris : 20 400 €.
Anatomie de l’inconscient
Etudiant d’abord la philosophie, intéressé par Nietzsche et Stirner, intrigué par la psychiatrie et troublé par les «expressions artistiques» des malades, Max Ernst se plonge ensuite dans l’histoire de l’art et finit par se frotter lui-même à la peinture, avant que la mobilisation ne le coupe dans son élan. Le premier conflit mondial fera de lui un nihiliste, prêt à succomber au dadaïsme… En 1919, la découverte des associations insolites et des perspectives déstabilisantes de De Chirico est déterminante pour l’artiste, qui ne tarde pas à réaliser ses premiers collages inspirés par l’art métaphysique, jouant des associations absurdes d’éléments disparates, fragmentant et mêlant l’anatomie humaine, le monde animal et celui des machines pour créer de nouvelles visions hallucinées préfigurant celles des surréalistes. Devenu un chantre de l’avant-garde, il s’associe avec Johannes Theodor Baargeld, fils de banquier révolté contre le système, pour créer en 1920 le groupe Dada de Cologne. Cependant, contrairement à ses homologues berlinois politiquement engagés dans le soutien du mouvement révolutionnaire ouvrier, Ernst pratique avant tout un art de la provocation ludique et onirique. Ses créations se confrontent avec insolence aux œuvres du passé, notamment celles de la Renaissance admirées par son père. Il tourne ainsi Caesar Buonarroti en ridicule, se mesurant à son effigie transformée en écorché grâce à une échelle altimétrique, défraye la chronique avec un détournement d’Adam et Ève de Dürer, qualifié d’obscène. Notre photomontage réinterprète les tableaux de Bellini et de Carpaccio figurant la Vierge en conversation avec les saints. On retrouve dans cette image l’oiseau que l’artiste, marqué dans sa jeunesse par la mort de sa perruche coïncidant avec la naissance de sa sœur, assimile volontiers à l’être humain. L’art de Max Ernst est finalement celui de la métamorphose…
Mercredi 12 juin, Neuilly-sur-Seine. Aguttes SVV. M. Mordente. 
IMaria Elena Vieira da Silva (1908-1992), Mars suspendu ou Chandeleur, huile sur toile, 1969, 97 x 130 cm.
Frais compris : 396 500 €.
Le style novateur de Vieira da Silva
Les trois ventes du week-end à l’hôtel des ventes de Lyon Presqu’île recueillaient 1 220 000 € frais compris. L’enchère la plus élevée revenait à cette toile, acquise au Portugal dans les années 1970. Son auteur ? Maria Elena Vieira da Silva, artiste portugaise naturalisée française en 1956. Dans la mouvance de l’abstraction lyrique, elle apporte une nouvelle définition de l’espace. Ses œuvres, d’abord figuratives, transcrivent des images de la réalité montrant des villes, des échafaudages. Animées de lignes discontinues, elles esquissent des directions multiples entraînant le spectateur dans des réseaux de petits quadrillages géométriques. Exilée au Brésil lors de la Seconde Guerre mondiale, Maria Elena peint ensuite «mille petits carreaux» rappelant un peu la nappe pavée de rouge de Bonnard. L’écriture acérée saisit les lignes de force, comme le ferait un architecte, avec un équilibre rare des volumes. Les carreaux se codifient ensuite en damiers, et deviennent caractéristiques du style Vieira da Silva. Après son retour à Paris, en 1947, elle entame une carrière internationale. Les tableaux mettent en scène un espace labyrinthique aux résonances musicales souvent fantastiques. Abstraits, ils portent toutefois un titre comme notre toile. Annoncée autour de 180 000 €, elle rappelle la fête de la Chandeleur, en portugais «festa de Nossa Senhoras das candeias», dédiée à la mère de Jésus. Rappelant les couleurs mariales, le bleu et le blanc, liés à l’azur du ciel, évoquent aussi les dernières offensives de l’hiver avant le printemps. À 300 000 € étaient encore en lice cinq enchérisseurs passionnés. Après une vive salve d’offres entre la salle et plusieurs téléphones, elle était décrochée par un grand collectionneur européen.
Lyon, lundi 10 juin. Chenu - Bérard - Péron SVV. M. Houg.
Ivan Constantinovitch Aïvazovski (1817-1900), Chaloupe dans la tempête, 1886, huile sur toile, 47,5 x 61 cm.
Frais compris : 500 000 €.
Lumière salvatrice
Avis de gros temps sur l’océan, avec une déferlante de 400 000 € qui s’abattait sur cette huile sur toile d’Aïvazovski. On imagine que pour se risquer sur une mer déchaînée à bord de ce frêle esquif, ses occupants n’ont pas eu d’autre choix que d’abandonner le voilier, dont la gîte indique qu’il est en perdition. Autre indice, une autre chaloupe est prête à être mise à l’eau. Le sauve-qui-peut général… L’une des forces de la composition est cette grande vague, aussi blanche que lumineuse, qui, espère-t-on, va épargner l’embarcation. Son échelle est donnée par une mouette ou un goéland. Aïvazovski, à qui l’on prête plus de six mille toiles, a souvent représenté des scènes de naufrage. Peintre de l’État-Major général de la marine militaire impériale russe, ayant été honoré encore jeune des palmes académiques, il va quitter Saint-Pétersbourg et abandonner ses fonctions officielles pour retourner s’installer dans sa ville natale, Théodosia, sur les rives de la mer Noire. Tout en poursuivant sa carrière, l’artiste veut servir la communauté dont il est issu. Pour ce faire, il écrit en 1845 au catholicos d’Etchmiadzine – le patriarche de l’Église arménienne – afin qu’il le tienne «au courant, avec la précision d’un messager, de tout ce qu’il se passe dans notre communauté». Le catalogue de l’exposition monographique organisée au musée national de la Marine en 2007 cite le peintre arménien Martiros Sarian (1880-1972) : «Quelle que soit l’horreur de la tempête que nous voyons sur ses tableaux, dans la partie supérieure de la toile un rayon de lumière perce toujours les nuages menaçants, même très mince et faible, annonçant le salut. C’est la foi en cette lumière qu’a conservé pendant des siècles le peuple ayant donné naissance à Aïvazovski. C’est dans cette Lumière qu’il faut chercher le sens de toutes les tempêtes représentées par Aïvazovski». De quoi nous rassurer sur le sort des naufragés…
Lundi 17 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Castor - Hara SVV. M. Boulay.
Nicolaes Elias, dit Pickenoy (vers 1590-vers 1654-1656), Portrait d’homme de trois quarts vers la gauche, Portrait de jeune femme de trois quarts (reproduit), 1635, paire d’huiles sur panneau, 122 x 88,5 cm.
Frais compris : 368 750 €. Record mondial pour l’artiste.
Un record au luxe discret
Aux Pays-Bas au XVIIe siècle, sachez-le, l’heure n’est pas à l’étalage tapageur de ses richesses. Nul brocart brodé d’or et d’argent ni de bijoux ostentatoires… Le noir est de rigueur, les dentelles de madame, fines mais discrètes, et si son triple rang de perles indique la bonne fortune du couple, il est loin d’être démonstratif. Ce qui l’est davantage, c’est le prix obtenu par cette paire de panneaux (un reproduit), poussée à 295 000 € d’après une estimation comprise entre 60 000 et 80 000 €… logique au regard de la cote moyenne des œuvres de Nicolaes Elias. Cette brusque flambée permet à ce dernier de marquer un nouveau record mondial (source : Artnet), obtenu très au-dessus du précédent, 112 500 $ (135 900 € en valeur réactualisée) décrochés le 14 janvier 1994 à New York chez Sotheby’s par une huile sur panneau de 1632, Portrait of a nobleman (121,9 x 85,1 cm). Vous l’aurez deviné, c’est avant tout comme portraitiste que notre peintre a fait carrière, l’un des plus appréciés d’Amsterdam jusqu’à la venue d’un certain Rembrandt. Il a peut-être été l’élève de Cornelis van der Voort (1576-1624), peintre ayant imposé le type de représentation des modèles jusqu’aux genoux et de trois quarts. Il a plus sûrement acquis sa maison, considérée comme l’atelier de référence pour le portrait amstellodamois. Rembrandt achètera la demeure voisine, aujourd’hui devenue un musée. Elias va s’imposer en donnant une grande fermeté plastique à ses figures, dont il soigne la liberté des poses, et en traitant la lumière avec subtilité. Il se montre attentif à la vérité des sujets, décrits avec sobriété. Lorsqu’il peint notre couple, il est au sommet de sa carrière. Les premiers portraits formant pendant furent réalisés en 1621. Il a également exécuté des tableaux de confréries militaires, tous conservés au Rikjsmuseum. Le Louvre possède plusieurs de ses portraits, dont un de l’artiste par lui-même, daté de 1627.
Mercredi 19 juin, Salle 14 - Drouot-Richelieu. Boisgirard - Antonini SVV. M. Bordes.
Chine, antérieur à la dynastie Ming (1368-1644), probablement du milieu de la dynastie Tang (618-907). Style du peintre Zhang Xuan (actif vers 714-742), Cortège de l’impératrice Wu Zetian, encre et polychromie sur soie, 153 x 82 cm.
Frais compris : 4 647 000 €.
Insigne ancienneté
La peinture chinoise brillait de mille feux, grâce à cinquante-trois numéros provenant d’une collection réunie à partir du début du XXe siècle. 5 310 500 € frais compris étaient récoltés par cet ensemble, un résultat en partie redevable à la peinture reproduite, adjugée la bagatelle de 3 750 000 €. Si son sujet reste le même que celui inscrit au catalogue, cette encre et polychromie sur soie a notablement vieilli, passant du XVIIIe siècle à une possible datation du milieu de la dynastie Tang, presque dix siècles auparavant ! Il faut souligner l’extrême rareté des peintures de cette époque, facteur rendant d’autant plus difficile leur identification. Les cachets portés par la nôtre sont ceux d’une collection récente, celle de Zhang Hen (1915-1963), issu d’une grande famille d’amateurs d’art et conservateur de la Cité interdite. Le montage est quant à lui japonais. Pour ce qui est du style, c’est celui de Zhang Xuan qui est évoqué. Ce peintre n’a pas bénéficié d’une grande renommée à son époque, le genre des dames de cour qui était le sien n’ayant pas encore reçu ses lettres de noblesse. Il sera plus tard considéré comme l’un des grands maîtres Tang, notamment grâce à deux copies de ses peintures attribuées à Huizong (1101-1126), huitième empereur Song. Quasiment aucune peinture de cette période n’est parvenue jusqu’à nous, la réputation de ses peintres de référence ayant été transmise par les textes et la tradition. Jusqu’en 756, la dynastie Tang est marquée par une grande ouverture d’esprit, tournée vers tous les savoirs et toutes les influences, des artisans persans et sogdiens étant par exemple engagés en Chine. La place de la femme dans la société évolue également, à tel point que de 690 à 705 le pays est dirigé par une femme, Wu Zetian, concubine hors norme, aussi habile que sans scrupules, qui va tenter de créer une dynastie féminine. C’est elle qui est représentée dans notre tableau, sans doute peint à l’apogée d’une dynastie qui, dans le domaine des arts, a fait date dans l’histoire multimillénaire de la Chine.
Mercredi 19 juin, Salle 10 - Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) SVV. Mme Buhlmann, M. Portier.
Attribuée à François Rémond, vers 1783-1784, suite de quatre candélabres aux sirènes, bronze patiné, vernis bleu et doré en deux tons, h. 145 cm.
Frais compris : 1 178 000 €.
Des attributions et des pedigrees
Appelée à être l’une des vedettes de la semaine, cette suite de quatre luxueux candélabres ayant fait l’objet d’un encadré page 62 de la Gazette n° 23 se négociait 950 000 €, un résultat en dessous de l’estimation annoncée mais néanmoins millionnaire, frais compris. Rappelons qu’ils sont attribués au bronzier François Rémond et que leur dessin est possiblement de Louis-Simon Boizot, directeur de l’atelier de sculpture de la Manufacture de porcelaine de Sèvres. Ce dernier est notamment auteur d’un vase, daté de 1776, sur le rebord duquel sont figurées agenouillées deux sirènes qui, à la différence d’ici, se tiennent de face. Le livre de comptes de Rémond porte la mention de l’achat, par le marchand-mercier Dominique Daguerre, le 25 janvier 1784 de «quatre girandoles à vase et deux figures de sirènes à chacune cinq branches attachées à un brandon à grosse flamme, le tout d’or moulu. Y compris la fonte et la façon des modèles. 3 800 livres»… soit environ 270 000 de nos euros actuels. Des objets de grand luxe, et bien dans l’air du temps, celui du néoclassicisme triomphant. À cette époque, l’hôtel du duc de Praslin est en complet réaménagement suite au décès du premier duc. Au jeu des hypothèses, notre suite a probablement été livrée par Daguerre au deuxième duc, car elle figure le 18 février 1793 dans la vente de sa collection. On la retrouve ensuite dans celle du marquis de la Grange puis dans celle du 10e duc d’Hamilton, dispersée en juin 1882. Les candélabres ressurgissent en juin 1896 à Paris dans la dispersion de la collection d’Auguste Dreyfus-Gonzales, où, vendus en deux lots, ils totalisent 93 000 F (environ 354 800 € en valeur réactualisée). Dans l’annonce de la Gazette de l’époque, ils sont décrits comme «quatre torchères du temps de Louis XVI des plus remarquables qui proviennent de Hamilton Palace». Ils ont été acquis par le grand antiquaire Jacques Seligmann (1858-1923) et sont ensuite restés dans sa descendance, conservés en dernier lieu par François-Gérard Seligmann.
Mercredi 19 juin, Salle 1-7 - Drouot-Richelieu. Piasa SVV. M. Dayot.
Emilio Terry (1890-1969), table en placage de citronnier, d’acajou et d’ébène, vers 1938, h. 74 cm.
Frais compris : 248 623 €. Record mondial pour le créateur.
Emilio Terry en pleine forme
À 195 000 €, l’estimation haute était frôlée pour ce guéridon d’Emilio Terry ayant fait l’objet d’un encadré page 61 de la Gazette n° 23. Il remporte un record mondial pour le créateur, battant le précédent, établi il y a seulement deux mois à Paris… Le 22 avril chez Christie’s, provenant de l’appartement parisien de l’ambassadeur et Mme Raymond Guest, née Caroline Murat, réaménagé entre 1961 et 1963 par Terry, un grand (750 x 460 cm) tapis enregistrait 160 000 €. Il dessine une spirale noir, bleu et blanc s’enroulant autour d’un médaillon central ovale accueillant un couple de cygnes, la fine bordure étant rehaussée de jaune. Le paradoxe d’Emilio Terry est que sa cote était jusqu’alors inversement proportionnelle à son aura, l’inventeur du style Louis XVII ayant écrit une page singulière de l’histoire des arts décoratifs du XXe siècle. Le tapis des Guest et notre guéridon semblent être ses deux premières œuvres à franchir la barre des 100 000 €… Cela en raison de la relative rareté de ses créations passant en ventes publiques, un certain nombre de pièces étant davantage dans son style que véritablement de lui. Dessins, meubles, tapis, mais aussi des bijoux montrent l’étendue de son talent. En mai 2012,  à Londres, une paire de boucles d’oreilles en or, saphirs et diamants atteignait 27 500 £ frais compris (33 798 €). Elle affichait une provenance précieuse, le neveu du décorateur, le prince Henry de La Tour d’Auvergne Lauraguais. Notre guéridon a l’avantage de relever d’une conception originale, le néoclassicisme historiciste de ses lignes générales étant contrecarré par le jeu de courbes inversées des montants qui animent son podium, et dont l’entrecroisement visuel fait écho au dessin plus tendu de la marqueterie du plateau hexagonal. Enfin, Terry l’a imaginé vers 1938 pour son propre usage, puisqu’il meublait le château de Rochecotte après l’avoir racheté en 1934 à son beau-frère, Stanislas de Castellane, frère du célèbre Boni.
Mercredi 19 juin, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Aguttes SVV. M. Plaisance.
Pablo Picasso (1881-1973), Le Déjeuner sur l’herbe, 1961, crayon gris, 27 x 42,5 cm.
Frais compris : 171 250 €.

© Succession Picasso, 2013
Un sujet en or
Ce Déjeuner sur l’herbe interprété au crayon gris par Picasso en 1961 était pourchassé jusqu’à 137 000 €, d’après une estimation haute n’en dépassant pas 80 000. Picasso aime revisiter les grands classiques de l’histoire de la peinture et concernant le célèbre tableau de Manet, il le fera avec un certain acharnement… Dans la base de données Artnet, pas moins de 177 références concernent dans sa production le sujet, pour des œuvres groupées entre 1959 et 1962. Comme il était indiqué dans l’encadré cité, ce tableau controversé en son temps titillait déjà le peintre au début des années 1930, qui notait vers 1932 au dos d’une enveloppe : «Quand je vois le déjeuner sur l’herbe de Manet, je me dis des douleurs pour plus tard». Le processus s’enclenche vraiment en 1954 avec l’ouverture d’un carnet intitulé «Premiers dessins du déjeuner sur l’herbe». La première toile voit le jour le 27 février 1960 et le cycle s’achèvera avec la parution en 1963, au Cercle d’art, des lithographies des Déjeuners. Notre dessin date très précisément du 8 juillet 1961. Vêtu dans d’autres œuvres, le causeur est ici déshabillé et la seconde figure masculine a disparu, le laissant seul avec Victorine et la baigneuse, très rapprochée et comme prête à bondir de son plan d’eau. L’homme a pour sa part notablement vieilli et évoque le peintre lui-même, faisant face à une Victorine dont les traits pourraient être ceux de Jacqueline. Celle-ci semble être écartée par la baigneuse… Toutes les interprétations sont ouvertes et les enjeux érotiques du tableau de Manet, bouleversés ! Le 28 novembre dernier chez Christie’s à Paris, 85 000 € s’inscrivaient sur une mine de plomb (26,9 x 41,9 cm) du 22 août 1961 à la composition plus sage et au style plus classique que notre feuille. Au loin, la baigneuse y paraît timide, le causeur étant concentré sur Victorine, tandis que le second homme réapparaît, calmement allongé. Avec Picasso, tout est possible !
Vendredi 21 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Blanchet & Associés SVV.
Henri Cartier-Bresson (1908-2004), Dimanche sur les bords de la Marne, France, 1938, tirage argentique sur papier cartoline vers 1966, 24 x 35,5 cm.
Frais compris : 17 517 €.
Cartier-Bresson en images
Une collection de quarante épreuves de photographies d’Henri Cartier-Bresson ayant, pour la plupart, été utilisées par les éditions Delpire des années 1950 aux années 1970 totalisait 266 255 € frais compris. Cette maison d’édition est spécialisée, vous l’aurez sans doute deviné, dans les livres de photographies. Robert Delpire publie depuis le début des années 1950 les grands noms du genre, mais pas seulement. En 1963, il a ouvert une galerie et a également produit pour le cinéma et la télévision, notamment le cultissime Qui êtes vous, Polly Magoo ? de William Klein. Il a commencé à collaborer avec Cartier-Bresson en 1954. Les clichés vendus témoignent des reportages les plus importants réalisés par le photographe français entre 1933 et 1958. Les tirages d’époque datent de 1948 à 1968 et les postérieurs, des années 1960 et 1970. Il s’agit de tirages de référence réalisés pour l’édition. La fibre humaniste de celui que Pierre Assouline a appelé «l’œil du siècle» était célébrée avec les 14 000 € obtenus par le tirage reproduit, réalisé vers 1966, la prise de vue de cette image fleurant bon le Front populaire datant de 1938. Elle fait partie des Images à la sauvette publiées en 1952 par Tériade. Cartier-Bresson photoreporter était bien entendu également à l’honneur. En 1934, il part pour le Mexique dans le cadre d’une mission ethnographique, annulée à son arrivée dans le pays. Il y reste cependant, réalisant notamment Calle Cuauhtemoctzin (19,9 x 29,9 cm), dont un tirage argentique sur papier cartoline vers 1966 fusait à 13 000 €. Cette image montre deux prostituées vues à travers les deux guichets d’une porte. Elle a également été publiée dans les Images à la sauvette. C’était aussi le cas de Shanghai. Quand l’or fut mis en vente pendant les derniers jours du Kuomintang, Chine, décembre 1948 (17 x 25 cm), un tirage argentique effectué vers 1966 sur papier brillant glacé, adjugé 10 500 €. En 1954, Delpire publiait cette photo dans D’une Chine à l’autre. Cartier-Bresson était arrivé le 3 décembre 1948 pour fixer les boulversements politiques du pays.
Lundi 17 juin, Salle 2 - Drouot-Richelieu. Christophe Joron-Derem SVV. M. Goeury.
Sam Szafran (né en 1934), Escalier du 54, rue de Seine à Paris, 1991, aquarelle sur soie, 16,5 x 46 cm.
Frais compris : 61 250 €.
L’esprit d’escalier
Cette délicate aquarelle sur soie de Sam Szafran offre un panorama miniature d’un de ses vertigineux escaliers. Exécutée en 1991, elle était bataillée jusqu’à 49 000 €. Une exposition organisée à la Fondation Pierre Gianadda en Suisse faisait le point, du 8 mars au 16 juin dernier, sur cinquante ans de peinture de l’artiste. Léonard Gianadda lui a commandé deux monumentales compositions de 220 carreaux de céramique dont la première, livrée en 2005, portait sur le thème des escaliers… Un format, 350 x 750 cm, bien éloigné de notre aquarelle. Vers 1974, la structure hélicoïdale d’un escalier de l’immeuble dans lequel réside son ami le poète Fuad El Ert devient un motif récurrent, décliné à la volée. Jouant avec les angles et les raccourcis, le peintre accentue jusqu’à la sensation de chute le dévalement des marches : «(…) J’ai voulu régler mes comptes, au fusain, au pastel comme à l’aquarelle avec la perspective : jamais de répétition, des angles éclatés dans une lumière étale ou lueur nocturne, un rapport extrême de distanciation avec l’œil. Toutes ces déformations qui caractérisent une des composantes majeures de mon inspiration répondent à une interprétation vertigineuse, en illusion d’optique, des perspectives traditionnelles européennes ou arabes que je n’ai en vérité jamais apprises». En effet, l’artiste est un autodidacte, son enfance ayant été marquée par l’exil et la tutelle sévère de son oncle, son père étant décédé. Jean Clair révèle, dans le catalogue de l’exposition, que cet homme avait feint de le précipiter dans un escalier. «Depuis lors, tout son souci pour échapper au vertige né de cette épreuve primitive aura été de se forger des outils capables de faire front à cette horror vacui fondamentale», note l’académicien. Le commissaire de l’exposition, Daniel Marchesseau, relève pour sa part : «C’est l’un des artistes que je connais qui travaillent le plus longtemps sur leurs œuvres. Il lui faut parfois dix ans pour aboutir. Il mène plusieurs chantiers de front, de façon obsessionnelle.» L’obsession se décline chez Szafran à plus d’un titre, le soyeux du support de notre aquarelle n’en rendant, par contraste, que plus violent le sens profond de ses escaliers.
Vendredi 21 juin, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Delorme, Collin du Bocage SVV. M. Chanoit.
Bugatti type 37 de 1928.
Frais compris : 628 357 €.
Duo terre et mer
Bugatti et Riva. Ces deux noms historiques sont les vainqueurs de ce dimanche dédié aux belles mécaniques. Un résultat sans surprises, les deux constructeurs étant des vedettes, chacun dans sa catégorie… Les bolides bleus du pionnier, avec d’autres, de l’automobile font toujours rêver les amateurs de voitures de courses produites entre 1925 et 1935. Beaucoup de répliques ayant été construites, un modèle affichant un pedigree de choix ne manque jamais de remporter les suffrages des passionnés. Notre type 37, qui décrochait 550 000 €, est de ceux-là. Son moteur 252, un des dix assemblés en 1927, a sans doute été monté l’année suivante sur son châssis, dont on retrouve le numéro dans le registre de vente de Bugatti au nom de «L. Boucher Limoges», en 1929. Propriétaire de plusieurs garages, notre homme enfile volontiers ses lunettes de pilote pour faire gronder ses belles mécaniques et remporter des records de vitesse. 180 km/h sur la route Paris-Limoges avec sa Bugatti type 43 grand sport… voilà de quoi affoler les radars ! Après avoir profité de son nouveau joujou, il le cède à d’autres passionnés, dont on retrace l’historique complet au gré des immatriculations. À quatre cylindres contre huit pour sa devancière, la fameuse type 35 reine des compétitions, notre 37 est moins puissante, mais elle se révèle endurante, légère et agréable à piloter. Des qualités immédiatement remarquées par les amateurs, aujourd’hui comme hier. Avec l’Aquarama, c’est encore une histoire de puissance, sur l’eau cette fois et forcément racontée par Riva. Puissance de la mécanique, bien entendu, mais aussi de la séduction, grâce à des lignes impeccables sensuellement habillées de bois ; ajoutez de l’imaginaire, des personnalités comme l’Aga Khan et Roger Vadim ayant foulé leurs pontons au bras des plus belles femmes du monde. C’est sur un air de Dolce Vita que naviguera le nouveau propriétaire d’un Aquarama de 1966, emporté pour 215 000 €. Le prix du rêve !
Dimanche 23 juin, Fontainebleau, Osenat SVV. M. Montanaro.
Eugène Printz (1889-1948), canapé et paire de fauteuils, placage d’acajou, pieds postérieurs sabres, vers 1950, tissu postérieur, 81 x 137 x 89 cm et 78 x 76 x 83 cm.
Frais compris : 37 200 €.
Printz passe au salon
Réagissant contre les courbes du mobilier art nouveau, plusieurs ébénistes élaborent, après la Première Guerre mondiale, des meubles à la silhouette plus géométrique, à l’instar d’Eugène Printz. Formé dans l’atelier familial au faubourg Saint-Antoine, le jeune homme s’initie aux diverses techniques de travail du bois. Succédant à son père, il exécute d’abord d’élégantes copies de meubles anciens, puis mène des recherches modernistes. Dès 1920, il privilégie la pureté des lignes. Avec son confrère Pierre Chareau, Eugène Printz présente à l’Exposition internationale de 1925 un mobilier fonctionnel d’avant-garde. La forme pyramidale d’une petite bibliothèque s’inspire ainsi d’un jeu de construction. Ouvrant ensuite une galerie au 81, rue de Miromesnil, Eugène Printz crée des meubles aux formes harmonieuses, tel le bureau du maréchal Lyautey, présenté en 1931 à l’Exposition coloniale. D’une simplicité extrême, certains meubles ressemblent même à des «planches» assemblées à angle droit. Dans un souci constant d’innovation, Eugène Printz travaille également des matériaux nouveaux tel le bois de palmier. Il pense le meuble comme un objet de luxe digne des plus savants raffinements. Avec autant de soin, il conçoit encore l’aménagement intérieur d’appartements, à l’image d’un salon réalisé dans la région de Metz après la Seconde Guerre mondiale. Notre canapé et notre paire de fauteuils, appartenant à cet ensemble et vendus avec leur facture d’origine, étaient espérés autour de 1 500 €. Débattus entre la salle et plusieurs téléphones, ils pulvérisaient les estimations, emportés par un amateur enthousiaste.
Metz, dimanche 16 juin. Est Enchères SVV.
Service de table en faïence fine, manufacture Vieillard, Bordeaux, fin XIXe siècle, modèle « Millet » dit aussi « aux grands oiseaux », comportant 129 pièces.
Frais compris : 31 320 €.
Une faïence Vieillard à la mode nippone
Adoptant pour ses faïences le procédé anglais, la céramique bordelaise prend au XIXe siècle un nouvel essor. La production devenant industrielle, elle s’ouvre alors à un public plus large sans perte de qualité. David Johnston, ayant fondé une faïencerie sur le quai du Bataclan, s’associe en 1840 à Jules Vieillard (1813-1868), un commerçant parisien. Lui succédant six ans plus tard, ce dernier use habilement des techniques spécifiques à la faïence fine. Multipliant les décors, Vieillard réalise une céramique élégante répondant au goût d’une clientèle bourgeoise. À son décès en 1868, ses deux fils, Albert et Charles Vieillard, reprennent la manufacture, qui emploie alors mille trois cents ouvriers. Au début de la IIIe République, la faïencerie bordelaise occupe le troisième rang dans l’importance des établissements céramiques, derrière les manufactures de Sarreguemines et de Creil-Montereau. Outre un bon réseau de distribution parisien, elle bénéficie également du marché d’exportation, porté par les navires chargés de grands vins quittant le port de Bordeaux. Les faïences Vieillard, couronnées à plusieurs reprises aux expositions universelles, se distinguent par la délicatesse de leur exécution ainsi que par la variété de leurs motifs décoratifs. Provenant d’une succession régionale, notre service, avancé autour de 20 000 €, illustre la mode japonisante. Eugène Millet, son créateur, fait référence aux estampes d’Hokusaï. À la différence du service de Bracquemond réalisé pour Creil-Montereau, il dessine ici des oiseaux s’envolant sur toute la surface des faïences. Aiguisant l’appétit des musées, des amateurs et du négoce international, il part égayer la demeure d’un acheteur parisien.
Bordeaux, mercredi 19 juin. A. Coureau SVV.
Bernard Buffet (1928-1999), Fleurs bleues dans un pot, vers 1995, toile signée dédicacée par Bernard et Annabel, 100 x 73, 5 cm.
Frais compris : 64 438 €.
Les fines fleurs de Buffet
Après les expériences déroutantes du cubisme, de nombreux peintres renouent, au milieu du XXe siècle, avec la veine naturaliste. Le jeune Bernard Buffet découvre l’art d’un Permeke, d’un Ensor, mais surtout de Francis Gruber, qui font exploser l’âpreté et la désolation de la réalité au quotidien. En 1946, il expose pour la première fois au Salon des moins de trente ans un émouvant Autoportrait. Admis l’année suivante aux Indépendants, il reçoit le Prix de la jeune peinture. Très jeune, Buffet s’impose donc à l’attention des critiques et du grand public par la précocité de son talent ainsi que par la fécondité de son travail. Le peintre Yves Brayer constatait qu’à «19 ans» son nom était «déjà sur toutes les bouches». Dessinateur rigoureux, Buffet mènera une carrière résolument figurative, ignorant volontairement les arguties picturales. Dès ses débuts, il transcrit des natures mortes dont les tonalités se bornent uniquement aux gris et aux noirs, jouant sur les effets de pauvreté des blancs sales. Par la suite, le peintre introduit dans ses toiles un expressionnisme plus coloré en opposant des noirs intenses à des teintes crues. À partir de 1960, il acquiert une renommée internationale exposant chaque année à la galerie Maurice Garnier. Notre tableau, certifié de cette dernière, provient d’une importante collection particulière lilloise. Présenté en bon état de conservation, il porte une dédicace amicale «Pour Guibert, Noël 1995» . La composition florale illustre parfaitement le style Buffet : déformée dans le sens vertical, elle se distingue par une écriture filiforme, nette, brute, sabrée à ras du vide. Nos lys bleus étaient finalement cueillis par un acheteur français au-delà de la fourchette haute des estimations (50 000 €).
Lille, samedi 22 juin. Mercier & Cie SVV. M. Ottavi.
Chope en argent ciselé ajouré et doré, sans poinçon, pays germanique, XVIIe siècle, h. 21,6 cm.
Frais compris : 33 600 €.
Une chope pour cabinet de curiosités
L’orfèvrerie allemande connaît au XVIe siècle un renouveau spectaculaire, atteignant une pleine prospérité au siècle suivant. Nuremberg et Augsbourg, principaux centres de production, créent de magnifiques pièces décoratives, où l’influence italienne se révèle aussi sensible que dans les objets d’art religieux. Les orfèvres, les graveurs et les ciseleurs réalisent des centres de table, des nefs, des aiguières et leurs bassins ainsi que de superbes chopes couvertes. Ils offrent une grande variété de formes et de décors comme notre modèle digne d’un cabinet de curiosités. Provenant d’une succession régionale, cette chope était espérée autour de 4 000 €. De forme tronconique et munie d’une anse, elle servait généralement à boire de la bière. Proposée en bon état de conservation, elle présente un riche répertoire ornemental. Notre chope est d’abord revêtue d’un quadrillage de cabochons carrés, d’une facture impeccablement travaillée en verre taillé. Au registre supérieur apparaissent des perroquets animant des rinceaux feuillagés, tandis que la base s’orne de masques léonins, symboles de force et de renouvellement. Quant au couvercle, il prend la forme d’un dôme animé de personnages dans des rinceaux. À son sommet est juchée une grue serrant une pierre dans une patte ; symbole de vigilance, elle veille sur son propriétaire. Bien qu’elle ne présente aucun poinçon d’orfèvre, notre chope, parée de tels avantages, suscitait la convoitise des musées, des particuliers et du négoce international. À 20 000 € étaient encore en lice cinq enchérisseurs. Multipliant par huit les estimations, elle gagne la collection d’un amateur étranger.
Marseille, dimanche 23 juin. Marseille Enchères Provence SVV. Mme Fligny.
Chine, plat rond porcelaine blanc bleu, à décor d’un qilin, style Yuan, diam. 46 cm.
Frais compris : 60 000 €.
Une bondissante licorne chinoise
La porcelaine chinoise était la vedette de cette vacation stéphanoise avec notre grand plat. Indiqué autour de 9 000 €, il créa la surprise en étant très convoité entre divers amateurs. Provenant d’une succession particulière, il était rudement débattu entre les musées, le négoce international ainsi que plusieurs acheteurs européens et asiatiques. À 40 000 € étaient encore en lice trois enchérisseurs. Proposé en bon état, il a été longtemps conservé dans une jonque ; elle avait sans doute fait naufrage, comme le révèlent des traces d’huîtres sur toute la surface. Sous la dynastie mongole des Yuan (1260-1368), la porcelaine atteint son paroxysme avec le développement des pièces «bleu et blanc» inspirées des potiers persans. Appréciées des hommes de cour, de la noblesse et des officiers de haut rang, elles magnifient les banquets devenant signes de richesse. Elles sont vite diffusées par de puissants marchands arabes au Moyen-Orient, qui les vendent aux sultans ottomans et aux princes persans. Notre plat, réalisé dans le style Yuan, est similaire à deux autres pièces conservées au palais de Topkapi, à Istanbul, et au Ashmolean Museum d’Oxford. Le savoir-faire des céramistes recourt ici aux diverses nuances de bleu augmentant la délicatesse du plat. À l’éclat du matériau s’ajoute encore le raffinement des motifs décoratifs superbes, très estimés des amateurs. D’une facture exquise, le plat s’embellit ainsi d’un décor de losanges à la bordure. Au centre, il s’anime d’un qilin cabriolant au-dessus de rochers, entourés de melons et de raisins, eux-mêmes enjolivés de pivoines et de rinceaux feuillagés. Le qilin, assimilé à la licorne, symbolise, dans l’iconographie chinoise traditionnelle, le bon augure et annonce la venue de temps meilleurs, voire d’une nouvelle dynastie. Avec de tels atouts, notre plat quintuplait les estimations et gagnait la collection d’un acheteur chinois résidant
à Hongkong.
Saint-Étienne, jeudi 20 juin. Palais SVV. Cabinet Portier.
Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Portrait en pied d’Armand Gérôme, frère du peintre, en costume de polytechnicien, 1848, huile sur toile, 160 x 94 cm.
Frais compris : 350 336 €.
Gérôme par Gérôme
Dans un palmarès très nettement dominé par les sujets orientalistes, cette toile de Jean-Léon Gérôme dénote à la fois par son austérité et par son sujet. Il s’agit en effet d’un portrait de famille, ce polytechnicien étant le frère du peintre, Armand. Estimé pas plus de 40 000 €, il en recueillait finalement 280 000. Il s’agit d’une redécouverte, ce tableau de jeunesse ayant été perdu depuis le début du XXe siècle. Il était connu par un dessin, mis au carreau, dont la composition diffère par le fait que l’étudiant tient son bicorne à la main… Un couvre-chef ayant interpelé Théophile Gautier lorsque l’œuvre fut exposée au Salon de 1848 : «Un portrait, que son aspect bizarre et surtout le bicorne qui le coiffe rendent légèrement inquiétant au premier abord, laisse bientôt voir à quiconque s’y arrête de sérieuses qualités de dessin et complète le bagage de M. Gérôme. Dans le tableau mythologique comme dans le cadre pieux et le portrait, le jeune artiste a fait preuve d’originalité, de goût, de délicatesse et de distinction. Le côté un peu sauvage de sa peinture ne nous effraye pas. Il n’est pas mauvais qu’une œuvre ait dans sa beauté quelque chose de choquant.» Cet extrait a été publié le 27 avril 1848, date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies et possessions françaises. Le Salon se déroulait en effet après les évènements révolutionnaires qui mirent fin à la monarchie de Juillet. Le modèle, alors âgé de 21 ans, mourra prématurément d’une méningite. Le jeune homme semble porter un regard grave sur son époque, air que l’on retrouve trait pour trait dans le portrait conservé à la National Gallery de Londres, sans doute préparatoire à notre tableau. Le peintre témoigne pour sa part de ses talents de portraitiste et de sa maîtrise de la lumière. On notera également l’audace de la composition, la volée de marches devant laquelle se tient Armand étant inhabituelle, sa neutralité concentrant l’attention du spectateur sur le sujet, tout en ménageant une échappée visuelle.
Vendredi 28 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Christophe Joron-Derem SVV. M. Bordes.

Charles-Alphonse Dufresnoy (1611-1668), Portrait allégorique du cardinal de Richelieu inspirant le respect aux animaux, toile, 110 x 80 cm.
Frais compris : 71 404 €.
Richelieu redécouvert
Cette toile de Charles-Alphonse Dufresnoy au sujet de choix, le cardinal de Richelieu, constitue une découverte saluée par une enchère de 56 000 €. Ce montant lui permet d’occuper la seconde place du palmarès de l’artiste, talonnant une huile sur toile à sujet de L’Adoration des bergers (91,5 x 124 cm), adjugée 65 000 € le 24 juin 2009 chez Sotheby’s à Paris. Dufresnoy est un peintre rare, Artnet ne listant que vingt-quatre références le concernant, nombre d’œuvres ne lui étant qu’attribuées ou données à son entourage. Il est en effet davantage connu comme étant l’auteur de De arte graphica, paru en 1668 dans la traduction française de Roger de Piles. Cet ouvrage a joué un rôle capital dans l’élaboration de la critique d’art en France au XVIIe siècle. Élève de François Perrier et de Simon Vouet, Dufresnoy part compléter sa formation à Rome, où il restera vingt ans, de 1633 à 1653. Avant de rentrer à Paris en 1655, il fait un crochet par la Vénétie. En Italie, il devient l’ami de Pierre Mignard, avec lequel il œuvrera de 1663 à 1666 à la décoration de la coupole du Val-de-Grâce. Loué de son vivant, l’artiste tombera ensuite dans l’oubli, nombre de ses dessins et peintures étant détruits. Dans les années 1990, Jacques Thuillier et Sylvain Laveissière ont reconstitué son œuvre peint, permettant sa redécouverte. Notre tableau a probablement appartenu à Armand Jean de Vignerot du Plessis (1639-1715), deuxième duc de Richelieu. On le retrouvera plus tard dans la collection Lamarque d’Arrouzat, ensuite en mains aixoises, puis enfin chez un amateur d’art italien. Dufresnoy a repris la pose du célèbre portrait du ministre de Louis XIII exécuté par Philippe de Champaigne, conservé au Louvre, et l’a entouré d’une faune sauvage à laquelle il inspire une crainte certaine… Le lion peut symboliser l’orgueil, le léopard la perfidie et le serpent l’envie, à moins que ces animaux ne servent à mettre en exergue la politique du cardinal exercée face aux puissances étrangères. Le lion et le léopard, confondus en héraldique, ne figurent-il pas sur les armoiries royales d’Angleterre ?
Lundi 24 juin, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Artemisia Auctions SVV. M. Kerspern.

Manufacture royale de Beauvais, troisième quart du XVIIIe siècle, Le Repas chinois, tapisserie en laine et soie, 306 x 452 cm. Frais compris : 130 116 €.
À l’heure chinoise
Estimée au plus haut 45 000 €, cette tapisserie de Beauvais ayant déjà fait l’objet d’un encadré page 48 de la Gazette n° 24 était poussée jusqu’à 105 000 €. Exotique, elle figure l’empereur de Chine attablé sous un parasol et entouré de sa cour. Rappelons qu’une série complète de la tenture dont elle est issue aurait été emportée par une mission jésuite en Chine. Elle aurait ensuite été reçue en présent ou confisquée – selon les sources – par le souverain impérial, qui fit construire un pavillon pour les exposer, sans même avoir compris qu’il y figurait… L’ouvrage est retourné en Europe après le sac du palais d’Été. Les cartons de la première tenture d’inspiration chinoise, tissée à Beauvais à partir de 1690, ont été exécutés d’après de Vernansal, Blin de Fontenay et Dumons. L’auteur de notre tenture, la deuxième, est François Boucher. Les esquisses réalisées par le peintre des grâces sucrées du temps de Louis XV sont aujourd’hui conservées au musée de Besançon. Outre notre Repas chinois seront tissées à partir de 1743 La Foire, La Danse, La Pêche, La Chasse et La Toilette, adaptées au grand format de l’art du lissier par Jean-Joseph Dumons de Tulle. C’est en 1742 que Boucher reçoit commande par Jean-Baptiste Oudry, alors directeur de la manufacture de Beauvais, de cartons de tapisseries destinées à remplacer la série de «L’histoire de l’empereur de Chine», passée de mode. Quelques-unes de ces tentures aux décors à la Berain demeuraient invendues dans les stocks de la manufacture. Visiblement, le peintre ne s’embarrasse pas de préoccupations ethnographiques, préférant laisser libre cours à son imagination : la rigoureuse étiquette de la cour des Qing n’aurait sans doute pas permis un tel grouillement à l’heure de l’auguste repas du fils du ciel ! Notre tapisserie pourrait, pour sa part, compter parmi les trois ouvrages tissés sans bordure en 1763 pour un certain M. Charron, qui s’est ainsi évadé dans l’Orient extrême…
Mercredi 26 juin, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando - Lemoine SVV. M. Mourier.

Tom Wesselmann (1931-2004), Smoker Study, 1977, huile sur toile, 25 x 24 cm.
Frais compris : 136 395 €.
Wesselmann miniature
Si Tom Wesselmann s’est fait connaître pour ses «Great American Nudes» déclinés en grande taille, c’est une œuvre miniature qui était ici proposée. Nonobstant sa poignée de centimètres carrés de surface, notre Smoker Study de 1977 enregistrait 105 000 €. Il faut souligner le fait que son auteur, qui a d’abord voulu être dessinateur de bandes dessinées, a commencé par travailler sur de petits collages de papiers déchirés et de matériaux de récupération. Cette technique va donner lieu à ses grandes œuvres, dont des natures mortes géantes. Wesselmann se tourne vers la peinture à une époque où l’abstraction domine la scène américaine, glorifiant l’acte créateur de l’artiste messianique. Il se réapproprie la figure, se rattachant ainsi au pop art. En 1962, il participe à l’exposition des «New Realists» organisée par Sidney Janis, qui fera date. Trois ans plus tard, il lance une série sur un détail de ses nus, la bouche. C’est l’un des modèles dont il peint les lèvres, Peggy Sarno, qui lui donne en 1967 l’idée des «Smokers Studies», un jour où elle fume lors d’une pause. Les tableaux de cette série seront parmi les premiers dits «en forme», le châssis de la toile se conformant aux contours du sujet. Série phare des années 1970, elle va évoluer. Aux motifs initiaux de la bouche et de la cigarette, il va ajouter les mains, puis un fragment de visage, comme dans notre composition. Là où les «Great American Nudes» questionnaient la sexualité à l’heure de la société de consommation de masse, les «Smoker Studies» affichent une connotation plus glamour, certaines se référant à des icônes du genre comme Marlène Dietrich. En 1977, le peintre participe à l’exposition du MoMA de New York «American Art since 1945» et initie une nouvelle série, les «Bedroom Paintings», à la composition dominée par une diagonale. On le voit, elle contamine également notre Smoker Study.
Mercredi 26 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Europ Auction SVV. M. Willer.

Marcel Proust (1871-1922), lettre autographe signée à Louis Suchet d’Albufera du 5 ou 8 mai 1908, six pages in-8o.
Frais compris : 49 568 €.
Proust à Albufera
Au royaume des autographes, Marcel Proust occupe une place de choix, ses écrits rencontrant toujours un franc succès, même lorsqu’il ne s’agit pas de manuscrits de son monument de la littérature française, À la recherche du temps perdu. La preuve avec une correspondance de neuf lettres adressée entre mars et décembre 1908 au marquis Louis Suchet d’Albufera, qui totalisait 210 416 € frais compris. Le sommet était atteint à 40 000 €, une estimation quadruplée, par la missive reproduite. Proust y évoque des projets d’écriture parmi lesquels une étude sur la noblesse, une autre sur les pierres tombales ou encore un essai sur la pédérastie, «(pas facile à publier)», précise-t-il… Ses propos sont aussi mondains, par exemple : «À propos de Guiche, tu as dû lire qu’il m’avait présenté au Polo et cela a dû te faire tordre ! Il y a de quoi. On ne m’écrit plus que pour me proposer des poneys». Une lettre de sept pages du 26 mars encaissait 34 000 €. Il y parle de ses déboires financiers – «As-tu vu que dans mes pastiches du Figaro j’ai parlé de ma déconfiture avec la De Beers ?» –, trouve «l’envoi de Zola au Panthéon stupide», tout en n’approuvant pas les protestations du duc de Montebello à ce sujet, et mentionne un projet de roman. Dans une lettre du 6 ou 7 décembre de quatre pages adjugée 22 000 €, c’est Louisa de Mornand qui est le sujet : «J’aurais aussi besoin de savoir de suite ce qui ferait plaisir à notre amie». Louis d’Albufera et Louisa lui ont inspiré deux personnages de la Recherche, Robert de Saint-Loup et Rachel. L’écrivain a fait la connaissance de la jeune femme en 1903, alors qu’elle était déjà la maîtresse de son ami. Les amants rompirent en 1906, Louis Suchet d’Albufera étant pressé par sa famille de se marier dans son milieu. Proust reproduit le même schéma avec les protagonistes de son roman. Cependant, ses personnages empruntent toujours leurs caractéristiques à plusieurs personnes. Ainsi Saint-Loup s’inspire-t-il également des comtes Bertrand de Fénelon et Clément de Maugny.
Jeudi 27 juin, salle des ventes Favart.
Ader SVV. M. Bodin.

Jan Cornelisz Vermeyen (vers 1500-1559), Tête de femme couverte d’un voile, eau-forte et burin, épreuve légèrement jaunie, 21,4 x 18,1 cm.
Frais compris : 47 807 €.
Vermeyen artiste rare
Une surprise attendait à 38 000 € cette épreuve d’une eau-forte et burin représentant peut-être la femme de l’artiste, Jan Cornelisz Vermeyen. Il s’agit d’un record mondial absolu pour ce peintre rarissime, Artnet ne recensant que vingt-cinq références, toutes les peintures ne lui étant qu’attribuées, de son entourage ou dans sa manière. Le seul autre résultat mentionné pour une estampe concerne une épreuve de gravure de 1547 décrivant un Grand banquet des chefs de tribus berbères (31,3 x 53,5 cm), adjugée 800 DM (550 € en valeur réactualisée) le 26 septembre 1995. Cet artiste flamand a en effet suivi Charles Quint en Espagne, puis en Tunisie, d’où il rapporta des dessins qu’il utilisa pour concevoir des cartons de tapisserie commandés par Marie de Hongrie. Le Louvre possède une plume, lavis brun, encre brune et lavis gris décrivant ainsi une Fantasia à Tunis (41 x 69 cm). Au moment de l’acquisition, en 2003, par cet établissement d’un panneau figurant, à la lueur d’une torche disputée par trois putti, un saisissant Saint Jérôme en méditation, Michel de Piles, sur le site de La Tribune de l’art, notait que «l’artiste est présent dans plusieurs grands musées, mais absent du marché de l’art». Il précise également que le peintre «est considéré comme l’un des principaux romanistes avec Jan Van Scorel, Maerten Van Heemskerck et Anthonie Blocklandt, les premiers artistes néerlandais à avoir compris la leçon de Raphaël dans un sens maniériste et fantastique». L’usage qu’il fait de la lumière anticipe la manière des peintres caravagesques de l’école d’Utrecht. Elle sert à accentuer la monumentalité des formes, ce dernier caractère distinguant notre portrait, au cadrage serré. Formé dans l’entourage de Van Scorel et de Gossaert, le peintre a travaillé pour Marguerite d’Autriche puis Marie de Hongrie, avant de suivre l’empereur germanique, dont il a réalisé de nombreux portraits, ainsi que ceux de membres de la cour. Il a ensuite répondu à des commandes officielles depuis Bruxelles, où il s’est éteint en 1559.
Jeudi 27 juin, Espace Tajan.
Tajan SVV. Mme Collignon.

Christian Dior Haute Couture, automne-hiver 1957, Zerline, robe d’après-midi en taffetas de soie noir, jupon de tulle et crin.
Frais compris : 84 624 €.
Dior, on adore !
Une nouvelle page de l’histoire de l’iconique petite robe noire, parangon de l’élégance française, s’écrit avec les 68 000 € récoltés par cette création de Christian Dior de la collection automne-hiver 1957, la dernière imaginée par le couturier. Non contente de décrocher un record mondial dans sa catégorie, elle en remporte également un pour son auteur… d’une pierre deux coups ! On le voit, l’après-midi savait être un moment des plus élégants dans les années 1950, notre modèle défilant, porté par Svetlana, dans la catégorie «robe d’après-midi habillée». Il en existait sans doute de plus décontractées… Comme toutes les créations de l’époque, notre vêtement porte un nom, celui de Zerline. Il s’agit de la jeune paysanne que Don Juan tente de séduire dans l’opéra de Mozart, le jour de son mariage avec Masetto. Zerlina échappe une première fois au terrible séducteur grâce à l’intervention de Donna Elvira puis, celui-ci se montrant plus entreprenant, par des cris qui ameutent les invités de la fête. C’est donc le nom d’une jeune ingénue qui a été choisi pour désigner les savants jeux de drapés, retombant avec souplesse, qui couvrent les épaules et mettent en valeur sans outrance la gorge, la longueur de la jupe s’arrêtant au-dessous du genou. Bien entendu, conformément aux préceptes de Monsieur Dior, cette robe se porte avec de longs gants noirs, complétés d’un petit chapeau plat à large bord, car une dame qui se respecte ne saurait sortir tête nue ! Ne manque qu’un discret rang de perles fines pour parachever cette icône de la parisienne mid-fifties. Une image qui s’exporte bien, puisque Christian Dior assure alors à lui seul la moitié des ventes de la couture française vers les États-Unis. De fait, notre robe est parfaite pour prendre un thé au Pierre, à New York, ou pour une visite de courtoisie dans une opulente propriété de la côte Est. Quand Zerline part à Newport…
Lundi 24 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. Mme Blanckaert.

Trousse de veneur composée de six outils gravés et dorés, plaquettes en os gravé, 1571, trousse en cuir ornée d’entrelacs, 36 x 11 x 10 cm.
Frais compris : 43 372 €.
L’art de la vénerie
Nos outils, bataillés jusqu’à 35 000 € par un amateur passionné, sont très semblables aux sept pièces d’une trousse de veneur du XVIe siècle conservée au musée national de la Renaissance du château d’Écouen. Leur manche est orné d’ivoire, contrairement à nos couteaux aux poignées d’os. Couramment employés sur les armes de la Renaissance, ainsi que la corne, ces matériaux sont entièrement gravés. Les lames elles-mêmes sont richement ornées, ciselées de rinceaux et partiellement dorées. Une telle ornementation témoigne bien évidemment du prestige de la maison au service duquel ces outils devaient être attachés. Faut-il rappeler que la chasse s’est révélée le passe-temps favori de la noblesse depuis le Moyen Âge, époque à laquelle elle était également considérée comme un entraînement guerrier ? À la Renaissance, la chasse est un privilège enseigné aux princes. François Ier et Catherine de Médicis elle-même s’adonnent avec passion à la vénerie, aussi nommée «chasse à courre», qui consiste à s’aider d’une meute de chiens pour traquer le gibier jusqu’à l’épuisement, avant de l’achever. Codifiée tant sur le plan tactique qu’éthique, cette pratique réputée pour être née en Gaule nécessite une importante organisation, avant et après l’hallali. C’est vers la fin du XVe siècle qu’est apparue la trousse de vénerie, rassemblant un ensemble de couteaux et d’outils divers destinés à achever, dépecer et parer le gibier pour la curée, comme le lourd couperet, les couteaux de différentes forme et taille, mais aussi la scie, le marteau tire-bouchon, la hachette ou encore la pince et, parfois, le couteau plat à servir, appelé «présentoir».
Jeudi 27 juin, Auvers-sur-Oise.
Le Calvez & Associés SVV.

École lombarde, XVIe siècle, atelier de Gaudenzio Ferrari (vers 1470-1546), Adoration de l’Enfant avec saint Joseph et les anges, panneau renforcé, 119 x 86 cm.
Frais compris : 192 000 €.
Une adorable nativité lombarde
En ce début d’été, l’hôtel des ventes de la rue Traverse, à Brest, célébrait Noël avec notre tableau, indiqué autour de 14 000 €. Provenant d’une succession brestoise, il a été attribué à l’atelier de Gaudenzio Ferrari. Peintre, sculpteur et architecte, cet artiste est considéré comme l’un des plus grands représentants de l’école milanaise du XVIe siècle. À la tête d’un important chantier, il peint par exemple à fresque en 1513 une monumentale vie du Christ en vingt et un épisodes décorant l’église Santa Maria delle Grazie, à Varello. Artiste fécond, il réalise de nombreuses œuvres qui unissent le colorisme vénitien au réalisme milanais. Notre Adoration se rapproche d’un tableau conservé au John and Marble Ringling Museum of Art, à Sarasota en Floride. La finesse de l’exécution et la rutilance des tonalités soulignent un métier sûr et brillant. On y lit plus particulièrement des accords lyriques de bleu, d’orange, de rose et de rouge qui correspondent bien au caractère jubilatoire du sujet. La lumière, délicatement modelée, cisèle gracieusement les visages des adultes comme des enfants. Se détachant du hiératisme gothique, la composition est empreinte d’un intimisme touchant : saint Joseph gratte son couvre-chef tandis que l’Enfant Jésus, soutenu par des angelots, s’élance sans retenue vers sa mère. À l’arrière-plan sont représentés de jeunes bergers qui accourent joyeusement avec leurs moutons après avoir entendu l’annonce divine. Diablement disputée entre la salle et plusieurs téléphones, notre Adoration pulvérisait les estimations. Après un rude tournoi d’enchères, un acheteur étranger passionné l’emportait contre un  fervent collectionneur français.
Brest, mardi 25 juin. Adjug’ Art SVV. M. Millet.
René Magritte (1898-1967), Shéhérazade, 1947, gouache sur papier, 18 x 13 cm.
Frais compris : 625 000 €.
Une figure salvatrice
La narratrice des Mille et une nuits, Shéhérazade, envoûte toujours les esprits. Elle était ici créditée de 500 000 € en format miniature, ayant servi d’inspiratrice à un certain René Magritte. Ce dernier n’a retenu de la belle que la bouche et les yeux, le reste de son visage étant tout juste évoqué par un précieux assemblage de perles. En 1946, le peintre relit les célèbres contes. L’année suivante, à la galerie Lou Cosyn à Bruxelles, il expose une série d’œuvres se composant pour moitié de petits formats baptisés Shéhérazade, dont le visage est dessiné de manière plus ou moins élaborée par des perles. Magritte les aurait exécutées en prenant pour modèle Rachel Baes, fille du peintre Émile Baes, elle-même artiste acquise au surréalisme après sa rencontre avec Paul Eluard en 1945. En 1948, Magritte peint sur le même thème une huile sur toile, considérée aujourd’hui comme l’un des chefs-d’œuvre du musée qui lui est dédié dans la capitale belge. Notre gouache n’a pas à rougir de son pedigree, puisqu’elle a appartenu à deux grands marchands américains, Robert Elkon – d’origine belge – et Leo Castelli, ainsi qu’à Robert Rauschenberg. Parmi les sources possibles d’inspiration du peintre, retenons un écrivain chéri des surréalistes, Edgar Poe, qui a imaginé un Mille Deuxième Conte de Schéhérazade (1845), dans lequel l’héroïne évoque l’image d’une forêt sous-marine étant restée verte. L’arrière-plan de notre gouache montre une forêt aux allures marines. Shéhérazade est une figure puissamment évocatrice. Fille aînée du grand vizir de la cour perse, elle accepte d’épouser le sultan, qui, depuis l’adultère de sa femme Sharyar, payé de sa mort, convole chaque jour avec une vierge qu’il fait exécuter au matin… Pour couper court à ce cycle infernal, Shéhérazade va raconter, sans la terminer, une histoire palpitante au sultan, qui l’épargnera pour connaître la suite… Cela durera mille et une nuits, l’époux décidant ensuite de la garder pour toujours auprès de lui.
Mardi 2 juillet, Hôtel Le Bristol. Kohn Marc-Arthur SVV.
Auguste Rodin (1840-1917), Portrait de jeune fille en Flore, buste en terre cuite, h. 45 cm.
Frais compris : 79 309 €.
Rodin ornemental
Ce buste atypique d’Auguste Rodin n’était pas estimé plus de 15 000 €. Il en rapportait 64 000, une enchère notamment justifiée par son état de conservation impeccable, la sculpture étant restée dans sa caisse d’origine, marquée «Statuette. Fragile»… Les grâces de notre jeune fille évoquent le XVIIIe siècle galant, genre dans lequel s’est exercé le sculpteur. On oublie en effet que ce n’est qu’à partir des années 1880, alors qu’il atteint la quarantaine, que  Rodin devient le chantre de la modernité de sa discipline. Auparavant, il a travaillé dans la sculpture ornemaniste, celle en liaison avec l’architecture ou conçue en vue d’un usage domestique. Albert-Ernest Carrier-Belleuse est l’un des grands noms de cette tendance. À l’âge de 24 ans, Rodin rejoint son atelier. Nous sommes en 1864, et débute une collaboration longue de près de vingt ans, les deux hommes travaillant pour Sèvres à partir de 1879, année où Carrier-Belleuse se voit nommé directeur des travaux d’art de la manufacture. En février 1871, le jeune sculpteur rejoint son aîné à Bruxelles, où celui-ci, réfugié depuis le début de la guerre de 1870, a remporté le marché pour la décoration du palais de la Bourse. Il travaille au monument, mais un différent l’opposant à son employeur provoque son éviction rapide. Rodin a en effet produit des œuvres sous sa propre signature qu’il vend à la Compagnie des bronzes de Bruxelles, ce que lui interdit son contrat. Une fois rentré en France, Carrier-Belleuse confie ses chantiers bruxellois à un collaborateur, Joseph Van Rasbourg, qui engage à son tour Rodin et l’autorise à apposer son nom sur des œuvres destinées au marché français. L’artiste restera en Belgique jusqu’en 1877. L’année précédente, il effectue le voyage en Italie, où il a la révélation de l’œuvre de Michel-Ange. De retour à Bruxelles, il abandonnera ses statuettes pour se consacrer à des figures grandeur nature, dont L’Âge d’airain. Épargné par la furia de la leçon michelangelesque, notre buste séduit avec d’autres armes…
Vendredi 28 juin, Salle 2 - Drouot-Richelieu.
Bondu et associé SVV. M. Froissart A.

Jean Benjamin Maneval (1923-1986), maison bulle à six coques, forme bombée, polyester, baies en méthacrylate, démontable, 1 500 kg, vers 1968-1969.
Frais compris : 14 400 €.
Le confort d’une maison bulle
S’opposant aux conceptions répétitives de l’habitat, Frederick John Kiesler élabore durant l’entre-deux-guerres L’Endless House, qui prône une architecture suspendue, courbe, usant de coques monolithiques. Révolutionnaire, elle inspire de nombreux architectes tels Gaudi, Niemeyer ou encore Le Corbusier, palliant les problèmes du logement. Habiter, travailler, se cultiver et circuler deviennent les quatre fonctions clés de l’habitat. Dans leur lignée, Jean Benjamin Maneval, à la fois architecte, urbaniste et théoricien, imagine une maison bulle ; exécutée en résine et préfabriquée, elle pourra être produite en série. Un prototype, à la frontière de l’objet et de l’architecture, est présenté en 1956 au Salon des arts ménagers. Douze ans plus tard, la maison bulle est commercialisée en plusieurs exemplaires, destinés à équiper un village de vacances à Gripp, dans les Hautes-Pyrénées. Les six coquilles, facilement transportables en camion, présentent chacune une unité de vie et s’intègrent bien dans le paysage. La production des maisons bulles sera toutefois abandonnée après 1970. Lors d’un inventaire dans les Deux-Sèvres, Me Gaël Biard découvre fortuitement le spécimen. Son propriétaire, en stage sur les chantiers Dubigeon au début des années 1970, l’avait acheté directement au fabricant. Attendue autour de 7 000 €, notre maison Barbapapa couvrant une surface de 36 mètres carrés était proposée vide de son mobilier intégré d’origine. Suscitant la convoitise des musées, des galeries et des amateurs, elle doublait les estimations, acquise finalement par le commerce français. Un nouveau destin se profile ainsi pour notre maison cocon, une tanière rêvée pour des Schtroumpfs !
Niort, jeudi 4 juillet. Deux-Sèvres Enchères et Expertises SVV.
Anselmo Guinea (1855-1906), Paysage de Zorrozaurre, Bilbao, toile, 1896, 94 x 150 cm. Frais compris : 49 800 €.
Cap sur Bilbao
Partons en escapade à Bilbao avec notre toile, œuvre clé d’Anselmo Guinea. Découverte fortuitement dans un garage du Sud-Ouest, elle était indiquée autour de 10 000 €. Proposée dans son jus, elle est l’œuvre d’un enfant du Pays basque, à qui le musée des beaux-arts de Bilbao consacra une rétrospective en 2012. Appartenant à une ancienne famille basque, il étudie à Madrid, puis achève à Rome sa formation picturale. Regagnant Bilbao, Anselmo Guinea reçoit l’influence notable d’Adolfo Guiard y Larrauri, premier peintre basque à préférer le voyage à Paris au traditionnel séjour romain. Ami de Degas, il l’encourage à pratiquer le plein air et à venir en France. Installé à Paris, notre peintre s’enthousiasme pour les courants d’avant-garde, notamment l’impressionnisme et le pointillisme. Revenu au Pays basque, il trouve son propre style entre tradition et modernité. Touché par les travaux spectaculaires entrepris au port de Bilbao, il les représente à plusieurs reprises entre 1892 et 1896. Ici, il montre la peine des paysans de la péninsule de Zorrozaurre, qui doivent quitter leur terre gagnée par les aménagements industriels. La composition, construite dans un cadre japonisant, emploie intensément les verts, les bleus et les gris, faisant référence à l’art de Guiard y Larrauri. Ces tonalités colorent la scène d’une atmosphère symboliste, aux accents misérabilistes qu’incarne une mère abritant son fils dans un capulet. En revanche, l’arrière-plan, plus novateur, est peint selon la manière pointilliste. Après une belle lutte d’enchères entre la salle et plusieurs téléphones, notre tableau quintuplait les estimations, acquis par le commerce international.
Poitiers, samedi 6 juillet. Hôtel des ventes de Poitiers SVV. Mme Maréchaux PH.
Pierre Soulages, Peinture 65 x 81 cm, 13 novembre 1956, huile sur toile signée.
Frais compris : 674 816 €.
Sur les traces de Soulages
La vedette incontestée de ce nouvel opus dédié à l’abstraction et à la peinture contemporaine était Pierre Soulages, désormais consacré peintre français vivant le plus cher. Non seulement les trois œuvres de l’artiste proposées trouvaient preneur, mais la plus attendue, une Peinture 65 x 81 cm, 13 novembre 1956, se payait le luxe de dépasser son estimation pour être emportée à 560 000 € (voir photo page de gauche). Une belle enchère, surtout au vu de la taille du tableau. Il faut dire aussi que cette œuvre illustre l’évolution de la démarche de l’artiste en cette année 1956. Si d’épaisses bandes sombres rectangulaires barrent toujours la composition, elles valent moins pour elles-mêmes que pour le contraste qu’elles créent avec le fond plus clair du tableau, dont l’apparition par intermittence est source de dynamisme. De deux ans plus jeune, une Gouache sur papier, 65 x 50 cm, 1954, dédicacée à la photographe Denise Colomb et décrochée à 140 000 €, prenait le parti du mouvement d’une manière plus austère, aucune couleur ne venant troubler le jeu du clair-obscur. C’est en janvier 1979 que la nuit est finalement tombée sur l’œuvre de Soulages. «Le noir avait tout envahi, à tel point que c’était comme s’il n’existait plus», dira l’artiste. Que reste-t-il alors ? La lumière, réfléchie par la matière rugueuse de la peinture, qui s’anime. Il suffisait à un amateur de contempler les stries d’une Peinture 100 x 81 cm, 4 janvier 1989 pour être convaincu de leur effet hypnotique et débourser 215 000 €. Si Jacques Monory ne faisait pas partie stricto sensu des plus hautes enchères enregistrées ce dimanche, il n’en mérite pas moins une mention spéciale pour son 14 Juillet privé de 1967 (voir photo). L’œuvre marquait en effet son record mondial à 105 000 € (source Artnet), détrônant celui décroché un an plus tôt par la même maison de ventes pour le Meurtre n° V de 1968. La figuration narrative est décidément à la fête !
Dimanche 7 juillet, Versailles. Versailles Enchères SVV.
Bugatti Veyron 16,4 Grand Sport.
Frais compris : 914 816 €.
Pied au plancher !
Neuf voitures de luxe totalisaient au soleil des enchères la bagatelle de 3 212 147 € frais compris. Outre des noms prestigieux, elles offrent l’avantage d’avoir peu roulé, la plus utilisée affichant 12 841 km. Vendues à la requête de l’Agrasc – Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués –, elles ont été saisies en février 2012 dans l’hôtel particulier parisien du fils du président de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang, objet de poursuites judiciaires internationales. En plus du prix d’adjudication, les acheteurs devaient régler la révision effectuée en juin par les constructeurs ou les concessionnaires officiels des marques. Ainsi, l’acquéreur de la voiture la plus chèrement disputée, 800 000 €, la Bugatti Veyron Grand Sport reproduite, hérite d’une facture se montant très exactement à 38 700,86 € TTC. À voiture d’exception, révision d’exception, ce bolide hors norme pouvant atteindre des vitesses supérieures à 400 km/h ! Dépourvue du qualificatif «grand sport», une Bugatti Veyron de 2007 en deux tons de bleu recueillait 510 000 €. Il s’agit du modèle «de base» de la célèbre marque, ressuscitée en 1998 par le groupe Volkswagen. Reproduite en couverture de la Gazette n° 25, la Maserati MC 12 de 2005 bleu foncé et blanc nacré atteignait 640 000 €. Ce modèle n’a pas été produit à plus de cinquante exemplaires, en plus des cinq destinés à la compétition. Ce pur-sang est susceptible de rouler jusqu’à 330 km/h… Ferrari entrait en piste à 243 000 € avec une 599 GTO de 2010 jaune foncé n’affichant que 597 km au compteur. Sa note de révision est des plus raisonnables, 1 596,10 € TTC. Dotée de la même couleur de robe, une Porsche Carrera 980 GT de 2006 rugissait à 238 000 €. L’écurie Obiang ne possédait pas que des «supercars», le trophée pour les déplacements plus quotidiens revenant moyennant 130 000 € à une Rolls-Royce Phantom noir de 2005, présentant 10 598 km au compteur. Terminons cheveux au vent avec les 125 000 € d’une Bentley Azur de 2007 ivoire arborant une sellerie en cuir crème, une loupe de bois clair complétant harmonieusement son intérieur.
Lundi 8 juillet, 12, rue Drouot.
Me Damien Libert, président de la Chambre de discipline des Commissaires-Priseurs Judiciaires de Paris.

Sanyu (1901-1966), Nature morte à la coupe de fruits et au petit cheval, peinture sur verre, 8 x 12 cm.
Frais compris : 57 107 €.
Un record sur verre pour Sanyu
Lors de cette vente bajocasse, le peintre Sanyu s’est taillé la part souveraine avec ce petit tableau, digne de Lilliput par ses dimensions réduites. Avancé autour de 20 000 €, il bénéficie d’emblée d’un pedigree béton. Son premier acquéreur n’est autre que l’écrivain Henry-Pierre Roché (1879-1959), collectionneur et auteur du fameux Jules et Jim. Appartenant ensuite à Mme d’Orgeix, à Uzès, dans le Gard, il intègre enfin une grande collection privée du sud de la France. Finement exécuté sur verre, il porte la signature de Sanyu, ou Chang Yu, un artiste franco-chinois, objet d’une rétrospective organisée en 2004 au musée Guimet. Né à Nanchong, au Sichuan, dans une famille aisée, il prend des leçons de calligraphie sous la houlette du peintre Zhao Xi. À 20 ans, le jeune homme part en Europe achever sa formation. Après un séjour à Berlin, il s’installe dans le quartier de Montparnasse, où il reçoit l’influence du courant surréaliste et des peintres de l’école de Paris. Faisant de la capitale française le lieu principal de son activité artistique, Sanyu apparaît au milieu du XXe siècle comme l’un des premiers «ponts» entre les peintures chinoise et occidentale. Maîtrisant savamment les formes, l’artiste travaille souvent le nu, à l’image d’un lavis aquarellé ; rappelant l’art de Matisse, il était emporté à 14 000 € au double des estimations. Avec les nus, les animaux se rangent parmi les sujets préférés de Sanyu. En tête se placent les chevaux, un des genres les plus anciens de la peinture chinoise, comme notre Nature morte à la coupe de fruits et au petit cheval. Adjugée à un collectionneur presque au triple des estimations, elle enregistre par ailleurs un prix record pour une œuvre du peintre faite sur verre. Attention fragile !
Bayeux, samedi 13 juillet.
Bayeux Enchères SVV. M. Lefèvre.
Eugène Boudin (1824-1898), Les Voiliers, marine à Honfleur, pastel, signé, 17 x 27 cm.
Frais compris : 49 200 €.

Douce lumière de la baie d’Honfleur
Cette vente honfleuraise gratifiait un enfant du pays, Eugène Boudin, initiateur des impressionnistes. Présentée en page 55 du n° 27, L’Entrée du port de Saint-Valéry-sur-Somme était d’abord décrochée à 64 000 €. Elle était talonnée par notre pastel, espéré autour de 20 000 €. Provenant d’une succession régionale, il représente l’un des thèmes préférés de Boudin. Appartenant à une famille de marins, il hérite de leur amour passionné de la mer. Après une formation parisienne, le peintre, revenu en Normandie, s’installe en 1854 à la ferme Saint-Simon, attirant une colonie d’artistes. Parmi eux se range Gustave Courbet, avec lequel il ébauche côte à côte des marines. Ils plantent volontiers leurs chevalets dans le sable doré des plages et exécutent des compositions directement à l’huile, dans l’enthousiasme et dans la fraîcheur du premier jet.
Dès cette époque, Eugène Boudin pratique aussi le pastel afin de mieux saisir les formes fluides des nuages. Il lui permet de représenter les nuances les plus ténues de l’atmosphère, de révéler les métamorphoses indéfinissables de la lumière normande, baignées d’air marin. Aux flots furieux transcrits par les peintres romantiques, Eugène Boudin préfère les rades où naviguent des voiliers, à l’image de notre marine. Ici, Eugène Boudin représente une vue de la baie d’Honfleur dans laquelle la qualité de la lumière prend le pas sur les éléments du pittoresque. Pour fixer l’insaisissable, il se fait le peintre de la mouvance des choses : eaux, nuées, variations de l’atmosphère et voiliers bringuebalant au gré du vent. Emportée largement au double des estimations, notre marine dévoile enfin les belles tonalités du ciel mobile et changeant de la Normandie.
Honfleur, dimanche 14 juillet.
Honfleur Enchères SVV. Vendôme Expertise.

Frits Thaulow (1847-1906), Camiers, la nuit, 1892, huile sur papier marouflé sur toile, signé et daté, 43 x 62 cm.
Frais compris : 12 392 €.
Thaulow, un norvégien en Boulonnais
Le pastel, boudé par les artistes néoclassiques, revient en force durant la seconde moitié du XIXe siècle et se révèle un médium idéal pour l’impressionnisme. Unissant dessin et couleur pure, il réalise la fusion entre la forme et sa dissolution, entre l’image et sa vibration infinie, comme le révèle cette vue nocturne. Provenant d’une succession régionale, elle est signée de Frits Thaulow, un peintre norvégien. Né à Christiana, il fut l’une des vedettes des « Échappées nordiques », proposées durant l’automne 2008 au palais des beaux-arts de Lille. Se détachant de l’influence de Bastien-Lepage et du naturalisme, Thaulow se tourne vers la pratique du plein air. Le pastel, qu’il emploie à partir de 1883, lui permet de saisir les diverses variations lumineuses de la neige. En 1891, il s’établit en France avec Alexandra Lasson, sa seconde épouse, également peintre. Le couple se fixe à Dieppe, où il profite de la société franco-britannique faisant de la ville balnéaire un des lieux à la mode à la fin du XIXe siècle. De là, Thaulow parcourt la Picardie et le Pas-de-Calais. Menant une vie rustique, il loge un temps avec sa femme à l’hôtel du Lac, à Camiers, une bourgade proche de Boulogne-sur-Mer, sur la Côte d’Opale. Thaulow peint plusieurs tableaux en quête de lumière et de sujets pittoresques à l’exemple de notre pastel. Sans doute exposé en 1893 sous le numéro 1436, il est travaillé dans une harmonie de demi-teintes. Les effets de lumière traduisent excellemment les impressions fugitives. Déclinées en dégradés, elles se distinguent par des oppositions savoureuses entre les blancs laiteux, les bruns foncés et les rouges sombres. Bien observés, ils s’empreignent encore d’un poudroiement révélant des tonalités étranges. Notre pastel, espéré autour de 6 000 €, doublait au final les estimations, adjugé à un acheteur enthousiaste.
Lille, lundi 8 juillet.
Mercier & Cie SVV. Cabinet Ottavi.

Yves de Kerouallan (1895-1984), Fête religieuse, huile sur toile , 46 x 55 cm.
Frais compris : 4 920 €.
Un lumineux pardon
Yves de Kerouallan, objet d’une rétrospective organisée en 2011 au musée de Pont-Aven, était honoré au cours de cette vente morlaisienne intitulée «Tradition bretonne». Natif de Pluvigner dans le Morbihan, il appartient à une famille de marins chevronnés. Se destinant à la sculpture, il perd son bras droit durant la Première Guerre mondiale sur le front de l’Est. Courageux, il décide alors d’apprendre le dessin de la main gauche afin de l’enseigner comme professeur. Achevant sa formation aux Arts décoratifs à Paris, il peint ensuite des portraits, des paysages animés et des vues maritimes qu’il offre le plus souvent aux proches et aux amis. Employant l’huile et le pinceau, Yves de Kerouallan travaille également ses œuvres au chiffon ou avec le pouce. Elles révèlent ses principales inspirations : la Bretagne et l’univers maritime. Représentant des fêtes, des noces, elles transcrivent aussi des scènes de genre qui font référence aux coutumes régionales. Notre toile, avancée autour de 2 000 € et exposée en 2011, provient d’une succession locale. Proposée dans son «jus», elle montre une fête religieuse bretonne prise sur le vif. La composition, aux couleurs enlevées et peinte dans la lignée de l’école de Pont-Aven, illustre l’effervescence suscitée par les traditionnels pardons bretons en figurant une procession. Vigoureusement bâtie, celle-ci déploie de nombreux personnages aux silhouettes élancées, rehaussées de touches vives. Bien rythmée, elle se déroule tel un ruban imprimant un mouvement serpentin à la scène. Un collectionneur avisé la recueillait au double des estimations après une ardente joute d’enchères.
Morlaix, lundi 8 juillet.
Dupont & Associés SVV.
Jean-Michel Folon (1934-2005), Fontaine aux oiseaux, épreuve en bronze, 100 kg env., h. 165 cm.
Frais compris : 137 700 €.
Belle envolée pour Folon
De magnifiques sculptures monumentales se déploient actuellement dans les jardins de la villa Domergue, à Cannes. Provenant de la collection Linda et Guy Pieters, elles invitent jusqu’au 29 septembre à découvrir «Folon, le voyage inédit». Cet artiste était aussi la star des ventes Cannes 2013, menées par Antoine Aguttes. Natif d’Uccle, berceau des pionniers de l’art moderne belge, le jeune homme se consacre d’emblée au dessin, étudiant aux Beaux-Arts à Bruxelles. Installé à Paris au milieu des années 1960, il travaille pour diverses revues. Inventant un monde virtuel, il crée de curieux hommes immobiles qui errent en apesanteur avec leur chapeau démodé et leur visage minimaliste ; proches de certains portraits de Magritte, ils s’imprègnent de rêve et de poésie. Devenu un artiste de renommée internationale, Jean-Michel Folon impose vite son univers à divers médias. Durant presque une décennie, la chaîne de télévision Antenne 2 ouvre et ferme ses programmes avec un soleil peuplé de drôles de bonshommes chapeautés ; venus d’on ne sait où, ils planent en pardessus dans le ciel, les bras ouverts. En 1974, le générique du magazine télévisé Italiques s’anime également de personnages bleus qui s’envolent au milieu de livres sur une très mélancolique cantilène. Quinze ans plus tard, Jean-Michel Folon réalise le logo des Oiseaux, symbole des célébrations du bicentenaire de la Révolution sur de nombreux timbres et objets commé-moratifs. Notre bronze reprend un thème semblable. Vivement débattu, il est proche de la Fontaine aux oiseaux que Folon réalisa en 1994 et qui agrémente aujourd’hui les jardins du parc Borély, à Marseille. Après une rixe d’enchères, il prenait son envol pour atterrir dans la demeure d’un amateur européen.
Cannes, dimanche 25 août.
Antoine Aguttes, maison de Ventes et d’Expertises SVV. M. Kalfon.

Louis Valtat (1869-1952), Les Rochers rouges à Anthéor, 1904, huile sur toile signée, 60 x 73 cm.
Frais compris : 93 600 €.
Il y a le ciel, la mer… et l’Estérel
Louis Valtat, proche des nabis, découvre en 1898 Agay, un hameau de pêcheurs aux environs de Saint-Raphaël. Dès l’année suivante, il achète un terrain à Anthéor, distant de quelques kilomètres, et y fait construire une villa appelée «Roucas Rou». Avec Suzanne Noël, épousée au printemps 1900, le peintre y résidera chaque hiver jusqu’en 1914 ; en vélo tandem, le jeune couple se rend à Cagnes visiter Renoir, pousse jusque chez Signac, à Saint-Tropez… Louis Valtat, très attaché à la vie familiale, mène une existence calme et prend souvent sa femme et son fils Jean comme modèles. Sillonnant l’Estérel, il entreprend la célèbre série consacrée aux falaises en porphyre rouge dominant la mer. C’est à cette veine qu’appartient notre toile. Bataillée ferme entre divers amateurs et le négoce, elle rejoint finalement la collection d’un acheteur enthousiaste, bien au-delà des estimations indiquées autour de 50 000 €. Louis Valtat orchestre de brillants accords de jaunes, de verts, de bleus et de mauves. Il inonde la composition de tonalités flamboyantes, la dotant d’intenses vibrations lumineuses. Sans céder aux tentations du flou, il la travaille en touches franches et solides pour restituer les sensations de l’instantané : la chaleur d’un soleil implacable devient quasiment palpable. Le rouge orangé puissant des falaises, l’ocre du sable et le vert des buissons structurent le tableau. Ils contrastent avec le ciel changeant, le bleu-vert sombre de la Méditerranée ou les reflets de la mer, éléments mouvants d’un paysage plein de vie. Avec bonheur, Louis Valtat accomplit ici une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin.
Deauville, mardi 20 août.
Tradart Deauville SVV.
Paul Sérusier (1864-1927), Les Mimosas au pichet bleu, huile sur toile, 73 x 60 cm.
Frais compris : 105 600 €.
Harmonieux mimosas de bretagne
Ce splendide tableau, présenté comme l’une des œuvres phares de cette vente brestoise, était vivement plébiscité par les amateurs. Avancé autour de 40 000 €, il recueillait l’enchère la plus élevée de la vacation. Doublant largement les estimations, la toile était finalement adjugée à un grand collectionneur français. Provenant d’une collection régionale, elle est répertoriée dans le catalogue raisonné Guicheteau. L’œuvre, surtout, dévoile une facette moins connue de Paul Sérusier, célèbre pour son Talisman associé au mouvement des nabis : ses peintures de natures mortes. Plus intimistes que les paysages et les figures monumentales de paysans bretons, celles-ci traversent cependant toute la carrière de l’artiste. Avec constance, il représente des fleurs, des fruits, des faïences et autres objets qui habitent véritablement son quotidien. Rappelant Chardin et les peintres hollandais de la vie silencieuse, les tables dressées rendent également hommage aux natures mortes de Cézanne, comme l’illustre notre toile. Elle étale au premier plan de la vaisselle travaillée dans une sobre gamme argentée et, vigoureusement bâtie, déploie une mise en page originale jouant des effets de l’arabesque. Le regard est attiré par l’arrière-plan, où la composition décentrée s’éclaire de mimosas s’échappant d’un pichet bleu ; ils font ainsi irradier la nature morte de toute la gamme des jaunes. Les couleurs, habilement employées, créent une harmonie subtile. Comme Sérusier l’a écrit à Jan Verkade, «trois ou quatre teintes bien choisies, cela suffit et cela est expressif ; les autres couleurs ne font qu’affaiblir l’effet»… Éliminant l’accidentel et l’anecdotique, Paul Sérusier transcrit l’essentiel : une leçon qui sera reprise par les fauves, Braque et Picasso.
Brest, samedi 20 juillet.
Thierry - Lannon & Associés SVV.

Hans Hartung (1904-1989), P1974 - 29, acrylique et pastel sur carton baryté, 52,5 x 75 cm.
Frais compris : 37 200 €.
Lumière et support inédit pour Hartung
Cette œuvre, objet d'une Une de La Gazette, tenait toutes ses promesses en étant décrochée au-delà de la fourchette haute des estimations (35 000 €). Répertoriée dans les archives de la fondation Hartung-Bergman, elle a été réalisée en 1974 par l’artiste. Il avait emménagé, l’année précédente, avec son épouse Anna-Eva Bergman à Antibes, dans une maison atelier. Bâtie au cœur de l’oliveraie, elle révèle tout l’intérêt d’Hartung pour l’architecture, la construction et la force de gravité qui distinguent l’esprit du Bauhaus. À cette époque, la lumière conquiert tout l’espace de la toile, et l’intensité créative d’Hartung augmente à un point tel que durant la dernière année de sa vie il réalisera plus de trois cent soixante œuvres. En quête d’expressions nouvelles, l’artiste utilise des compresseurs, des vaporisateurs pour créer les fonds. Inventant des instruments, il emploie aussi des supports inusités comme notre acrylique peint sur carton baryté, dit aussi «carte à gratter». Hartung l’a justement découvert en dessinant les plans de sa maison antiboise. Recevant tous les médiums, le carton baryté lui permet d’exprimer toute la dynamique de son imaginaire ; menant vers l’intimité du signe, il renouvelle le traitement spatial des «motifs» abstraits : le sujet n’est plus centralisé et enfermé dans l’espace du tableau mais passe comme une fenêtre ouverte sur un univers où il se poursuit. Notre splendide pastel, acheté en 1980, était âprement disputé entre divers amateurs. Acquis par un collectionneur enthousiaste, il figurera au catalogue raisonné de l’œuvre de l’artiste entrepris par la fondation Hartung-Bergman.
Cannes, jeudi 15 août.
Besch Cannes Auction SVV.

Olivier Debré (1920-1999), Bleu, 1964, huile sur toile signée, contresignée, titrée et datée au dos, 146 x 115 cm.
Frais compris : 54 000 €.
Le bleu vu par Olivier Debré
La couleur bleue, difficile à maîtriser, est associée à l’air, à l’idéal, à l’azur du ciel. Se fondant dans les compositions, elle éveille l’imaginaire, révèle aussi le temps qui passe. Elle a inspiré aux peintres de multiples nuances, comme les célèbres bleu nattier, bleu matisse, bleu klein… Discrète et intense, mystérieuse et harmonieuse, elle revêt ici une toile qu’a réalisée Olivier Debré. Au début des années 1960, l’artiste substitue à l’être humain la nature. Révélant sa sensibilité sans passer par la représentation, il qualifie son œuvre «d’abstraction fervente», car elle symbolise l’émotion suscitée par la contemplation d’un paysage. À cette époque, Olivier Debré, aussi fasciné par le monochromatisme, fait de la couleur une expression artistique, à l’instar de Mark Rothko et de Nicolas de Staël. Les œuvres, imbriquant des formes libres, travaillent essentiellement sur l’intensité de la gamme chromatique. Par le libre agencement des éléments, les tableaux échappent à la rigueur géométrique. Les toiles, souvent de grand format, étalent de larges surfaces simples et juxtaposées, qui s’avivent de couleurs pures. En quête des diverses nuances, Olivier Debré capte
le fugitif et saisit les variétés infinies d’une seule couleur. Ainsi, apprivoisant les teintes subtiles du bleu, notre toile traduit toutes les tonalités profondes du ciel et de l’eau. Provenant d’une collection particulière et espérée autour de 20 000 €, elle était rudement guerroyée entre la salle et plusieurs téléphones. Au final, elle fut adjugée à un enthousiaste collectionneur largement au double des estimations.
Biarritz, dimanche 11 août.
Biarritz Enchères SVV et Boisgirard - Antonini SVV.

José Maria David (né en 1944), Horde d’éléphants, bronze, numéroté 1/8, fondeur Landowski, h. 31, l. 124 cm.
Frais compris : 51 240 €.
Parade en famille
José Maria David, d’abord antiquaire et passionné de la troisième dimension, se voue entièrement à la sculpture à partir de 1986. Vivant au contact de la nature, il se spécialise rapidement dans la représentation d’animaux, aussi bien sauvages que domestiques. Jean-Charles Hachet, son biographe, précise qu’en faisant ce choix, il milite pour « notre survie à nous autres humains, qui est indissociable de celle des autres êtres vivants». Captant leur comportement, José Maria David crée ainsi un zoo fabuleux. Merveilleux conteur de la vie animale, il rend admirablement les expressions des bêtes saisies sur le vif : le vol d’un rapace, le bond d’un lièvre, la course d’un guépard. C’est encore l’éblouissante cabrade d’un pur-sang : le 20 janvier dernier, cette même étude ressontoise enregistrait 120 332 € frais compris sur Ben Jamil, un magnifique cheval dressé qui gagnait ses galons de superchampion. Grâce à la maîtrise du geste, José Maria David parvient ainsi à transcrire l’expression des animaux. Avec un sens inné des proportions, il restitue également une attitude passagère sans trahir leur nature profonde, comme l’illustre cette spectaculaire Horde d’éléphants courant dans la savane. Provenant d’une collection particulière, elle déclenchait une belle bagarre d’enchères entre la salle et plusieurs téléphones. Vivement convoitée entre le négoce et des particuliers, elle arrêtait finalement sa course bien au-delà des estimations (37 000 €). Parfaitement observés, nos éléphants pourraient être les frères du trio malicieux de pachydermes qui poursuivent à Arusha, en Tanzanie, la belle Elsa Martinelli dans l’inoubliable Hatari, film d’Howard Hawks.
Ressons-sur-Matz, dimanche 21 juillet.
Oise Enchères SVV. M. Denoyelle.

Moutardier couvert en argent, Saint-Malo, 1717-1718, maître orfèvre Julien Hamon, h. 11 cm, poids 246 g.
Frais compris : 22 200 €.
Moutardier épicé de turqueries
Les moutardiers, employés à contenir les graines de sénevé, sont façonnés en étain à partir du XIVe siècle. Ils deviennent ensuite des objets précieux, faisant partie du service, et sont sculptés en argent ou réalisés en or ciselé. La moutarde, composée de graines broyées dans du vinaigre ou du moût, sert alors de sauce, accompagnant généralement les viandes bouillies. Certains moutardiers prennent la forme de saupoudreuses, quand d’autres épousent la silhouette de pichets rappelant les pots à crème ou les pots à lait. Provenant d’une succession régionale, notre modèle porte les poinçons de l’orfèvre Julien Hamon, reçu maître en 1712. Actif à Saint-Malo, il appartient à une fameuse dynastie d’orfèvres bretons travaillant à Morlaix, Brest, Rennes, Redon. Notre modèle, proposé en bon état, illustre avec sobriété les débuts du style Régence en province. D’une grande qualité d’exécution et de forme balustre, il repose sur un piédouche mouluré. Le registre inférieur, séparé à mi-corps par une moulure, s’avive d’un décor en applique alternant lambrequins et lancéoles sur fond amati. Une prise en forme de toupie surmonte le couvercle à doucine, cerclé d’une moulure de godrons. Mais la grande originalité de notre objet réside dans les motifs ornementaux de l’anse. Travaillée en accolade, elle se pare joliment d’un buste de Maure enturbanné, qui fait référence aux turqueries animant au XVIIIe siècle les arts décoratifs. Attendu autour de 12 000 €, il aiguisait l’appétit des amateurs présents en salle et sur plusieurs téléphones. Doublant presque les estimations, il était finalement conquis par un grand collectionneur français.
Morlaix, lundi 5 août.
Dupont & Associés SVV.

Tibet, XVe siècle bronze doré et ciselé, représentant une Dakini debout, 22 x 20,5 cm.
Frais compris : 47 500 €.
Dakini du pays des neiges
Le Tibet, terre d’antique civilisation, pratique d’abord une religion animiste et chamanique ; nommée «Böön», elle est dotée d’une assemblée importante de dieux et de déesses, néfastes aux humains. C’est lors de la seconde moitié du VIIIe siècle que le roi Trisong Detsen implante le bouddhisme, invitant Gourou Rinpotché. Ce guerrier, connu sous le nom de Padmasambhava en Inde, fait fondre la neige qui couvre les montagnes du Tibet et crève les yeux des démons. Arrêtant le vent, il combat valeureusement le panthéon du Böön et le métamorphose en divinités protectrices de la foi bouddhiste. Notre statuette, provenant d’une succession régionale, était proposée dans un état exceptionnel. Représentant une Dakini, elle personnifie probablement Naïratma ou Sarvabouddha Dakini. Parée de bijoux, elle s’anime d’une guirlande de têtes. Debout sur un socle lotiforme, elle symbolise le principe de l’Éveil au féminin, une forme anthropomorphique de la sagesse. De la main droite, elle tient vigoureusement un karttrika, une hache guerrière, tandis que de la main gauche elle brandit un kapala ; cette coupe rituelle sert à transformer l’illusion en sagesse parfaite. La perfection technique, le sens du mouvement et l’abondance des incrustations de turquoise, qui enjolivent notre Dakiri, font penser aux fines statuaires sculptées dans la vallée de Katmandou, dont l’influence est au XVe à son apogée au Tibet. Attendue autour de 20 000 €, elle était vivement disputée entre la salle et divers téléphones. Après une belle joute d’enchères, elle était au final portée au pinacle de la vacation.
Cannes, dimanche 21 juillet.
Besch Cannes Auction SVV. Mme Papillon d’Alton. M. Ansas.

Hermès, sac Birkin, attaches et fermoir plaqués or, Paris, année 1998, 35 cm.
Frais compris : 40 250 €.
Birkin iconique
Les vedettes de cette vacation étaient les sacs à main Birkin réalisés par Hermès. Provenant du dressing d’une amatrice, il s’agit d’un modèle mythique. Avec le Kelly et le carré de soie, ce sac appartient effectivement aux icônes de la «chicissime». Élégant et pratique, il a été créé en 1984 au hasard d’une rencontre dans un avion entre Jane Birkin et Jean-Louis Dumas, alors président de la maison Hermès. La chanteuse et actrice britannique lui confiait alors son souhait : un sac assez spacieux pour contenir ses affaires et celles de sa fille Charlotte, tout en restant «smart». Entièrement fabriqué à la main, il est confectionné en plusieurs tailles, de 25 à 55 cm. Unique, chaque sac est réalisé par un seul artisan qui le signe après plus de vingt-cinq heures de travail. Le Birkin est ensuite distribué en très petites quantités, exclusivement dans les boutiques de la maison. Remportant un vif succès, il est rapidement décliné en plusieurs couleurs et matières. Les Birkin, devenus les chouchous de stars telles Nicole Ricci ou Eva Longoria, sont mêmes à l’origine de collections, comme celle accomplie par Victoria Beckham. Aujourd’hui incontournable, le Birkin, en presque trente ans, n’a pris aucune ride ! Un premier spécimen, fabriqué en 2005 en crocodile dark green, était d’abord débattu jusqu’à 31 250 € frais compris. Quant à notre modèle, également proposé en bon état, il recueillait l’enchère la plus haute de la vente. Pourvu d’une double poignée, de clés et garni d’un cadenas recouvert, il a été confectionné en alligator miel fumé, aux écailles dorsales moins saillantes que le crocodile.
Cannes, lundi 22 juillet.
Besch Cannes Auction SVV. Cabinet Chombert - Sternbach.

Vincent Bioulès (né en 1938), Mosquitos, huile sur toile, 1983, 130 x 195 cm.
Frais compris : 21 600 €.
Bioulès brillant coloriste
Lors de cette vente arcachonnaise dédiée à l’art contemporain, les estimations indiquées autour de 10 000 € ont doublé pour cette éclatante nature morte provenant d’une succession régionale. Elle est signée de Vincent Bioulès, un peintre contemporain. Natif de Montpellier, il appartient à une famille de musiciens. Refusant l’académisme et les conventions, il se range en 1970 parmi les membres fondateurs du groupe support-surface. Préconisant le démontage de la composition, il dégage chaque plage de couleur dans une construction picturale, proche des œuvres de Barnett Newman, chef de file de la Colorfield Painting. Réalisant des séries, Bioulès s’intéresse au tableau de façon purement matérielle. Délaissant ensuite le discours et l’expérience théorique, il revient progressivement à la figuration. Enseignant la peinture, il reprend des sujets traditionnels. Réalisant des nus, des portraits ainsi que des paysages, il représente aussi de chatoyantes natures mortes. De belle qualité, elles se distinguent par une facture souple et précise. Notre toile, datée 1983, révèle une belle manière de traduire la lumière. Étalant une sensation vive de l’espace, elle exalte plus la réalité qu’elle ne la transfigure. La composition, empreinte d’un certain humour et tracée d’un dessin affirmé, transcrit un sens remarquable de l’harmonie. Vincent se montre bien, ici, le digne fils de Jean Bioulès, musicien et chef d’orchestre remarquable. Notre nature morte, savamment rythmée, s’avive encore de fortes tonalités contrastées ; elles vont du noir au rouge en passant par le jaune et les orangés. Débattue entre divers amateurs et le négoce international, elle va finalement garnir la collection d’un acheteur enthousiaste.
Arcachon, mercredi 14 août.
Toledano société de ventes aux enchères SVV.

George Barbier (1882-1932), Umberto Brunelleschi (1879-1949), Paul Iribe (1883-1935)…, Journal des dames et des modes, 1er juin 1912-20 juin 1914, 4 volumes in-8°, Paris.
Frais compris : 9 700 €.
Modèles de femmes "libérées"
Cette dix-huitième vente de livres, qui s’est tenue dans la salle des fêtes de Montignac, dispersait une bibliothèque réunissant des livres illustrés modernes. La plupart, en excellent état, dépassaient les estimations, à l’instar de cet ensemble rarissime, animé de gracieuses figures de modes. La qualité des gravures, les coloris subtils et éclatants mettent parfaitement en valeur les illustrations célébrant la femme art déco. Auparavant, les sinuosités de l’art nou-veau se retrouvaient dans les silhouettes en «S» des élégantes, enserrées dans de longs corsets. Des écrivains comparaient alors leur déshabillage au démantèlement d’une place forte au Grand Siècle ! Il faudra toutes les ruses de Paul Poiret, précurseur de l’art déco, pour libérer la femme de tels carcans. Déclarant la guerre au corset et à la taille de guêpe, le couturier déclenche une véritable révolution dans la mode. Il préconise une coupe droite, rejette les tournures, repousse les dentelles et refuse tout postiche. En deux saisons à peine, le Tout-Paris plébiscite la silhouette d’une femme «libérée». Pour la populariser, on voit réapparaître la revue que créa jadis La Mésangère, le Journal des dames et des modes. Publié trois fois par mois, il diffuse, durant les deux années de sa publication, 186 planches réalisées au pochoir apportant vivacité et chaleur de tons aux gravures. Nos quatre recueils embellis de 178 figures étaient proposés presque en état complet. Ils dévoilent des élégantes revêtues de robes aux lignes fluides rappelant le style Directoire. D’autres gravures témoignent de la vogue récente des bains de mer. Faisant rudement défiler les enchères, elles étaient au final adoptées par un acheteur français.
Montignac - Lascaux, samedi 24 août.
Galateau Pastaud SVV. Cabinet Poulain.

Commode scribanne en acajou, façade arbalète, formant bibliothèque, travail nantais, XVIIIe siècle, 238 x 108 x 55 cm.
Frais compris : 12 000 €.
Commode scribanne nantaise
Le port de Nantes développe un riche négoce de ses échanges avec les Amériques, les Antilles et l’Afrique. Des quantités énormes de billes d’acajou servant à caler les marchandises sont débarquées avec les produits des Compagnies des Indes. Jetées sur les quais, elles sont récupérées par les menuisiers nantais. Avec ces bois d’arrimage, ils créent tout au long du XVIIIe siècle un chatoyant mobilier dit «de port». Les meubles, réalisés en acajou massif et non en placage, sont moins sensibles aux variations de température que les modèles fabriqués en marqueterie. Résistants, ils se signalent également par leur sobriété et leur simplicité. Leurs formes amples, généreuses et bien galbées les mettent aussi au diapason du luxe raffiné et discret des grandes demeures nantaises, bâties sur les quais de Loire. Ils ne manquent pas non plus d’élégance, à l’image de notre splendide commode scribanne. Provenant d’une succession régionale, elle a été reproduite dans Le Décor nantais de l’armateur au XVIIIe, par Françoise Maillet. L’abattant dissimule un intérieur en forme de coque de navire, garni de quatre casiers, de quatre tiroirs et d’une porte joliment moulurée. Montée sur des pieds en volutes, elle s’orne encore d’une traverse inférieure mouvementée. Coiffée d’une corniche en chapeau de gendarme, elle s’enjolive d’une serrurerie réalisée en bronze de grande qualité, telles les poignées délicatement ciselées de rosaces ajourées. Combinant la structure d’une commode, d’un secrétaire à abattant et d’un corps de bibliothèque, elle allie confort pratique et esthétique gracieuse. Vivement disputée entre la salle et plusieurs téléphones, notre commode scribanne ira embellir la demeure d’un grand amateur français.
Cherbourg, dimanche 11 août.
Boscher Enchères SVV.

Evgueni Alexandrovitch Lanceray (1848-1886), Anier oriental, bronze à patine brune, marque du fondeur « Chopin », 22,5 x 18,5 cm.
Frais compris : 4 920 €.
Un âne mené à la baguette
La sculpture animalière, longtemps tenue pour mineure, connaît son apogée au XIXe siècle. De nombreux artistes européens s’en font une spécialité comme Evgueni Alexandrovitch Lanceray (1848-1886), qui fit l’objet d’une rétrospective organisée durant l’été 2010 au Haras du Pin. Petit-fils d’un officier de la Grande Armée, resté en Russie, le jeune homme reçoit les premières leçons de son père sculpteur, puis fréquente l’académie impériale à Saint-Pétersbourg. Excellent cavalier lui-même, il réalise des statuettes en bronze représentant des équidés. Fin connaisseur de l’anatomie du cheval, il saisit l’attitude et le mouvement de l’animal pris sur le vif. Avec autant d’habileté, il s’inspire des arts traditionnels et populaires russes. Lanceray, proche du réalisme des Ambulants, sculpte des cosaques et leurs coursiers au quotidien. Transcrivant des fantasias tcherkesses spectaculaires, il représente des Bachkirs à cheval, ou encore des moujiks traînant des troïkas… Un Fourrageur cosaque faisant une halte soulève ainsi l’admiration de Frederic Remington, un sculpteur américain, qui l’achète lors d’un séjour en Russie. Exposant à Paris au Salon de 1876 et à l’Exposition universelle de 1878, Lanceray, fort d’un vif succès, fait éditer ses bronzes par la fonderie Susse. Il fait également exécuter ses œuvres à Saint-Pétersbourg par la firme Chopin, qui est dirigée par Félix, fils du fondeur parisien Julien Chopin. Provenant d’une succession régionale, notre Ânier s’inspire du courant orientaliste suscitant alors une réelle fascination. Conciliant sens du pittoresque et observation naturaliste, il franchissait aisément la ligne des estimations, pour être emporté par un client français.
Périgueux, dimanche 15 septembre.
Périgord Enchères - Périgord Estimations SVV. M. Maket.

Égypte, Basse Époque, 664-332 av. J.-C. Couvercle de sarcophage, bois et pigments, trois parties s’enchâssant.
Frais compris : 7 320 €.
Splendeurs d’une tombe égyptienne
L’Egypte développe sous le Nouvel Empire une civilisation très raffinée. Érigeant de nombreux monuments, les pharaons se font creuser de profonds tombeaux dans la vallée des Rois. Rien n’est trop beau pour le séjour éternel. Quant aux Égyptiens aisés, ils font fabriquer de leur vivant divers objets d’art funéraires ou utilitaires dont ils souhaitent s’entourer dans l’au-delà. Bâtissant et décorant leur sépulture, ils préparent aussi le sarcophage qui contiendra leur corps embaumé, puis momifié. Notre modèle, provenant d’une succession régionale, était proposé dans un état moyen. Réalisé à la Basse Époque, il comprend trois éléments ; s’emboîtant, ils épousent la forme de la momie. La partie supérieure s’embellit d’un portrait très expressif se distinguant par la vivacité et l’acuité du regard. Les couleurs savamment distribuées font bien ressortir l’éclat du visage : noir pour les cheveux, blanc et noir pour les yeux et ocre pour les lèvres. Quant aux deux autres parties du sarcophage, elles s’enjolivent de divers motifs décoratifs ; disposés en bandes parallèles, ils sont également dessinés en rubans circulaires tels des colliers de perles. Les plantes et les animaux révèlent l’intérêt profond des Egyptiens pour la nature. À plusieurs reprises sont peints des oiseaux, notamment des faucons. Ils symbolisent l’image du bâ, l’âme du défunt, s’élevant vers le ciel. On reconnaît encore l’œil, oudjat ou œil d’Horus ; il écarte les forces mauvaises et permet de voir à travers le cercueil. Notre couvercle de sarcophage, débattu entre divers amateurs et le négoce international, gagne, au final, la collection d’un acheteur enthousiaste.
Auxerre, samedi 14 septembre.
Auxerre Enchères - Auxerre Estimations SVV. Mme Prévot V., M. Aspa.

Sculpture dadaïste, technique mixte, vers 1921, 24 x 18 cm.
Frais compris : 761 460 €.
Parfum Dada !
Rappelez-vous, le 22 avril dernier, dans une vente consacrée aux souvenirs du danseur et chorégraphe Serge Lifar, un curieux assemblage dadaïste offert par Coco Chanel créait la surprise en déclenchant 95 000 €. Quatre œuvres similaires étaient offertes, qui suscitaient un véritable tohu-bohu d’enchères en totalisant la bagatelle de 1 878 840 € frais compris. Ces assemblages anonymes célébrant l’un des parfums les plus célèbres du monde, le N° 5 de Chanel, créé en 1921, ont mobilisé des enchérisseurs du monde entier, notamment asiatiques. La nationalité des gagnants reste cependant un secret… La plus haute enchère, 600 000 €, était obtenue par la technique mixte reproduite, qui évoque directement Misia Sert, à l’origine de la rencontre entre Mademoiselle Chanel et Serge Lifar. Surnommée «la reine de Paris», cette muse a été la mécène de Serge de Diaghilev et de ses Ballets russes. Ce dernier a connu Maurice Ravel par son entremise, et lui commandera le ballet Daphnis et Chloé. Dans Venises, Paul Morand dresse d’elle un portrait mordant… Retenons qu’«elle excitait le génie comme certains rois savent fabriquer des vainqueurs, rien que par la vibration de son être». Enchères à l’appui ! L’amitié qui unissait Lifar à Coco était des plus étroites, la couturière le considérant comme un frère. Dans notre composition, les lettres de «Misia» s’entremêlent avec le mot «éternité», tandis qu’elles restaient indépendantes dans une autre technique mixte (24 x 18 cm), adjugée 265 000 €. Le nom de Coco Chanel y figure également, avec le mot «amour» entourant des clous rayonnants. La compositionoù le N° 5 est particulièrement à l’honneur empochait 395 000 €, 220 000 € revenant à la dernière, avec le mot «parfum» associé à «mystère». L’estimation de chacun de ces hologrammes n’excédait pas, rappelons-le, 12 000 €. Quand l’ivresse d’un parfum provoque celle des enchères…
Dimanche 22 septembre, Éléphant Paname.
Arts Talents Enchères SVV. M. Leray.

Henri Martin (1860-1943), Coucher de soleil, huile sur toile, 38 x 60 cm.
Frais compris : 71 189 €.
Henri Martin, format intime
Henri Martin s’était attiré les foudres d’un Degas volontiers vitupérant, celui-ci considérant que le peintre et ses suiveurs «volaient de nos propres ailes», entendez par-là celles de l’impressionnisme… La preuve avec cette petite huile sur toile rondement menée, qui, n’en déplaise à monsieur Degas, plaisait au plus haut point amateurs puisque, estimée pas plus de 15 000 €, elle était hardiment bataillée jusqu’à 56 000 €. Le sujet est des plus séduisants, un coucher de soleil jouant des reflets causés par la marée basse sur une côte rocheuse. Les roses se mêlent aux bleus et aux verts, rehaussés par des taches plus sombres, le paysage gagnant en monumentalité grâce à la nette domination des lignes horizontales. Les vibrations colorées se marient avec une composition structurée, caractères qui forment la véritable signature du peintre. À partir de 1899, Martin se détache des préoccupations symbolistes qui le tenaillaient depuis une dizaine d’années. Il laisse alors libre cours à la leçon impressionniste, non sans irriter Signac, qui lui reproche de lier à la facture néo-impressionniste un certain académisme. Durant un séjour fondateur réalisé en Italie en 1885, il s’était lié avec Edmond Aman-Jean et Ernest Laurent, tous deux proches de Seurat. Les théories divisionnistes de ce dernier allaient être, pour notre peintre, une véritable révélation. S’il a assis une partie de sa carrière sur l’exécution de vastes fresques murales – retenons le triptyque Les Faucheurs réalisé pour le capitole de Toulouse en 1903 –, Henri Martin est aussi très à l’aise dans les petits formats, comme le montre notre toile, qui invite l’amateur à une sereine contemplation de ses subtils accords chromatiques. Moyennant une bonne enchère !
Mardi 17 septembre, Espace Tajan, Tajan SVV.
Iles Marquises, massue U’u, bois sculpté de motifs géométriques, h. 140 cm.
Frais compris : 20 400 €.
Casse-tête marquisien
L’art océanien connaît vers 1880 un renouveau, l’esthétique des formes cédant le pas à la décoration. Les artistes marquisiens parent alors de multiples motifs ornementaux symboliques des plats, des pagaies, des manches d’herminettes… En raison de son isolement et de son éloignement, l’archipel des îles Marquises a su maintenir un savoir-faire et des traditions fortes. Alliant le sacré et l’utilitaire, les objets font partie du quotidien. C’est le cas des massues qui, également appelées casse-têtes, étaient recherchées des premiers explorateurs du Pacifique tel Pierre-Adolphe Lesson. Originaire de Rochefort, ce dernier fut de 1843 à 1849 chef du service de santé des Établissements français de l’Océanie aux Marquises. Il fit don de sa collection d’objets ethnographiques à sa ville natale. Provenant de cette dernière, une massue U’u est aujourd’hui exposée au musée d’art et d’histoire municipal. Arme de combat et objet de prestige, elle était réservée aux souverains marquisiens. Dotée d’une fonction protectrice, elle était employée lors de combats entre des guerriers et des chefs de tribus. Si le corps fortement stylisé est réduit à l’essentiel, elle s’anime en revanche d’une tête de divinité, reproduite en plusieurs exemplaires. Les protubérances horizontales situées sur les côtés inspiraient la terreur aux ennemis et permettaient encore de les toucher efficacement. Provenant d’une succession régionale, notre spécimen, présentant des fentes, était attendu autour de 6 000 €. Vigoureusement sculptée, elle est proche de modèles qui sont figurés dans divers ouvrages dont Océanie, de Frank Herreman, édité en 2008. Bataillée ferme entre des musées, des particuliers et le négoce international, notre casse-tête rejoint la collection d’un amateur éclairé, largement au triple des estimations.
Bourges, samedi 21 septembre. Michel Darmancier et Olivier Clair SVV.
Calice et sa patène en vermeil, orfèvre Louis Gille et Cie, 880 g, h. 26, 5 cm.
Frais compris 11 880 €.
Précieuse orfèvrerie religieuse
Cette vente normande dédiée à l’art du culte chrétien dispersait un important ensemble d’orfèvrerie, destiné à  un usage sacré. La plupart des lots, très disputés entre divers ordres et communautés religieuses européennes, doublaient, voire triplaient largement les estimations. Comme le corps et le sang du Christ ne doivent être en contact qu’avec des métaux précieux, les orfèvres lyonnais et parisiens se sont disputé, lors du renouveau catholique du XIXe siècle, l’art de réaliser des calices, des ciboires et des ostensoirs rivalisant de munificence. Espéré autour de 3 000 €, un calice – et sa patène –  façonné en vermeil amati, recueillait l’enchère la plus haute de la vacation ; adjugé 10 000 € et œuvre de Joseph Philippe Adolphe Dejean, il s’anime des quatre évangélistes, Matthieu, Marc, Luc et Jean, accompagnés de leurs divers symboles. Il était talonné par notre calice attendu autour de 1 000 €. Décuplant au final les estimations, celui-ci se pare de pierres imitant la turquoise et l’améthyste. Finement ciselé, il présente le poinçon qu’ont utilisé entre 1889 et 1927 Louis et Pierre Gille, deux orfèvres lyonnais spécialisés dans les objets d’art religieux. Un ciboire, servant à garder les hosties consacrées pour la communion, doublait ensuite les estimations, acquis pour 9 800 €. Œuvre également d’une maison d’orfèvrerie lyonnaise, Villard et Fabre, il s’embellit d’éblouissantes scènes tirées de la Bible et sculptées sur ivoire. 9 800 € étaient encore accordés à un magnifique ostensoir réalisé en vermeil. Inspiré du style néogothique, il est signé de l’orfèvre parisien Alexis Renaud, installé au 16, quai Pelletier, et actif sous la monarchie de Juillet (1830-1848).
Alençon, samedi 21 septembre.
Orne - Enchères SVV. M. Boutémy.

Jeanne Lanvin, robe de soirée, satin de soie blanc cassé, manches ballon, garnie d’importantes broderies.
Frais compris : 1 860 €.
Griffée Lanvin
Après des débuts de modiste, Jeanne Lanvin (1867-1946) s’intéresse à la couture et réalise des robes pour sa fille Marguerite dite Marie-Blanche, vite remarquées pour leur élégance. Bientôt les commandes affluent, passant de la mode pour enfants à celle des mères. Jeanne Lanvin prend ainsi pour logo une jeune femme penchée tendrement sur sa fille ; lui tenant les mains, toutes deux sont costumées pour un bal. Après la Première Guerre mondiale, elle crée un empire autour de ses trois passions : la mode, le parfum et la décoration. Ambassadrice de l’élégance française, elle ouvre des succursales en France et à l’étranger, notamment à Madrid, à Buenos Aires. Lors d’un voyage en Italie, Jeanne Lanvin tombe sous le charme d’un tableau azuréen de Fra Angelico et à son retour à Paris crée le célèbre «bleu Lanvin», qui devient un des signes distinctifs de la maison. Surnommée l’«enchanteresse» par Louise de Vilmorin, elle invente de somptueuses robes déclinant des silhouettes fluides et longilignes. À son décès en 1946, sa fille Marie-Blanche, épouse du comte Jean de Polignac, lui succède. Elle choisit comme directeur artistique Antonio Canovas Del Castillo, qui va poursuivre une tradition d’élégance typiquement française. Les robes du soir restent l’une des spécialités de la maison à l’image de notre modèle. Mme Dousdebes, qui résidait avenue de l’Opéra, à Paris, l’avait commandée au milieu du XXe siècle. Elle se distingue par de somptueuses broderies, figurant des lacis d’arabesques et d’entrelacs. Faisant vivement défiler les enchères, elle entre au final dans la garde-robe d’un collectionneur passionné.
Condom, samedi 21 septembre. Primardéco SVV.
Albert Uderzo (né en 1927) et René Goscinny (1926-1977), Astérix et Cléopâtre, planche 7, encre de Chine, 48 x 39,5 cm.
Frais compris : 188 750 €.
© 2013 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY - UDERZO

Invincibles, même aux enchères !
Prenez un empereur, une reine d’Égypte et une poignée de Corses passablement irascibles… Ajoutez deux invincibles Gaulois, l’imagination de René Goscinny et la plume d’Albert Uderzo, et vous obtenez 465 750 € frais compris. C’est le total obtenu par quatre planches à l’encre de Chine issues de trois albums des aventures d’Astérix et Obélix, Astérix et Cléopâtre, Astérix en Corse et Les Lauriers de César. Prenant au mot Blaise Pascal, qui estimait que si le nez de Cléopâtre «eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé», Uderzo a doté la souveraine d’un appendice nasal à piquer des gaufrettes. Le profil en ombre chinoise de la belle, qui se détache dans la sixième case de la planche reproduite, met particulièrement en valeur cette pharaonique caractéristique… de quoi justifier une enchère de 151 000 € ! Sixième album de la série, publié en 1965, Astérix et Cléopâtre avait été prépublié dans Pilote en 1963 et 1964. Notre planche est la septième de cette aventure. Elle figure l’arrivée de nos héros en Égypte et leur présentation, en compagnie d’Idéfix et de Panoramix, à la reine par l’architecte Numérobis, chargé d’édifier un palais pour César. Les lauriers de celui-ci sont au cœur du dix-huitième album de la série, sorti en 1972. Deux planches en étaient issues, la plus valeureuse ayant atteint 75 000 €. S’apprêtant à affronter les fauves du cirque Maxime, nos amis apprennent que l’empereur n’est pas présent ! Dans la planche adjugée 72 000 €, c’est le palais impérial que nos acolytes fouillent… l’occasion pour Obélix de faire une jolie récolte de légionnaires romains. Leur mission ? Rapporter la couronne à leur chef afin que celui-ci puisse mitonner un ragoût parfumé aux lauriers à son beau-frère. Adjugée 75 000 €,la quatrième planche concerne le vingtième album, Astérix en Corse (1973). L’aventure touche à sa fin, et les îliens sonnent la charge... sous l’œil perplexe de quatre vieillards assis sur un banc.
Mercredi 25 septembre, 12, rue Drouot.
Kapandji - Morhange SVV.

Eléments de cloître en pierre de Volvic en partie d’époque médiévale, 335 x 489 cm, vendus avec 69 à 71 pièces disparates dans le goût gothique et permettant la reconstitution d’une partie de cloître sans colonne.
43 750 € frais compris.
Matériaux en odeur de sainteté
Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, les décorateurs n’étaient pas les seuls à enchérir sur les matériaux anciens provenant du fonds Demotte - Andrée Macé, dispersés dans les ateliers de Suresnes. Les amateurs privés se mobilisaient en effet directement, décrochant leur téléphone ou cliquant sur leur souris pour se porter acquéreur des décors architecturaux. Nombre de pièces partaient à l’étranger, tandis qu’une clientèle aristocrate jetait son dévolu sur les lions et les sphinges propres à embellir un château. La pierre n’était pas la seule à recueillir les enchères. Les plâtres, certains pouvant être des moulages de pièces aujourd’hui disparues, intéressaient également, en particulier les sculptures de saints et de chevaliers dans le style médiéval… On connaît l’engouement ancien des Américains pour l’art gothique français, dont de remarquables pièces sont visibles au Cloisters Museum and Gardens, une annexe du célèbre Metropolitan Museum of Art, ouverte au nord de Manhattan en 1938. Ayant fait les frais de la Révolution française, morcelés et acquis par des particuliers tout au long du XIXe siècle, les cloîtres de Saint-Guilhem-le-Désert, près de Montpellier, et de Saint-Michel-de-Cuxa, dans les Pyrénées orientales, mais aussi ceux de Trie-en-Bigorre et de Bonnefont-en-Comminges, près de Toulouse, ont ainsi été en partie recueillis par le sculpteur Georges Grey Barnard et vendus au musée, pour le plus grand bonheur des Américains. Si des New-Yorkais faisaient ainsi naturellement partie des enchérisseurs pour les œuvres gothiques, c’est un amateur suisse qui se portait acquéreur des trois fenestrages de cloître, pour lesquels il déboursait 35 000 €. Les ogives, reposant sur quatre colonnes à chapiteaux rapportés, ornés de feuillages, ont été sculptées dans la pierre de Volvic, une roche volcanique résistante au gel et employée pour la construction d’églises dès la fin du XIIe siècle en Basse-Auvergne.
Lundi 23 septembre, Suresnes.
Renard SVV. Cabinet Le Fuel, de l’Espée, Mme de La Chevardière, M. Perpitch.

Attribué à Jean-Baptiste van Loo (1684-1745), Portrait présumé du duc du Maine, mademoiselle du Maine, monseigneur le prince de Dombes et Monseigneur le comte d’Eu, toile, 111 x 143 cm.
30 600 € frais compris.
Portrait de famille
Si on ne peut affirmer avec certitude qu’il représente la famille du Maine bien qu’il ait appartenu à l’écuyer du duc, ce tableau demeure emblématique des portraits en vogue à la fin du règne de Louis XIV. Affichant un bel état de conservation, il était emportée pour 24 000 €. Nous sommes bien loin des premières effigies en buste, peintes à Florence et dans les Flandres à partir du début du XVe siècle. Apparu tardivement, le genre du portrait est devenu au siècle suivant un art de cour stéréotypé, dont Van Dyck fera évoluer les codes. Dans la lignée de Rubens, l’artiste s’attache en effet à individualiser les figures et à rendre ses sujets expressifs, grâce au jeu des regards et des mains. Une tendresse remarquable unit ainsi les personnages de son Portrait de famille, conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Dès lors, le portrait n’est plus l’apanage des princes. Bourgeois et marchands désirent eux aussi immortaliser leurs personnes. La mode, partie d’Angleterre, gagne bientôt toute l’Europe. À côté des portraits de représentation, où les sujets posent près des flatteurs attributs de leur charge, les tableaux de groupe et les figurations de l’enfance se multiplient au XVIIIe siècle, témoignant de l’évolution de la sensibilité et du goût accru pour l’intimité. La dynastie des Van Loo devait ainsi compter des portraitistes de talent dans ses rangs. Frère aîné du célèbre Carle, Jean-Baptiste fut de ceux-là. Le genre l’occupe dès ses premiers moments de célébrité, en 1706. Soutenu par le Régent, il exécute des sujets au pastel avant de se faire remarquer pour son Portrait équestre de Louis XV, peint en 1723, un an après son entrée à l’Académie. Ruiné par la banqueroute de Law, notre homme sera sauvé par ses portraits, réalisés en grand nombre jusqu’à sa mort et dont la manière élégante n’a eu de cesse de plaire à ses contemporains.
Mardi 24 septembre, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. M. Pinta.

Commode rectangulaire, ouvrant par trois tiroirs sans traverse, bois de placage dans le goût de Giuseppe Maggiolini, fin XVIIIe siècle, 133 x 60 x 96 cm.
Frais compris: 19 800 €.
Commode italienne
Cette élégante commode gagnait la course aux enchères lors d’une vente champenoise. Magnifique création italienne, elle a été réalisée dans le goût de Giuseppe Maggiolini (1738-1814). Artiste lombard, il se taille une belle réputation dans le mobilier marqueté de style Louis XVI. Fils d’un garde-forestier de Parabiago, il apprend d’abord le métier de charpentier avant de travailler à Milan comme menuisier ébéniste. À la demande du marquis Pompeo Litta, il exécute en 1765 une splendide commode pour sa villa. Elle lui vaut d’être remarqué par la famille de Habsbourg, gouvernant alors le Milanais. Giuseppe Maggiolini collabore ainsi aux décors éphémères, prévus six ans plus tard pour le mariage de l’archiduc Ferdinand d’Autriche. Nommé ébéniste marqueteur de la cour, il emploie jusqu’à quatre-vingt-six types de bois différents, qui agrémentent ses magnifiques créations embellissant les palais lombards. Après avoir soumis un projet aux clients, Giuseppe Maggiolini confie à des architectes ou à des peintres, tels Appiani ou Coremerio, le soin de les réaliser. Les meubles présentent les lignes sobres du néoclassicisme et se parent surtout de décors marquetés somptueux. Délicatement travaillés, ils reproduisent des chinoiseries, des thèmes mythologiques, des sujets allégoriques, à l’instar de notre commode annoncée autour de 5 000 €. Montée sur des pieds carrés fuselés, elle s’anime au centre d’un jeune homme assis au pied de ruines antiques. Faisant référence à des thèmes aimables, elle s’enjolive de couples gracieux de colombes se becquetant sur des tambourins. Quadruplant les estimations, notre commode ira enorgueillir la demeure d’un acheteur européen.
Troyes, samedi 28 septembre.
Boisseau-Pomez SVV. G. Dillée et S.P. Étienne.

Francesco Zuccarelli (1702-1788), La Transfiguration, toile, 64 x 76 cm.
Frais compris : 176 254 €.
Zuccarelli transfiguré
Voici un peintre qui est avant tout connu pour ses paysages… Dans le top ten du palmarès d’enchères (source : Artnet) de Francesco Zuccarelli, seul différait un sujet mythologique, L’Enlèvement d’Europe (135 x 153 cm), une huile sur toile adjugée 171 000 $ le 26 mai 2000 chez Christie’s, à New York. Il faut désormais compter avec cette toile proposant un sujet religieux, La Transfiguration, adjugée 140 000 € et qui, frais compris et en billets verts – 239 194 $ –, s’octroie la cinquième place du podium sonnant et trébuchant de l’artiste. Il s’agit d’un record français pour ce peintre qui fut le protégé du consul anglais Joseph Smith. Il effectue deux séjours à Londres, entre 1752 et 1762 et de 1765 à 1771. Lors du second, il participera en 1768 à la fondation de la Royal Academy… Logique, par conséquent, que son record mondial, 180 500 £ frais compris (253 305 €), concerne une Vue de la Tamise depuis Richmond Hill (80 x 122,6 cm). Notre Transfiguration fait donc figure d’exception dans un palmarès où la figure humaine n’est souvent que prétexte à apporter du pittoresque à de vastes panoramas. Ici, le paysage passe au second plan : l’essentiel de la composition est occupé par le Christ entouré d’Élie et Moïse, Pierre, Jacques et Jean étant relégués sur la gauche. Seule une petite trouée sur la droite laisse apercevoir une charmante vue animée par un berger et son troupeau. Né en Toscane, Francesco Zuccarelli a principalement travaillé à Venise, étape obligée du «grand tour» de l’aristocratie anglaise. Il aime donner une vision sereine et optimiste de la nature, interprétée sur le mode idyllique. Comme transfigurée, en somme…
Vendredi 4 octobre, salle 1 – Drouot-Richelieu.
Massol SVV.

Guido Gambone (1909-1969), cruche en céramique, vers 1958, pièce unique, 92 x 57 x 35 cm.
Frais compris : 84 800 €.
Dynastie gagnante !
Les noms de Guido et Bruno Gambone brillaient au soleil des enchères d’un feu éclatant, un hommage leur étant rendu au sein d’une vente de design par ailleurs couronnée de lauriers. En cent sept lots, les créations du père et du fils totalisaient 837 248 € frais compris, deux numéros seulement ne trouvant pas preneur. Les estimations étaient presque toujours largement dépassées. Gants blancs pour Guido, qui en cinquante et un lots cumulait 541 343 € frais compris et décrochait un record mondial à 68 000 € avec le vase reproduit. Ce résultat s’établit bien au-delà du précédent record (source : Artnet), 16 250 $ frais compris (11 525 €) récoltés le 31 mars 2011 chez Wright, à Chicago, par un pied de lampe réalisé vers 1960. Douze résultats s’établissaient au-dessus de ce prix. 32 000 € revenaient ainsi à une sculpture de 1960 en céramique à dominante rouge (h. 39 - l. 40 cm), 25 000 € – sur une estimation haute de 4 000 – à une sculpture anthropomorphe évidée vers 1954 (h. 40 cm) ou encore 20 000 € à un spectaculaire vase à anse et haut col, vers 1950-1955, tout en bleus nuancés (h. 57 cm). Bruno Gambone n’était pas en reste – 295 905 € frais compris en cinquante-six lots – en pulvérisant lui aussi son précédent record (source : Artnet), obtenu à 7 688 € frais compris chez Pierre Bergé & Associés à Bruxelles le 9 juin 2010 avec une pièce vers 1984-1985. 17 000 € culminaient ici sur un ensemble de huit animaux fantastiques de 2009, deux autres s’apparentant à des félins remportant 6 000 €. Une sculpture anthropomorphe de 2005 en céramique suscitait une enchère à hauteur de sa taille (142 cm), 12 000 €. En outre, Bruno Gambone ne s’est pas limité à la céramique… La preuve avec les 12 500 € d’un Tableau sculpture (120 x 120 x 15 cm) de 1970 exécuté à l’acrylique sur toile.
Mardi 1er octobre, Piasa Rive Gauche.
Piasa SVV.

Epoque Louis XIV, vers 1705-1710, dans le goût de Pierre Gole, commode Mazarine en placage d’ébène et marqueterie de bois de couleurs et étain gravé, ornementation de bronze doré, 84 x 131 x 70 cm.
Frais compris : 103 920 €.
Dans le goût de Pierre Gole
À 80 000 €, l’estimation haute était atteinte pour cette commode vers 1705-1710, à la somptuosité toute louisquartozienne. Elle est dite «Mazarine» en raison de ses montants, dont la forme est à rapprocher de ceux des bureaux de même nom, ses tiroirs adoptant pour leur part un profil à double coussin bombé et à pans, venant animer la façade. Elle est décrite comme étant dans le goût de Pierre Gole (1620-1685), célèbre maître ébéniste d’origine hollandaise considéré comme l’un des pères de la marqueterie de l’ébénisterie française. Il arrive à Paris vers 1640 et travaille pour Adriaan Garbrandt, malade, dont il relève le commerce, épouse l’une des filles et auquel il succède ! Très vite, il reçoit des commandes de la part d’une riche clientèle, séduite par ses cabinets d’ébène incrustés de filets d’étain. Le cardinal de Mazarin en personne figure au nombre de ses commanditaires, son inventaire après décès mentionnant, fait exceptionnel pour l’époque, deux cabinets faits par Gole. Dès 1651, l’artisan est nommé «menuisier en esbène ordinaire du Roi». Au début des années 1660, il livre au Palais-Royal pour le frère du souverain, le duc d’Orléans, un mobilier en marqueterie florale sur fond d’ivoire, dont le Victoria & Albert Museum conserve un cabinet. Le thème des fleurs, qu’il explore de manière aussi élaborée que personnelle, s’exprime fréquemment sous la forme d’arabesques. Bien postérieure au décès du grand ébéniste, notre commode s’inspire de son travail, ses côtés et son plateau présentant des bouquets dans des encadrements incrustés d’étain. À la couleur argent de ce métal répond l’or du bronze qui, en façade, épouse le dessin sinueux des tiroirs.
Mercredi 2 octobre, salle 1 – Drouot-Richelieu.
Europ Auction SVV.

Chine, marque et époque Yongzheng (1722-1735), gourde lobée à anses, céladon gris clair craquelé, h. 51,5 cm.
Frais compris : 173 600 €.
Le goût Song sous les Qing
Le premier coup de tonnerre chinois de la rentrée parisienne retentissait sur cette gourde portant la marque de l’empereur Yongzheng. Estimée pas plus de 6 000 €, elle grondait jusqu’à 140 000 €. Elle présente un décor céladon gris clair craquelé imitant les pièces Song de type «Kuan ware». Sous les Qing, la céramique connaît des innovations qui touchent autant les techniques – famille verte, famille rose – que le décor, tout en restant fidèle à la tradition… Certains pans de celle-ci sont ranimés, la dynastie mandchoue n’ayant de cesse de légitimer son pouvoir par l’assimilation de l’histoire millénaire de la Chine. Le règne de Yongzheng sera court, douze ans, mais ce souverain initiera un grand nombre de réformes. En 1729, Tang Ying est nommé directeur de la manufacture impériale de Jingdezhen, poste qu’il occupera jusqu’en 1756. Sous sa férule, les styles du passé sont ravivés, une initiative cependant déjà engagée sous le règne de Kangxi. Les céladons Song appartiennent à la panoplie des copies réalisées par cette gigantesque manufacture, une quantité de revêtements monochromes aux nuances subtiles étant créés. Le céladon, une couverte feldspathique contenant de l’oxyde de fer, est une invention chinoise ayant vu le jour, sans doute au IIe siècle, dans la région de Yue. Il s’agit pour les potiers de reproduire la couleur de la patine des bronzes archaïques. Sous les Song (960-1279), ces pièces atteignent leur sommet, poussées par l’idéal intellectuel néoconfucéen de cette dynastie de lettrés. Les craquelures des céladons Kuan des fours impériaux de Kaifeng et Hangzhou répondent au goût pour l’Antiquité de la cour, remis à l’honneur sous les premiers empereurs Qing. Notre gourde impériale témoigne de ce renouveau, le fin réseau de craquelures couvrant une forme aussi élégante que recherchée.
Mercredi 2 octobre, salle 7 – Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. M. Vandermeersch.

Henri Le Sidaner (1862-1939), L’Église et le pont, Moret, 1918, huile sur panneau signée et dédicacée « à Monsieur Manaut », 27 x 35 cm.
39 654 € frais compris.
Impression poétique
Une vingtaine de téléphones étaient en lice pour ce tableau d’Henri Le Sidaner, des acheteurs de différentes nationalités se mobilisant pour ce peintre impressionniste particulièrement apprécié en Grande Bretagne et aux États-Unis, dont les œuvres sont relativement peu fréquentes en ventes publiques. Notre peinture emblématique du plaisir éprouvé par l’artiste à animer ses toiles de plans d’eau miroitants, traitée dans une palette lumineuse et non pas dans des harmonies intimistes de tons feutrés créant une ambiance crépusculaire, était en outre proposée dans un bel état. Autant de qualités qui justifiaient une enchère à 32 000 €, soit le triple de l’estimation, pour cette huile sur panneau par ailleurs reproduite dans le catalogue raisonné réalisé par l’arrière-petit-fils du peintre, Yann Farinaux-Le Sidaner. Peinte en 1918 et dédiée à l’homme politique Frédéric Manaut, député de 1910 à 1914, cette toile marque une évolution dans le style de l’artiste. Henri Le Sidaner a trouvé sa manière au début du siècle dernier, évacuant toute présence humaine de ses paysages silencieux et baignant dans une lumière mystérieuse propice au rêve. Sans abandonner cette poésie – sa signature –, le peintre s’oriente après la guerre vers des couleurs moins neutres et des touches plus précises, s’éloignant des notations vaporeuses de ses toiles d’antan. Il s’attache alors à immortaliser les lieux surannés qui lui sont chers. Le village médiéval oublié de Gerberoy, dans l’Oise, qu’il a découvert en 1901 grâce à Auguste Delaherche et où il s’est installé, fut pour lui une grande source d’inspiration. Ici, c’est le charme de Moret-sur-Loing qui agit, les ruelles, les portes fortifiées, l’église et le donjon de ce bourg de Seine-et-Marne, dressé près de la rivière, ayant conservé un caractère pittoresque devenu rare...
Dimanche 6 octobre, Saint-Cloud.
Le Floc’h SVV. Cabinet Perazzone - Brun.

Chine, époque Qianlong (1736-1795), verseuse à panse arrondie en néphrite blanche, légèrement veinée de rouille, h. 13,5 cm.
Frais compris : 584 709 €.
Petite théière pour enchère impériale
Les arts de la Chine ancienne se sont taillé la part souveraine lors de cette vente. L’accomplissement technique, la délicatesse des textures, l’éclat et la finesse des couleurs distinguent les créations décoratives faites sous le règne de Qianlong. Un bol couvert en néphrite blanche, paré de pétales de lotus et de chrysanthèmes, sextuplait d’abord les estimations. Adjugé 198 272 € frais compris, il retourne en Chine (voir n° 32, page 121). Quant à notre théière, annoncée autour de 20 000 € et provenant de la même succession régionale, elle pulvérisait les estimations. Proposée en bon état de conservation, elle est aussi sculptée en néphrite, une jolie pierre opaque. Fort prisée en Chine depuis des millénaires, elle matérialise la noblesse, la puissance et la perfection. Arborant une délicate tonalité blanche, elle reprend la forme traditionnelle des verseuses, pièces centrales du rituel de la dégustation du thé. Jouant des rythmes plastiques, elle se révèle également un splendide exemple du raffinement des objets d’art sculptés au XVIIIe siècle en Chine. Elle s’embellit de sujets et de motifs décoratifs recherchés. La prise du couvercle prend joliment la forme d’un bourgeon de lotus. Munie d’une double anse avivée de symboles impériaux, elle s’anime de dragons traités dans un style archaïsant ; sans corne et appelés qilong, ils sont par excellence des symboles impériaux. Illustrant toute la quintessence de la civilisation chinoise, notre théière suscitait une rude lutte d’enchères entre la salle et une vingtaine de téléphones avant de regagner l’empire du Milieu. Sans plus attendre, partons à sa suite pour le «pays du sourire», où «rien n’est plus doux qu’une tasse de thé»…
Lyon, jeudi 3 octobre. De Baecque SVV.
Etienne Dinet (1861-1929), Baigneuse au voile, huile sur toile, 73 x 65 cm.
Frais compris : 162 500 €.
Dinet et le nu
L’orientalisme était dominé cette semaine par les 130 000 € remportés par cette Baigneuse au voile d’Étienne Dinet. On ne présente plus le peintre, qui se rend pour la première fois dans le sud algérien en 1884 avec une équipe de savants entomologistes. Ce ne sont pas les insectes qui dès lors le fascinent, mais la culture islamique, au point qu’il apprendra l’arabe dès 1886 et embrassera la religion du prophète.
De même, il installe en 1900 son premier atelier en Algérie, à Biskra, et achète cinq ans plus tard une maison à Bou-Saâda, dans cette région qu’il a explorée lors de son premier voyage. La représentation du corps féminin dévoilé par un artiste converti et pétri de culture musulmane peut poser question… Dans un article publié en 2004 par le quotidien algérien Infosoir, le journaliste Yacine Idjer apporte des éléments de réponse : «Contrairement aux peintures exécutées par des orientalistes, amoureux de cet Orient envoûtant, une interprétation individualiste et merveilleuse de ce dernier, Dinet ne cherche ni le rare, ni l’étrange, ni l’extraordinaire ni le pittoresque, il conçoit seulement une peinture du dévoilement, et du ”dit“». Il précise cette dernière notion en expliquant que la volonté de l’artiste est de faire ressortir, à travers sa peinture, toutes les spécificités des modes de vie des habitants de la région saharienne de ce pays. Il dévoile ainsi «la sensualité innocente et sans interdit» des jeunes filles de Bou-Saâda, le journaliste repoussant toute idée d’un accomplissement du «moi fantasmatique» pour mettre en avant celle de la reproduction d’une réalité. Il faut cependant souligner que l’oasis est réputée pour ses danseuses dites «ouled naïl», en réalité des prostituées qui ont fait l’objet d’une étude de la part de Barkaoum Ferhati, en 2003. Architecte et docteure en histoire et civilisation de l’Ehess de Paris, Barkaoum Ferhati a notamment été commissaire de l’exposition Étienne Dinet du musée des beaux-arts de Nantes en 2004.
Lundi 7 octobre, salle 5-6 – Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Chanoit.


Abraham Ortelius (1527-1598), Théâtre de l’univers, contenant les cartes de tout le monde, Anvers, Plantin, 1598, in-folio, 119 cartes sur double page, plein maroquin brun de l’époque.
Frais compris : 50 807 €.
Le théâtre d’Ortelius
Cet exemplaire de la quatrième édition française du Théâtre de l’univers… d’Abraham Ortelius dépassait à 41 000 € son estimation. Elle a été publiée l’année de la mort de son auteur, en 1598. Elle compte cent dix-neuf cartes alors que la précédente édition, celle de 1587, en dénombrait cent douze. La première édition française de l’ouvrage date de 1572, l’originale, en latin, étant sortie de la presse le 21 mai 1570, imprimée chez Gilles Copens à Anvers. Cette dernière ne comptait que cinquante-trois cartes. Le succès de l’ouvrage fut tel que du vivant de son auteur, vingt-cinq éditions se succédèrent, chacune présentant des ajouts et améliorations par rapport à la précédente. Ortelius ne s’est pas contenté de compiler des dizaines de cartes. Il en a unifié les formats, les échelles et les modes de projection, les redessinant en partie. Le travail accompli lui vaudra d’être nommé géographe de Philippe II en 1573. C’est en raison de la mort de son père qu’Abraham, plutôt que de poursuivre ses études, se retrouve apprenti chez un graveur de cartes. Dès 1547, il est inscrit à la guilde de Saint-Luc en qualité d’enlumineur. Il va faire une rencontre décisive en 1554, celle du grand Gerardus Mercator, qui vient de publier sa célèbre carte de l’Europe. Mathématicien, ce dernier lui transmet sa passion, et Abraham délaisse la seule enluminure pour devenir un cartographe de premier plan. Parmi les ajouts apportés au Theatrum orbis terrarum, le nom latin de notre ouvrage, il faut citer celui de 1579 : trois cartes historiques, accompagnées de textes explicatifs. Elles préfigurent le noyau du développement d’un véritable atlas géographique, qui sera poursuivi après la mort de notre géographe. Une œuvre de longue haleine…
Vendredi 11 octobre, salle 7, Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. M. Siegelbaum.

Naples, milieu du XVIIIe siècle. Plateau en écaille incrustée de nacre et piquée d’or, l. 42 cm.
Frais compris : 200 066 €.
Ecaille piquée d’or
Ce plateau napolitain du XVIIIe siècle faisait l’objet d’un vif intérêt. Estimé au plus haut 8 000 €, il était âprement convoité, au point d’en atteindre 160 000. Il décrit une scène portuaire au moyen d’une technique bien particulière dont est fait ici un usage virtuose, l’écaille «piquée, cloutée d’or, foules point d’or et posée d’or», pour reprendre une terminologie ancienne. Elle est réputée avoir vu le jour à Naples à la fin du XVIe siècle, mais a été développée au siècle suivant par un joaillier de la ville appelé Laurentini. Son usage s’est ensuite développé à travers l’Europe, mais Naples est restée le centre de production le plus réputé. La technique du piqué consiste à ramollir l’écaille en la plongeant dans un bain d’eau bouillante mélangée à de l’huile d’olive, afin d’y incruster par pression aussi bien du métal, notamment de l’or et de l’argent, que d’autres matières comme la nacre. L’un des ateliers les plus fameux est celui de Gennaro Sarao, actif entre 1731 et 1770. Celui-ci a travaillé pour Charles III et pour son épouse, Marie-Amélie de Saxe. Au cours de son «grand tour», l’aristocratie britannique ne manquait pas de rapporter quelques objets de ce type. La femme de George III, la reine Charlotte, en possédait elle-même une collection et l’architecte Robert Adam s’offrit des tabatières lors de sa visite en 1755. Il semble aussi que les sujets étaient réalisés sur commande, lady Ann Miller signalant dans une lettre, écrite à Naples en 1776, «une manufacture d’écaille curieusement incrustée d’or et très habile à représenter le sujet que vous choisissez».
Mercredi 9 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.

Époque Napoléon III, paire de meubles vitrine en placage de bois noirci incrusté de cuivre, nacre, étain, laiton, écaille rouge et pierres dures de couleurs, ornementation de bronze doré, dessus de marbre granité noir, 145,5 x 99 x 70 cm.
Frais compris : 42 715 €.
Dans le goût de Pretot
Indéniablement inspirée des meubles d’André-Charles Boulle, cette luxueuse paire de meubles vitrine est à rapprocher, par la qualité de son travail, de celui d’Hippolyte-Edmée Pretot (1812-1855). Une double filiation qui lui permettait d’atteindre 33 500 €, une estimation dépassée. Pretot s’est fait remarquer grâce à ses marqueteries multicolores, les portes de nos vitrines chatoyant du rouge de l’écaille, de l’or et l’argent du laiton et de l’étain, du blanc nuancé de la nacre et du bleu de la pierre dure… sans oublier le vif éclat du bronze doré qui relève le tout ! On sait peu de chose de cet ébéniste, d’abord installé en 1836 au 16, rue de l’Abbaye à Paris, puis rue Saint-Germain-des-Prés et enfin rue du Harlay. Comme tous les fabricants de son époque qui désirent tenir leur rang, il participe à des manifestations, notamment en 1849 à l’Exposition nationale et en 1852 à celle de Londres, où il décroche une médaille de deuxième classe pour ses meubles incrustés. Comme le relevait Alfred de Musset dans sa Confession d’un enfant du siècle publiée en 1836, «nous avons de tous les siècles, hors du nôtre, chose qui n’a jamais été vue à une autre époque ; l’éclectisme est notre goût ; nous prenons tout ce que nous trouvons, ceci pour sa beauté, cela pour sa commodité, telle autre chose pour son antiquité»… Et dans ce paysage fort varié, les meubles de style Louis XIV en marqueterie Boulle tiennent une place de choix. Leur opulence répond en effet parfaitement au goût d’une société en pleine mutation industrielle, qui va chercher dans les styles du passé un confort rassurant, mais aussi des signes d’appartenance sociale à une certaine élite. Tantôt consciencieusement copié, le style Boulle connaît aussi des adaptations plus libres comme dans le cas de nos vitrines, que l’on imagine parfaitement se détachant sur un fond de brocart cramoisi, surmontées de vases dans le goût de Sèvres. Vous avez dit éclectique ?
Vendredi 11 octobre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Massol SVV.

Pierre Culliford, dit Peyo (1928-1992), planche 25 pour une version inachevée de 1965 du Lutin du bois aux roches, encre de Chine, 49 x 37 cm.
Frais compris : 18 197 €.
Peyo non publié
Outre ses qualités graphiques, cette planche de Peyo, adjugée 14 500 €, possède une vertu que bien d’autres n’ont pas : elle n’a jamais paru. Pourtant, Le Lutin du bois des roches est le troisième album de la série des Johan et Pirlouit. Cette aventure a d’abord été publiée dans le journal Spirou, l’album sortant en 1956. Le style de Peyo ayant ensuite évolué, celui-ci décide vers 1965 de moderniser le graphisme et d’adapter le récit au goût du jour. Une entreprise qui s’avérera longue et fastidieuse, au point d’être finalement abandonnée… Seules quelques planches sont réalisées en 1965 et 1966, la réédition de 1967 ne bénéficiant que d’une nouvelle couverture. Le Lutin du bois aux roches est un album clé, puisque c’est là qu’apparaît pour la première fois le personnage de Pirlouit. Peyo a donné naissance à Johan en 1946. L’écuyer du Moyen Âge débute dans le journal La Dernière Heure sous forme d’un court gag, avant de vivre en 1950 des aventures plus conséquentes dans Le Soir, puis dans Spirou à partir de 1952. Blond à l’origine, le héros devient brun et deux ans plus tard se trouve un camarade, Pirlouit, petit bonhomme hargneux et colérique affublé de sa chèvre Biquette. Ce dernier n’était pas destiné à l’origine à faire carrière, mais sa popularité fut telle auprès des lecteurs, que Peyo l’associa définitivement à Johan. Dans notre planche, seul le nom de Pirlouit apparaît… et c’est tant mieux, car Peyo l’a affublé d’un faciès bien moins sympathique que celui qu’il aura par la suite. Le pauvre garçon traîne dans cet album une mauvaise réputation, au point qu’il est accusé d’avoir enlevé la fille du roi. Il n’en est bien entendu rien, et les traîtres seront démasqués ! Samedi 12 octobre, salle 13 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV.
MM. Dougier, Fumeux.
Jesus Rafael Soto (1923 - 2005), Vibraciones, novembre 1963, quatorze baguettes épaisses en suspension en métal, peintes bleu et noir, 104 cm x 63 x 13 cm.
Frais compris : 222 000 €.
Ça vibre fort pour Soto
Cette œuvre tenait toutes ses promesses et doublait largement les estimations. Raflant l’enchère la plus haute de la vacation, elle a été réalisée par Jesús Rafael Soto, un des artistes majeurs du XXe siècle. D’origine vénézuélienne, il se range parmi les créateurs du cinétisme. Dès la fin des années 1940, il crée à l’instar de Victor Vasarely des toiles «all over» ; le même motif répété provoque des vibrations optiques modifiant l’espace et la perception du spectateur. Installé ensuite à Paris, il participe en 1955 à l’exposition «Le Mouvement», chez Denise René avec Agam, Pol Bury et Jean Tinguely. Très impressionné par la Machine optique de Marcel Duchamp, il expose une Structure cinétique, formée de spirales superposées sur Plexiglas, non mobiles, dont les variations d’interférences proviennent des déplacements du spectateur. Poursuivant sa démarche, Jesús Rafael Soto crée, au début des années 1960, des tableaux reliefs utilisant de fines tiges suspendues à des fils. Notre œuvre appartient à la célèbre série «Vibraciones» intégrant le mouvement dans l’art. Provenant d’une collection régionale, elle a été réalisée en 1963, année où l’artiste gagne le prix Lobo à la Biennale de São Paulo. Certifiée de Soto lui-même et du comité Soto, elle fait partie des deux lots vendus à Nantes, en 1963, par la galerie Argos dans le cadre d’une exposition-collection du GRAV ou Groupe de recherche d’art visuel. Harmonieusement composées, nos Vibraciones jouent brillamment des effets plastiques. Départ pour une bien soutenable légèreté, où la poésie n’est pas loin !
Olivet, château de La Fontaine, samedi 12 octobre.
Philocale SVV.  Cabinet Ottavi.

François-Xavier Tourte (1747-1835), archet de violon, non signé, montage argent, avec mèche fine, sans garniture, Paris, vers 1785, 51 g.
Frais compris: 81 500 €.
Archets virtuoses
La salle des ventes de Coutances s’était transformée le temps d’une vacation en salle de concert. Les instruments de musique, proposés en très bon état, étaient fort disputés entre plusieurs téléphones et des amateurs présents en salle faisant vibrer haut les prix. Les archets, véritables divas, donnaient le «la». Joseph Alfred Lamy Père (1850-1919), descendant d’une famille de luthiers lorrains, parfait son apprentissage à Paris avant de diriger son propre atelier. Il se fait vite une réputation dans des baguettes au fini soigné à l’instar d’un archet emporté 10 000 €, au double des estimations. Il était toutefois dépassé par notre modèle attendu autour de 40 000 €. D’une facture remarquable, il a été réalisé à la fin du XVIIIe par François-Xavier Tourte, le «Stradivarius de l’archet». Après avoir appris l’horlogerie, le jeune homme se consacre à l’archeterie. Le métier est alors en pleine expansion avec la venue à Paris de grands musiciens internationaux. Aidé de son frère Nicolas- Léonard Tourte, François-Xavier recherche de nouvelles formes et matières. Talentueux, il met au point le fameux archet Tourte, synonyme de grandeur, de beauté, de perfection, presque inégalé à ce jour. Il ne livrait d’ailleurs que des œuvres irréprochables et détruisait souvent celles qu’il n’estimait pas pleinement réussies. Après avoir employé divers bois communs, François-Xavier Tourte se distingue comme un des premiers archetiers à user du bois de Pernambouc, à l’élasticité étonnante ; alliant force et flexibilité, il permet des baguettes d’une qualité insigne. Très débattu, notre archet arrêtait la sérénade des enchères au double des estimations, acquis par un collectionneur étranger.
Coutances, samedi 12 octobre.
Hôtel des ventes de Coutances SVV. M. Raffin.

Paul-César Helleu (1859-1927), Madame Helleu et Jean Helleu en bateau, huile sur toile, 65 x 81 cm.
Frais compris : 447 500 €.
Les Helleu du docteur Marette
La première vente, après succession, d’œuvres provenant de la collection du docteur Philippe Marette – le frère de la pédiatre Françoise Dolto – et de son épouse totalisait 1 507 500 € frais compris. Paul-César Helleu y tenait la place d’honneur. Non content de récolter 679 375 € frais compris en dix numéros, il obtenait à 358 000 € un record français avec la toile reproduite, laquelle gagnait la deuxième position du palmarès mondial de l’artiste. Une lettre adressée à la nièce du docteur Marette après le décès de ce dernier par la fille du peintre nous apprend qu’elle désirait acheter cette toile, «puisqu’elle représente ma mère, que j’adorais et que j’ai eu le malheur de perdre lorsque j’étais encore bien jeune». La missive mentionne deux autres tableaux paternels, peut-être l’huile sur toile de 1913 représentant le Yacht de l’artiste, port de Sanville (81 x 65 cm) adjugé 99 000 € – estimation dépassée – et celle vers 1910-1912, Les Flammes des yachts (81 x 65 cm). Breton et fils de capitaine au long cours, Helleu était un yachtman averti. Maurice Denis était également convoité, 112 000 € fusant sur une estimation haute de 30 000 sur une huile sur toile symboliste vers 1898, intitulée Noli me Tangere (97 x 130 cm) et représentant un matin de Pâques. Elle a appartenu à Ambroise Vollard, tout comme une épreuve à patine brun nuancé de la Tête de femme, 1906/1907 (h. 11,5 cm) de Pablo Picasso, adjugée à 120 000 € au double de son estimation. Deux plumes et lavis d’encre de Chine (31 x 19 cm) de Léon Spilliaert étaient âprement désirées, 42 000 € revenant au profil du Jeune garçon, le Greluchon, M. Alphonse et 36 000 € à Mademoiselle Blanche, exécuté en 1901. Notons enfin que l’huile sur toile de Maximilien Luce de 1894, Paysage à Herblay (25 x 39 cm), se négociait 33 000 €.
Vendredi 18 octobre, salle 7 – Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV.

Yves Saint Laurent Haute Couture, automne-hiver 1968/1969, no de passage 74, robe longue en mousseline noire et plumes d’autruche.
Frais compris : 118 750 €.
Collection Danièle Luquet de Saint Germain
La première partie de la vente de la collection de vêtements haute couture de l’un des mannequins vedettes d’Yves Saint Laurent, Danièle Luquet de Saint Germain, totalisait 714 437 € frais compris. À tout seigneur tout honneur, c’est au couturier l’ayant découverte que revenaient les plus hautes enchères, tout d’abord avec la robe reproduite, adjugée 95 000 € à une institution française. À l’époque, on l’imagine, sa transparence a fait scandale ! Plus sage, une robe de cocktail «Picasso» de la collection haute couture de l’hiver 1979 montait à 55 000 €, une estimation quintuplée. En satin noir, elle est brodée sur le buste par la maison François Lesage de paillettes et de perles dessinant le profil d’un visage de femme. Une robe courte asymétrique (hiver 1989) en broché lamé rouge à motifs de rinceaux, à important col corolle baleiné, montait à 25 000 €. Quittons Saint Laurent pour un autre avant-gardiste de la mode, Paco Rabanne, crédité de 30 000 € pour un manteau en cuir fauve de l’automne-hiver 1966 formé, sur le thème de la transparence, de triangles assemblés par des clous dorés. Romeo Gigli remportait par deux fois 16 000 € – estimations pulvérisées – pour deux manteaux de l’automne-hiver 1989-1990, la première sur un modèle en laine de lin rouge brodé de motifs métalliques or et argent imitant un châle cachemire du XIXe siècle, la seconde sur une pièce en velours de coton rehaussé de broderies florales en ruban métallisé argent et fils d’or. Pour les chaussures, le tapis rouge était foulé à 10 500 € par une paire de sandales Roger Vivier de la saison printemps-été 1967 en box brun, créée pour la collection africaine de Saint Laurent. Le musée des Arts décoratifs préemptait dix-neuf pièces pour un montant total de 46 700 € frais compris, dont à 9 500 € un ensemble «toréador» de Saint Laurent (automne-hiver 1979-1980), le musée Galliera faisant de même à 5 000 € avec une robe du soir de Christian Lacroix pour Jean Patou (automne-hive 1987).
Lundi 14 octobre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. Cabinet Chombert - Sternbach.

Attribuée à David de Coninck (1636-1699), Paons, ara sur la vasque d’une fontaine et oiseaux de basse-cour dans le jardin d’un palais romain avec statues à l’antique dont la Flore Farnèse, toile, 169 x 245 cm.
Frais compris : 35 659 €.
Grand format
À 23 600 €, l’estimation était respectée pour cette monumentale huile sur toile attribuée au peintre anversois David de Coninck. Maître de la guilde d’Anvers en 1664, il séjourne ensuite à Paris, visite la Bavière et se rend à Vienne, avant de s’installer à Rome de 1671 à 1694, soit vingt-trois ans. Le temps, sous le surnom de Rammelaer, de faire partie d’une confrérie d’artistes, les Bentvueghels, littéralement les «oiseaux de bande». De fait, Coninck, formé dans l’atelier de Jan Fyt – spécialiste avec Frans Snyders et Adriaen Van Utrecht de la peinture animalière –, a excellé dans ce genre. Notre toile met en scène une basse-cour dominée par un paon faisant la roue devant des poules, coq, dindons et autres pigeons. Sa superbe est disputée par la présence d’un flamboyant ara posé sur le bord d’une vasque… En effet, nos volatiles ne sont pas cantonnés dans une sombre arrière-cour mais occupent un somptueux jardin, dont on aperçoit des éléments, notamment des sculptures parmi lesquelles on distingue une copie, pas très fidèle, de la fameuse Flore Farnèse redécouverte dans les thermes de Caracalla et conservée de nos jours au musée de Naples. Notre tableau est sans doute un fragment important d’une composition encore plus grande, comme le suggère le bras féminin agitant délicatement une baguette en haut à droite. Jusqu’au XVIIIe siècle, le paon était considéré comme un mets de choix sur les tables européennes. Sa chair était réputée imputrescible, en faisant depuis le Moyen Âge un symbole d’immortalité. Ajoutez à cela que dans la mythologie gréco-romaine, il est l’animal préféré d’Héra, qui a placé sur ses plumes les cent yeux de son fidèle gardien, Argos.
Mardi 15 octobre, salle Laffitte.
Artemisia Auctions SVV.

Jehan de Baudreul (1455-1532), répertoire généalogique des ducs de Longueville, 1512-1516, 32 feuillets de parchemin à l’encre noire illustrés de 32 blasons peints, 38 lettrines peintes et une peinture en frontispice, 25,8 x 17,9 cm.
Frais compris : 50 000 €.
Les ducs de Longueville
La généalogie est une passion qui peut coûter cher ! La preuve avec les 40 000 €, une estimation doublée, de ce précieux manuscrit établi entre 1512 et 1516 par Jehan de Baudreul, conseiller et président de la Chambre des comptes, et dédié à Louis d’Orléans, duc de Longueville, marquis de Rothelin, comte de Dunois, de Neuchâtel, de Tancarville, énumération non limitative… La famille d’Orléans-Longueville affiche en effet une ascendance royale, les Valois de la dynastie capétienne. Il s’agit d’une branche bâtarde remontant au second fils de Charles V le Sage, Louis Ier d’Orléans. Celui-ci a eu pour maîtresse Mariette d’Enghien, qui lui donna un fils, Jean d’Orléans, comte de Dunois et Mortain (1402-1468), élevé dans la famille légitime de son père. Vaillant soldat, il fut compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, grand chambellan de France en 1439 et lieutenant-général du royaume en 1444. C’est de son fils, François Ier d’Orléans Longueville (1447-1491), marié à Agnès de Savoie, qu’est issue la branche qui nous intéresse. François Ier eut deux garçons, François II (1478-1512) et Louis Ier (1480-1516). C’est pour ce dernier qu’a été réalisé notre ouvrage, durant les quatre années où il porta le titre ducal. Fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Guinegatte en 1513, il profita de sa captivité à Londres pour négocier le mariage de Louis XII avec Marie d’Angleterre, qui amena le traité de paix. Le frontispice reproduit figure l’arrivée de son épouse, Jeanne de Hochberg, de la maison de Bade. C’est par elle que le comté de Neuchâtel échut aux Longuevilles, qui le conservèrent jusqu’en 1717. Notre manuscrit recense la dynastie des Orléans-Longueville et détaille l’ensemble de leurs nombreuses possessions.
Jeudi 17 octobre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. Cabinet Vallériaux.

Maserati 3500 GTI cabriolet Vignale avec hard-top, 1962, six cylindres en ligne en aluminium développant 235 CV.
Frais compris : 553 527 €.
Maserati record
Dès que l’on parle des belles sportives italiennes, un certain cheval cabré rue dans les brancards. C’est cependant un trident qui plantait une enchère de 460 000 € au sommet du podium d’une vente vrombissante… L’emblème de Maserati orne pour ce prix la calandre racée de ce cabriolet 3500 GTI de 1962 «matching numbers», entendez par là que ses numéros de châssis et de moteurs correspondent. Il a bénéficié, après son achat en 2007 par un collectionneur helvète, d’une réfection totale par les meilleurs artisans suisses. Son moteur à six cylindres en ligne est alimenté par une injection Lucas, une amélioration apportée en 1960. Le cabriolet n’a été produit qu’à 242 exemplaires, faisant de notre exemplaire une rareté. Dessinée par Giovanni Michelotti et carrossée par Vignale, la 3500 cabriolet a été présentée au Salon de Paris de 1960 et mise en production de 1961 à 1963. Cette version décapotable est considérée comme étant plus élégante et d’un caractère plus affirmé que la version coupé, laquelle fut la première voiture de grand tourisme produite en série par Maserati. Elle représente le premier grand succès commercial de la marque, achetée par des têtes couronnées et des stars du cinéma. Auparavant, les ateliers du constructeur proposaient des modèles s’avérant davantage des voitures de courses adaptées à un usage routier. Pour séduire une clientèle plus large, il fallait imaginer une voiture à la fois puissante et confortable. Ce sera la 3500 GT, équipée d’un moteur en aluminium dérivé de celui de compétition de la 350 S. Elle est bien entendu destinée à concurrencer les Ferrari et possède l’avantage d’être moins onéreuse tout en étant aussi rageusement séduisante.
Dimanche 20 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
Nord de la France, vers 1440-1450, Heures à l’usage de Thérouanne, in-4o de 139 feuillets de vélin décorés par le « vigneteur attitré du Maître du Mancel », reliure en cuir brun de la première moitié du XVIe siècle.
Frais compris : 26 840 €.
À l’usage de Thérouanne
Ce livre d’heures composé vers 1440-1450 recueillait 22 000 €. Calligraphié sur peau de vélin, sa rareté tient au fait qu’il est à l’usage du diocèse de Thérouanne (Pas-de-Calais), une cité alors prospère. Elle sera rasée sur ordre de Charles Quint en 1553 au cours de la dixième guerre d’Italie, provoquant en 1557 la suppression du diocèse. Le site ne sera habité de nouveau qu’à partir du XIXe siècle. Thérouanne a été érigé en évêché par saint Achaire de Noyon au VIIe siècle. Son évêque le plus connu est saint Omer, nommé par Dagobert Ier. C’est près de Thérouanne qu’il fonde un monastère qui provoquera la naissance de la ville de Saint-Omer. On relève dans les vingt-quatre pages du calendrier de notre livres d’heures de nombreux saints vénérés dans les diocèses de Thérouanne, d’Amiens et de Saint-Omer. Chaque mois s’inscrit en tête dans une bordure dorée et commence par une initiale peinte et dorée à l’or fin. Ajoutons pour le reste de l’ouvrage des bordures latérales marginales, avec rinceaux filigranés feuilletés d’or et peints de fleurs variées, une infinité d’initiales dorées ornementées et surtout cinq peintures données à un artiste récemment identifié par l’universitaire Marc Gil comme le «vigneteur attitré du Maître du Mancel». Celui-ci a notamment réalisé la décoration secondaire de plusieurs manuscrits prestigieux entre 1445 et 1555, tels que l’exemplaire de la Fleur des histoires, conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles, et celui des Grandes Chroniques de France de la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-Pétersbourg. Hélas, la présence de décorations sur sept pages laisse penser, qu’à l’origine, notre manuscrit comptait douze peintures. Il reste L’Annonciation, La Trahison de Judas, Le Lavement des mains, La Flagellation du Christ et La Crucifixion.
Mardi 15 octobre, salle 12, Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. M. Galantaris.

Gaston Chaissac (1910-1964), L’Homme au chapeau rouge, gouache, vers 1962, 31,5 x 24 cm.
Frais compris : 16 200 €.
Chaissac le coloriste
Gaston Chaissac, artiste marquant de l’art brut, prenait la tête de cette vente bordelaise avec cette gouache annoncée autour de 6 000 €. Tout en pratiquant divers métiers, il commence à peindre sans avoir fréquenté d’écoles des beaux-arts. Cordonnier à Paris, il s’installe en 1934 chez son frère, rue Henri-Barbusse, où les voisins, le peintre Otto Freundlich et son épouse Jeanne Kosnik-Kloss, l’incitent à dessiner, à manier la gouache. Ami de Jean Dubuffet, Chaissac participe en 1949 à une exposition d’art brut. Peignant ensuite sur des supports bois, il exécute ses fameux «Totems». Ces sculptures, faites souvent à partir de souches, se distinguent par une rudesse colorée, pleine de verve. Créateur original, Gaston Chaissac, qui se définit comme «peintre rustique moderne», utilise des objets quotidiens, use aussi de matériaux de rebut, sur lesquels il représente des figures humaines, déboîtées, évidées, fragmentées. Le peintre réalise également des gouaches hautes en couleur, travaillées dans un souci de caractérisation expressive. Elles transcrivent des motifs abstraits, des visages asymétriques, des personnages dégingandés. Révélant surtout un coloriste hors pair, elles mettent également en scènes des bonhommes un peu naïfs à l’instar de notre portrait. Provenant d’une collection régionale et proposé en bon état de conservation, il porte au dos une dédicace de Camille Chaissac, veuve de l’artiste, datée de 1964. Après une vive lutte d’enchères entre des musées, des amateurs et le négoce international, notre Homme au chapeau rouge doublait les estimations, emporté par un client au téléphone.
Bordeaux, mercredi 16 octobre. Bordeaux Chartrons - Bordeaux Enchères SVV,
Mes Blanchy, Lacombe. Cabinet Sevestre - Barbé, de Louvencourt.

Livres d’heures, Horae in laude beatissimis, virginis Mariae, Ad usum Romanum … au chiffre de Marie de Médicis, Paris, 20 octobre 1531, un volume in-8°.
Frais compris : 212 750 €.
Belles heures de la renaissance
Les bibliophiles débattaient avec ferveur ce magnifique ouvrage. Rudement bataillé entre la salle et plusieurs téléphones, il pulvérisait les estimations, prudemment avancées autour de 5 000 €. Ses principaux atouts ? D’abord son insigne rareté, on n’en connaît qu’un autre exemplaire appartenant aux collections du musée Condé à Chantilly. Dédié à la Vierge Marie, il montre aussi le raffinement des livres d’heures à la Renaissance, comme le décrit Firmin Didot au milieu du XIXe siècle dans son Catalogue raisonné : «Sous le rapport de l’ancienneté, de la pureté du style du dessin et de l’exécution typographique, il est le plus beau spécimen de l’art français à la Renaissance.» La qualité et la fraîcheur des illustrations mettent en valeur l’emploi de l’or à la feuille subtilement hachuré. Les gravures sont réalisées au trait tandis que le texte lui-même est prodigieusement mis en valeur par des bordures splendides ; elles marient avec bonheur les arabesques, les emblèmes, les devises ainsi que des symboles variés tels le «F» couronné de François Ier et le «C» couronné de son épouse Claude de France. Notre ouvrage, proposé en excellent état de conservation, a été donné en «présent» à Marie de Médicis, fille de François, grand duc de Toscane, épouse d’Henri IV, puis régente de France comme en témoigne une reliure ; exécutée à la fin du XVIe ou au tout début du XVIIe siècle, elle arbore le double «M», entouré d’une couronne de laurier. Avec de tels avantages, il suscitait la convoitise des amateurs, des musées et du négoce international. À 100 000 € étaient encore en lice une dizaine d’enchérisseurs. Il intègre la bibliothèque d’un grand amateur européen.
Bayeux, dimanche 20 octobre.
Bayeux Enchères SVV. M. Guillebaud.

Emmanuel Mané-Katz (1894-1962), Duo de musiciens, huile sur toile, 92 x 56 cm.
Frais compris : 56 000 €.
Musique de fête
Cette vente rouennaise honorait les artistes juifs de l’école de Paris avec deux tableaux, acquis au téléphone après une belle rixe d’enchères. Roman Kramsztyk, installé dans les années 1930 rue Denfert-Rochereau, peint des effigies précises au réalisme teinté parfois de mélancolie à l’instar d’un émouvant Portrait d’homme ; triplant les estimations, il était adjugé 15 600 €. Il était toutefois largement devancé par nos deux musiciens qu’a peints Emmanuel Katz dit Mané-Katz, un des plus brillants peintres de l’école de Paris. Originaire de Krementchoug en Ukraine, il fréquente les beaux-arts de Vilnius, puis s’initie à Kiev à la culture européenne. Venu en 1913 à Paris, il étudie dans l’atelier de Fernand Cormon, où il se lie d’amitié avec Soutine, Krémègne et Kikoïne. Établi définitivement en France en 1922, il obtient sa naturalisation cinq ans plus tard. Après une première époque sombre, Mané-Katz se tourne rapidement vers un lyrisme expressionniste. Il se distingue de ses confrères en transcrivant l’univers hébraïque des Ashkénazes. Après la Seconde Guerre mondiale, le peintre se rendra régulièrement en Israël, notamment à Haïfa, où sa maison a été transformée en 1977 en Mané-Katz Museum. Il représente avec bonheur les nombreux et divers musiciens qui jouent le répertoire traditionnel lors des fêtes de la vie juive : naissances, bar-mitsvah, mariages. Provenant d’une succession régionale, notre tableau chatoyant se détache d’un fond sombre qui met bien en valeur une spectaculaire contrebasse. Peinte avec maestria en jaune et rouge, elle se range parmi les instruments traditionnels de la musique klezmer et marie ici ses tonalités graves au registre plus étendu de la clarinette.
Rouen, dimanche 20 octobre.
Bernard d’Anjou SVV.

Jean-Michel Basquiat (1960-1988), Monticello, 1986, acrylique sur toile, 127 x 99 cm.
Frais compris : 801 400 €.

© THE ESTATE OF JEAN-MICHEL BASQUIAT/ADAGP, PARIS 2013

Urbain et contemporain
Alors que la FIAC faisait le plein au Grand Palais, l’art urbain remportait à Drouot un vif succès en totalisant 2 202 995 € frais compris. Occupant le terrain deux jours durant avec des conférences et des interventions d’artistes «in and out» l’Hôtel des ventes, il terminait sa course sur des enchères de manière sonnante et trébuchante. S’y imposaient deux figures historiques, Jean-Michel Basquiat, venu à l’art contemporain par celui de la rue, et Keith Haring, artiste contemporain rattaché au phénomène street art. Le premier empochait 670 000 € avec l’acrylique sur toile reproduit et le second, 470 000 € avec un acrylique sur toile réalisé deux ans plus tôt, en 1984, Sneeze (152,5 x 152,5 cm). Place aux artistes vivants ensuite avec une troisième enchère à six chiffres, obtenue par la coqueluche de l’art urbain mondial, le très médiatique Banksy. Il était crédité de 105 000 €, un record français, grâce à la peinture aérosol et pochoir sur toile de 2000, Sid Vicious (91,5 x 91,5 cm), dont un détail était reproduit page 182 de la Gazette n° 32 dans un dossier consacré à l’art urbain. Shepard Fairey – créateur en 2008 de l’affiche de la première campagne de Barack Obama, Hope – enregistrait lui aussi un record français à 52 000 € avec une peinture aérosol, collage et technique mixte de 2007, War is Over (152 x 112 cm). La sentence se déploie sur le flanc d’un zeppelin survolant des ruines. Un détail de You Can’t Deny Us Our Rights - City Kids Foundation (122 x 244 cm), une peinture aérosol, technique mixte et collage sur bois de 2010 exécutée par Fairey en collaboration avec une fondation et des enfants new-yorkais, était reproduit page 181 de la Gazette n° 32. Cette œuvre suscitait 34 000 €. Reproduit en couverture de la Gazette citée, Ceci est juste une phrase en arabe (210 x 140 cm), acrylique sur toile du franco-tunisien El Seed, montait à 18 000 €. Citons pour terminer les 35 000 € de Bus (125 x 65 cm), de Kaws, une projection photographique sur support d’affiche et acrylique sur papier de 1998.
Vendredi 25 octobre, salle 5 -Drouot-Richelieu.
Digard Maison de Ventes Volontaires SVV.

Henri Manguin (1874-1949), Le Repos, villa Demière, Jeanne, été 1905, huile sur toile rentoilée, 38 x 46 cm.
Frais compris : 300 000 €.
De Carlin à Dufy
La collection panachée d’un grand amateur d’art recueillait 1 963 750 € frais compris. Débutons du côté des cimaises, où s’affichait la plus haute enchère, 240 000 € sur l’huile sur toile d’Henri Manguin reproduite, objet d’un encadré page 43 de la Gazette n° 35. Rappelons qu’elle met en scène l’épouse du peintre, assise face au panorama. Raoul Dufy se distinguait de son côté avec deux résultats, 110 000 € recueillis par une huile sur toile de 1933 dépeignant Le Manoir du Vallon (46 x 55 cm), propriété normande du premier marchand de l’artiste, Étienne Bignou, et 78 000 € pour une petite huile sur panneau à sujet du Petit orchestre au soliste (19 x 43 cm). Les arts décoratifs classiques brillaient d’une troisième enchère à six chiffres, 105 000 € obtenus – d’après une estimation haute de 30 000 – par une paire de corbeilles au couple de carlins en porcelaine de Meissen vers 1745-1748, un modèle de Kandler et Reinicke monté en bronze doré (h. 17 - l. 19,5 cm). Elle a figuré parmi les collections du baron Henri de Rothschild. Kandler et Reinicke étaient encore à l’œuvre sur le pot-pourri en porcelaine de Meissen vers 1740, monté en bronze doré, reproduit en couverture de la Gazette n° 33. Celui-ci enregistrait 34 000 €, une estimation doublée. La faïence de Rouen était également à la fête avec 57 000 €, estimation doublée toujours, d’une chaise de commodité vers 1725 attribuée à l’atelier de Pierre Chapelle, à riche décor polychrome de vases, bouquets et fleurs (h. 47 cm). Elle repose sur des têtes d’hommes barbus, sa porte latérale étant restaurée. Citons encore les 32 000 €, estimation triplée, d’un groupe en bronze ciselé et patiné figurant un Centaure attaqué par un lion (h. 28 cm), travail du XVIIe siècle probablement italien. Il a appartenu au «prince des antiquaires», Nicolas Landau. Le mobilier était dominé par les 60 000 € d’une table d’époque Louis XV dite «en marmotte», estampillée de Martin Carlin. À fût central tripode en bois de rose, elle est en placage de citronnier ou d’amarante, son plateau supérieur ovale à galerie étant composé d’une plaque en pâte tendre de Sèvres à décor polychrome de corbeille fleurie (l. 38,5 cm).
Lundi 21 octobre, salle 1-7 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. MM. Chevalier, Galantaris, L’Herrou, Marcilhac, Cabinets Dillée, Serret & Portier.

Noël Hallé (1711-1781), La Sainte Famille, 1753, huile sur toile, 63 x 48 cm.
Frais compris : 115 000 €.
Noël Hallé maternel
Davantage qu’un sujet sacré, Noël Hallé offre avec cette Sainte famille une scène d’amour familial traitée avec beaucoup de subtilité, récompensée par une enchère de 92 000 €, une estimation triplée. Cette huile sur toile avait été reproduite page 49 de la Gazette n° 35. Elle remporte un record mondial pour le peintre (source : Artnet), battant frais compris (115 000 € - 158 714 $) une autre Sainte famille (46 x 37 cm) dépeinte la même année, 1753, mais d’une composition différente, adjugée 80 700 £ frais compris (133 808 $) le 11 décembre 1996 chez Sotheby’s à Londres. Une composition très proche de la nôtre mais traitée de manière plus esquissée, toujours à l’huile sur toile (61 x 49,5 cm), empochait 33 600 £ frais compris (66 167 $) le 8 décembre 2006 chez Christie’s à Londres. L’artiste appréciait le sujet, traité dans plusieurs versions répertoriées par l’ouvrage consacré à la dynastie des Hallé par Nicole Wilk-Brocard, paru chez Arthéna en 1995. L’une d’entre elles figure aujourd’hui à l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Elle a appartenu à la collection Crozat, achetée d’un bloc par Catherine II en 1771. Le modèle de la Vierge y est plus âgé, Nicole Wilk-Brocard indiquant que l’œuvre pétersbourgeoise fut peinte assez tôt, durant le premier séjour romain (1737-1744) de l’artiste, ou peu de temps après son retour à Paris. La jeune femme ayant servi de modèle pour notre toile n’est autre que Geneviève Lorry, qu’il épouse en 1751. La Sainte Famille donnera lieu à une version profane, Le Sommeil, gravée par Jean-Angustin Patour, l’un des élèves de l’artiste. Rappelons que Noël Hallé a été formé par son père puis par son beau-frère, Jean Restout II. Prix de Rome et élève de Jean-François de Troy à la villa Médicis, il est considéré comme l’un des peintres des genres religieux et historique les plus importants du XVIIIe siècle en France.
Mercredi 23 octobre, salle 5 – Drouot-Richelieu.
Kahn - Dumousset SVV. M. Dubois.

Mirza & Sons (Delhi), Vues d’Arabie saoudite, vers 1904, 12 épreuves argentique d’époque sur papier citrate (15 x 21 et 17 x 23 cm), avec 27 plans-films négatifs gélatino-argentiques, 11 épreuves argentiques d’époque et cinq plaques négatives.
Frais compris : 118 750 €.
La Mecque en images
L’accès à La Mecque et à Médine étant exclusivement permis aux musulmans, rares sont les photographies anciennes de ces deux villes saintes. Aussi, lorsque surgissent des prises de vue réalisées  vers 1904, les amateurs sont sur les rangs, poussant à 95 000 € les douze épreuves argentiques d’époque sur papier citrate proposées, accompagnés de vingt-sept plans-films négatifs gélatino-argentiques, onze tirages argentiques d’après ces négatifs, auxquels s’ajoute cinq plaques de verre négatives, le tout d’époque bien entendu. Les douze premières épreuves sont l’œuvre de Mirza & Sons à Dehli, premier photographe indien à avoir saisi les lieux. Développés à son retour, ses clichés ont été ensuite exportés vers le Hedjaz et plus particulièrement à La Mecque, pour y être vendus comme souvenirs. Tirés en plusieurs formats, ils étaient proposés soit individuellement, soit collés sur des cartons ou réunis dans des albums avec des commentaires en ourdou dans les marges, dans le but de séduire les pèlerins indiens. On estime que les vues de Mirza ont été prises autour de 1900 et avant 1904, comme il était indiqué dans le catalogue d’une exposition de l’Institut du monde arabe de 2005, «Photographies anciennes de La Mecque et de Médine 1880-1947». Notre Indien y figurait en bonne place, après l’Égyptien Muhammad Sadik Bey (1832-1902) et l’orientaliste hollandais Christiaan S. Hurgronje (1857-1936), converti à l’islam. La vente de photographies aux pèlerins se développe après 1900-1904. Ces photos et albums divers sont proposés dans le quartier de Bab as-Salam, qui relie le Mas’a au Haram sacré de La Mecque. La bibliothèque du roi Abdulaziz à Riyad et la British Library à Londres conservent chacune un album de Mirza.
Lundi 21 octobre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Romand.

Jean Dubuffet (1901-1985), Bédouin dans les dunes, traces de pas, janvier-avril 1948, gouache, 43,5 x 48,5 cm.
Frais compris : 181 250 €.
Dubuffet, homme du commun
Jean Dubuffet occupait une centaine de numéros dans cette vente, principalement avec des œuvres sur papier – pièces uniques ou multiples – et quelques reliefs. Deux gouaches réalisées lors de son second séjour au Sahara étaient tout particulièrement prisées. 145 000 € revenaient à celle reproduite, estimation dépassée, et 100 000 € à une deuxième plus colorée, exécutée entre novembre 1947 et avril 1948 et décrivant Deux personnages (41 x 51 cm). L’artiste effectuera trois séjours dans le désert, après le succès critique et commercial – avec scandale à la clé – remporté par ses deux premières expositions personnelles organisées en 1944 et 1946 à la galerie René Drouin. Elles seront suivies d’une première américaine en 1947 à la galerie Pierre Matisse à New York. Cette intronisation, qu’il a pourtant recherchée, lui pèse au point qu’il part pour l’Algérie afin de devenir «un homme du commun»… Comme le relève Marianne Jakobi dans l’ouvrage collectif Atlas et les territoires du regard. La géographie de l’histoire de l’art (XIXe- XXe siècles), édité en 2006 par les éditions de la Sorbonne, «à la défiance de Jean Dubuffet envers toute forme de reconnaissance sociale et culturelle s’ajoute une raison esthétique. Il théorise alors le concept clé de son système de pensée – l’homme du commun». Elle précise que cette construction intellectuelle passe par la «mise à la trappe des spécialistes et condamnation du savoir occidental». Pour cela, il va s’installer dans l’oasis d’El-Golea, dans l’extrême sud du pays, s’aventurant également lors de son deuxième voyage dans le Hoggar. Il y réalisera des petites gouaches dénuées de tout exotisme, destinées à inspirer un travail ultérieur, réalisé en atelier.
Mardi 22 octobre, Hôtel Le Bristol.
Kohn Marc-Arthur SVV.

Ecole florentine vers 1500, entourage de Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant avec un ange, panneau de bois tendre, parqueté, 94 x 67 cm.
Frais compris : 125 714 €.
Entourage de Botticelli
Certains noms font toujours leur effet, même lorsqu’ils sont précédés de la mention «entourage de…». C’est le cas de celui d’un des maîtres de la Renaissance florentine, Sandro Botticelli, permettant à ce tableau donné à son entourage de fuser à 100 000 €, d’après une estimation de 4 000 à 6 000. Il faut dire que cette composition s’inspire directement d’une tempera et huile sur bois de l’artiste du début des années 1470, conservée à l’Isabella Stewart Gardner Museum de Boston. L’original avait été acheté par la milliardaire américaine et son mari en 1899 au prince Chigi à Rome, à travers leurs intermédiaires habituels, Colnaghi à Londres et Bernard Berenson. Leur première offre de 30 000 $ fut jugée insuffisante, 70 000 $ (environ 2 M$ actuels) étant finalement nécessaires. Cet achat fit grand bruit, la presse relatant le fait que l’œuvre ait été exportée illégalement. Les Gardner furent les premiers à acquérir une œuvre de Botticelli pour la faire venir aux États-Unis. En 1894, ils emportaient déjà La Tragédie de Lucrèce moyennant 3 400 £, un record à l’époque. On le voit, notre reprise ne manque pas d’un certain prestige ! Les auréoles sont absents de la composition originale, de même que la curieuse coupe florale dominant la tête de l’ange. Les grappes de raisins piquées d’épis de blé, difficilement identifiables ici, symbolisent le vin et le pain de l’Eucharistie, et par là même le sang et le corps du Christ. Botticelli a peint au début de sa carrière plusieurs Vierge à l’Enfant, souvent accompagnées d’un ange… Un sujet repris vers 1500 par un peintre de son entourage.
Vendredi 25 octobre, Salle 7 -Drouot-Richelieu.
Tajan SVV. Cabinet Turquin.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), La Gitane, 1899-1900, lithographie originale en couleurs sur papier vélin, 105 x 65 cm.
Frais compris : 105 050 €.
Toulouse-Lautrec, l’ultime
Attendu autour de 10 000 €, ce tirage sur papier vélin de la dernière affiche créée par Henri de Toulouse-Lautrec était poussé jusqu’à 84 000 €. Il provient de l’ancienne collection d’un ami de l’artiste. La Gitane est une pièce de Jean Richepin, montée au théâtre Antoine en janvier 1900. Le rôle principal était tenu par Marthe Mellot, épouse du troisième des frères Nathanson, Alfred Athis. En 1891, Lautrec admire l’affiche de Pierre Bonnard réalisée pour France-Champagne. Ce dernier l’emmène chez l’imprimeur Ancourt, où l’un des ouvriers, le père Cotelle, va l’initier, semble-t-il, à la technique de la lithographie. Entre 1891 et 1900, l’artiste  imaginera trente et une affiches, et près de 325 lithographies. La première lui est commandée par le directeur du Moulin Rouge, Charles Zidler, pour un spectacle mettant en scène la célèbre Goulue. Le visuel remporte un vif succès, faisant connaître le nom du peintre auprès d’un large public. Techniquement, au début, Lautrec réalise lui-même, d’après des dessins préparatoires au fusain et des cartons peints d’une dilution à l’essence, la pierre de trait et les reports sur les pierres de couleurs pour les petits formats. Pour les estampes plus grandes, il laisse faire les techniciens de l’imprimerie. À partir de 1893, il renoncera aux dessins préliminaires et composera directement sur la pierre. Il incorpore avec brio le crachis – une projection d’encre produite au moyen d’une brosse à dents trempée dans l’encre lithographique – et, bien entendu, reprend les principes des estampes japonaises : le dessin prime toujours, le traitement de la couleur transformant l’image en affiche, captant le regard des passants.
Vendredi 25 octobre, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV. M. Fourcade.

François Schuiten (né en 1956), L’Évasion, 1898, encre de Chine, acrylique, 49 x 72,2 cm.
Frais compris : 37 894 €.
Schuiten en dessins
Les vingt et un dessins vendus de ce programme entièrement dédié à l’auteur de bandes dessinées et scénographe belge François Schuiten totalisaient 558 299 € frais compris. Le 23 février dernier, la même maison de ventes décrochait un record mondial pour le dessinateur, avec les 55 577 € frais compris de l’encre de Chine, crayons et pastels de couleur (62 x 47 cm) de 2006 exécutée pour l’affiche du Festival de Wallonie. Dominant une ville dont les architectures forment une note de musique, un orchestre joue sur la droite de la composition. Ici, c’est à nouveau une image conçue pour une affiche, celle reproduite, qui empochait le plus haut résultat, 30 000 €. Imaginée pour le 11e Festival du polar de Grenoble, organisé en 1989, elle reprend le concept de la scénographie de l’événement. Son format est inhabituel pour Schuiten. 25 000 € étaient prononcés à trois reprises, la première sur Paris au XXe siècle (65,9 x 46,5 cm), un acrylique de 1994 réalisé pour la couverture du livre éponyme de Jules Verne, à l’époque refusé par Hetzel et édité seulement en 1994 par Hachette. Un grand livre ouvert, tenu par une structure articulée sur le toit d’un immeuble, occupe le premier plan de ce paysage urbain. Plus bucolique est le crépusculaire acrylique et crayon de 1997 réitérant 25 000 €, Panorama - la statue mythique (51 x 68 cm). Le corps du monument sortant d’un rocher laisse échapper des cubes lumineux sur lesquels apparaissent des figures mythiques d’hier et d’aujourd’hui. Source privilégiée d’inspiration de l’artiste, Jules Verne (51 x 36,4 cm) suscitait la dernière mise à 25 000 €, avec un acrylique et crayon de 2003 figurant son portrait ancré dans la nature, environné de quelques-unes de ses inventions littéraires. L’œuvre a été réalisée pour la couverture d’un magazine. L’Autoportrait réalisé dans le cadre du Festival d’Angoulême en 2003 partait pour sa part à 24 000 €.
Jeudi 24 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

Tingxi Jiang (1669-1732), trois pages de l’album NiaO Pu ou Manuel des Oiseaux, encre polychrome sur soie, 97,5 x 56 cm.
Frais compris : 516 000 €.
Perroquets de haut vol
Ces trois pages d’un album ornithologique (voir Gazette n° 36, page 115), indiquées chacune autour de 50 000 €, tenaient toutes leurs promesses. Vivement débattues entre la salle et plusieurs téléphones, elles triplaient largement les estimations. Elles proviennent du Manuel des oiseaux, rassemblant à l’origine douze albums animés de trente feuilles chacun. Appartenant aux plus beaux feuillets de l’ornithologie chinoise, il apparaît catalogué en bonne place dans les bibliothèques des empereurs Jiaqing et Qianlong. On sait ainsi que ce dernier estimait particulièrement cet ouvrage, mystérieusement disparu à la fin de la dynastie Qing. Nos trois admirables feuillets, portant deux cachets «chen ting xi» et «zhao zhao ran han», sont l’œuvre de Tingxi Jiang, un peintre chinois originaire de Changshu et travaillant à la cour impériale. Également connu sous les pseudonymes de Nansha et de Yangsun, il occupe de hautes fonctions, étant ministre de l’empereur Yongzheng. Savant, poète et artiste, il se spécialise dans la peinture de fleurs et d’oiseaux. Provenant d’une succession régionale, nos trois feuillets représentent ainsi un «perroquet vert du Sud», un «perroquet rouge à tête bleu» et un «lilas des Indes», avivés de magnifiques couleurs chatoyantes. Étudiés et dessinés scrupuleusement, ils se révèlent d’une remarquable précision scientifique. Nos flamboyants volatiles, bien représentés, sont parfaitement identifiables pour tout promeneur qui les croiserait au hasard de quelques flâneries. Bataillés ferme entre divers clients chinois, ils prennent leur envol pour l’empire du Milieu. De bien précieux ramages et plumages inscrivant au final plus d’un demi-million d’euros !
Dimanche 27 octobre, Chartres.
Galerie de Chartres SVV. M. Thierry Portier et Mme Buhlmann.

Camille Claudel (1864-1943), Les Causeuses, groupe, bronze, fonte Delval, signé et numéroté 5/8, 23 x 29 x 26 cm.
Frais compris : 70 000 €.
Éloquentes sculptures
Le musée Rodin, à Paris, honore le 70e anniversaire de la mort de Camille Claudel et présente jusqu’au 5 janvier 2014 une vingtaine d’œuvres de l’artiste qui fut à la fois l’élève, la collaboratrice, la maîtresse et la muse d’Auguste Rodin, pendant dix ans. Camille Claudel était aussi la vedette de cette vente cannoise, grâce à ce bronze provenant d’une succession régionale. Aussi appelé Les Bavardes ou La Confidence, le groupe fut créé alors que la jeune femme s’émancipait de l’influence de son maître. Recherchant de nouveaux sujets, la sculptrice a réalisé un véritable chef-d’œuvre. Affirmant l’originalité de l’artiste, le groupe façonné en plâtre est exposé en 1895 au Salon de la société nationale des Beaux-Arts, en compagnie du buste de Léon Lhermitte. Dans une missive adressée à son frère Paul, Camille évoque «trois personnages qui en écoutent un autre derrière un paravent». Une autre version, sans paravent, est réalisée pour Emmanuel Pontremoli, l’architecte de la villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer. Appartenant à cette veine, nos sémillantes Causeuses étaient attendues autour de 40 000 €. L’ordonnance équilibrée des volumes et le rythme sinueux de la composition allient habilement naturel et vérité. Fortement influencée par le japonisme, l’artiste capte et restitue des instants de la vie ordinaire. La qualité de la patine, la forte charge émotionnelle du sujet et de son auteur suscitaient une joute passionnée d’enchères entre le négoce et divers amateurs. Dépassant largement les estimations, nos Causeuses étaient finalement adoptées par un grand collectionneur français. De beaux dialogues en perspective…
Cannes, samedi 19 octobre.
Cannes Enchères SVV. M. Willer.

Adrian Ghenie (né en 1977), Pies Fight Interior 11, 2013, huile sur toile, 45 x 50 cm.
Frais compris : 150 498 €.
Au-delà des apparences
Dans une vente réalisée pour la deuxième année consécutive au profit de la Fabrica de Pensule, un centre international d’art et de culture situé à Cluj, en Roumanie (voir page 37 de la Gazette 2012 n° 18 pour la précédente édition), un peintre issu de l’université d’art et de design de cette ville récoltait un record français à 120 000 € avec cette huile sur toile de 2013 intitulée Pie Fight Interior 11. Elle réalise dans la foulée le deuxième meilleur score mondial de l’artiste (source : Artnet). Surnommé la «gloire montante de Transylvanie», Adrian Ghenie est représenté par les meilleurs galeries, notamment par la Pace, et quelques-unes de ses œuvres ont déjà intégré de grandes collections institutionnelles. Son surnom n’est pas usurpé, le peintre ayant récolté le 24 avril 2012 un précédent record mondial à 42 000 € dans la première vente Cluj, organisée par la même maison. On voit le chemin parcouru par sa cote en un peu plus d’un an et demi… L’huile sur toile alors célébrée s’intitulait Pie Fight Study (55 x 53 cm). Elle dépeint un personnage ayant reçu une tarte à la crème. Pour sa série des «Pie Fights», Adrian tire ses sujets de films muets des années 1920 usant du stéréotype de la tarte à la crème. Décontextualisée, l’image, traitée avec un effet de flou, transforme un effet comique en une agression anonyme, soulignant la violence de l’acte et la perte de dignité de l’individu. Dans notre tableau, ce n’est plus une personne mais un intérieur bourgeois qui a reçu les derniers outrages. L’artiste joue de la ligne ténue séparant figuration et abstraction pour suggérer une violence invisible, son œuvre témoignant des chocs traumatiques de la Seconde Guerre mondiale, marquant la fin de la foi absolue dans le progrès.
Mardi 29 octobre, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Lisa Johansson-Pape (1907-1989), paire de lampadaires, vers 1950, laiton, métal laqué, verre opalin, cuir, h. 210 cm, édition Örno.
Frais compris : 118 260 €. 
Lisa Johansson-Pape lumineuse
Le nom de Lisa Johansson-Pape ne vous dit peut-être pas grand-chose… Il va pourtant falloir le retenir puisque cette paire de grands lampadaires créés vers 1950 doublait à 95 000 € son estimation, l’occasion de remporter un record mondial pour la créatrice. En 1951, le design finlandais fait une entrée en fanfare à la Triennale de Milan, marquant le retour du pays sur la scène internationale de la spécialité. Plusieurs créateurs sont récompensés, dont Tapio Wirkkala et Lisa Johansson-Pape. Trois ans plus tard, le premier aménage la section finlandaise de la Triennale et la seconde obtient une médaille d’or pour un modèle de suspension en verre opalin conçu pour Iittala, verrerie fondée en 1881 et produisant notamment le célèbre vase ondoyant dessiné en 1936 par Alvar Aalto. Lisa est considérée comme la plus importante créatrice finlandaise de la seconde moitié du XXe siècle dans le domaine des luminaires. Diplômée en 1927 de l’École centrale des arts appliqués, elle imagine des textiles et entre chez Kylmäkoski pour dessiner du mobilier. À partir de 1937, elle conçoit également des meubles pour Stockmann, une société possédant une branche spécialisée dans les luminaires, Örno. En 1942, elle crée ses premières lampes pour cette marque et se concentre sur cette activité. Non contente de dessiner, elle cofondera l’Illuminating Engineering Society (IES) of Finland, destinée à la promotion d’un éclairage de qualité. Comme le montrent nos lampadaires, la designer est une tenante de la règle fonctionnaliste, avec des idées à la fois économiques et pratiques, la forme découlant des solutions techniques. Ses créations en verre dénotent une approche plus sensuelle, typique du design finlandais.
Mardi 29 octobre, Piasa Rive Gauche.
Piasa SVV.

Léonard Tsuguharu Foujita (1886-1968), Enfant au voile noir, 1960, huile sur toile, 22 x 12 cm.
Frais compris : 112 485 €.
Kimiyo Foujita, acte V
Et de cinq !… Avec les très exactement 2 005 599 € frais compris récoltés par ce cinquième opus de la dispersion de la succession de la veuve de Foujita, Kimiyo, le total de cette aventure au long cours s’établit à 15 621 343 € frais compris (voir Gazette 2011 n° 42 page 74, Gazette 2012 n° 38 page 45, Gazette n° 1 page 34 et Gazette n° 13 page 59). L’appétit des amateurs et professionnels était d’autant plus aiguisé que les œuvres dispersées étaient demeurées à l’abri des regards depuis la mort de Foujita en 1968, conservées en France dans un coffre en raison du départ de Kimiyo pour le Japon. L’engouement se mesurait à des estimations le plus souvent pulvérisées, les prévisions globales étant quadruplées pour cette session qui se déroulait sur deux jours. L’huile sur toile reproduite, très précisément datée du 27 novembre 1960, fusait à 90 000 €. Elle était attendue autour de 12 000 €. Une huile sur toile du 1er janvier 1956, Deux oiseaux, récoltait pour sa part 17 500 €. Elle est à rapprocher d’une Nature morte aux oiseaux de la même année, répertoriée dans le catalogue raisonné de l’œuvre de l’artiste établi par Sylvie et Dominique Buisson. 11 500 € revenaient ensuite à une huile sur toile montrant des Fleurs (46 x 61 cm). Pour les œuvres sur papier, 12 500 € culminaient sur une mine de plomb et estompe sur papier de 1951, Jeune fille aux bras croisés (mademoiselle Alvez) (32,3 x 24,6 cm), préparatoire à une encre et aquarelle éponyme réalisée à Madrid. En fin de programme, des objets intimes étaient proposés, dominés par les 15 500 € d’une céramique peinte portant le cachet «Madoura/Picasso», un plat à motif d’enfants.
Lundi 28 e t mardi 29 octobre, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

Nick Brandt (né en 1966), Cheetah in Tree, Maasai Mara, 2003, tirage palladium, signé, daté et numéroté 16/25, 72 x 68 cm.
Frais compris : 23 545 €.
Nick Brandt, un témoin
Pour obtenir cette image, Nick Brandt n’a utilisé aucun puissant téléobjectif. C’est donc au plus près de la nature, et de ses dangers potentiels, qu’il opère. Saisi en 2003 dans la réserve nationale du Masai Mara au Kenya, ce guépard dans un arbre perché, surveillant au loin un troupeau, empochait 19 000 €. Le parcours du photographe est singulier. Britannique formé au célèbre Saint Martins College of Art and Design, il commence par réaliser des clips pour des chanteurs aussi célèbres que Moby, Jewel ou Michael Jackson. C’est en travaillant sur un clip de ce dernier, Earth Song, qu’il découvre en 1995 la Tanzanie. Le choc est tel qu’il va abandonner sa carrière pour se concentrer sur l’Afrique, où il s’installe en 2000. Son projet est d’immortaliser la grandeur menacée de ce continent : «Je pense sans honte que mes images sont idylliques et romantiques, une certaine vision d’une Afrique enchantée. Elles sont mon élégie à un monde qui est en train de disparaître tragiquement». Il utilise à cet effet un appareil argentique, puis scanne les négatifs pour travailler la qualité de l’image sur Photoshop, sans ajouter d’éléments. Intitulé On this Earth, le premier opus de sa trilogie sur le sujet a été publié en 2005 chez Chronicle Books. Après A Shadow Falls (2005-2007), le photographe vient de sortir chez Abrams le dernier titre, Across The Ravaged Land… Y figurent des espèces menacées, mais aussi les animaux pétrifiés du lac Natron, au nord de la Tanzanie. Très salées et alcalines, ses eaux figent à jamais les oiseaux qui y tombent, sans doute attirés par l’effet miroir qu’elles créent. Des photographies de cet ouvrage sont actuellement présentées à la A. Galerie, dans le 16e arrondissement de Paris.
Mercredi 30 octobre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Yann Le Mouel SVV. Mme Esders.

Mikhail Larionov (1881-1964), Nature morte à la bouteille de Bénédictine, huile sur toile, 45 x 81 cm.
Frais compris : 193 870 €.
Larionov, après 1915
Estimée pas plus de 60 000 €, cette huile sur toile de Mikhaïl Larionov, Nature morte à la bouteille de Bénédictine, était poussée jusqu’à 155 000 €. Elle prend la première place du palmarès français de l’artiste et la quatorzième sur le plan mondial (source : Artnet). Elle se classe entre deux huiles sur toile marouflées sur panneau, une Nature morte avec iris et une poupée (50 x 30 cm) adjugée 162 019 £ frais compris (191 900 €) le 27 novembre 2008 chez MacDougall’s, et un Crépuscule d’automne (37,5 x 53 cm) de 1900 vendu 181 250 £ frais compris (226 251 €) le 9 juin 2008 chez Sotheby’s Londres. Aux enchères, le palmarès du peintre n’est pas dominé par ses œuvres les plus avant-gardistes, rarissimes, mais par des compositions plus sages. Chantre du rayonnisme, fondateur en 1910 avec les frères Bourliouk du Valet de Carreau, Larionov se rend pour la première fois à Paris en 1914, exposant avec sa compagne Natalia Gontcharova à la galerie Paul Guillaume. Démobilisé après avoir été gravement blessé au front, il rejoint en 1915 Diaghilev en Suisse et ne retournera jamais en Russie. Il se lance alors dans la conception de décors et de costumes pour les Ballets russes tout en continuant à peindre, devenant l’un des acteurs de ce qu’il est convenu d’appeler «l’école de Paris». Notre nature morte, avec sa bouteille de Bénédictine reconnaissable à son cachet de cire rouge, appartient à sa longue période française, marquée par des problèmes de santé résultant de sa mobilisation durant la Première Guerre mondiale. Ce ne sera pas sans conséquence sur son art, l’année 1915 opérant un tournant. Loin des éclairs colorés du rayonnisme, notre toile synthétise néanmoins un certain nombre des acquis du modernisme pictural depuis l’impressionisme.
Mercredi 30 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.

Commode tombeau à moustaches, placage de palissandre, estampillée « FF » ou « FP », bronzes dorés portant le « C » et le « R » couronnés, époque Régence.
Frais compris : 19 560 €.
Retour à Sully
Lors de cette vacation orléanaise, le mobilier XVIIIe s’est taillé la part souveraine avec notre séduisante commode. Unissant fonctionnalité et élégance, elle est réalisée en placage de palissandre, un bois exotique au grain serré et au veinage régulier. Épousant la jolie silhouette galbée des meubles façonnés au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, elle s’agrémente de motifs superbes aux «R» et «C» couronnés, les datant vers 1745-1750. Ils déclinent joliment le répertoire ornemental rocaille et s’embellissent ainsi de feuilles d’acanthes volutées, de coquilles asymétriques, de luxuriantes cornes d’abondances. Espérée autour de 5 000 €, notre commode se distingue également par son histoire. Le marquis Armand-Louis de Béthune la commande lors de la première moitié du XVIIIe pour orner son château-forteresse de Sully-sur-Loire ; il venait de servir d’asile à Voltaire, exilé par le Régent, pour en avoir brocardé les mœurs. Le château subit en 1918 un important incendie et la famille des Sully-Béthune fait appel à un ébéniste ligérien pour restaurer le mobilier. Afin de le remercier ou… de le payer, elle lui accorde notre commode. Restée dans la descendance jusqu’à la vente, elle était acquise au triple des estimations par le conseil général du Loiret, propriétaire depuis 1962 du château. Notre commode va désormais y embellir les salons aménagés du XVIIIe siècle, avivés de tapisseries racontant l’histoire de Psyché. Un juste retour des choses…
Orléans, samedi 26 octobre.
Binoche-de Maredsous Hôtel des Ventes Madeleine SVV.

Phoscao, Exquis Déjeuner, plaque émaillée, Émaillerie alsacienne, Strasbourg, 32,7 x 49,1 cm.
Frais compris : 8 400 €.
Le meilleur ami du petit déjeuner
Les plaques émaillées, reines de la pub et de la rue, envahissent les murs de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, où elles cèdent le pas aux matières plastiques. Comparées aux affiches, elles bénéficient de deux atouts : à l’inaltérabilité du matériau, elles joignent une réelle fraîcheur de polychromie. D’abord strictement typographiques, elles profitent ensuite d’une technique proche de la lithographie, permettant des plaques plus imagées. Des illustrateurs ingénieux, tels Firmin Bouisset ou Benjamin Rabier, réalisent de superbes compositions graphiques délivrant un message concis. Après la Première Guerre mondiale, des milliers de modèles sont créés inscrivant l’âge d’or des plaques émaillées. Elles sont partout. Les thèmes, variés, vont de l’épicerie au garage en passant par la presse et la radio. La chromolithographie et la chromophotographie apportent une large variété dans le domaine de la décoration. La plus prolifique des fabriques est sans conteste l’émaillerie alsacienne de Strasbourg, connue sous le sigle d’EAS. À la fin des années 1930, cette firme, employant jusqu’à trois cents personnes, produisait quelque mille plaques par jour à l’instar de notre spécimen. De forme bombée, elle vante le Phoscao, un aliment idéal à prendre au petit déjeuner, à la fois «exquis, puissant et reconstituant». Se détachant d’un fond neutre, une charmante jeune femme sert ce breuvage onctueux qui mélange agréablement chocolat, lait et phosphates. Notre plaque, espérée autour de 5 000 €, était rudement ferraillée entre la salle et plusieurs lignes de téléphone. Au final, elle était adjugée à un membre de la confrérie des plaquophiles, également nommés placoemaillophiles ou plus familièrement «têtes à plaques».
Nantes, dimanche 27 octobre.
Salorges Enchères SVV. M. Dufetelle.

Aloys Zötl (1803-1887), Die Matamata - Testudo Matamata (Tortue matamata), 1884, aquarelle, 34 x 42 cm.
Frais compris : 150 000 €.
Zötl record
Semblant tout droit sortir d’une lagune de la préhistoire, cette tortue matamata librement interprétée par un maître en la matière, Aloys Zötl, crapahutait vaillamment à 120 000 €, une estimation quintuplée. L’occasion de marquer un record mondial pour l’artiste, dont la cote culminait jusque-là à 144 000 francs suisses frais compris (117 812 €) avec un Rhinocerus sinus (37 x 47 cm), de 1861, vendu chez Koller à Zurich le 22 mars dernier. Ce record était en réalité battu par deux fois dans la vente où figurait notre tortue, 104 000 € (130 000 € frais compris) revenant d’abord à une aquarelle de 1884 figurant un spectaculaire Die Hornkröte - Rano Cornuta (Le Crapaud à cornes) (32 x 42 cm). Une plus classique Die Blaugraue Antilope - Antilope leucophaca (L’Antilope bleu-gris (32 x 42 cm) de 1868 se contentait pour sa part de 55 000 €, une estimation cependant doublée… Les habitués de la Gazette connaissent par cœur Aloys Zötl, découvert à Drouot en décembre 1955 à l’occasion d’une dispersion chez Me Maurice Rheims de cent cinquante de ses aquarelles. André Breton s’y portera acquéreur d’une Tortue bleue et préfacera le catalogue de la vente du 3 mai 1856, deuxième de l’atelier de l’artiste, comptant cette fois cent soixante-dix numéros. Le poète est fasciné par cet ouvrier teinturier autrichien qui, un beau jour d’octobre 1831, reproduisit une hyène imprimée dans l’un des livres d’histoire naturelle, d’ethnographie ou de voyage qui composaient sa bibliothèque. Méthodiquement, datant précisément chacune de ses aquarelles, il enrichit son bestiaire jusqu’au 3 octobre 1887, dix-huit jours avant son décès. Le dessinateur n’était pas totalement fidèle à ses modèles, leur conférant l’inquiétante étrangeté qui subjugua le pape du surréalisme.
Jeudi 7 novembre, Salle 9 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.

Chine, XIXe-première moitié du XXe siècle. bague d’archer de forme cylindrique en bois sculpté et cuivre.
Frais compris : 56 100 €.
Bague d’archer
Extraite d’un lot de douze bagues chinoises d’archer de la dernière partie du règne des Qing, celle-ci était vendue seule. Elle montait à 44 000 € alors que ses consœurs en jade, stéatite, ivoire, agate ou autres pierres totalisaient 7 000 €. L’estimation de l’ensemble du lot n’en dépassait pas 1 000. La rareté de notre pièce tient à sa matière, le bois. Le sceau en cire qu’elle arbore donne peut-être des indications sur son origine. La plus ancienne bague d’archer chinoise connue a été trouvée dans la tombe de Fu Hao, générale en chef des armées et épouse du roi Wu Ding, quatrième souverain de la dynastie des Shang (1250-1192 av. J.-C.). Le tir à l’arc était bien entendu lié à la chasse et à la guerre, mais aussi aux loisirs. De fait, il fait partie intégrante de l’éducation, et, jusqu’à la fin de la dynastie Ming, sa maîtrise est un préalable incontournable pour qui veut prétendre à un poste dans la fonction publique. Il ne faut pas oublier que la conquête de l’Empire chinois par les guerriers mongols, fondateurs de la dynastie Yuan, est notamment due à leur capacité à décocher avec précision leurs flèches depuis leur monture lancée au galop. Quatre cents ans plus tard, les Mandchous, inférieurs en nombre, abattront la dynastie Ming avec l’aide de cavaliers semblablement armés. Le nord-est de la Chine perfectionnera la technique du tir à l’arc, notamment par l’adoption de la bague d’archer. Portée au pouce, utilisé pour tendre l’arc, celle-ci joue un rôle protecteur tout en assurant la précision et la force du tir. Utilitaire, elle va également devenir un objet de luxe, témoignant du haut rang de son propriétaire. Réalisée dans une grande variété de matières, elle peut être plus ou moins ornementée. Dans les années 1800, le tir à l’arc perd son utilité militaire, mais le port de sa bague restera en usage. Adoptée par la frange la plus aisée de la population, elle devient un symbole à la fois culturel et social. Elle est également la cible des collectionneurs, aujourd’hui chèrement disputée.
Mercredi 6 novembre, Salle 11 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV. M. L’Herrou.

Deux codicilles du testament de Napoléon Ier, manuscrits autographes signés par le comte de Montholon, 2 pages in-folio sur papier vergé anglais filigrané.
Frais compris : 357 000 €.
Dernières volontés
Attendues entre 80 000 et 120 000 €, ces deux copies par le comte de Montholon des deux premiers codicilles du testament de Napoléon Ier étaient poussées jusqu’à 280 000 €, achat d’un collectionneur français. On le sait, les amateurs de l’Empereur sont prêts à tout pour assouvir leur passion, leur recrutement international, de l’Asie à l’Amérique, expliquant la nervosité de ce marché. Pour nombre de grandes fortunes émergentes, il représente l’archétype du self-made-man… Les deux premiers codicilles de son testament ont été rédigés le 16 avril spécialement à l’attention de ses geôliers, qui devaient en ignorer les autres parties. Le testament complet fut acheminé par Montholon en Europe, à l’insu des Britanniques. Les treize pièces le constituant ont été écrites, ou dictées, par Napoléon entre le 13 et le 29 avril 1821. Les Archives nationales en conservent dix, dont les deux codicilles reproduits par nos manuscrits. Montholon les a établis très tôt, probablement juste après leur ouverture. Ils ont été remis le 12 mai au gouverneur de l’île, Hudson Law. Le deuxième codicille a été ouvert le jour de la mort du l’illustre prisonnier, le 5 mai, car il révèle les noms de ses exécuteurs testamentaires, les comtes Bertrand, Montholon et Marchand. Il est le plus long et précise des donations «indépendantes de celles faites par mon testament», puisqu’elles concernent les biens qu’il possède à Longwood. Il stipule également : «L’ouverture de mon testament sera faite en Europe en présence de toutes les personnes qui ont signé sur l’enveloppe.» Le premier commence avec cette volonté : «Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé.» Ce sera chose faite en 1840, à l’initiative d’Adolphe Thiers et du roi Louis-Philippe.
Mercredi 6 novembre, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Artemisia Auctions SVV. M. Nicolas.

Guy de Maupassant (1850-1893), poème autographe à la comtesse Potocka écrit sur le revers d’un éventail, en soie brodée et peinte, les brins en ivoire incrusté.
Frais compris : 30 980 €.
Brins de Poésie
On le sait, l’éventail a longtemps été un outil privilégié de séduction féminine. De manière exceptionnelle, les hommes ont également su en user, comme le montre celui-ci, adjugé 25 000 €. L’objet ne compte pas tant que le poème tracé sur son revers par la main de Guy de Maupassant, à l’attention de la comtesse Potocka : «Vous voulez des vers ? … Eh bien non /Je n’écrirai sur cette chose /Qui fait du vent, ni vers ni prose ;/ Je n’écrirai rien que mon nom/ Pour qu’en vous éventant la face/ Votre œil le voie, et qu’il vous fasse / Sous le souffle frais et léger, / Penser à moi sans y songer.» Dans une lettre écrite à la comtesse le 21 août 1889, l’homme de lettres évoque un semblable accessoire : «Je voulais vous envoyer d’ici un éventail avec quelques lignes. Je n’en ai trouvé qu’un, assez médiocre mais ancien et doublé de façon à me permettre d’écrire deux quatrains qui n’ont guère de sens, mais je n’ai pas la tête claire aujourd’hui. Jamais je ne me suis perdu comme je le suis à cette heure, et je vois devant moi tant de chagrins, de douleurs». L’écrivain souffre de complications dues à une syphilis contractée étant jeune. Ses dernières années sont marquées par la solitude. Son aversion naturelle pour la société ne l’empêche pas de fréquenter quotidiennement le salon de la comtesse Potocka, ce dont témoigne un certain Marcel Proust. Née princesse Emmanuela Maria Carolina Pignatelli di Cerchiara, l’épouse de l’héritier d’une vaste fortune, le comte Félix-Nicolas Potocki, tient depuis 1882 un salon dans lequel le Tout-Paris se presse. Maupassant a succombé au charme de celle pour qui Guerlain inventa un parfum, Shaw’s Caprice, dont les effluves ont pu être dispersées par «le souffle frais et léger» de notre éventail.
Mercredi 6 novembre, Salle 16 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou et associés SVV. M. Raux.

Chine, période Jiaking (1796-1820). Paire de statuettes représentant des magots chinois en terre cuite laquée polychrome, h. 54 cm.
Frais compris : 39 525 €.
Quand l’Asie fait rêver
Si les magots évoquent généralement des personnages burlesques et bien en chair, empruntant au dieu chinois du contentement une attitude d’épanouissement réjoui, nos personnages en costumes de dignitaires semblent bien plus stoïques. Ne vous fiez pas aux apparences ! Leurs têtes, amovibles, se terminent en effet par un poids permettant de les animer d’un mouvement de balancier. Exotique, divertissant et particulièrement décoratif, ce type de statuettes est mentionné en France dès la seconde moitié du XVIIe siècle, leur arrivée dans les intérieurs coïncidant avec l’accroissement des échanges avec l’Extrême-Orient, tout particulièrement avec la Chine. La folie des chinoiseries, qui gagne toute l’Europe, connaîtra son apogée dans les années 1740 et 1750. On trouve alors les magots partout, évoluant sur le mobilier laqué et les tentures murales, paradant au centre de la table, déclinés de mille manières par les surtouts. C’en est trop pour certains, comme Diderot, qui dans son Encyclopédie raille ces «colifichets précieux», accusés d’avoir «chassé de nos appartements des ornements d’un goût beaucoup meilleur»… Il est curieux de noter que les magots ainsi mis en accusation, qualifiés d’effigies contrefaites et bizarres, portent le même nom qu’une espèce de macaque aimant particulièrement les grimaces. La langue française a parfois la dent dure ! Ces propos virulents n’ont pourtant pas entamé la popularité des personnages humoristiques, source d’inspiration pour les manufactures de porcelaine s’inspirant des modèles venus d’Orient. Des personnages à têtes branlantes sont ainsi produits à Chantilly, Saint-Cloud et Meissen, avec un succès considérable. Au tournant du XIXe siècle, les magots sont toujours à la mode, comme en témoignent nos grandes statuettes. Fabriquées en Chine, afin de séduire le marché européen, elles ont remporté l’adhésion des amateurs d’aujourd’hui.
Mardi 5 novembre, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. M. L’herrou.

Georges Artemoff (1892-1965), La Baigneuse, huile sur panneau, 73 x 50 cm.
Frais compris : 13 630 €.
Sous influence cubiste
La peinture du XXe siècle s’affirmait comme la vedette de cette vacation toulousaine. Une aquarelle rehaussée d’encre, représentant un Philosophe peint par Salvador Dalí, était d’abord décrochée à 20 000 €. Il était poursuivi par notre Baigneuse, provenant d’une collection régionale. Très datée, d’un point de vue stylistique, des années 1930, elle est l’œuvre de Georges Artemoff, un artiste d’origine cosaque, né à Ourioupinsk, dans la région de Volgograd. En 1913, il s’installe à la cité Falguière, où il rencontre Zadkine, Juan Gris, Picasso et Modigliani. Devenant l’un des acteurs de l’école de Paris, il se rattache au cubisme. Épris de perfection, il recherche la simplification des formes et préconise la réduction des volumes. Toutefois, Georges Artemoff se distingue du mouvement cubiste par un refus de rompre avec une vision classique et par une volonté de garder la compréhension des sujets représentés. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il se retire dans le Tarn, à Sorèze, au pied de la Montagne noire, qui lui rappelle les paysages de son enfance à Rostov-sur-le-Don. Brillant dessinateur, Artemoff transcrit surtout des natures mortes et des nus à l’image de notre tableau. Bien articulée, la composition est bâtie avec une rigueur librement adaptée du cubisme. Notre Baigneuse, espérée autour de 6 000 € et d’une solidité toute sculpturale, était vivement convoitée entre divers enchérisseurs. Enlevée au double des estimations, elle était talonnée à 6 000 € par une huile sur carton montrant un couple s’enlaçant ; titrée Genèse, elle était adjugée à un fervent amateur après une vive rixe d’enchères entre la salle et plusieurs téléphones.
Toulouse, jeudi 7 novembre.
Marambat - De Malafosse SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), Portrait d’Aglaé de Gramont, née de Polignac, duchesse de Guiche (1768-1803), 1794, toile, 57 x 46 cm.
Frais compris : 437 909 €.
Guichette par Vigée-Lebrun
Immortalisé par Élisabeth Vigée-Lebrun, le joli minois d’Aglaé de Gramont a tout pour séduire. Au point que Joséphine, voyant en elle une dangereuse rivale, l’empêche de rencontrer le fringant Premier consul, la duchesse de Guiche, dite «Guichette», étant missionnée par les Bourbons pour convaincre le futur empereur de les rétablir sur le trône… Désenchantée, elle retournera en Angleterre, où elle mourra en 1803, à l’âge de seulement 35 ans. Neuf ans auparavant, elle faisait réaliser son portrait par notre peintre à Vienne, où elle s’était réfugiée. Ses charmes constituent encore un philtre puissant puisque, estimé au plus haut 180 000 €, ce tableau reproduit en couverture de la Gazette n° 34 était poussé jusqu’à 350 000 €, décrochant ainsi un record français pour Vigée-Lebrun (source : Artnet). Il s’installe ainsi dans le peloton de tête du palmarès de l’artiste, prenant la cinquième place mondiale, devant un autre portrait viennois, celui de la princesse Caroline de Liechtenstein exécuté en 1793-1794, adjugé 250 250 € frais compris chez Christie’s à Paris le 24 juin 2004. Notre peinture est restée dans les collections ducales des Gramont jusqu’en 1894, étant ensuite signalée en 1909 dans une exposition à Bagatelle, sur les portraits de femmes, comme appartenant à la collection Wildenstein. Une autre version existe, conservée en mains privées, la duchesse n’y portant pas de collier. Le succès – «de l’Atlantique à l’Oural» – de la peintre repose sur sa manière préromantique de brosser la haute aristocratie, naturelle et simple, sans falbalas inutiles. Il faut dire qu’en la matière Guichette était un sujet de choix, sa mère Yolande de Polignac, confidente de Marie-Antoinette, ayant généralisé à la cour des toilettes d’un genre plutôt décontracté. Le château de Versailles conserve un délicieux portrait de cette dernière, livré en 1782 par Vigée-Lebrun.
Vendredi 15 novembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. Cabinet Turquin.

Pieter Bruegel le Jeune (1564-1637/38), Le Paiement de la dîme, 1615, huile sur panneau parqueté, 74 x 123 cm. Frais compris : 1 660 362 €.
Un sujet toujours d’actualité !
La pression fiscale n’est pas une nouveauté… au point que déjà, au XVIIe siècle, Pieter Bruegel le Jeune en faisait l’un de ses sujets favoris ! On dénombre pas moins de dix-neuf Paiement de la dîme par ce peintre, exécutés entre 1615 et 1630. Le nôtre est le plus ancien répertorié, daté de 1615. Cette précocité et son état de conservation – qualifié d’exceptionnel au catalogue – valaient à notre version d’être poussée jusqu’à 1, 35 M€ d’après une estimation haute de 400 000, soit le plus haut prix enregistré par le sujet. Notre peinture a appartenu à plusieurs collections au cours du XXe siècle. Un certain M. Dubsky la payait 18 000 F (1 015 000 €) en 1937 auprès de la galerie Guy Stein, sa cote passant ensuite à 1,4 MF (452 860 €) en 1982, acquise au collectionneur Jacques de Mons. La signature de notre tableau est encore orthographiée «Brueghel», le peintre la modifiant vers 1616 en «Breughel». En 1993, à l’occasion d’une exposition monographique organisée par le musée Bonnefanten de Maastricht, Jacqueline Folie a indiqué que l’artiste se serait inspiré d’un prototype français pour notre sujet, Klaus Ertz proposant le nom de Nicolas Baullery, en comparant les vêtements des «Dîmes» avec ceux d’une Procession de mariage du peintre parisien. Bruegel le Jeune n’aurait donc pas seulement copié les tableaux de son illustre père… Il est néanmoins l’auteur de compositions originales, réalisées avec beaucoup de verve, notamment des scènes de kermesse. Dans les Flandres, il restait suffisamment d’argent pour s’amuser après s’être acquitté de ses impôts !
Mercredi 13 novembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. Cabinet Turquin.

Gustave Le Gray (1820-1884), Manœuvre du 3 octobre, camp de Châlons, 1857, épreuve d’époque sur papier albuminé à partir d’un négatif verre au collodion, 31 x 36,6 cm.
Frais compris : 55 000 €.
Le Gray d’est en ouest
Spécialité très en vue en ce jour d’ouverture du salon Paris Photo, le 8e art se distinguait notamment grâce à l’un de ses pionniers, Gustave Le Gray, qui en quatorze numéros totalisait 237 325 € frais compris grâce à une provenance, une famille du Sud-Ouest. Alexandre Dumas disait de lui : «J’ai compris que le photographe comme Le Gray est à la fois un artiste et un savant». Ce dernier va accorder le plus grand soin à ses tirages, jouant très librement sur l’exposition de l’épreuve positive, en variant et combinant les substances chimiques pour obtenir des gammes de tons très étendues, qu’il nuance sur une même image. Premier photographe à couvrir l’inauguration du camp d’instruction militaire de Châlons-sur-Marne, il réalise un exercice original en donnant une vision nouvelle de l’armée. En témoigne l’épreuve reproduite, la fameuse vue des Manœuvres du 3 octobre, camp de Châlons, 1857, adjugée 44 000 €, une estimation quadruplée. Le cavalier se détachant le plus nettement pourrait être Napoléon III en personne. 31 000 € allaient, plus conformément à l’estimation, à une épreuve sur papier albuminé d’une image capturée en marge des manœuvres, Moulin à roue à aube, près du camp de Châlons, 1857 (30,2 x 36,3 cm). Le Gray y excelle en mettant en scène des personnes saisies sur différents plans. L’année suivante, en août, il sera à Cherbourg à l’occasion de la visite de l’empereur et de son épouse, pour l’inauguration de la ligne Caen-Cherbourg, pour le lancement du Ville-de-Nantes, mais aussi pour l’immersion du troisième bassin du port militaire et la visite de la reine Victoria. L’occasion de réunir des vaisseaux des deux flottes nationales… 41 000 € revenaient ainsi à une épreuve d’époque sur papier albuminé, offrant de belles tonalités, de la Flotte française en rade de Cherbourg, 5 août 1858 (30,7 x 39,1 cm).
Jeudi 14 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV. M. Di Maria.

Frans de Momper (1603-1660), Paysage de neige animé, panneau de chêne, 50 x 74 cm.
Frais compris : 208 724 €.
Frans de Momper
Un Momper peut en cacher un autre… Dans cette dynastie de peintres dont l’origine remonte au XVIe siècle, c’est Frans qui était célébré en plein Paris Tableau, grâce à un record mondial acquis à 168 000 € par le panneau reproduit. Il détrône deux autres panneaux adjugés chacun 84 000 £ frais compris, un Paysage d’hiver gelé avec des patineurs (33,6 x 46,7cm), vendu le 27 avril 2007 à Londres chez Christie’s (134 670 € en valeur réactualisée), et un Paysage d’hiver avec une ville près d’un fleuve (37 x 57,8 cm) proposé le 17 décembre 1999, toujours à Londres chez Christie’s (166 780 € en valeur réactualisée). Comme son oncle, le célèbre Joos II de Momper (1564-1635), et son père et professeur Jan II, Frans s’est spécialisé dans les paysages, les amateurs d’aujourd’hui semblant en préférer les versions glacées… S’il s’inspire des compositions de Joos, il s’en démarque en adoptant un goût plus intimiste, peut-être dû à l’exemple de Van de Velde. De même, son retour à Anvers en 1650, après un séjour effectué à Haarlem les deux années précédentes, est marqué par des atmosphères monochromes empruntées à Jan Van Goyen. Parmi les suiveurs de Joos II de Momper, il est considéré comme le plus talentueux. Ce peintre a rénové l’art du paysage. Partant des conventions panoramiques de la Renaissance, notamment celles de Bruegel, il va aboutir à une conception de l’espace unifiée par une tonalité générale, annonçant la dynamique et le lyrisme spatial de Rubens. On compte parmi les peintres ayant reçu son influence l’un des maîtres de ce dernier, Tobias Verhaecht.
Vendredi 15 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. Cabinet Turquin.

Chu Teh-chun (né en 1920), Jeux de formes, 1994, huile sur toile, 72 x 91 cm.
Frais compris : 293 250 €.
Jeux de formes
Dans une semaine où, à côté de la photographie, la peinture se conjuguait plutôt à la mode ancienne, la note contemporaine était apportée par cette huile sur toile de Chu Teh-chun de 1994 adjugée 230 000 €, une estimation dépassée. Ce résultat était prononcé alors que se tient à la Pinacothèque de Paris – et jusqu’au 16 mars 2014 – une exposition monographique de l’artiste, ultime volet de la trilogie consacrée par le musée parisien aux artistes témoins de leur temps. Intitulée «Chu Teh-chun, les chemins de l’abstraction», elle part du postulat que la commercialisation en 1907 par les frères Lumière de l’autochrome concorde avec l’apparition des premières œuvres abstraites. Dans le catalogue de la manifestation, Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque, écrit que «la photographie (…) libère du sujet : le témoignage incombe désormais au photographe. Ainsi affranchi, l’artiste peut donner libre cours à son imagination (…) sans s’attacher au sujet réel». Fixée en 1839 sous la forme du daguerréotype, la photographie avait déjà suscité l’émoi chez le peintre Paul Delaroche : «À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte !» Les artistes allaient pourtant s’emparer de cette nouvelle technique, pour fixer les images et travailler en atelier. L’autochrome apporte de son côté une nouvelle révolution, celle de la couleur, qui était jusqu’alors la chasse gardée de la peinture. Lorsqu’il arrive en France en 1955, Chu Teh-chun peint des paysages et des architectures. On sait le choc que provoquera chez lui l’année suivante la découverte de l’œuvre de Nicolas de Staël, pivot de sa conversion à l’abstraction. Chu demeure cependant attaché au réel, se livrant à une transcription subjective de ses ressentis. Cette procédure mêle aussi bien des influences occidentales, passées et modernes, que la tradition chinoise, notamment redécouverte à l’occasion d’un voyage réalisé par l’artiste dans son pays natal en 1983.
Samedi 16 novembre, salle V.V.
Artprecium SVV.

Théodore Deck (1823-1891), paire de vases en céramique émaillée vert céladon, vers 1880-1890, 55 x 26 x 25 cm. Frais compris : 66 300 €.
Deck exotique
Pour s’offrir cette paire de vases de Théodore Deck vers 1880-1890, il fallait débourser 52 000 €. Ils illustrent la fascination qu’exerçaient sur le céramiste les modèles exotiques. Cet artiste chercheur traduit ici en faïence la couleur vert céladon des productions chinoises. La forme adoptée invite également à un voyage bien loin de la vieille Europe… Installé à son propre compte à Paris en 1858, avec son frère Xavier, Théodore a d’abord conçu des pièces inspirées de la Renaissance, copiant notamment les rarissimes faïences de Saint-Porchaire. En 1861, il découvre celles d’Iznik, parcourant méthodiquement les collections du Musée national de Sèvres. Séduit par leur richesse, il va se lancer dans des recherches afin d’égaler leurs couleurs. La même année, il présente sa première collection de faïences à l’Exposition de Paris. À côté de décors d’incrustation dits «Henri II» trônent déjà des pièces d’inspiration turque. Mais c’est à celle de Londres, l’année suivante, qu’il gagne une audience internationale, impressionnée par son vase dit «de l’Alhambra», que le futur Victoria and Albert Museum lui achètera quelques années plus tard. À Paris, il obtient une médaille d’argent à l’Exposition Universelle de 1867. Son inspiration ne va pas se limiter au Proche et au Moyen-Orient, le créateur puisant jusqu’au Japon, source qu’il exploite avec son ami le peintre Félix Braquemond. C’est dans les années 1880 que Théodore Deck s’intéresse plus particulièrement à la Chine. En 1887, il publiera un traité sur l’art de la faïence, fruit de ses investigations sur les émaux et glaçures. Notre paire de vases a profité de ces leçons !
Mercredi 13 novembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV. M. Plaisance.

Nicolas de Crécy (né en 1966), Super-héros non identifié, vue générale de la ville, encre de Chine, aquarelle et gouache de couleurs, 75 x 126 cm.
Frais compris : 75 787 €.
Nicolas de Crécy
Vous aurez peut-être reconnu dans ce dessin la patte de l'auteur de bandes dessinées Nicolas de Crécy. Les trente-deux numéros vendus de son projet «New York sur Loire» totalisaient 381 083 € frais compris, lui permettant au passage de décrocher un record mondial avec les 60 000 € du Super-héros non identifié, vue générale de la ville reproduit. Cherchez le superhéros en question, englouti dans le tumulte architectural de la mégapole… Un aveu d’impuissance en forme de mythe anonyme ? Il remporte au moins une victoire, en pulvérisant le précédent record de notre dessinateur, 13 631 € frais compris obtenus par un projet d’affiche à la gouache, encre de Chine et encre de couleurs (39 x 30 cm) de 2009 présenté par la même maison de ventes le 21 novembre 2009. Rappelons que «New York sur Loire» a fait l’objet de deux livres, l’un publié en 2005 chez Casterman, en association avec la galerie Christian Desbois, et le second cette année en version revue, corrigée et augmentée d’une quarantaine de nouveaux dessins, dont beaucoup ici présentés. L’auteur définit sa ville comme «le croisement improbable de la splendeur architecturale européenne et des ambitions techniques du nouveau monde», considérant qu’elle «est narrative, comme un portrait en creux des puissances qui la créent, la transforment et l’habitent»… 25 000 € récompensaient Le Fantôme du chien handicapé (55,6 x 76 cm), une autre figure blanche affrontant la cité, 19 000 € étant remportés aussi bien par l’inquiétante cohorte de Sortie de boîte de nuit, dimanche matin, Bronx-Lavalette (50 x 70,6 cm) que par Pacific Street, super-héros en recherche de son identité sexuelle (50 x 70,6 cm). 18 000 € concernaient enfin Dans la banlieue de Luna Park 50 x 71 cm), le dessin en noir et blanc culminant à 20 000 € avec le monumental New York sur Loire - Panorama (35,3 x 209,5 cm).
Vendredi 15 novembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

Martin Drölling (1752-1817), Portrait en buste de Napoléon Ier en uniforme des chasseurs à cheval de la Garde impériale, fin 1803-début 1804, huile sur toile, 60 x 50 cm.
137 500 € frais compris.
Chers souvenirs
Près de 400 personnes s’étaient inscrites pour participer à cette vente de souvenirs historiques. Le sabre offert par le fondateur de l’Arabie Saoudite, Abdul Aziz bin Abdul Rahman al Saoud, au ministre de la cour royale d’Afghanistan, le prince Ahmad Shah Khan, obtenait la première place à 780 000 € (voir Gazette n° 39, page 91). Napoléon Ier ne se faisait pas voler la vedette pour autant, son portrait en buste en uniforme des chasseurs à cheval de la Garde impériale triplant son estimation, à 110 000 €. Initialement annoncé comme peint par le fils Drölling, ce tableau était finalement donné à son père, Martin, habituellement plus connu pour ses scènes de genre se déroulant dans des intérieurs, inspirées par la peinture hollandaise. L’Empereur porte les décorations de la Légion d’honneur, une institution créée à son instigation en 1802, alors qu’il était Premier consul, afin de distinguer les soldats pour leurs actions d’éclat. Les amateurs se bataillaient également des documents, le manuscrit des «griefs de Sainte-Hélène», un témoignage dénonçant les conditions de détention de Napoléon, rédigé le 19 décembre 1816 par le comte de Las Cases, étant emporté pour 52 000 €, soit le double des prévisions. Dans cette même catégorie, il fallait prévoir 33 000 € pour un manuscrit autographe signé de la main de Napoléon, pour ses Mémoires rédigées à Sainte-Hélène. Fouché et Talleyrand se joignaient au rendez-vous, par l’entremise de leurs lettres rédigées en 1814-1815 concernant principalement la chute de l’Empereur et les Cent-Jours, pour lesquelles il fallait débourser 31 000 €. Signalons par ailleurs deux préemptions pour le château de Fontainebleau, à 8 000 et 4 500 €, l’une pour la visite d’une fonderie liégeoise par le couple impérial en 1811, croquée par Bosio, l’autre pour la Halte de l’armée française à Syout (Syène), le 2 février 1799 par Tardieu.
Dimanche 17 novembre, Fontainebleau.
Osenat SVV.

Chine, XIXe siècle. Paravent à huit feuilles en bois de patine sombre sculpté et peint, 200 x 42,5 cm.
Frais compris : 544 050 €.
Le souffle impérial de la Chine
Lors de cette prestigieuse vacation bajocasse, les arts de la Chine créèrent la surprise avec ce splendide paravent. Indiqué autour de 10 000 €, il était rudement bataillé entre la salle et plusieurs téléphones en dépit de feuilles manquantes. De 20 000 €, les enchères passèrent aussitôt à 100 000 €, puis à 350 000 € en quelques minutes. À ce stade étaient encore en lice quatre enchérisseurs enthousiastes. Au final, il était adjugé à un client asiatique en moins d’un quart d’heure. Les paravents, très prisés en Extrême-Orient, servent à décorer et à séparer les pièces d’habitation. Principalement réalisés sous les Ming et les Qing, ils s’embellissent de pierres semi-précieuses, de nacre et d’ivoire. Leur valeur dépend de l’ancienneté et surtout de la beauté du décor à l’image de notre modèle jouant joliment des rythmes plastiques. Chaque feuille s’agrémente de trois plaques. Elles sont travaillées en émaux cloisonnés polychromes se détachant d’un fond bleu. Elles s’avivent également de rinceaux et de motifs auspicieux stylisés, très recherchés des amateurs. En partie médiane, elles sont encore mises en valeur par des fleurs, des oiseaux et des papillons , façonnés en ivoire polychrome appliqué sur un fond bleu lapis. Quant au revers, sculpté en bois naturel, il s’anime de sujets ornementaux stylisés, d’animaux fantastiques et de chauves-souris. Ces dernières, souvent transcrites en groupe de cinq, évoquent les cinq bonheurs : longévité, félicité, richesse, joie et dignité ou encore vieillesse, richesse, santé, pratique de la vertu et mort naturelle. Avec un tel décor et de tels atouts, on comprend mieux les passions qu’il a suscité avant de s’envoler pour l’Empire du Milieu.
Bayeux, lundi 11 novembre.
Bayeux Enchères SVV. Mme Papillon d’Alton,  M. Ansas.

André Lanskoy (1902-1976), La Marche de l’aube, toile, 195 x 97 cm.
Frais compris : 133 200 €.
Les couleurs de l’aurore
Cette composition chatoyante, indiquée autour de 60 000 €, provenait d’une collection particulière. Inscrivant le score le plus élevé de la vacation, elle faisait grimper André Lanskoy sur la première marche du podium. Élève à l’école des pages de Saint-Pétersbourg, le jeune fils du comte Lanskoy se destine d’abord à la carrière militaire. Exilé à Paris après la révolution d’Octobre, il se tourne en 1921 vers la peinture. À l’académie de la Grande Chaumière, il se lie d’emblée avec Chaïm Soutine et réalise d’abord des œuvres figuratives, notamment des paysages et des scènes d’intérieur. Elles lui valent le soutien de Wilhelm Uhde, un marchand indissociable de l’avant-garde artistique des premières décennies du XXe siècle. Lanskoy, stimulé par Kandinsky et en quête de nouveaux moyens d’expression, s’oriente à partir de 1937 vers l’abstraction. Après la Seconde Guerre mondiale, il devient l’un des artistes majeurs de l’abstraction lyrique au sein de l’école de Paris. Opérant une fusion entre la couleur et un dessin de plus en plus fluide, l’artiste crée des œuvres avivées d’un lyrisme chaleureux. Montrant une verve slave, les tableaux aux sonorités éblouissantes jouent des effets de vibrations comme l’illustre notre toile. Appelée poétiquement La Marche de l’aube, elle imbrique des surfaces géométriques où l’ingéniosité des touches s’unit à une polychromie ardente. Certifiée d’André Schoeller, elle était vivement débattue entre divers particuliers et le négoce international. Un client étranger l’a finalement décrochée au triple des estimations. Éclatante aurore !
Le Havre, lundi 11 novembre.
Le Havre Enchères SVV. Cabinet Schoeller.

Urbino, atelier de Francesco Xanto Avelli da Rovigo (1487-1542). Coupe ronde sur piédouche, faïence à décor polychrome, datée 1538, diam. 28,5 cm.
Frais compris : 118 750 €.
Éclatante majolique
Cette coupe pittoresque, provenant de l’ancienne collection du prince de Bergame et annoncée autour de 60 000 €, aiguisait la convoitise des collectionneurs, présents en salle et sur plusieurs lignes de téléphone. Doublant presque les estimations, elle rejoint la collection d’un amateur enthousiaste. Bel exemple de l’éclat des céramiques à la Renaissance, elle illustre le raffinement des majoliques créées et réalisées à Urbino, une cité des Marches. Grâce au mécénat du duc Federico de Montefeltro, cette ville devient un important centre faïencier italien. Célèbre au XVIe siècle pour ses majoliques, elle développe particulièrement le décor historié, le portant à sa plus belle expression. Commandité par de prestigieuses maisons italiennes, il est vite renommé en Europe pour sa qualité picturale exceptionnelle. Grâce à la protection de Francesco Maria della Rovere, plusieurs peintres céramistes y travaillent, comme Francesco Xanto Avelli, de son vrai nom Santi, dit aussi Fra Xanto. Né à Rovigo, un bourg dans la plaine du Pô, il s’installe en 1530 à Urbino. D’une habileté extraordinaire, il représente des scènes mythologiques et des tableaux tirés de l’histoire ancienne. Il réalise ainsi de splendides majoliques, embellies de paysages agrestes ou urbains. Francesco Xanto Avelli da Rovigo puise son inspiration dans les estampes d’après Raphaël et son entourage. Notre coupe, qui porte au revers l’inscription : «Vierge avant l’accouchement et après l’accouchement», transcrit une Adoration des bergers. D’une écriture précise, elle est peinte dans des tonalités fortes de couleurs de grand feu, unissant les oranges, les bleus et les verts. Éblouissant et virtuose.
Nice, dimanche 10 novembre.
Hôtel des ventes Nice Riviéra SVV. M. L’ Herrou.

Chu Teh-chun (né en 1920), Composition n° 290, 1968, huile sur toile, 147 x 114 cm.
Frais compris : 1 339 944 €.

Abstraction paysagère
Peinte en 1968, cette Composition n° 290 de Chu Teh-chun était exposée l’année suivante à la galerie Henri Grégoire à Marseille et était acquise par un amateur, qui l’a conservée jusqu’à nos jours. Nantie de ce pedigree vierge de tout passage en vente, elle était poussée jusqu’à 1 120 000 €, permettant à son auteur de remporter un record français (source : Artnet). On se souvient qu’au début du siècle, il n’y a pas si longtemps, sa cote plafonnait à moins de 100 000 €… Comme il était rappelé dans l’encadré page 95 de la précédente Gazette, une exposition est actuellement consacrée à l’artiste à la Pinacothèque de Paris, et ce jusqu’au 16 mars prochain. L’occasion de découvrir toutes les facettes d’un des plus grands peintres chinois de l’école de Paris, arrivé en France, faut-il le rappeler, en 1955… Issu d’une famille de collectionneurs de peinture traditionnelle chinoise, Chu a produit dans sa jeunesse, parallè-lement à ses cours aux beaux-arts d’Hangzhou, plus de 500 aquarelles de paysages du lac de l’Ouest, situé dans le centre historique de la cité, dans l’intention de suivre la grande tradition de son pays. Cette empreinte paysagère explique en partie le choc qu’il recevra en découvrant l’art de Nicolas de Staël, qui le conduira sur le chemin de l’abstraction. Souvent comparé à son compatriote Zao Wou-ki, il précisait en 2004 dans Paris-Match : «Je suis plus viril. Wou-ki est un Chinois du Sud, il
a un côté très délicat, très raffiné. Je suis moi, le Chinois du Nord, plus… brut.» Les obscurs rougeoiements de notre toile en témoignent.
Mercredi 20 novembre, Espace Tajan.
Tajan SVV, Étude de Provence SVV.

Culture Diquis Veraguas, période V, frontière Panama-Costa Rica, 700-1550. Pectoral en or, poids 255 g, 11 x 12,5 cm.
Frais compris : 72 500 €.
Pectoral sonore
La cote de l’or précolombien se porte bien. Ce pectoral de la cinquième période de la culture Diquis Veraguas, en empochant 58 000 €, voit le gramme du précieux métal qui le compose payé 284,31 € frais compris, soit bien loin du cours officiel de 39,6 € le gramme. La plus-value générée, bien entendu artistique et culturelle, échappe à toute logique économique… L’objet représente un singe entouré de têtes-trophées, tandis que sur le pourtour s’alignent des cervidés. Ce bijou est également sonore, puisque le corps principal et les éléments qui l’entourent sont en fait des grelots. Il devait sans doute être porté lors des grandes cérémonies par un dignitaire shaman ou un guerrier particulièrement puissant. Les cultures Diquis et Veraguas se distinguent notamment par le travail de l’or, prélevé dans les cours d’eau des actuels Panama et Costa Rica. Celui-ci s’est développé dans le delta du Diquis après 800, sans doute grâce à l’arrivée d’artisans venus du Panama et de Colombie. La région a développé des styles qui lui sont propres, notre pectoral relevant pour sa part d’influences métissées, en raison d’une zone de production située à la lisière de deux aires culturelles. Provenant d’une collection autrichienne et ayant appartenu avant 1970 à la collection Stalli, il a été acquis par une fondation suisse. Elle se portait également acquéreuse, à 41 000 €, du groupe Quimbaya en or et, à 46 000 €, d’une étonnante statue de la période d’apogée de La Tolita en terre cuite, représentant un shaman en état de transformation.
Lundi 18 novembre, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Castor - Hara SVV. M. Reynes.

Atelier de Pieter Bruegel II (vers 1564-1637/1638), L’Adoration des mages, toile, 113 x 129,5 cm.
Frais compris : 121 133 €.

Adoration, version atelier
Voici un sujet sur mesure pour les fêtes, L’Adoration des Mages, assorti d’une enchère de 95 000 €… Vous aurez peut-être reconnu la toile de l’atelier de Pieter Bruegel II, dit le Jeune, reproduite page 58 de la Gazette n° 39. La semaine dernière, un Paiement de la dîme de ce peintre s’inspirait peut-être d’une composition de Nicolas Baullery, Procession de mariage (voir encadré page 85 de la Gazette n° 40). Notre toile d’atelier reprend quant à elle une tempera sur toile (124 x 169 cm) du père, Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525/1530-1569), conservée aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles. Notre version exclut la partie se trouvant à droite de l’étable, ce qui n’est pas le cas de l’huile de Pieter Bruegel le Jeune de 1595 du Philadelphia Museum of Art. Celui-ci a également reproduit L’Adoration des Mages, de 1563, conservée à la fondation Oskar Reinhart à Winterthur. Dans l’exposition «L’entreprise Bruegel», organisée en 2001-2001 au Bonnefantenmuseum de Maastricht et aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, pas moins de trente-six versions de ce thème par Pieter Bruegel II et son atelier étaient recensées, six seulement étant signées et datées. L’Adoration des Mages de la fondation Reinhart montre en réalité comme sujet principal la neige qui tombe à gros flocons sur un paysage, la scène s’y déroulant étant quasiment anecdotique.… Ce n’est pas le cas de la version bruxelloise, où prédomine la ferveur populaire, copiée par notre tableau. Dans les deux œuvres, on note néanmoins la présence de soldats en armes. Loin d’être anecdotiques, ils annonceraient le massacre des Innocents et la future arrestation de Jésus. N’oublions pas que les guerres de religion ravageaient alors l’Europe…
Lundi 18 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Massol SVV.

Victor Vasarely (1906-1997), Inogue, 1975-1980, acrylique sur toile, 120,5 x 241 cm.
Frais compris : 112 209 €.
Victor Vasarely vertigineux
En 1970, le magasine allemand Capital publiait son premier «Kunst Kompass», palmarès classant les artistes selon leur reconnaissance par les institutions. Victor Vasarely y figurait en deuxième position, entre Robert Rauschenberg et Lucio Fontana, les Français Arman et Yves Klein se plaçant respectivement à la 7e et 8e place, devançant Roy Lichtenstein. On le voit, les choses changent… Précisons que ce palmarès d’artistes contemporains vivants ne prend pas en compte leur valeur économique, mais leur notoriété. Si Vasarely a disparu du Kunst Kompass, sa cote n’a pas à rougir d’une perte de réputation. Depuis le milieu des années 2000, elle affiche en effet un net raffermissement. Peint en 1975-1980, notre tableau intitulé Inogue récoltait 88 000 €. Il avait pourtant affronté la scène des enchères récemment, le 30 mai 2012 chez Artcurial, où il avait obtenu 70 000 €. En publiant en 1955 son Manifeste jaune, Vasarely pose les fondements de l’art cinétique, lequel suggère le mouvement par une illusion d’optique. Notre tableau appartient à une période renouant avec ses dessins de la phase «Vonal» (1964-1970), dans laquelle était réapparu le travail linéaire de sa période «noir-blanc» (1954-1960). La couleur est introduite, l’aspect cinétique étant engendré par les jeux de perspective décroissante des lignes, creusant une sorte d’abysse au centre de la composition. Un effet doublé et inversé dans notre tableau, avec un effet de torsion géométrique. Pour Vasarely, l’élaboration de ces systèmes optiques est inséparable du contexte social, allant jusqu’à militer pour l’intégration totale de l’art à l’architecture et à l’urbanisme.
Mercredi 20 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV.

Travail ibérique, début du XVIIe siècle. L’Amour et la chasse, éventail brisé en ivoire double face à pliage en accordéon, h. 25,5 cm.
Frais compris : 62 000 €.
A la mode ibérique
Le courant d’air généré par le battement d’aile de ce délicat éventail déclenchait une véritable tempête d’enchères. Déjà solidement estimé entre 15 000 et 20 000 €, il soufflait jusqu’à 50 000 €. Son ancienneté, le début du XVIIe siècle, explique en partie l’engouement qu’il a suscité, les éventails antérieurs au XVIIIe étant rarissimes sur le marché. Ce n’est qu’en 1540 que les Portugais rapportent du Japon l’éventail plié, répandant son usage à travers l’Europe. En France, cet instrument aurait été adopté à la cour grâce à Catherine de Médicis, Marie de Médicis en lançant réellement la vogue au cours du siècle suivant. Au XVIIe, l’Italie s’impose en produisant des modèles de grande qualité grâce à l’habileté de ses peaussiers, qui obtiennent un vélin particulièrement fin appelé «cabretille». Notre modèle, dit «brisé», possède comme critères de rareté supplémentaires son origine, la péninsule ibérique, et une matière, l’ivoire, réservée en Europe à cette époque aux seules montures. Il offre d’un travail d’une grande finesse à l’iconographie des plus variées, évoquant l’amour et la chasse. L’un des panaches est ajouré d’un gentilhomme vêtu à la mode ibérique, comme on peut l’apprécier sur le fameux paravent japonais «namban Byobu», du XVIIe siècle, conservé au musée Guimet et décrivant l’arrivée au siècle précédent d’un galion portugais au pays du Soleil-Levant. Dans La Vie des dames galantes, Brantôme donna son nom à l’éventail, appelé «esmouchoir» au Moyen Âge puis «esventour» dans une charte de 1384, Rabelais le nommant pour sa part «esventoir». Il s’agissait alors d’éventails-écrans, la forme pliée ayant été inventée par les Japonais au IXe siècle, voire auparavant.
Mercredi 20 novembre, Salle 8 - Drouot-Richelieu.
Aponem Deburaux SVV. Mme Saboudjian.

Philolaos (1923-2010), armoire Moustache, inox, pièce unique.
Frais compris : 120 750 €.
Philolaos gagnant
Le succès était au rendez-vous pour la cinquantaine d’œuvres provenant de la maison-atelier de Philolaos, vendues pour un total de 578 000 € frais compris (98 % en lots - 150 % en valeur). Seuls trois numéros ne trouvaient pas preneur. Dans son repère de la vallée de Chevreuse, où vit toujours son épouse, le visiteur est accueilli par une sculpture géante d’un guerrier grec arborant, comme le sculpteur, une moustache. Cet appendice symbolique donnait son nom à l’armoire reproduite (voir page 61 de la Gazette n° 39 pour la voir ouverte), adjugée 97 000 €. Elle marque un record mondial pour l’artiste (source : Artnet), dont le palmarès était jusque-là dominé par les 50 000 € d’un élément d’architecture en métal soudé composé de 21 pièces, vendu le 14 décembre 2006 chez Cornette de Saint Cyr. Suivait à 36 000 € un Arbre armoire (h. 250 cm) de 1970, qui obtenait 36 000 € le 6 juin 2003 chez Massol. Notre vente bouleverse le palmarès de Philolaos, 42 000 € revenant à un Arbre fontaine (205 x 170 x 80 cm) de 1980 en inox, toujours une pièce unique hautement stylisée. Juste avant, une sculpture baptisée Versailles (69 x 80 x 65 cm) de 1976 déployait ses pétales d’inox en échange de 28 000 €. De 1991, une Expansion (160 x 165 x 90 cm) s’érigeait moyennant 19 000 €. Pour les multiples, 12 000 € étaient indifféremment frappés sur l’un des huit exemplaires en bronze de Portique, 1950 (109 x 99 x 50 cm) ou sur l’une des huit épreuves en bronze sur socle de travertin de Callipyge, 1955 (134 x 98 x 20 cm). Sur les cimaises, 7 000 € concernaient deux bas-reliefs en bois vendus séparément, intitulés chacun Composition avec des arbres (113 x 113 cm) de 2001, et un Complexe hôtelier à l’île de Paxos (68,5 x 109,5 cm) de 1979, avec feuille d’or et acrylique.
Lundi 18 novembre, Piasa Rive Gauche.
Piasa SVV.

Style Louis XIV, paire de meubles en bas d’armoire, à hauteur d’appui en placage d’ébène marqueté en feuilles dans des encadrements à double filet, les portes centrales plaquées d’écaille brune et de cuivre, ornementation de bronzes dorés, 103 x 140 x 41,5 cm.
Frais compris : 107 364 €.
Louis XIV, mais de style
Les apparences peuvent être trompeuses… Cette paire de luxueux meubles en bas d’armoire n’est pas d’époque Louis XIV, mais de style. De plus, si l’adjudication de 85 000 € pourrait sembler très raisonnable concernant des pièces réalisées sous le règne du Roi-Soleil, s’agissant de mobilier de style, elle est plutôt du genre solide… L’estimation ne dépassait pas 8 000 €. D’exécution très soignée, nos bas d’armoire sont plaqués d’ébène dans des encadrements de doubles filets de laiton, les deux portes centrales étant plaquées d’écaille sur laquelle s’enroulent de fins rinceaux. L’ornementation de bronze doré est à la hauteur, sans être toutefois trop présente, son rôle étant de souligner l’architecture tripartite du meuble. Le grand André-Charles Boulle a réalisé à partir de 1700 des bas d’armoire à trois portes, les deux latérales étant vitrées et la centrale pleine placée en ressaut. Le château de Versailles conserve la paire, en contrepartie, saisie en 1793 chez la duchesse de Brissac dans son hôtel de la rue de Grenelle. Les décors et l’arrangement de ce type de meubles réalisés par Boulle ont varié, certains exemplaires témoignant du succès du modèle bien au-delà du règne de Louis XIV, telle la paire de la collection Barthélémy-Auguste Blondel d’Azincourt datant d’environ 1732-1735. Notre paire de meubles en est une interprétation présentant deux portes centrales pleines, son décor affichant une sobriété de bon aloi par rapport aux modèles cités, à l’ornementation de bronzes dorés plus démonstrative. Rappelons que le style louis-quatorzien à la manière Boulle a connu un regain d’intérêt à l’aune de la vogue néoclassique des dernières années de l’Ancien Régime. Nos meubles peuvent également s’inspirer de modèles réalisés à cette époque.
Vendredi 22 novembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. Cabinet Dillée.

Sayed Haider Raza (né en 1922, Prakriti, 2001, acrylique sur toile, 100 x 200 cm.
Frais compris : 111 906 €.
Sayed Haider Raza
Cette semaine était notamment marquée par un record français pour Chu Teh-chun, artiste chinois dont la cote a pris son élan au début des années 2000… À cette même époque décollait celle d’un artiste indien, ayant lui aussi choisi la France, Sayed Haider Raza. L’acrylique sur toile reproduit, estimé entre 50 000 et 60 000 €, était poussé jusqu’à 98 000. En 2004, le record français pour l’artiste s’établissait à 43 000 € pour une huile sur toile de 1956, Maisons (80 x 40 cm), adjugée en décembre chez Massol à Drouot-Montaigne. Désormais, une dizaine de ses œuvres ont franchi le seuil du million de dollars… Formé à la Sir J.J. School of Art de Bombay, Raza a obtenu en 1950 une bourse du gouvernement français pour venir étudier à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Sa première exposition personnelle a lieu en 1958 à la galerie parisienne Lara Vincy et l’année suivante, il épouse Janine Mongillat, une artiste française. Le couple vivra entre Paris et Gorbio, mais le décès de Janine (2002) va finalement décider du retour du peintre en 2011 dans son pays d’origine, auquel il est resté très attaché, y ayant séjourné chaque année durant les soixante ans qu’il a passés en France. Le «Bindu», grand point noir symbolisant la genèse de la création, est très présent dans son œuvre. Raza explique : «Lorsque j’étais en primaire, je n’étais pas intéressé par les études. Mon professeur a fait un point sur un mur et m’a demandé de me concentrer et de le fixer. Ça m’est resté dans la tête, et j’ai appris plus tard que le Bindu était un élément important de l’ethnographie indienne». L’artiste continue à peindre, maintenant inspiré d’écrits sur les sagesses indiennes qu’il a toujours gardées en mémoire.
Jeudi 21 novembre, Crédit Municipal. Crédit Municipal de Paris.
M. Schoeller, cabinet Ottavi.


Gers, XIXe siècle. Surjoug en noyer à décor peint, h. 59 cm.
Frais compris : 13 263 €.
Collection Patrick Diant d'art populaire
Il fallait pas moins de deux jours pour disperser les 607 numéros décrits au sein de l’épais catalogue recensant une collection hétéroclite, celle d’art populaire de Patrick Diant (1937-2012). Cet ingénieur textile a commencé par compléter la collection de cannes à système héritée de son père, avant de s’intéresser aux cannes sculptées, puis au vaste domaine des arts et des traditions populaires. L’ensemble collecté était réuni dans une seule pièce, formant un savant méli-mélo, habilement disséqué par les vingt-six chapitres du catalogue et reconstitué à Drouot au moment de l’exposition. Estimé pas plus de 2 000 €, le surjoug gersois du XIXe siècle reproduit dominait les débats. Les arcatures du niveau médian sont occupées par quatre figurines d’homme et une de femme. Une envolée similaire attendait à 10 200 € une boîte à sel de Marine de la Loire du XIXe siècle en noyer abondamment sculpté en taille d’épargne (48 x 24,5 x 18 cm). En façade, Mélusine y tient un poisson et un drapeau, le dosseret étant ajouré d’un vase fleuri surmonté d’une rose des vents et d’une Légion d’honneur. Sur les mêmes prévisions, 10 000 € tournoyaient sur un renvidoir, travail d’Allemagne du Sud du XVIIIe siècle en merisier (h. 81 cm), y compris son mécanisme formé de roues dentelées. Une femme ainsi que des tulipes, chevrons, initiales, svastika, fleurs en rosace et une tête masculine en ronde bosse ornent l’ensemble. Deux numéros plus tôt, le tambour de dentellière du Queyras du XVIIIe siècle illustrant l’encadré cité montait à 3 200 €, les vingt-trois fuseaux de dentellière de même origine reproduits en regard en totalisant 1 600. Une fois n’est pas coutume, à 6 200 €, l’estimation était respectée pour une coupe de chasse en buis datée de 1705 et sculptée aux armes de la famille suisse des Courten, avec armes de France et d’alliance, montrant également saint Nicolas et sainte Anne éduquant la Vierge (l. 11 cm).
Jeudi 21 et vendredi 22 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Ferri SVV. Mme Houzé.


Frederich Wilhelm Doell (1750-1816), Bacchus, buste en marbre blanc signé «Doell» et situé «Gotha» au dos, h. 73 cm.
Frais compris : 148 704 €.
Hommage à l’Antiquité
Près de deux mille ans ont passé et pourtant l’Antiquité ne cesse de se rappeler à notre bon souvenir. Passée à la postérité sous le nom de «classique», son esthétique élégante et raffinée a imprégné notre culture pendant des siècles et reste aujourd’hui une référence. En témoignait dans cette vacation la bataille d’enchères occasionnée par un monumental vase Médicis du XIXe siècle, emporté à 60 000 €. Façonné en pierre et stuc patiné à l’imitation de la terre cuite, mesurant 130 cm de haut, il exhibe sur sa panse un bas-relief d’une procession de personnages à l’antique évoluant sous une guirlande de pampres. Bacchus était justement la vedette de l’après-midi, la salle et une vingtaine de téléphones se disputant son effigie taillée dans le marbre, au tournant du XIXe siècle, par l’artiste allemand Frederich Wilhelm Doell. Elle était finalement propulsée à 120 000 €. Alors que les premières représentations antiques du dieu sont celles d’un personnage à longue barbe, dont la tête est ceinte de lierre ou de vigne, le sculpteur a retenu le visage plus séduisant d’un homme au charme juvénile, qui apparaît vers la fin du Ve siècle. Nulle trace d’ivresse, nul regard égrillard ne viennent ternir la grâce pleine de noblesse du dieu, pourtant volontiers représenté au cœur des débordements des bacchanales depuis la Renaissance. Doell a retenu la leçon du subtil portraitiste Houdon, auprès duquel il apprit son art en 1770, mais également celle des maîtres antiques, qu’il découvrait ensuite à Rome. L’artiste a demeuré onze années dans la Ville éternelle, reproduisant des œuvres antiques et collectant des copies et des moulages en plâtre pour le compte du duc de Saxe-Gotha, par ailleurs grand amateur de l’œuvre de Jean-Antoine Houdon. Frederich Wilhelm Doell participa ainsi activement à la réunion, à Gotha, d’une remarquable collection de sculptures antiques, fondée en 1779. À son retour en Allemagne, trois ans plus tard, il devait prendre la tête du musée ainsi constitué, et la direction de l’Académie des beaux-arts.
Dimanche 24 novembre, Versailles.
Versailles Enchères SVV. M. Lacroix.

Pendule à mouvement dit « squelette », bronze ciselé et doré, marbre blanc et marbre noir, signée « Bourret à Paris », vers 1796-1803, 54,5 x 29,5 x 15 cm.
Frais compris : 112 500 €.
Une vraie révolution
Cette prodigieuse pendule réalisée sous le Directoire, présentée en Grand Angle, page 14 du n° 36 et espérée autour de 20 000 €, faisait vivement carillonner les enchères. Rarissime, elle égrène les jours et les mois républicains qui remplacent le calendrier grégorien, supprimé en 1793 par la Convention. Proche de modèles conservés au musée des Arts décoratifs à Paris, et au musée François-Duesberg, à Mons, elle est signée du maître horloger Noël Bourret (1755-1803). Collaborant avec des bronziers réputés comme Pierre-Philippe Thomire, il crée d’abord des modèles manifestant la verve naturaliste et antiquisante des années 1780. Tenant boutique au Palais-Royal, Bourret bénéficie vite d’un renom international, fournissant par exemple le duc de Mirepoix, en poste à Saint-Pétersbourg. Proposée dans son jus, notre pendule épouse la forme squelette faisant fi des exubérances décoratives des styles Louis XV et Louis XVI. Juchée sur une base parée d’une frise clodionesque, elle offre au regard de tous la complexité d’un mécanisme des plus perfectionnés. Elle s’anime de trois cadrans. Celui du centre indique les heures et les quantièmes en chiffres arabes ainsi que les mois en calendrier révolutionnaire. Suspendu à une arche, il signale agréablement les saisons : le pot à feu annonce les frimas de l’hiver alors que les épis de blé évoquent l’été. Après une âpre bataille d’enchères entre plusieurs amateurs en salle et au téléphone, notre pendule quintuplait largement les estimations faisant résonner le prix le plus haut de la vacation. En tous points révolutionnaire…
Nice, dimanche 10 novembre.
Hôtel des ventes de Nice Riviéra SVV.

L’Escalier de cristal, d’après Édouard Lièvre (1829-1886), vers 1896, cabinet ouvrant par un vantail, palissandre de Rio, bronze doré, laque, bois, os et ivoire, 208 x 118 x 66 cm.
Frais compris : 1,2 M€.
Éclectique, exotique… et recherché !
Coup de tonnerre sur le Coup de cœur de la Gazette n° 40 page 10 ! Déjà solidement estimé entre 200 000 et 300 000 €, ce cabinet exécuté par l’Escalier de cristal d’après un modèle d’Édouard Lièvre bondissait à 960 000 €. Il gagne une collection française, la victoire ayant été remportée contre des compétiteurs internationaux. L’appétence des amateurs, bien au-delà de nos frontières, pour l’univers exotique imaginé par ce créateur n’est pas nouvelle. L’un des cinq autres meubles répertoriés avec celui-ci dans l’un des carnets d’Henry Pannier, propriétaire avec son frère de L’Escalier de cristal, a été acheté par le grand-duc Vladimir, éminent amateur d’art et mécène. Son choix s’est porté sur un exemplaire dont la porte s’orne d’une aquarelle de Georges Clairin, maintenant conservé au musée de l’Ermitage. Rappelons qu’Édouard Lièvre a réalisé en 1877 le prototype de notre meuble, aujourd’hui au musée d’Orsay, qui avait été acheté par les frères Pannier lors d’une des deux ventes de la succession de l’artiste, organisées à Drouot en 1887 et 1890. Il a servi de modèle pour la réalisation d’autres exemplaires, tous rendus uniques par leurs détails décoratifs. Sur les trois qualifiés de «japonais» dans le carnet cité, le nôtre est le plus riche et le plus soigné dans ses détails, étant le seul à voir sa porte incrustée de petits objets autour de son panneau amovible, montrant une scène de théâtre nô. Les deux autres figurent le dieu de la longévité Juroujin et un bodhisattva assis à côté d’un vase contenant une branche d’osier. Les trois derniers cabinets arboraient des compositions peintes par Maurice Loir, Étienne-Prosper Berne-Bellecour et donc Clairin, comme déjà noté. Non répertorié dans le carnet, un septième a été offert en 2010 au musée d’Orsay, sous réserve d’usufruit, avec un décor du panneau central exécuté par Jehan-Georges Vibert.
Lundi 25 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Daguerre SVV. M. Derouineau.

Félix Vallotton (1865-1925), Église Sainte-Anne à Cagnes, 1922, huile sur toile, 65 x 54 cm.
Frais compris : 250 232 €.
Vallotton 1922
Vous aurez certainement reconnu ce tableau d’un peintre en vedette en ce moment au Grand Palais, Félix Vallotton. Il a fait l’objet d’un encadré page 70 de la Gazette n° 40. À 200 000 €, l’œuvre doublait son estimation haute. Datée de 1922, elle représente le village de Cagnes vu d’un chemin pierreux et appartient à l’un des trois genres auxquels l’artiste s’intéresse à la fin de sa vie, le paysage, les deux autres étant le portrait et la nature morte. Au Salon d’automne de 1920, Valloton avait abandonné les grands formats allégoriques qu’il présentait jusqu’alors, la critique l’ayant éreinté à la précédente édition, notamment pour son Orphée dépecé. «Je comprends que j’assomme franchement», reconnaît-il dans son journal. Il reconquiert les faveurs du public avec ses natures mortes et une composition, Jeune fille aux roses. Parallèlement, son exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune de Zurich est un succès commercial. Toujours en 1920, il passe son premier hiver à Cagnes, habitude qu’il renouvellera chaque année jusqu’à son décès en 1925. Notre tableau figurait dans son exposition personnelle organisée à la galerie Druet en 1922, qui rencontra un vif succès. Il fut acheté par un ami du peintre, le romancier Romain Coolus, lequel l’a donné à la grand-mère du vendeur. Il n’est donc pas réapparu sur le marché depuis sa vente initiale, et n’a été exposé au public qu’en 1935. Son premier titre était Chemin montant. Il respecte la règle édictée par l’artiste en 1916 dans son journal, selon laquelle le paysage restitue ses émotions par «quelques grandes lignes évocatrices, un ou deux détails, choisis, sans superstition d’heure ou d’éclairage». Voilà qui est dit…
Lundi 25 novembre, Salle 6 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. M. Lorenceau.

Suiveur d’Antonio Canal, dit Canaletto, école italienne du XVIIIe siècle, Vue du Grand Canal et de l’église Santa Maria della Salute, toile, 63 x 95 cm.
Frais compris : 155 160 €.
Venise d’après Canaletto
Attendue autour de 12 000 €, cette toile d’un suiveur du grand Canaletto était pourchassée jusqu’à 122 000 €. Elle a la particularité d’afficher un pedigree choisi, ayant appartenu à Paul Dubois (1829-1905), qui a d’abord suivi les pas de son grand-oncle, le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle, avant d’également se consacrer à la peinture. Notre tableau est ensuite allé à sa fille, Françoise du Castel, puis à la descendance de celle-ci jusqu’à nos jours. Il est donc vierge de tout passage en vente. La composition est connue, puisqu’il s’agit d’une vue de Canaletto dont on recense plusieurs répliques autographes. L’une d’entre elles, exécutée entre 1735 et 1740, est au musée du Louvre, un don d’Hélène et Victor Lyon réalisé en 1961. Pour revenir à notre œuvre, la notice du catalogue précise que «les quelques différences que l’on remarque dans notre tableau par rapport à ces compositions sont tout à fait typiques du goût de l’atelier ou des meilleurs suiveurs du peintre», enchères à l’appui. Notre vue déploie l’un des panoramas prisés de la cité des Doges, avec la célèbre Salute, imposante basilique érigée par Baldassare Longhena à partir de 1631, pour commémorer la fin d’une peste commencée au cours de l’été précédent. Rappelons que l’exactitude topographique des compositions de Canaletto s’explique par l’usage qu’il fait de la «chambre optique», pour rendre une perspective et un tracé exacts. Si Guardi s’autorise des libertés avec la réalité, tel n’est pas le cas d’Antonio Canal. Il utilise de plus une technique bien à lui, consistant à recouvrir uniformément la toile de bleu avant de la peindre. Un procédé peut-être observé par notre fidèle suiveur du maître.
Lundi 25 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Artemisia Auctions SVV. M. Preda.

Égypte, Hawara, règne de Trajan (vers 98-117). Portrait du Fayoum, panneau de bois peint à l’encaustique, feuilles d’or, lin, pigment rouge et stuc doré.
Frais compris : 443 534 €.
Pour l’éternité
À 355 000 €, l’estimation était respectée pour ce portrait du Fayoum datant du règne de Trajan. Il provient d’Hawara, site archéologique situé en bordure du Fayoum, au sud de Crocodilopolis. L’endroit est célèbre pour ses vestiges de la pyramide d’Amenemhat III (1843/1842-1797 av. J.-C.) et son temple funéraire – le labyrinthe décrit par Strabon et Hérodote – mais également, nous concernant, la nécropole mise au jour en 1888 par l’égyptologue William Matthew Flinders Petrie, où il découvre plus de 146 portraits d’époque romaine : les fameux portraits du Fayoum. Le nôtre, outre ses qualités artistiques et son état de conservation, présente l’avantage d’être toujours enchâssé dans le cartonnage du sarcophage qui accueillait la momie du défunt. Les régions, le Fayoum et Antinoé, où furent retrouvées le plus grand nombre de momies à portrait se situent dans les régions les plus hellénisées d’Égypte. Ces œuvres avaient pour fonction, selon les croyances romaines, de perpétuer le souvenir de personnes de valeur. Au Ier siècle, Pline l’Ancien déplorait que «la peinture, qui transmettait à la postérité la ressemblance la plus parfaite des personnages, est complètement tombée en désuétude» au profit de portraits sculptés moins fidèles… C’était compter sans l’Égypte, où, sans doute sous le règne de Tibère (14-37), sont apparus les premiers portraits qui nous intéressent, réalisés selon la tradition grecque à l’encaustique, une technique de peinture à la cire chaude chargée de pigments. Le climat sec du désert a permis leur conservation. Ces productions relèvent de deux logiques : l’une gréco-romaine, l’autre égyptienne, devenues complémentaires en donnant un visage au corps du défunt pour l’éternité et en honorant sa mémoire. La couronne de myrte ajoutée à la feuille d’or de notre portrait d’homme jeune, d’environ 25 ans, correspond pour sa part au rituel grec (source : L’Orient romain et byzantin au Louvre, ouvrage collectif, Louvre édition, Acte Sud, 2012).
Mardi 26 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV. M. Kunicki.

René Char (1907-1988), Artine, Paris, Éditions surréalistes, chez José Corti, 1930, l’un des deux exemplaires numérotés hors commerce sur japon, avec un frontispice sur cuivre d’après Salvador Dalí, in-4o, 24 feuillets, broché, avec un envoi autographe à Dalí.
Frais compris : 108 990 €.
René Char, pour Dalí
Par définition multiple, le livre imprimé peut se muer en œuvre unique grâce à plusieurs facteurs, augmentant par là significativement sa valeur vénale. Adjugé 90 000 €, cet exemplaire d’Artine de René Char est non seulement une édition originale, mais aussi l’un des deux volumes sur japon numérotés hors commerce ayant le privilège, avec trente exemplaires de tête sur grands papiers divers, d’être illustrés d’un frontispice gravé sur cuivre d’après Salvador Dalí. Il affiche de plus une origine de choix, étant l’exemplaire de l’artiste, ce qu’atteste un envoi du poète : «À Salvador Dalí, son ami par n’importe quel temps». En août 1930, René Char fait escale chez le peintre à Cadaqués en compagnie de Paul Eluard et de Nusch. Il choisit cette gravure pour son livre, qui paraîtra en novembre chez José Corti, avec lequel il est ami depuis plusieurs années. À cette époque, Char est de tous les combats des surréalistes : il fonde en juillet avec Aragon, Breton et Eluard la revue Le Surréalisme au service de la révolution, défend L’Âge d’or de Buñuel – interdit de projection et saisi le 11 décembre –, attaque l’Exposition coloniale, sans oublier un coup de couteau reçu le 14 février lors d’une bagarre au bar Maldoror… Artine est une rêverie sur une femme idéale qui s’incarne dans différentes rencontres ayant rythmé la vie du poète. Pour Dalí, l’année 1930 est également riche puisqu’il peint son fameux Guillaume Tell, conservé à Beaubourg, parabole notamment sur la gestion des désirs par son père, opposé à sa liaison avec Gala. Dans notre frontispice, Éros et Thanatos tiennent une place centrale. L’une des muses de Char, Lola Alba, portait le nom d’une noyée déchiffré sur une tombe. Elle réapparaîtra en 1931 dans L’action de la justice est éteinte.
Mardi 26 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Nicolas.

Juda Abravanel, dit Léon l’Hébreu (vers 1460-vers 1521), Dialogi di amore, Venise, in casa de Figuioli di Aldo, 1541, In-12, reliure d’époque en maroquin rouge à riche décor aux petits fers.
Frais compris : 118 678 €.
Dialogues amoureux
Ces Dialogi di amore de Léon l’Hébreu présentent l’alliance entre une édition recherchée d’un texte de référence et une parure d’époque, en maroquin, à riche décor allégorique. Cet heureux mariage était valorisé à 98 000 € d’après une estimation haute très nettement inférieure. Enchère à l’appui, l’expert de la vente Emmanuel de Broglie le rappelle : «La reliure est l’écrin qui transforme un livre en objet d’art.» Orné d’un médaillon abritant un oiseau dans un paysage, le premier plat porte le titre abrégé de l’œuvre, le second présentant le même décor avec, inscrite dans le médaillon, la mention «Apollonii philareti» – et une amitié en dessous. La première publication de ce texte le fut en langue italienne à Rome, en 1535. Il a été traduit en quatre langues, notamment en français par Tyard et en latin par Sarasin. Notre édition en italien est la première réimpression aldine, davantage recherchée que l’originale. L’ouvrage, présenté sous la forme de trois dialogues entre Philon et Sophia, développe l’idée que l’amour est le fondement de l’univers et la clé de l’union avec  Dieu. Médecin, poète et philosophe juif né à Lisbonne, Léon l’Hébreu – Isaac ben Juda Abravanel de son vrai nom – a été marqué par le néoplatonisme de Salomon ibn Gabirol et de Maimonide. Spinoza lui aurait emprunté le concept d’amour intellectuel de Dieu. Fils du trésorier d’Alphonse V, il a étudié la médecine et la philosophie juive et arabe avant de partir pour l’Espagne en 1483, puis en Italie après l’expulsion des juifs de ce pays. Il a notamment enseigné la médecine à l’université de Naples. Ses Dialogi di amore, rédigés en italien, sont les premiers écrits philosophiques connus édités en langue vernaculaire plutôt qu’en latin.
Mercredi 27 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. de Broglie.

Märklin III, rame dite « du Kaiser » avec locomotive mécanique et deux voitures, tôle peinte, l. 44 cm.
Frais compris : 87 500 €.
Bientôt Noël !
On le sait, Märklin est la marque de référence pour les trains miniatures. La preuve avec cette rame mécanique qui montait à pleine vapeur jusqu’à 70 000 €, d’après une estimation haute de 5 000. Cette performance était acquise alors qu’il manque le tender de la locomotive. Les deux voitures, l’une de première classe et l’autre de seconde, possèdent un intérieur aménageable, leur toit étant ouvrant. Ce modèle est dit «du Kaiser» en raison de la présence d’une couronne sur les wagons, évoquant sans doute le train officiel de l’empereur Guillaume II. Nous sommes ici en présence d’un train-jouet en écartement III (7,5 cm) vers 1910, et non pas d’un train miniature, fidèle à la réalité. Notre rame appartient au début de l’histoire ferroviaire de la marque. Créée en 1859 par le maître ferblantier Théodore Friedrich Märklin et son épouse Caroline, elle commence par produire des jouets pour fillettes : casseroles, cuisinières, accessoires de poupées, etc. Les fils du fondateur, Karl Eugen et Wilhelm, vont ajouter au catalogue des créations pour garçons. En 1891, Märklin expose à la Foire de printemps de Leipzig un train sur rails mû par un moteur mécanique. Si l’entreprise a été devancée en France par la marque FV – qui dès les années 1860 produisait des trains à traîner et, semble-t-il, également des trains mécaniques –, sa force est de normaliser l’écartement des trains-jouets en quatre catégories : III, II, I et O, qui deviendront des normes mondiales. Autour de 1900, les modèles se rapprochent un peu plus de la réalité, les catalogues parlant de «jouets de qualité», et s’adaptent à la demande européenne, notamment en proposant dès 1907 une version maison de la «coupe-vent» française tractant les grands express de luxe de la Belle Époque. Il s’agit d’un type 220, notre locomotive n’étant qu’un 020, sans bogie à l’avant… Mais elle possède l’avantage de tirer des wagons à pedigree impérial !
Mercredi 27 novembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Kahn - Dumousset SVV. M. Cazenave.

André Giroux (1801-1879), Vue du Vésuve depuis les ruines de Pompéi, huile sur papier marouflé sur toile, 20,5 x 38,5 cm. Frais compris : 55 764 €.
Giroux, peintre et photographe
Ce très évocateur panorama d’André Giroux, proposé dans une vente entièrement dédiée à l’artiste, marquait à 45 000 € un record mondial pour l’une de ses peintures (source : Artnet). Chose peu fréquente pour un peintre, son record absolu, 140 000 €, est détenu par des photographies, six tirages sur papier salé vers 1855 de différents formats montrant des paysages du sud de la France. Ils étaient vendus le 18 décembre 2009 chez Jean-Marc Delvaux à Drouot. André Giroux est le fils d’Alphonse, marchand renommé de tableaux, meubles et objets d’art qui, en 1839, a signé un contrat avec Louis Daguerre et Isidore Niépce lui accordant l’exclusivité de la vente de la chambre daguerréotype, la fabrication revenant à Susse frères. Autant dire qu’André a très tôt été mis en contact avec ce nouveau médium, qu’il va rapidement maîtriser. Dans notre vente, une épreuve salée d’après négatif papier, Le Kiosque à musique (21,1 x 27,2 cm), montait à 5 500 €, sa transcription à l’aquarelle, dans les mêmes dimensions, se contentant de 1 800 € – estimation largement dépassée néanmoins. Notre vue du Vésuve n’est rattachée à aucun cliché, ce qui ne l’empêchait pas de faire une irruption déterminante au palmarès de notre artiste. Formé par son père, qui avait suivi l’enseignement de David, il entre aux Beaux-arts en 1821. Quatre ans plus tard, il remporte le prix de Rome en paysage historique, ce qui lui permet de séjourner dans la Ville éternelle où, peut-être, il rencontre Corot. Comme lui, il s’adonne aux joies de la peinture en plein air, et se laisse peu à peu influencer par l’exemple des paysagistes de l’école du Nord, vus aussi bien dans la boutique paternelle que dans les musées. André Giroux a beaucoup voyagé, fixant aussi bien sur papier que sur toile ou négatif papier les paysages qu’il a traversés.
Mercredi 27 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.

André Gide (1869-1951), Voyage au Congo, suivi du Retour du Tchad, Paris, Gallimard, 1928, avec trois volumes regroupant les 204 photographies de Marc Allégret prises durant le voyage, 64 illustrant l’ouvrage.
Frais compris : 210 685 €.
Bibliothèque Villepin
Estimée à la hauteur de 1,5 M€, la bibliothèque de Dominique de Villepin (voir encadré page 73 de la Gazette n° 40) défiait les pronostics en engrangeant 2 848 396 € frais compris. Rappelons que le 19 mars 2008, le ministre avait fait disperser à Drouot par la même maison de vente sa bibliothèque impériale pour un montant de 1 126 232 € frais compris (voir Gazette 2008 n° 12 page 50). Le sommet de nos deux jours d’enchères étaient atteint le jeudi avec les 168 000 €, estimation quintuplée, d’un exemplaire de luxe sur japon non justifié de la première édition illustrée du Voyage au Congo… d’André Gide, accompagné de 204 photographies prises par Marc Allégret au cours de ce périple (voir reproduction). Envoyé en mission officielle, l’écrivain n’en a pas moins dénoncé les abus du système colonial. L’exemplaire de l’édition originale de L’Homme révolté (Paris, Gallimard, 1951), d’Albert Camus, portant la dernière dédicace de l’auteur à Jean-Paul Sartre et à Simone de Beauvoir, montait à 72 000 €. La condamnation par Camus du totalitarisme stalinien allait briser la relation entre les deux hommes et symboliser la fracture idéologique des intellectuels français. À 66 000 €, l’estimation était doublée pour l’un des quelques exemplaires sur peau de vélin de l’édition originale de La Constitution française, présentée au roi le 3 septembre 1791… (Paris, Imprimerie nationale, 1791), luxueusement relié d’époque en maroquin bleu nuit orné d’emblèmes révolutionnaires. La littérature américaine, pays où Dominique de Villepin a été en poste en tant que diplomate, était récompensée par les 60 000 € d’un des 495 exemplaires de l’édition originale des Leaves of Grass (Brooklyn, New York, 1855) de Walt Whitman, imprimés par le poète à ses frais. L’édition originale de L’Archipel du goulag de Soljenitsyne illustrant l’encadré précité ne trouvait pas preneur. Terminons en signalant que l’homme d’État a fait don de dix numéros aux Archives nationales et que des préemptions étaient réalisées au profit de la Bibliothèque nationale, de la ville de Nantes, du musée d’Arras et des archives départementales du Pas-de-Calais.
Jeudi 28 et vendredi 29 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV. M. Forgeot.

Chine, époque Qianlong (1736-1795), bol en porcelaine décoré aux émaux dits « cai yang cai », marque de Qianlong en zhuanshu en bleu sous couverte au revers de la base, h. 5,5, diam. 9,8 cm.
Frais compris : 300 000 €.
Marque impériale
Ce petit bol au décor délicat a déjà fait l’objet d’un encadré page 79 de la Gazette n° 40, assorti d’une solide estimation de 30 000 à 40 000 €. Des prévisions insuffisantes au vu du résultat final, 250 000 €… Il s’agit bien entendu d’une porcelaine chinoise, datant du règne de Qianlong, et portant la marque de l’empereur en zhuanshu en bleu sous couverte au revers de la base. Quand le fils du ciel s’en mêle, les enchérisseurs s’enflamment pour les arts du feu. Le long règne de Qianlong est marqué par une production pléthorique de porcelaines, inspirées aussi bien des modèles anciens que de styles récemment développés, les Qing ayant veillé à la renaissance des ateliers de Jingdezhen sous la houlette de Kangxi. En 1674, alors que les partisans des Ming poursuivent leur résistance au-delà du Chang Jiang, ce centre faisant travailler des milliers de personnes est réduit en cendre. Amateur éclairé, également intéressé par les retombées économiques et douanières de cette activité, Kangxi va envoyer un ancien potier, Zang Yingxuan, œuvrer de 1683 à 1688 à la renaissance d’une porcelaine de grande qualité. De nombreuses améliorations et nouvelles techniques sont mises en place, notamment sous Yongzheng (1722-1753) avec les émaux dits «de la famille rose». Sous cet empereur, la création des décors n’est plus laissée aux seuls peintres sur porcelaine des ateliers, souvent des femmes. La perfection technique atteinte va permettre à la porcelaine de devenir le support des arts majeurs que sont la peinture et la calligraphie. Qianlong fera appel aux artistes les plus reconnus pour créer des décors. Notre petit bol illustre à merveille cette maîtrise à la fois artistique et technique.
Vendredi 29 novembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Doutrebente SVV. Mme Buhlman, M. Portier.

Georges Mathieu (1921-2012), Séthon, 1967, huile sur toile, 97 x 195 cm.
Frais compris : 168 750 €.
Mathieu engagé
Le plus fervent promoteur de l’abstraction lyrique, Georges Mathieu, décrochait 135 000 € avec cette huile sur toile de 1967, estimée pas plus de 85 000 €. Elle s’inscrit dans la série des œuvres à thème historique, Séthon étant un roi d’Égypte cité par Hérodote. L’œuvre affiche un pedigree européen, portant une étiquette de la galerie Gimpel fils à Londres et ayant été exposée en 1968 à la galerie zurichoise Gimpel & Hanover puis au musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, à chaque fois des accrochages monographiques. La renommée internationale de l’artiste ne date pas de cette époque. Il réalise ses premières œuvres tachistes en 1950, ses premières grandes compositions étant exécutées quatre ans plus tard. L’affrontement physique avec la toile que représente pour lui l’acte de peindre le rapproche des expressionnistes abstraits américains, qu’il contribue à faire connaître en France, notamment grâce à un ouvrage, Au-delà du tachisme, publié en 1963. Convaincu de la nécessité de créer des harmonies plus heureuses entre l’homme et son milieu, il adopte dès lors une démarche citoyenne, concevant des meubles, des bijoux, des cartons de tapisserie pour la Manufacture nationale des Gobelins, des assiettes pour Sèvres… Il dessine aussi les plans d’une usine à Fontenay-le-Comte, participe avec Jacques Couëlle à l’élaboration du village de Castellaras, dans le Var, et réalise l’année d’exécution de notre tableau toute une série d’affiches pour Air France. Mathieu se lance également dans une croisade, résumée dans une phrase de l’économiste John Kenneth Galbraith, qu’il se plaît à citer : «L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société.» Son idée est d’ouvrir l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et exaltantes de la vie, critiquant en cela le modèle de la satisfaction du bonheur matériel par le seul progrès économique.
Vendredi 29 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV. Cabinet Perazzone-Brun.

Pot à oille en argent de style Louis XVI, marqué Boin Taburet orfèvre Paris, poinçon de maître H Frères & Cie sur le couvercle et de Boin sur le corps, poinçon minerve, vers 1899-1900, h. 60 cm, diam. 55 cm, poids: 20,2 kg.
Frais compris : 75 070 €.
Le siècle de l’éclectisme
L’orfèvrerie du XIXe siècle nous en met plein les yeux… Les ornements classiques se mêlent aux motifs naturalistes et les éléments sculptés, surabondants, complètent l’éclectisme du décor. Si elles pastichent l’Ancien Régime, ces pièces au luxe ostentatoire sont néanmoins remarquables par leur qualité, comme en témoigne ce pot à oille façonné par la maison Boin Taburet et disputé jusqu’à 60 000 €. Les godrons et la géométrie des anses, soutenues par des têtes de satyres, tempèrent la foisonnante ornementation sur le thème du vin : les grappes de raisins se retrouvent aussi bien dans la guirlande feuillagée du col qu’entre les mains des enfants, assis sur le couvercle. Alors que cette pièce évoque le style Louis XVI, c’est le rocaille qui a inspiré Odiot pour un service en vermeil ciselé de fleurs, exécuté dans la seconde moitié du XIXe siècle. Comprenant une fontaine à thé, une cafetière et une théière, un sucrier, une coupe ronde sur piédouche, un pot à lait et un plateau ovale à anses, ce dernier était ici emporté pour 20 500 €. Un résultat également obtenu par un légumier ovale orné de feuillages mouvementés, arborant deux «L» entrelacés dans un cartouche rocaille et mis en valeur sur un imposant piédouche, telle une œuvre d’art. Carl Boianowski y a apposé sa marque à Saint-Pétersbourg, en 1842. Longtemps ornement de prestige des repas, avant d’être détrôné par les fastueuses pièces de forme, le centre de table reprenait aux enchères des galons grâce à Georges Falkenberg, dont le plateau ovale façonné vers 1900 obtenait 17 500 €. Son fond uni évoque un lac, dans lequel se mirent une sirène, un triton et des dauphins occupant la bordure, celle-ci semblant un rivage encombré de joncs. Le summum de l’exubérance était cependant atteint par le Londonien Garrard, dont l’aiguière balustre créée en 1839 était négociée pour un montant similaire : des chevaux sauvages caracolent sur sa panse, entre des mascarons et des feuillages chantournés…
Dimanche 1er décembre, Enghien.
Goxe, Belaisch, Hôtel des ventes d’Enghien SVV.
Vincennes, vers 1749-1751. Sucrier couvert en porcelaine tendre à décor polychrome et or de quatre chinoiseries, h. 14,5, diam. 16,5 cm.
Frais compris : 607 208 €.
Vincennes triomphe !
Les arts du feu portent particulièrement bien leur nom lorsque, comme dans le cas de ce délicat sucrier couvert, ils attisent les envies… Notre objet se voyait propulsé à 490 000 €, sur une estimation déjà conséquente de 40 000 à 60 000 €. Vous aurez sans doute reconnu le modèle de Vincennes, vers 1749-1751, ayant fait l’objet du Coup de cœur en page 10 de la Gazette n° 41. Raffiné, il l’est jusque dans ses moindres détails puisque le peintre, sur le revers du couvercle, a déposé une coccinelle, deux minuscules insectes et une feuille, afin de dissimuler des imperfections de cuisson… À cette époque en effet, la porcelaine en est encore en France à ses balbutiements, l’or blanc suscitant des convoitises à l’origine de rocambolesques histoires. Ces dernières ne résistent pas forcément à un examen attentif comme le montrent, dans leur ouvrage sur la porcelaine de Vincennes, Tamara Préaud et Antoine d’Albis (éd. Adam Biro, 1991). Concernant l’année 1745, le résumé fait par les auteurs n’est pas réjouissant : «Une fritte et une pâte jugées satisfaisantes, quelques couleurs de petit feu, des essais peu probants et d’énormes difficultés de cuisson tant en biscuit qu’en peinture»… On voit le chemin parcouru dans le peu de temps qui sépare ce constat de la création de notre sucrier, chef-d’œuvre de peinture miniature, dont les chinoiseries s’inspirent de gravures de John Ingram, Gabriel Huquier et Pierre Alexandre Aveline, d’après des compositions de Boucher. Quant aux volatiles, ils sont tirés des planches du Livre des différentes espèces d’oiseaux de la Chine tirés du cabinet du Roy, gravées par Huquier d’après les dessins de Jean-Baptiste Oudry. Tant de grands noms réunis sur une aussi petite prouesse technique valaient bien une belle enchère !
Vendredi 6 décembre, salle 1-7 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Vandermeersch.

Aristide Maillol (1861-1944), La Rivière, 1938-1943, épreuve d’artiste en plomb fondue dans les années 1970 par Georges Rudier, 128 x 220 x 166 cm.
Frais compris : 6 177 266 €.
Les Maillol de Dina
On ne présente plus Dina Vierny, muse de Maillol, galeriste et collectionneuse à l’origine de la fondation portant son nom et du musée Maillol, décédée en 2009. Suite à sa succession, ses fils ont décidé de se dessaisir de onze œuvres lui ayant appartenu. Un événement célébré à sa juste mesure puisque les dix œuvres cédées – une petite encre de Raoul Dufy ne trouvant pas preneur – totalisaient 9 326 000 € frais compris. Bien entendu, Aristide Maillol était le roi de la fête, disputé par des enchérisseurs internationaux. Un record mondial (source : Artnet) était décroché à 5,3 M€ pour l’artiste avec l’exemplaire de La Rivière reproduit, une fonte posthume qui ornait le hall du musée Maillol et dont le modèle est bien entendu Dina. Il était disputé par un Asiatique contre des Américains, l’un de ces derniers, présent dans la salle, emportant la mise. Le précédent record, 3 085 750 $ frais compris (4,4 M€ en valeur réactualisée), remontait au 9 novembre 2000 à New York chez Sotheby’s, avec l’une des six épreuves après 1952 de L’Air, 1937 (l. 238,8 cm). L’une des six épreuves en bronze à patine brune par Valsuani de L’Harmonie, 2e état, 1942-1943 (h. 152 cm) suscitait 480 000 €. Un record mondial était également marqué pour un dessin de Maillol, 470 000 € couronnant Dina sur la rivière (83 x 128 cm), un pastel, fusain et craie constituant une étude pour la sculpture reproduite. Il réalisait déjà un record mondial pour une feuille de l’artiste lors de sa vente le 3 juin 1992 chez Me Picard à Drouot, en récoltant 2 MF (422 000 € en valeur réactualisée). Il gagne cette fois-ci une collection américaine. Durant la guerre, l’artiste a confié sa muse à Matisse, ce dont témoignaient ce lundi quatre dessins à l’encre de 1941, qui totalisaient 663 952 € frais compris. 150 000 € culminaient sur Dina à la couverture fleurie (21 x 26 cm).
Lundi 2 décembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV, Sotheby’s France SVV.

Francesco Fracanzano (1612-1656), Le Reniement de saint Pierre, toile, 145,5 x 200 cm.
Frais compris : 483 288 €.
Franceso Fracanzano
Ce Reniement de saint Pierre peint par Francesco Fracanzano était estimé entre 40 000 et 50 000 €. Pour l’emporter, il fallait le pousser jusqu’à 390 000 €, permettant à son auteur de marquer un nouveau record mondial (source : Artnet). Notre toile détrône un Portrait de Dionysius Cato (98,5 x 80,6 cm), adjugé 601 000 $ frais compris (410 121 €) le 25 janvier 2008 chez Sotheby’s à New York. Elle avait déjà affronté la scène des enchères, alors donnée à Bartolomeo Manfredi (1582-1622), mais c’était il y a près de cent ans, le 13 mars 1914 à Drouot lors de la dispersion de la collection de Mme Roblot, où elle avait été payée 6 300 F (environ 20 800 € en valeur réactualisée) par Mme Blanchon. Une partie des tableaux de cette collection provenait de la galerie du marquis de Salamanca. Francesco Fracanzano est considéré, avec Giovanni Do et Bartolomeo Passante, comme l’un des meilleurs représentants de la veine naturaliste d’origine caravagesque, dont José Ribera fut le plus fameux interprète à Naples. L’artiste espagnol travaille avec notre peintre vers 1630, l’imprégnant de culture caravagesque. À cette époque, Ribera se détache de son ténébrisme initial pour éclaircir sa palette, de plus en plus inspirée par les écoles bolognaise et vénitienne. Fidèle à la technique du maître, Fracanzano exacerbe également le naturalisme de ses compositions, pratique qu’Arnaud Brejon de Lavergnée définit comme étant «l’art de représenter la réalité tactile des objets et des êtres, de la faire éprouver concrètement au spectateur». Notre tableau peut être situé vers 1635. Ses protagonistes offrent des visages fortement individualisés, en proie à de vives émotions et mis en relief par de dramatiques contrastes lumineux, d’autant plus forts que le fond est sombre. Il faut dire que se réalise la prédiction faite au saint par le Christ : «Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois»…
Lundi 2 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Rieunier & Associés SVV. M. Millet.

Georges Jacob (1739-1814), Paris, vers 1786-1789, fauteuil de l’atelier de Jacques-Louis David, acajou, bois peint et doré, ébène et fer battu.
Frais compris : 212 500 €.
Jacob et David
Ce fauteuil de Georges Jacob, imprégné de la grandeur de l’antique, récoltait 170 000 €. Les amateurs de peinture néoclassique auront peut-être reconnu son modèle, que l’on retrouve dans plusieurs tableaux du grand Jacques-Louis David dont Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, toile de 1789 conservée au musée du Louvre et dans laquelle trône, sur la droite, un fauteuil approchant, dépourvu de boules au-dessus des accotoirs et de tubes métalliques formant accoudoirs, dans le genre spartiate… Si le dossier gondole invite ici à plus de confort, le propos n’est pas de créer un siège au moelleux propre à goûter aux délices de Capoue, mais à incarner l’idéal politique légué par la Grèce antique et la République romaine. Notre fauteuil affiche comme pedigree l’atelier du peintre, où plusieurs exemplaires se trouvaient. L’histoire est connue : le fondateur de la dynastie des Jacob a réalisé l’ameublement de l’atelier du maître au Louvre, d’après des dessins de l’intéressé lui-même ou de son élève Charles Moreau. Ce mobilier, notamment inspiré de modèles visibles sur des vases étrusques, était destiné à la mise en scène de ses grandes compositions mythologiques… mais pas seulement, puisqu’en 1795-1796 était portraituré Gaspard Meyer, consul de Hollande puis ministre plénipotentiaire de la République batave, posant assis dans un fauteuil similaire au nôtre, les boules en ivoire. L’œuvre est également conservée au Louvre, et le fauteuil de l’atelier à boules d’ivoire est passé en vente à la galerie Charpentier à Paris, en 1955, ainsi que chez Sotheby’s à Monaco en 1989. David et Jacob étaient devenus amis, le peintre fournissant au menuisier quelques dessins de meubles, notamment pour le duc de Chartres au Palais-Royal. Membre de la Convention, David a recommandé Jacob pour la réalisation du mobilier de la salle, lui-même ne fournissant que le projet du fauteuil présidentiel et conseillant à son ami de s’adresser à Percier et Fontaine pour le dessin des autres pièces.
Lundi 2 décembre, Hôtel Le Bristol.
Kohn Marc-Arthur SVV.

Erik Boulatov (né en 1933), Liberté II, 1991, huile et crayons sur toile, 155 x 295 cm.
Frais compris : 1 055 114 €.
Dina galeriste
En piste pour l’art moderne, Dina Vierny l’était également pour l’art contemporain avec deux numéros provenant de sa collection. Ici, ce n’est plus la muse de Maillol et de Matisse qui était célébrée, mais la galeriste… Née en Bessarabie, Dina Vierny a toujours eu à cœur de défendre les artistes contemporains travaillant en URSS. En 1969, elle est à Moscou et visite des ateliers, en quête de talents dont l’œuvre sorte des sentiers battus de l’art officiel. Elle trouvera en Erik Boulatov, Ilya Kabajov et Vladimir Yankilevsky les artistes quasi clandestins qu’elle recherche : «Tous les trois sont devenus mes peintres». Deux œuvres des deux premiers cités étaient proposées, la Liberté II de Boulatov marquant à 850 000 € – estimation dépassée – un record français pour l’artiste (source : Artnet), acquis grâce à un collectionneur européen contre des amateurs russes. En 1991, Dina Vierny lui rend visite à New York, où il vit, et découvre dans son atelier une grande composition reprenant les deux figures centrales de La Liberté guidant le peuple, composition emblématique de Delacroix célébrant la révolution de Juillet. La toile étant vendue, Boulatov en exécute une version légèrement plus grande et en français, cela au moment où l’Union soviétique achève de se disloquer. Nettement plus minimaliste, l’huile émaillée sur Isorel d’Ilya Kabakov de 1982 intitulée … Regarde-la ! (114 x 205 cm) était poussée par un collectionneur allemand jusqu’à 200 000 €, d’après une estimation haute de 80 000. Elle appartient à l’installation Trois peintures vertes. Lorsque notre galeriste découvre Kabakov, il est connu comme illustrateur de livres pour enfants. Il lui présente ses amis, Boulatov et Yankilevsky. L’œuvre vendue possède un espace central monochrome, trait récurrent chez Kabakov. Lorsque, observant l’un de ses tableaux en 1970, Dina lui demande «pourquoi fais-tu toujours des personnages dans le coin ?», l’artiste lui répondra : «Mais c’est parce qu’ils ont peur, ils se cachent !». Dans notre Isorel, ce sont les mots qui sont victimes du système oppressif soviétique.
Lundi 2 décembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV, Sotheby’s France SVV.

Marcel Coard (1889-1975), guéridon ovale, galuchat d’origine, ivoire, bronze et poirier noirci, 77 x 65 x 52 cm.
Frais compris : 124 960 €.
Caractère Coard
Habillé de son galuchat d’origine, ce guéridon de Marcel Coard laissait loin derrière lui son estimation haute de 10 000 € pour cavaler jusqu’à 98 000 €. Il était resté dans la même famille depuis sa première acquisition, l’un de ses sabots portant la date de 1927. Il reprend le motif décoratif de la grecque, que l’on trouve sur le bureau que le créateur a imaginé vers 1925 pour le bureau personnel de Jacques Doucet. Conservé au musée des Arts décoratifs de Paris, le meuble se particularise, comme le relève Amélie Marcilhac dans son ouvrage dédié au créateur (éditions de l’Amateur, 2012), par un «subtil mélange d’art nègre et de réminiscence de sa formation architecturale». Le contraste est en effet fort entre le motif classique de la grecque et le plateau, gainé de python, débordant sur le haut des pieds dans les angles coupés. Le meuble présenté ici adopte une approche structurelle plus classique, la note exotique étant apportée par les matières, l’ivoire et le galuchat. Il est bien éloigné des modèles africanistes en chêne taillé à la gouge ou à l’herminette, notamment réalisés pour la maison de Paul Cocteau à Champgault. Notre exemplaire s’inscrit dans la tendance à l’épuration formelle qui marque la fin des années 1920 et la décennie suivante. Dans cette optique, la grecque devient pour Coard un véritable leitmotiv, décliné aussi bien en ébène de Macassar ou palissandre qu’en fer forgé à patine dorée. Si une simplification est bien à l’œuvre, elle n’apporte chez Coard aucun affadissement, ses créations affirmant toujours une forte personnalité par le jeu de contraste des couleurs et matières, mais aussi par des lignes et des détails toujours très construits. Notre élégant guéridon en fait la démonstration.
Lundi 2 octobre, salle 10-16 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Mme Marzet, M. Fourtin.

Charles François Grenier, dit Lacroix de Marseille (vers 1700-1782), Pêcheurs amarrant un bateau dans un port avec le temple de
la Sibylle à Tivoli, Rome
, 1750, toile, 100 x 135 cm.
Frais compris : 130 116 €.
Lacroix de Marseille en Italie
Les peintres ont précédé de loin les décorateurs de cinéma dans la mise en scène de paysages au charme indéniable, mais qui ne correspondent à rien de réel… Il en est ainsi de cette toile de Lacroix de Marseille qui transpose, en bord de mer, le temple de la Sybille et les cascades de Tivoli. Une association des plus heureuses, valorisée à hauteur de 105 000 €, alors que l’estimation n’en excédait pas 40 000. Notre tableau est considéré comme l’un des plus réussis produits par l’artiste durant sa période italienne, qui s’étend de 1743 à 1760. Il est daté de 1750 et situé à Rome. Sont présents à ce moment-là dans la Ville éternelle Adrien Manglard et Joseph Vernet, deux peintres de marine ayant exercé une influence certaine sur notre peintre, qui a peut-être été leur élève… On connaît à ce jour peu de chose de Lacroix de Marseille, Charles-François Grenier de son vrai nom. On sait qu’en 1750 le marquis de Vandières a fait sa connaissance à Rome, et que Lacroix s’est très directement inspiré des compositions de Vernet. Notre toile peut ainsi être rapprochée de deux œuvres de 1745 de ce dernier, Les Cascatelles de Tivoli et un Rivage près de Tivoli. Le peintre apporte néanmoins sa touche personnelle, décelable dans le traitement des voiles du navire, traitées de manière fine et transparente, ainsi que dans la définition des visages des personnages. Il affectionne les compositions calées sur un côté par un arbre penché, contrebalancé par la présence d’un navire ou d’un autre élément. Autour de ces points forts, il ajuste ensuite les éléments du décor sans souci topographique, permettant à des ruines sensibles de s’accorder au grand souffle marin…
Mercredi 4 décembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. Millet.

Vicente do Rego Monteiro (1899-1970), Maternité, 1925, huile sur toile, 38 x 46 cm.
Frais compris : 138 106 €.
Vicente do Rego Monteiro
Il aura fallu attendre jusqu’à ce jour pour que l’une des œuvres de Vicente do Rego Monteiro franchisse la barre symbolique des 100 000 €. C’était chose faite avec cette Maternité, adjugée 110 000 € d’après une estimation dix fois moindre. Elle décroche bien entendu un record mondial pour l’artiste (source : Artnet), le précédent, 74 500 $ frais compris (60 565 €), ayant été obtenu le 28 mai 2010 chez Sotheby’s à New York avec une huile sur soie marouflée sur panneau (20,7 x 17,9 cm) de 1928, décrivant un visage. Notre tableau est vierge de tout passage sur le marché, le vendeur l’ayant acquis directement auprès de son auteur. Cet artiste brésilien ayant longtemps fait des allers et retours entre son pays et l’Europe, nombre de ses œuvres se trouvent de ce côté-ci de l’Atlantique. Entre 1911 et 1914, il fréquente à Paris les académies Colarossi, Julian et la Grande Chaumière, participe au Salon des indépendants de 1913 et rencontre les grands artistes de l’époque, avant de repartir pour sa ville natale, Recife, où il devient l’un des pionniers des sujets indiens. Revenant à Paris au début des années 1920, il dessine des costumes de ballet et participe à l’aventure de L’Effort moderne de Léonce Rosenberg. Rego Monteiro est tout à la fois peintre, dessinateur, sculpteur, poète et éditeur… En 1946, il fonde La Presse à bras, maison dédiée à la publication de poésie brésilienne et française. Sa peinture réalise pour sa part une synthèse entre le cubisme et le purisme, parfois mâtinée de futurisme, accordée à sa sensibilité sud-américaine. Certaines œuvres, comme notre Nativité, atteignent une monumentalité sculpturale.
Mercredi 4 décembre, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Jean Fouquet (1899-1984), vers 1925-1926, clip pouvant former pendentif en platine, onyx, émeraude et diamants de taille ancienne,
avec un collier assorti.
Frais compris : 125 159 €.
Radicalement moderne
Jean Fouquet se plaisait à dire qu’«un bijou doit être composé de masses lisibles de loin». Notre clip pouvant former pendentif respectait à la lettre cette injonction, qui se traduisait par une enchère de 101 000 € prononcée d’après une estimation haute de 30 000. Son dessin et les matériaux utilisés étaient de plus boostés par un pedigree de choix pour l’art déco, la collection d’Armand-Albert Rateau. Pourtant, tout pourrait sembler opposer l’historicisme raffiné du second à la modernité radicale du premier. Comme quoi, la querelle entre les tenants d’une certaine tradition et les partisans de l’Union des artistes modernes, dont Fouquet était l’un des membres fondateurs, n’était pas si vive que cela. Il est vrai que notre clip a été fabriqué vers 1925-1926, avant la création de l’UAM, mais déjà, coupé de toute référence historique, il offre une stricte composition de formes géométriques aux tonalités contrastées. Une esthétique qui, si elle a recours à des matières précieuses, est à rapprocher de son engagement politique… Car lui, fils d’un joaillier de la place Vendôme, est communiste. Ami de Paul Eluard et de Louis Aragon, il est inscrit à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, et assiste à leurs réunions en compagnie de Charlotte Perriand. C’est d’ailleurs lui qui la présentera au Corbusier, avec les conséquences que l’on sait pour la création d’icônes du mobilier moderne. La réflexion de Fouquet intègre également l’un des paradigmes de la modernité, la vitesse : «Les objets entrevus à 120 à l’heure se déforment et ne nous apparaissent que par leur volume utile. Les rythmes ultrarapides ou bien très ralentis des images sur l’écran bouleversent nos perceptions visuelles. Aujourd’hui, nous sommes habitués à lire vite.» Le bijou sera donc évident et immédiatement lisible…
Mercredi 4 décembre, Salle 3 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. Cabinet Serret - Portier.

XIXe siècle ou antérieur, îles Tanimbar, archipel des Moluques (Indonésie). Figure d’ancêtre en bois dur à patine érodée, h. 64 cm.
Frais compris : 412 500 €.
Tanimbar, pedigree Tual
Cette figure d’ancêtre menaçante produisait son effet, la magie des enchères la propulsant à 330 000 €, bien loin des 80 000 des prévisions hautes. Il faut dire que les références de prix pour l’art des îles Tanimbar ne sont pas légion.Le 11 juin 2007, Christie’s Paris cédait moyennant 36 000 € frais compris un poteau surmonté d’un personnage accroupi (h. 145 cm). Lors de la dispersion de la collection André Breton en 2003, pourtant riche en art océanien, pas de trace de cette provenance… La filiation surréaliste est en revanche présente dans notre cas, l’effigie reproduite ayant appartenu à Roland Tual (1904-1956), producteur et réalisateur de cinéma, un intime de ce cercle artistique. Il dirigeait en 1932 la production du Fantômas de Paul Fejos, un héros ayant toujours eu les faveurs de Breton. Dans la vente de la collection de ce dernier, si l’art tanimbar était absent, un certain nombre de documents faisaient référence à notre amateur d’art premier, notamment des photographies de Man Ray prises à l’occasion de son mariage en 1925 avec Colette Jeramec. Un portrait de groupe montre le couple en compagnie de Simone Kahn, André Breton, Louis Aragon et Max Morise. L’année suivante, il inaugurait sa Galerie surréaliste à Saint-Germain-des-Prés avec une exposition réunissant des tableaux de Man Ray et «des objets des îles». Suivant les pas de Breton, Tual va s’intéresser aux arts primitifs, sa collection étant dispersée à Drouot les 9, 10 et 11 février 1930, dominée par les 5 000 F (environ 2 820 € en valeur réactualisée) d’une sculpture de l’île Charlotte. Le marché était alors balbutiant aux enchères… Concernant l’art de Tanimbar, peu documenté, retenons que, situées dans la partie la plus au sud des Moluques, ces îles sont restées à l’écart des réseaux commerciaux et que l’animisme y était prépondérant jusqu’au début du XXe siècle. Tanimbar est une zone de transition entre les cultures indonésienne, mélanésienne et de Nouvelle-Guinée.
Vendredi 6 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV, M. Dulon.

Demeter Chiparus (1886-1947), Couple de danseurs russes, sculpture chryséléphantine en bronze à patine d’origine rehaussé de couleurs et ivoire, fonte d’édition d’Etling, socle d’origine en onyx rouge et marbre portor.
Frais compris  : 206 250 €.
Chiparus danse !
Vous aurez sans nul doute reconnu dans ce couple de danseurs bondissant la patte de Demeter Chiparus. Estimé au plus haut 90 000 €, il gambadait jusqu’à 165 000 €, le plus haut prix relevé pour ce sujet (source: Artnet). Il surclasse l’exemplaire de la collection Claude et Simone Dray, légèrement plus petit (39,5 cm), adjugé 191 200 € frais compris le 8 juin 2006 chez Christie’s à Paris. Durant la période art déco, la sculpture décorative aime les sujets dansants. Il faut y voir l’influence des Ballets russes, mais aussi des comédies musicales qui, sur scène et à l’écran, font courir les foules des deux côtés des rives de l’Atlantique. Parallèlement, la sculpture polychrome, ravivée dans les années 1890 suite aux recherches réalisées sur la statuaire antique, permet aux danseurs de prendre des couleurs. Pour la sculpture chryséléphantine, les deux grands noms sont Ferdinand Preiss (1882-1943), qui étudie la spécialité à Paris avant de repartir s’installer à Berlin, et Demeter Chiparus, un Roumain qui, à partir d’environ 1914, travaille dans la Ville lumière et expose régulièrement au Salon des artistes français. Si l’artiste allemand traite aussi bien les sujets sportifs que des ballerines ou musiciennes pleines de vie, Chiparus se concentre sur les figures de danseuses stylisées, parfois accompagnées de cavaliers, comme dans notre cas. Il puise son inspiration dans les spectacles de la scène parisienne et aime saisir les corps en plein mouvement. Si Preiss privilégie les satins fluides, Chiparus opte pour des reliefs marqués, minutieusement ciselés… D’où l’importance de la qualité des tirages, le nôtre, réalisé par Etling, fourmillant de détails précisément indiqués.
Vendredi 6 décembre, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Pescheteau-Badin SVV. Cabinet Marcilhac.

Gérard Schneider (1896-1986), Peinture 402, huile sur toile signée et datée «III 49», contresignée au dos «Schneider Paris Haut 6 rue Armand Moisant», 131 x 196 cm.
Frais compris : 192 000 €.
L’abstraction musique de l’âme
Comme beaucoup, Schneider a débuté par des sujets académiques, des portraits en l’occurrence. Mais le peintre d’origine suisse devait lui aussi succomber à la mode cubiste, appliquée à ses natures mortes, une fois installé à Paris, en 1924. Une étape qui le mène tout droit à l’abstraction. Le mariage est véritablement consommé en 1934. Avant-guerre, les titres de ses compositions, auxquelles la verticalité impose sa loi, donnent encore des indices sur ce qu’on pourrait y voir, des figures dans un jardin, des rochers ou une cité. Toute indication figurative disparaît ensuite, tandis que la dynamique des lignes se libère progressivement, adoptant en 1950 une énergie définitive, qui fera tournoyer les formes cinq ans plus tard. Notre Peinture 402 de 1949 est à la charnière de cette évolution. Attendue au plus haut à 30 000 €, elle était bataillée jusqu’à 160 000 €, sept téléphones étant en lice. Tels des éclairs, les zébrures blanches déchirant les bandes sombres, contrastant elles-mêmes avec le fond plus vif de la toile, créent l’impression de profondeur. Cette technique des formes claires sera reprise par l’artiste quelques années plus tard. Nées dans des tonalités sombres, les œuvres de Schneider ont évolué vers les couleurs qui chantent. Rouge, jaune, violet et bleu, que l’on observe déjà dans notre œuvre, côtoient des teintes plus acides à partir de la fin des années 1960, déposées sur la toile en un geste spontané né de l’émotion du moment. Schneider peint des Opus comme il improvise au piano lorsqu’il délaisse sa brosse. «Ce qui est important, ce n’est pas de voir l’abstrait, c’est de le sentir», nous enseigne l’artiste. Le musée des beaux-arts d’Orléans a consacré cette année une rétrospective à ce précurseur de l’abstraction lyrique.
Mardi 3 décembre, Deuil-la-Barre-Montmorency.
Hôtel des ventes de la Vallée-de-Montmorency SVV.

Rembrandt Bugatti (1884-1916), Eléphant blanc d’Asie, « il y arrivera », vers 1907, grand modèle, bronze, numéroté 4, signé « R. Bugatti », cachet du fondeur A. A. Hébrard, fonte à la cire perdue, 42,5 x 77 x 22,5 cm sans le socle.
Frais compris : 1 050 000 €.
Éléphantesque !
Lors de cette prestigieuse vacation deauvillaise, ce spectaculaire éléphant s’est taillé la part du lion. Indiqué autour de 500 000 €, il doublait largement ses espoirs pour grimper sur la plus haute marche du podium. Il est l’œuvre de Rembrandt Bugatti, fils de Carlo, ébéniste et frère du célèbre constructeur d’automobiles. Installé à Paris en 1904, il signe dès l’année suivante un contrat d’exclusivité avec la fonderie Hébrard, qui pratique la cire perdue à tirage limité. Après avoir étudié au Jardin des Plantes, Rembrandt Bugatti part à Anvers, invité par la Société royale de zoologie. Pendant quinze ans, l’artiste observe quotidiennement les bêtes. Immortalisant la variété de leur comportement, il sait restituer une attitude passagère sans trahir leur nature profonde. Notre éléphant blanc d’Asie, sculpté à cette époque, figurait en 1908 au Salon d’automne. Aussitôt reproduit dans la revue L’Art et les Artistes, il est édité en plusieurs tailles. Le grand modèle, dûment répertorié, comprend uniquement cinq épreuves. Notre exemplaire, acheté chez Hébrard, quatrième du tirage, est toujours juché sur son socle en marbre d’origine. Certifié par Véronique Fromanger, il est de plus resté dans la même famille jusqu’à aujourd’hui. L’éléphant est saisi au moment où sa trompe s’allonge pour lui permettre de porter la nourriture à la bouche ou de tirer des objets. Traduisant en toute fidélité le mouvement, Rembrandt Bugatti concilie ainsi observation naturaliste et sens du pittoresque. À 700 000 €, il était encore baroudé entre quatre enchérisseurs. Emporté, à 840 000 €, par un acheteur anglais contre un client français, il s’apprête à franchir la Manche.
Deauville, dimanche 8 décembre.
Tradart Deauville SVV.

Attribué à Jacques Le Moyne de Morgues (1533-1588), Outina, chef timuacua, dessin encre et aquarelle sur panneau de peuplier
ou de tilleul préparé, 58,5 x 42,5 cm.
Frais compris : 198 000 €.
Portrait du Nouveau Monde
Ce panneau, considéré comme l’une des premières images de la colonisation des Amériques, répondait largement aux attentes. Espéré autour de 60 000 €, il provenait d’une famille toulousaine. Il y a une quarantaine d’années, il avait été sauvé du feu durant un déménagement dans une dépendance du château de Médan. Datant du XVIe siècle, il est attribué à Jacques Le Moyen de Morgues, un artiste natif de Dieppe. À la demande de l’amiral de Coligny, il accompagne en 1562 René Goulaine de Laudonnière dans une expédition outre-Atlantique. Destinée à fonder une colonie française et protestante en Floride, elle crée Charlesfort, puis en 1564 Fort-Caroline. Travaillant sur le motif, Jacques Le Moyne de Morgues écrit une relation de son voyage ; illustrée de gravures d’après ses dessins, elle sera publiée après son décès. Auteur de la première cartographie de la colonie de Floride, il dessine également plusieurs portraits d’Indiens. Notre modèle lui est ainsi attribué. Il représente le chef indien Outina de la tribu des Timuacas, un personnage extraordinaire aux yeux des Européens, à l’époque. Arborant une musculature impressionnante, il présente un corps couvert de tatouages. Le visage aux traits bien accentués s’auréole de cheveux enjolivés de plumes ainsi que d’une queue de raton laveur ; quant aux oreilles, elles s’agrémentent de vessies de poissons gonflés. Débattu entre la salle et plusieurs téléphones, il était adjugé au triple des estimations à un particulier. Un époustouflant portrait du Nouveau Monde.
Toulouse, mardi 3 décembre.
Marc Labarbe SVV. Cabinet Turquin.

Nicolo ou Nicolas Gagliano I en collaboration avec son fils Joseph. Violon fait à Naples, portant une étiquette de Gagliano, vers 1750-1760, 352 mm.
Frais compris : 192 000 €.
Le talent de Gagliano
Des notes mélodieuses s’élevaient de la salle des ventes de Vichy, devenue trois jours durant le rendez-vous international des amoureux de la musique. Elles faisaient d’abord retentir quatre records mondiaux sur l’archeterie et les instruments du quatuor. À tout seigneur, tout honneur, l’école italienne des XVIIe et XVIIIe siècles jouaient les notes les plus éclatantes. Les villes de la péninsule, à proximité des pentes couvertes d’épicéas, possèdent un climat favorable au séchage du bois. Avec Crémone, Milan, Brescia, Naples s’affirme parmi les cités les plus réputées en lutherie Elle est dominée par la dynastie des Gagliano, fondée à la fin du XVIIe par Alessandro, formé auprès de Nicolo Amati et d’Antonio Stradivari, deux brillantissimes luthiers crémonais. Revenu à Naples, il établit un atelier qui produit des instruments à la sonorité claire, nerveuse et de grande portée. Succédant à son père Alessandro, Nicolas ou Nicolo Gagliano I, aidé de son frère Gennaro, puis de son fils Joseph, se fait un prénom dans la production de violons d’excellente facture, bien adaptés aux grandes salles. Instruments essentiels des compositions musicales, ils dominent au milieu du XVIIIe la spécialité grâce à des musiciens tels Corelli, Vivaldi ou Tartini, explorant leurs qualités de timbre et d’expression. Notre exemplaire, espéré autour de 70 000 €, et fait en collaboration de Giuseppe, second fils de Nicolas Gagliano, possède sa tête d’origine. Bien intègre, il instrumentait une belle joute d’enchères. Doublant largement les estimations, il était acquis par un amateur européen. Un second violon de Nicolas Gagliano réalisé dix  ans auparavant (vers 1740-1750), mais proposé avec une tête remplacée et une cassure au fond, n’était adjugé que 58 000 € en raison de son mauvais état.
Vichy, mardi 3, mercredi 4 et jeudi 5 décembre.
Vichy Enchères SVV. M. Rampal.

Charles Perrault (1628-1703), Histoires ou Contes du temps passé. Avec des moralitez, Paris, Claude Barbin, 1697, on-12, reliure d’époque en veau brun, filet à froid, dos orné, pièce de titre de maroquin rouge.
Frais compris : 962 500 €.
Perrault record
L’édition originale des célèbres Contes de Perrault confirmait son statut d’extrême rareté avec les 770 000 € recueillis par cet exemplaire, estimé au plus fort 500 000 €. Il s’agit du plus haut prix obtenu pour un livre imprimé français. Seuls quatre exemplaires de l’édition originale sont recensés. L’un, incomplet d’un feuillet et doté d’une reliure moderne, est conservé à la Bibliothèque nationale, un deuxième avec reliure d’époque est à la bibliothèque de la Sorbonne, tandis qu’un troisième, avec reliure doublée de Trautz-Bauzonnet, a appartenu à plusieurs bibliophiles, du comte de Fresne à Clayeux. Le dernier, en reliure d’époque, est celui d’Adolphe Gaiffe ayant figuré dans la dispersion d’une petite partie de sa bibliothèque organisée du 18 au 20 avril 1904. Il s’agit de notre exemplaire. Rappelons que des recherches récentes ont permis de distinguer l’édition originale des Contes, jusque-là confondue avec une deuxième édition publiée la même année – et réalisée dans le même atelier typographique – présentant une collation identique. On distinguait auparavant deux types d’exemplaires : l’un avec errata et l’autre sans, les fautes étant corrigées. Dans l’ouvrage dirigé par Claire Badiou-Monferran Il était une fois l’interdisciplinarité. Approches discursives des contes de Perrault (Academia, 2010), le conservateur à la Réserve des livres rares Jean-Marc Chatelain les a enfin distinguées, considérant que l’atelier typographique avait procédé «à une recomposition complète de l’ouvrage, à la seule exception de l’épître dédicatoire». Notre exemplaire est le seul en mains privées à posséder sa reliure d’origine, exécutée dans le même atelier que celle de l’exemplaire de la Sorbonne. Il est possible que l’édition originale ait été destinée à l’entourage de la dédicataire du texte, Élisabeth-Charlotte d’Orléans, nièce de Louis XIV, auprès de laquelle Perrault ambitionnait une place de secrétaire.
Lundi 9 décembre, Hôtel du Louvre.
Binoche et Giquello SVV, Wemaëre - de Beaupuis - Denesle Enchères SVV. M. Courvoisier.

Hopi, Arizona, Etats-Unis, vers 1860-1870. Angwushahay, masque de la troisième mesa en cuir, bois, piments naturels et ailes de corbeau, h. 23, l. 46 cm.
Frais compris : 125 000 €.
Hopi sacré
Toutes ailes déployées, ce masque hopi dominait de ses 100 000 € obtenus, sur une estimation haute de 80 000, une vente où l’art de cette tribu était particulièrement recherché. En tout, vingt-quatre de ses masques étaient vendus pour un total de 520 375 € frais compris. Vingt et un d’entre eux, dont le nôtre, étaient achetés par la fondation Annenberg, basée à Los Angeles, afin d’être restitués à la nation hopi. La même institution acquérait également trois masques apaches San Carlos, destinés de la même manière à regagner leur communauté d’origine. La fondation dépensait au total 348 000 € frais compris. La vente de ces masques a donné lieu à une polémique en raison de leur caractère sacré, les Indiens les considérant comme des êtres vivants. Ils sont portés à l’occasion de cérémonies religieuses, auxquelles seuls les Amérindiens participent. Le nôtre, d’une grande ancienneté, appartient au type de la «troisième mesa». Il est utilisé lors du rituel d’initiation des enfants au culte kachina. 30 000 € saluaient un masque Kastina Hatko vers 1910 en feutre peint d’un précieux vert chlorophylle, surmonté de plumes jaunes et d’un bâton aux extrémités duquel sont accrochés des pendants en crin de cheval. 29 000 € concernaient un spécimen Matyawkatsina de la même époque, un modèle heaume en feutre voyant se détacher, sur fond noir, une empreinte de main blanche cernée de rouge. Estimé pas plus de 6 000 €, un modèle Awhalayni vers 1900 en cuir récoltait 25 000 €. Il est peint à l’arrière de deux motifs représentant des plants de maïs. L’un des deux seuls masques hopis à échapper à la fondation Annenberg était un Nuvaktsina, vers 1890-1910, adjugé 31 000 € à un collectionneur. Ce modèle, aux yeux cerclés de blanc et délimités par une ligne noire en escalier sur fond bleu, est ceint d’une visière en toile tendue sur une vannerie.
Lundi 9 décembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Eve SVV. Cabinet MG : Geneste.

Chine, époque Yuan, XIVe siècle. Coupe en laque rouge sculptée, le revers du bord en laque tixi dite « guri » à cinq couches de laque noire, diam. 29 cm.
Frais compris : 198 810 €.
Collection Strycker
On ne présente plus la collection Strycker, déjà créditée de 2 395 000 € frais compris le 5 décembre 2007 (voir page 46 de la Gazette 2007 n° 44) et de 3 169 000 € frais compris le 10 juin dernier (voir page 57 de la Gazette n° 24). Toujours dédié à la Chine, cet opus majoritairement composé de porcelaines accaparait 2 176 000 € frais compris. La plus haute enchère, 160 000 €, récompensait néanmoins un laque, la coupe d’époque Yuan reproduite. Les couches de la précieuse résine dégagent un décor rouge se détachant sur fond noir. Plusieurs institutions conservent des plats similaires, parmi lesquelles le Musée national du Palais de Pékin. Place maintenant à la porcelaine… Le repose-pinceau Ming, d’époque Wanli (1573-1620), portant la marque impériale à six caractères et reproduit en couverture de la Gazette n° 37 était poussé à 135 000 €, une estimation octuplée. En forme de montagne, il est à décor en bleu sous couverte de trois dragons lovés au-dessus des flots (l. 15,7 cm). Deux enchères à 100 000 € résonnaient, l’une sur le vase couvert double gourde (h. 32 cm) d’époque Qianlong (1735-1795) et portant une marque impériale. Il est émaillé céladon. La seconde concernait une autre matière, une néphrite au vert lumineux utilisée pour sculpterun porte-pinceau, cylindrique celui-ci (h. 11 cm) et figurant en relief deux personnages dans un pavillon situé dans un décor montagneux. Vingt-six enchères à cinq chiffres étaient par ailleurs prononcées. 78 000 € revenaient par exemple à un vase rouleau de la fin de l’époque Ming daté d’un jour du printemps 1637… En porcelaine, il est à décor en bleu sous couverte d’une scène des Trois Royaumes, avec lettrés et serviteurs devant un portail, près d’une rive et regardant des immortels dans les nuages (h. 45 cm).
Lundi 9 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

Chine, époque Qianlong (1736-1795). Suite de trois cachets impériaux en cristal de roche légèrement fumé, h. 4,8 cm, 4,2 cm et 4,5 cm.
Frais compris : 522 258 €.
Des sceaux de Qianlong
Ces trois sceaux sont petits et, alors que l’on a coutume de voir ce type d’objets en néphrite, ont été réalisés en cristal de roche légèrement fumé. Les prises sont en forme de chimères, figurées assise pour l’une et à l’arrêt pour les deux autres. Estimés pas plus de 70 000 €, ils étaient poussés ensemble à 420 000 €, et ce bien entendu grâce à un pedigree impérial, celui de l’empereur Qianlong. Inscrit «du pinceau impérial durant l’ère Qianlong», le premier permettait au souverain de sceller ses autographes. On en a recensé onze portant cette marque. Les deux l’accompagnant sont des sceaux à citations. «Renouveler chaque jour sa puissance morale», cite le chapitre IV – «L’admonestation de Gao» – du Weiguwen Shangshu, le «pseudo classique des documents en caractères antiques»… Qianlong entendait cette sentence dans le sens de «progresser sans relâche dans la vertu du prince, évitant les routines». L’inscription du troisième est «nous n’estimons que les sages» et trouve sa référence dans le chapitre XVIII – «Le molosse [offert par] la tribu des Lu» – de la même source. Il y est dit : «N’accordez point de prix aux choses venues de pays lointains, leurs habitants afflueront à votre Cour. N’estimez que les sages, les populations proches seront en paix.» Ces deux maximes ont fait l’objet de commentaires par le souverain lui-même, dans plusieurs essais composés à l’occasion de discussions sur les Classiques à la Cour. On connaît au moins cinq sceaux du souverain – de tailles et styles différents – présentant la légende du deuxième sceau, et au moins quatre avec la légende du troisième. Le «Classique des documents» est un recueil d’écrits concernant la politique et l’administration des souverains de l’Antiquité chinoise, dont la moitié est de nos jours admise comme datant du IXe au VIe siècle av. J.-C., ce qui en fait le plus ancien ensemble de prose chinoise.
Lundi 9 décembre, Espace Tajan.
Tajan SVV. Mme Papillon d’Alton, M. Ansas.

Josef Sima (1891-1971), Terre lumière, 1967, huile sur toile, 130 x 195 cm.
Frais compris : 275 000 €.
Josef Sima
Cette huile sur toile de Josef Sima de 1967 intitulée Terre de lumière faisait plus que doubler à 220 000 € les prédictions, se plaçant en deuxième position du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). Notre toile provient de la succession J.-B. Pontalis et participait, en 1973, au château de Ratilly en Bourgogne, à l’exposition «Hommage à Joseph Sima». C’est à partir de 1960 que celui-ci s’oriente vers une peinture tout en nuances subtiles, parfois quasi monochrome, et toujours traversée par des formes géométriques. Rappelons que le peintre, d’origine tchèque, arrive à Paris en 1921 en tant que correspondant du groupe Devetsil, collectif artistique de son pays notamment marqué par le constructivisme, qui œuvre aussi bien dans le champ littéraire que dans ceux de l’architecture et des arts graphiques. Sima réalise des illustrations pour des publications tchèques et françaises. Il va, dès 1922, se rapprocher de l’Esprit nouveau d’Ozenfant et du Corbusier puis côtoyer les surréalistes. Il publie aussi, sur son sol natal, des poésies et des articles.En 1927, il cofonde le groupe du Grand Jeu et crée, sept ans plus tard, celui des Surréalistes de Tchécoslovaquie. Après avoir quasiment cessé de peindre entre 1939 et 1949, il se remettra à l’œuvre en exploitant des thèmes déjà traités – plaines, rochers, forêts – mais de manière épurée. En 1957, les Orphées marquent ainsi la naissance d’apparitions abstraites baignées de lumière, qui se développeront par la suite.
Mercredi 11 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.

Etienne Dinet (1861-1929), L’Écrivain public, huile sur toile, 81 x 100 cm.
Frais compris : 562 500 €.
Ecrivain public
Vous aurez sans doute reconnu ce tableau d’Étienne Dinet ayant illustré la page 61 de la Gazette n° 42. Il recueillait 450 000 €, un résultat qui lui permet de pointer à la dix-septième place du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). La première est toujours détenue par la Vue aérienne de la palmeraie, Bou Saâda (65 x 81 cm), une huile sur toile adjugée 1 920 760 € frais compris par la même maison de vente le 11 juin 2007 (voir page 54 de la Gazette 2007 n° 25). Cette année-là était faste pour la cote du peintre, 1 338 336 € frais compris étant enregistrés, toujours chez Gros & Delettrez, le 10 décembre par une huile sur toile peinte en 1889, Combat autour d’un sou (67,7 x 78,3 cm). Notre toile n’est quant à elle pas datée. Elle figure à deux reprises dans l’ouvrage monographique de Denise Brahimi et Koudir Benchikou La Vie et l’œuvre d’Étienne Dinet, ACR édition, 1984 : en couleurs dans le chapitre consacré à la période 1923-1929, «Artiste et militant», et dans celui intitulé Scène de vie du catalogue raisonné, sous le n° 150, où elle est mise en rapport avec une gouache, Portrait de femme vue de trois quarts. Cette dernière est passée en vente le 8 décembre 1996 chez Loudmer à Drouot, où elle récoltait 15 000 F (2 940 € en valeur réactualisée). Le visage de la femme est concentré sur la dictée de sa missive au vieil homme, dont le visage buriné se détache dans le blanc de ses atours, à la sobriété offrant un fort contraste avec les vives couleurs de la tenue et des bijoux de sa cliente.
Lundi 9 septembre, salle 1-7 -Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Chanoit.

Pierre Bonnard (1867-1947), Le Ballet, vers 1896, huile sur toile, 28 x 36 cm.
Frais compris : 375 000 €.
Un Bonnard pour Orsay
Atypique, cette huile sur carton de Pierre Bonnard ayant fait l’objet d’un encadré page 73 de la Gazette n° 42 suscitait un vif intérêt. Non contente de se voir applaudir jusqu’à 300 000 €, au triple de son estimation, à peine était-elle adjugée qu’elle était préemptée pour le musée d’Orsay. L’œuvre pourrait appartenir à la série de «Vues typiques et aspects caractéristiques de la vie de Paris» exécutée en 1895-1896. Elle affiche un pedigree de choix, ayant appartenu à la collection de Thadée Natanson, rédacteur en chef de la célèbre Revue blanche, qu’il avait fondée avec ses frères Alfred et Alexandre. Il avait pour épouse la non moins célèbre Misia. Le couple se lie d’amitié avec Bonnard en 1894, l’année de la création par celui-ci d’une affiche pour la revue. Thadée apprécie au plus au point les artistes nabis, qu’il perçoit comme les pendants des poètes symbolistes. Il les soutient en leur achetant des œuvres, mais surtout, toujours à partir de 1894, en décidant d’accompagner chaque livraison de la Revue blanche d’une estampe. L’année suivante, Bonnard composera deux lithographies à cet effet. Le 13 juin 1908, Thadée vend des tableaux de sa collection à Drouot. Notre Ballet trouve alors preneur pour 1 550 F (environ 5 900 € en valeur réactualisé). Il change de mains le 22 juin 1922 dans la vente Jules Chavasse, où il atteint 4 500 F (environ 4 950 € en valeur réactualisée). Notons que cette dernière était réalisée par l’étude Lair Dubreuil, sise 10, rue de la Grange-Batelière, la même adresse que la maison de vente qui la présentait ici… un tableau fidèle ! L’œuvre témoigne du goût de Bonnard pour les cadrages atypiques, une influence de l’art japonais qu’il découvre grâce à deux expositions parisiennes : la première en 1888 chez Samuel Bing et l’autre, deux ans plus tard, à l’École nationale des beaux-arts. Il recevra même le surnom de «nabi très japonard» !
Mercredi 11 décembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Ottavi.

René Magritte (1898-1967), Variation de la Victoire, 1965, gouache sur papier, 24 x 19 cm.
Frais compris : 720 351 €.
Porte ouverte
Le caractère vierge de tout passage sur le marché de cette gouache de René Magritte participait à son succès puisque, atteignant 580 000 €, elle dépassait son estimation. Elle avait été acquise en 1966 auprès de l’artiste et était restée depuis dans la même collection. Exécutée en 1965, l’œuvre revisite une gouache peinte en 1939, intitulée Victoire. Celle-ci représente également sur une plage, une porte qui adopte la couleur du sable extérieur ainsi que les bleus de la mer et du ciel, s’ouvrant concrètement et par transparence totalement sur le paysage, plus panoramique que dans notre composition. Un unique nuage la traverse. Conservant sa matérialité, notre porte est nettement plus étanche. En mai 1939, une exposition organisée au Palais des beaux-arts de Bruxelles présentait une sélection d’œuvres récentes de l’artiste, comprenant dix toiles et pas moins de vingt-quatre gouaches, reflétant un usage grandissant de ce médium, et ce sur des sujets n’ayant jamais été traités à l’huile. Une exposition se tient jusqu’au 12 janvier prochain à New York, au Museum of Modern Art, traitant de la période 1926-1938 dans l’œuvre de l’artiste, considérée comme la plus riche. En 1935, Magritte déclarait : «Je me prononce pour la rupture avec l’art ancien ou moderne», notamment en interrogeant en permanence les conventions, qu’elles soient visuelles ou linguistiques. Il joue des tensions entre le naturel et l’artificiel, la réalité et la fiction. Il continuera par la suite à explorer les arcanes des recherches initiées durant cette période pionnière, comme le montre notre porte. Contrairement à la version de 1939, elle n’échappe pas à elle-même, mais tente de faire écran sur le mince segment de panorama dans lequel elle s’inscrit.
Jeudi 12 décembre, Atelier Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV.

Félix Vallotton (1865-1925), Gabrielle Vallotton agenouillée devant une glace sur le divan de l’atelier de la rue des Belles-feuilles, 1905, huile sur toile, 55,5 x 46,5 cm.
Frais compris : 309 800 €.
Intimité stridente
L’exposition Félix Vallotton se tenant jusqu’au 20 janvier au Grand palais a provoqué l’apparition sur la scène des enchères de tableaux de l’artiste, plutôt rare en vente. Le 9 décembre, cette huile sur toile de 1905, dont un détail était reproduit en couverture de la Gazette n° 42, retenait l’attention. Estimée au plus haut 100 000 €, elle était poursuivie jusqu’à 250 000 €. Elle figure la femme de l’artiste, Gabrielle Rodrigues-Henrique, fille du galeriste Alexandre Bernheim qu’il épouse en 1899. Un Portrait de madame Vallotton du musée de Bordeaux, figurant dans la rétrospective, a également été peint en 1905 et montré l’année suivante au Salon des indépendants ainsi qu’à la première exposition personnelle de l’artiste chez Bernheim-Jeune. Gabrielle y est présentée assise et pensive, se détachant sur un fond neutre, une vision fort différente de notre tableau. Le qualificatif d’«énigmatique» apparaît fréquemment lorsque sont évoquées l’œuvre et la personnalité de Vallotton. Il se dégage de notre composition un sentiment de solitude du même type que celui que l’on ressent devant les tableaux de Vilhelm Hammershoi où, lorsque les pièces ne sont pas vides, sont figurées des femmes de dos. Ici, le miroir renvoie au néant et Gabrielle se tient la tête… en proie peut-être à quelque tourment ? Exécuté en 1899, Le Dîner, effet de lampe – conservé à Orsay – décrit la nouvelle famille du peintre, l’épousée étant veuve et mère. Dans le catalogue de l’exposition, l’écrivain Claude Arnaud traduit une tension palpable : «Soucieux de son seul confort, le beau-fils fait comme si ; impuissante à chasser son beau-père, la petite fille lui jette en secret un sort ; la mère étouffe toute lucidité sous l’oreiller de sa bienveillance sucrée ; réduit au silence, le peintre attend de se venger à coup de pinceau de cette intimité stridente». On comprend que, six ans plus tard, Mme Vallotton se tienne les tempes.
Lundi 9 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.


Tournai, début du XVIe siècle. Tapisserie en laine et soie de la « Tenture des Indes » d’après les cartons de Juan Cevadero.
Frais compris : 218 654 €.
Une mystérieuse tapisserie
L’art de la lice était célébré en cette fin d’année avec les 175 000 € – estimation haute frôlée – de cette tapisserie inédite de Tournai du début du XVIe siècle, au sujet aussi rare que foisonnant et mystérieux. Elle met en scène une curieuse princesse – indienne ? – assise sous un dais agrémenté d’un profil, inscrit dans un médaillon, rappelant celui de Charles Quint. Devant elle, des individus dansent au son d’un orchestre, tandis que sur la droite un artiste immortalise la scène à une table, surmonté de la mention «Cevadero pintoris». Juan Cevadero est un peintre, mentionné à Séville en 1514, qui a exécuté des cartons pour une tenture des Indes. Dans le numéro de mars 1970 de la revue L’Œil, Madeleine Jarry signalait que le thème de l’homme sauvage était apparu dans les tapisseries de Tournai au XVe siècle, cédant la place à la Renaissance à des sujets «indiens». Tournai a été un centre privilégié de production de tapisseries à sujets exotiques. À la mort du lissier Arnould Poissonnier (1522) fut inventoriée une tenture de «l’histoire de Carrabarra, dite des Egiptiens», ces derniers – réputés venir d’Égypte – étant en réalité des Bohémiens arrivés dans l’est de l’Europe au XVe siècle. Dans son stock comme dans celui de Jean et Albert Grenier apparaissent les titres suivants : «à la manière du Portugal et de Indye» (1504), «la Caravane» (1508), «l’histoire de gens et bestes à la manière de Calicut « (1513) ou «l’histoire de Calcou» (1521). En 1520, Charles Quint commande une tenture de sept pièces figurant des personnages de Calicut (ville indienne que découvre Vasco de Gama en 1498). Le roi conquiert Tournai en 1521, intensifiant les échanges de la cité avec l’Espagne, la Casa de Contratación assurant aux Sévillans le monopole de la flotte des Indes depuis 1503. Notre tapisserie témoigne en tout cas des premiers pas d’un sujet, les Indes, qui prendra, dans la spécialité, sa pleine mesure au XVIIe siècle.
Mardi 10 décembre, Espace Tajan.
Tajan SVV. M. de Villelume.

François Pascal Simon, baron Gérard (1770-1837), Chevaux effrayés par les vagues, toile d’origine, 32,5 x 40,5 cm.
Frais compris : 115 000 €.
Romantique baron Gérard
Inédites sur le marché, car restées dans la descendance du neveu de l’artiste, deux peintures du baron Gérard totalisaient 227 000 € frais compris. La plus cotée était à 92 000 € celle reproduite, cependant talonnée à 90 000 € par un panneau, une Étude de mer (32 x 38,5 cm). Ces toiles ont probablement été réalisées vers 1829-1830, une époque de vacances passées par l’artiste sur la côte, près de Boulogne – en août 1926 et à Dieppe en 1829 –, en compagnie d’Antoine-Jean Gros et ponctuées d’études destinées à être retranscrites en atelier. Ces deux esquisses ne peuvent cependant être rapprochées d’aucun tableau achevé. Leur datation repose sur le traitement vif et léger de la couche picturale. Une technique plus en matière et lyrique que l’on retrouve notamment dans l’esquisse sur toile conservée au musée du Louvre du Courage guerrier, l’une des quatre grandes compositions destinées à la salle des Sept cheminées du musée Charles X, dont il reçoit la commande en 1829. Le soleil orangé qui éclaire nos toiles se retrouve dans les quatre pendentifs allégoriques de la coupole du Panthéon. Un souffle romantique parcourt l’ensemble, bien éloigné de la touche néoclassique ayant fait le succès du l’artiste, qui sera promu portraitiste attitré de la famille impériale, des dignitaires de l’Empire et de souverains étrangers. Présenté par Talleyrand à Louis XVIII, il en devient le premier peintre, et c’est par lui qu’il sera fait baron en 1819. Concernant le pedigree de nos tableaux, Henri Gérard, fils de son frère Alexandre, était l’unique héritier du nom. Il a été autorisé à relever le titre de baron en 1870. Il a également fait publier sa correspondance entretenue avec son oncle. Cet homme politique a effectué un important don en 1899, au musée de Bayeux qui porte depuis 1951 son nom.
Jeudi 12 décembre, salle 13 - Drouot-Richelieu.
Pescheteau-Badin SVV. M. Millet.

Chine, époque Yongzheng (1723-1735). Rince-brosses de pinceau en porcelaine à décor de nuages auspicieux Tsi sous couverte monochrome céladon translucide, Marque sigillaire de l’empereur en bleu cobalt sous la base, h. 6, diam. 6 cm.
Frais compris : 206 250 €.
Pour pinceau délicat
Ne vous fiez pas à l’impression donnée par la photographie… cet objet chinois ne fait pas la taille d’une jardinière. Il est au contraire tout petit, car il s’agit d’un rince-brosses de pinceau. Déjà solidement estimé entre 100 000 et 150 000 €, il en enregistrait 165 000. Pour ce prix, outre l’extrême raffinement de son décor de nuages auspicieux Tsi s’enroulant sous la couverte monochrome céladon translucide d’un corps en fine porcelaine, il offre un pedigree impérial puisqu’il porte la marque sigillaire de Yongzheng. Le court règne de ce dernier sera notamment marqué, pour les arts du feu, par le perfectionnement des couvertes monochromes, qui prennent de délicates teintes bleu pâle ou céladon, comme notre objet en fait la subtile démonstration. Il est le complément des quatre trésors du studio du lettré que sont l’encre, la pierre à encre, le pinceau et le papier, servant aussi bien à la peinture qu’à la calligraphie. Les lettrés tiennent une place essentielle dans la Chine impériale. Leur autorité repose autant sur leur savoir que sur leur dextérité artistique, des qualités nécessaires pour réussir les examens mandarinaux. Tous n’étaient pas fonctionnaires, certains se concentrant sur la poésie, la philosophie ou toute autre activité intellectuelle. Au cours de la longue histoire chinoise, ils ont souvent détenu le véritable pouvoir. Suspecté d’avoir usurpé le trône au terme d’une lutte fratricide, Yongzheng s’efforcera de réduire à néant les réseaux, jugés mortifères, animés par les lettrés. Un contexte difficile que ne reflète pas notre rince-brosses de pinceau, pour sa part entièrement soumis aux désirs de l’empereur. Un trésor de lettré…
Vendredi 13 décembre, salle 14 - Drouot-Richelieu.
F.l. Auction SVV. M. Gomez.

Paul Iribe (1883-1935), table à deux plateaux ovales en placage d’ébène et bronze doré, 1914, 84,5 x 48 x 31 cm.
Frais compris : 152 500 €.
Paul Iribe, 1914
Cet étonnant guéridon était estimé entre 20 000 et 25 000 €. Il en atteignait 122 000, aidé en cela par l’estampille de Paul Iribe et la date de 1914, visibles sur le cache-ampoule orientable et sous les plateaux. Ceux-là sont également pivotants. L’année 1914 est importante pour Iribe, qui quitte le France pour se rendre aux États-Unis. Il y travaillera notamment pour Cecil B. DeMille, concevant les immenses décors des superproductions du réalisateur. Il ne rentrera en France qu’en 1930, imaginant pour Coco Chanel des modèles de bijoux. À son décès, un critique écrivait à son sujet : «De l’audace d’autrefois il ne retint que ses sources», négligeant volontairement «tous les acquis de l’art moderne». En effet, la majorité des – rares – meubles conçus par le créateur entre 1910 et 1914 répond au manifeste de Paul Véra publié dans la revue l’Art décoratif, à savoir «renouer avec la tradition que nous voyons arrêtée vers 1848», l’art nouveau étant considéré comme un accident de parcours… Iribe, Paul Iribarnegaray de son vrai nom, a d’abord été caricaturiste avant de devenir, en seulement quatre ans, l’un des pères fondateurs de ce que l’on appellera l’art déco. Pour Paul Poiret, et en compagnie de son collaborateur Pierre Legrain, il dessinera ainsi des bijoux, tissus, papiers peints et meubles. C’est cependant un autre couturier, Jacques Doucet, qui lui permet de déployer tout son talent en lui confiant, en 1912, l’aménagement de son nouvel appartement. Iribe va créer la célèbre petite commode galbée en galuchat et ébène conservée au musée des Arts décoratifs, précieuse héritière du XVIIIe siècle. Notre guéridon prouve que l’homme s’aventurait également sur des terrains moins balisés, son esthétique ne se rattachant à aucun style identifié.
Lundi 9 décembre, Salle 14 - Drouot-Richelieu.
Castor - Hara SVV.

Jan Abraham Beerstraten (1622-1666), Patineurs devant le château de Buren sous la neige, toile, 85 x 131 cm.
Frais compris : 112 473 €.
Peinture et météorologie
Voici un tableau qui convient parfaitement à la saison en invitant à s’adonner aux joies du sport de glace devant le château de Buren. Il en coûtait tout de même 88 000 €, alors que les prévisions n’en excédaient pas 30 000. S’il est plus difficile de patiner de nos jours, ce n’est pas seulement dû au réchauffement climatique : entre 1303 et 1860, l’Europe et l’Amérique du Nord ont été touchées par un refroidissement très sensible, appelé «le petit âge glaciaire». La période la plus rude s’est étendue de 1570 à 1730. Au XVIIe siècle, les glaciers suisses ont connu un tel avancement qu’ils engloutirent fermes et villages, et aux Pays-Bas, au cours de l’hiver 1794-1795, la cavalerie française a pu s’emparer de la flotte hollandaise prise par les glaces. Cette période correspond à l’âge d’or de la peinture flamande, les artistes donnant aux météorologues modernes des indices supplémentaires de la baisse des températures. Dans son ouvrage Weather, paru en 1981, William James Burroughs analyse la représentation picturale de l’hiver et constate que la majeure partie des œuvres traitant ce thème ont été produites entre 1565 et 1665. L’auteur note cependant que le déclin des scènes hivernales ne coïncide pas avec la remontée du mercure, ces peintures plaisant indéniablement ! Jan Abraham Beerstraten, fondateur de la dynastie éponyme, n’a pas dérogé à la règle, son palmarès d’enchères étant émaillé de nombreux paysages recouverts de neige. Il a aussi peint de multiples batailles navales et vues urbaines. Sa manière dénote une influence probable des œuvres de Joss de Momper (1564-1635). Le musée de Douai conserve de lui un Hiver en Hollande, peint en 1645 ou 1646. Un tableau à contempler, comme le nôtre, installé bien au chaud !
Vendredi 13 décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Cabinet Turquin.

Jean Fautrier (1898-1964), Les Grands Arbres, huile sur papier marouflée sur toile, signée et datée 1958, contresignée, titrée et datée au dos, 114 x 146 cm.
Frais compris : 607 208 €.
Fautrier ou l’âme de la matière
«Ce qui compte est le besoin de peindre, c’est-à-dire d’éprouver une émotion et de l’exprimer.» Le message de Jean Fautrier était, ce dimanche, entendu par les amateurs qui se disputaient, jusqu’à 490 000 €, un de ses plus imposants tableaux, Les Grands Arbres. Considéré comme l’un des précurseurs de l’art informel, l’artiste n’a pourtant pas toujours été entendu. Il fait scandale en inventant ses «hautes pâtes», au début des années 1950, où il superpose les couches de matière à la spatule et taillade des sillons dans la masse. Son intérêt pour les effets de relief et pour la nature n’est pas nouveau. Ayant trouvé un emploi de moniteur de ski pour subvenir à ses besoins pendant la crise des années 1930, il s’est aiguisé au contact des glaciers de Savoie, qu’il peint à ses moments perdus. En façonnant la matière, Fautrier entend (re)créer la vie et en dévoiler l’essence, au travers des chemins tortueux qu’elle emprunte parfois. Pierre Soulages était lui aussi au rendez-vous. L’évolution de son travail sur la lumière était célébré par les 380 000 € prononcés pour sa Peinture 181 x 143 cm, 22 mars 2009, témoignant de l’aboutissement de ses recherches sur l’«outre-noir», et par les 214 000 € de son Brou de noix, 65 x 50 cm, 1947, B-19 emblématique de ses débuts, un record mondial pour un brou de noix sur papier de l’artiste (source : Artnet). Un an plus tôt, Hans Hartung suivait sa propre voie, équilibrant les masses et les lignes dans sa composition faussement chaotique, T 1946-28, décrochée à 157 000 €. Rare sur le marché, l’Iranien Charles-Hossein Zenderoudi, se faisait remarquer pour son graphisme hypnotique détournant la calligraphie arabe. Son langage visuel séduisait l’âme d’un amateur, qui déboursait 134 000 € pour une toile sans titre peinte par l’artiste vers 1965. Loin des méandres de la pensée, Serge Charchoune a synthétisé les formes dans sa Composition-Cubisme ornemental de 1922, emportée pour 125 000 €.
Dimanche 15 décembre, Versailles.
Versailles Enchères SVV.

Chu Teh-chun (né en 1920), Joie, toile signée, titrée et datée 1984-1986, 146 x 111 cm.
Frais compris : 797 706 €.
Hymne à la joie
Lors de cette vacation doullennaise, Chu Teh-chun prenait la tête des enchères. Le peintre, né à Baitou Zhen, dans la province du Jiangsu, appartient à une famille de médecins et de lettrés chinois, qui sont également de grands collectionneurs de peinture et de calligraphie anciennes. Le jeune homme enseigne les arts occidentaux dans diverses villes universitaires tout en réalisant de nombreux paysages aquarellés ; certains sont d’ailleurs interprétés selon les techniques de la peinture chinoise ancienne. S’embarquant en 1955 pour l’Europe, Chu Teh-chun s’établit finalement à Paris. L’année suivante, l’artiste reçoit un choc face aux compositions abstraites de Nicolas de Staël, travaillées en pâte et en demi-pâte. Renouant avec les arts traditionnels chinois, Chu Teh-chun les intègre aux modes d’expression occidentaux. Dès lors, notre artiste peint la nature non dans sa réalité formelle, mais dans son essence, à l’exemple de notre toile titrée Joie (voir n° 42, page 251). Datée vers 1984-1986, elle a été peinte peu de temps avant la grande rétrospective qu’avait organisée en 1987 le Musée national d’histoire de Taipei. Provenant d’une succession, elle avait été achetée à la galerie Dorval à Lille, lors d’une exposition en 1989. Restée dans la descendance, elle dévoile un spectaculaire paysage abstrait, dans lequel domine la gamme des rouges, emblèmes d’une palette d’émotions parfois ambivalentes : la passion, l’amour, la vie, mais aussi le danger, la colère et la destruction. Les tonalités, allant du noir aux rouges les plus flamboyants, s’élèvent entre terre et ciel. Illustrant l’expressionnisme lyrique de Chu Teh-chun, la toile joue des effets subtils d’une polychromie ardente. Estimée autour de 500 000 €, elle enflammait le commerce, la salle ainsi que huit lignes de téléphone. Au final, elle était adjugée au commerce asiatique.
Doullens, dimanche 15 décembre.
Herbette SVV.

Alexandre Noll (1890-1970), Grande coupe vide-poche, ébène brut sculpté, vers 1950-1960, 26 x 21 cm.
Frais compris : 14 400 €.
Le génie du bois
Deux courants distinguent l’art déco. Employant de beaux matériaux comme le palissandre de Rio ou l’amboine, Ruhlmann, Dufrêne, Iribe usent aussi pour l’habillage de leurs meubles de matières raffinées à l’instar du laque, du galuchat. D’autres artistes, dans le sillage du Bauhaus et du mouvement De Stijl, préfèrent les matériaux bruts, à l’exemple d’André Sornay et d’Alexandre Noll. Ce dernier, un sculpteur d’origine alsacienne, va faire du bois son unique moyen d’expression. Dès 1943, il expose ses premiers meubles à la Compagnie des arts français. Dans son atelier, à Fontenay-aux-roses, il crée ainsi une série d’«arbres-meubles» aux silhouettes anthropomorphes, sculptés en taille directe dans le bois massif. Praticien expérimenté, il les réalise sans apport de métal, dépourvus de clous et de charnières. Participant à de nombreuses expositions à l’étranger, il acquiert vite une renommée internationale. Ami de Prévert, de Giono, Alexandre Noll est aussi un familier de Jacques Audiberti, un poète définissant son art : «Il trace et polit […] des cheminements où la pensée trouve son compte. Il fait sortir du bois, non le loup, mais un univers musical et mathématiques de formes […]». Odile Noll, sa fille, raconte que le sculpteur allait chercher près de la gare de Lyon ses essences rares : palissandre, érable, palmier, mais aussi ébène brut, comme notre coupe vide-poche. Provenant d’une collection particulière, elle était attendue autour de 1 200 €. Proposée en bon état, il s’agit d’une pièce rare qui joue des effets pailletés de l’ébène, lui donnant un aspect scintillant à la lumière. Après une rude bataille d’enchères, elle était adjugée au décuple des estimations.
Brest, mardi 10 décembre.
Adjug’Art SVV.

Louis Valtat (1869-1952), Les Roches rouges, huile sur toile, 1905, 81 x 101 cm.
Frais compris : 144 000 €.
Flamboyant Esterel
Après les six cents œuvres de Maillol, enregistrant 1 300 500 € prix marteau (voir Gazette n° 42, page 238), le jeudi 28 novembre dernier, cette étude niçoise livrait aux enchères un superbe tableau postimpressionniste. Provenant de la collection de Mlle Wessel, compagne de Lucien Maillol, fils unique du sculpteur, il était estimé autour de 40 000 € (voir n° 42, page 238). Proposé en bon état de conservation, il dévoile l’attachement de son auteur, Louis Valtat, pour l’Esterel. C’est en 1898 qu’il découvre Agay, alors un hameau de pêcheurs aux environs de Saint-Raphaël. Dès l’année suivante, il achète un terrain à Anthéor, distant de quelques kilomètres. Le peintre y fait construire une villa appelée «Roucas Rou», non loin de Saint-Tropez, où habite Paul Signac. Avec Suzanne Noël, épousée au printemps 1900, il y résidera chaque hiver jusqu’en 1914. Sillonnant le massif de l’Esterel, il entreprend la série célèbre consacrée aux falaises en porphyre rouge dominant la mer. Ce véritable donjon de roches rutilantes, ponctué d’une végétation au vert très soutenu, plonge dans le bleu turquoise de la Méditerranée et s’y reflète dans une féerie magnifique de couleurs. Notre toile, datée 1905, orchestre ainsi de brillants accords de rouges, de jaunes, de verts, de bleus. Louis Valtat inonde de tonalités flamboyantes la composition au cadrage précis et minéral. Avec le rythme, il communique la sensation. En dotant la composition d’intenses vibrations lumineuses, il accomplit une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin. Notre tableau, certifié par l’association Les Amis de Louis Valtat, était finalement décroché par un fervent collectionneur du Midi, présent dans la salle.
Nice, mardi 10 décembre.
Mes Palloc, Courchet, Fède.

Van Cleef & Arpels, 1929, bague en platine sertie d’un saphir en pain de sucre épaulé de diamants taille carrée et baguette, poids de la pierre principale 17,08 ct, Cachemire, sans traitement thermique.
Frais compris : 1 650 000 €.
Bleu comme le ciel de l’Himalaya
À pierre exceptionnelle, résultat à la hauteur ! Estimée entre 500 000 et 700 000 €, cette bague en atteignait 1,3 M. Sa monture porte la signature de la maison Van Cleef & Arpels et la date de 1929, mais avant tout, le saphir qu’elle présente – taillé en pain de sucre et d’un poids respectable de 17,08 ct – affiche comme provenance le Cachemire et une couleur naturelle. Deux certificats, l’un du Laboratoire français de gemmologie à Paris et l’autre de Gübelin à Lucerne, attestent de ces caractéristiques très recherchées, l’analyse de la structure physique de la pierre, de ses propriétés chimiques et de ses inclusions permettant de déterminer précisément son origine. Pour les saphirs, le Cachemire est encore plus recherché que la Birmanie. Les mines de cette dernière, exploitées depuis des siècles, produisent des gemmes bleu indigo. Les gisements cachemiris, pour leur part, n’ont été découverts qu’en 1879 à l’occasion d’un glissement de terrain, et le bleu bleuet velouté intense de leurs saphirs a la faveur des amateurs, enchères à l’appui. Leur exploitation est rendue très difficile par l’altitude, plus de 4 000 mètres, ce qui explique en partie leur rareté. Notre bague offre de surcroît un pedigree glamour fleurant bon les charmes romanesques de la Riviera française… Elle a été offerte par un lord anglais à une femme décrite dans le petit catalogue de la vente comme «emblématique de l’idéal féminin des Années folles», une native de Marseille alliant «l’élégance et la distinction à une détermination sans faille». Également femme d’affaires, la dame est en effet à l’origine d’un empire hôtelier de luxe entre la cité phocéenne et Nice. «Une réussite qui lui permet de cultiver à loisir son goût des belles choses», relève encore la notice, qui s’achève en précisant que le lord était un amant attentionné, resté sa passion secrète. Un gentleman…
Mardi 17 décembre, Hôtel Saint-James Albany.
Leclere - Maison de ventes SVV. Mme Simon.

Tibet, XVIe siècle. Statuette de karmapa en cuivre doré, laqué et en argent, h. 29 cm.
Frais compris : 223 056 €.
Naturalisme tibétain
L’art asiatique brillait avec ce bronze tibétain du XVIe siècle. Estimé entre 12 000 et 15 000 €, il était poussé jusqu’à 180 000 €. Il peut surprendre par la quiétude qui en émane, le bouddhisme tibétain nous ayant habitués à des figures nettement plus expressives. Cependant, nous n’avons pas affaire à l’une des nombreuses divinités du corpus du panthéon tantrique mais à un kamarpa, chef de l’école Karma-Kagyu et aujourd’hui seconde personnalité religieuse tibétaine, après le dalaï-lama. Le premier de la lignée, Düsum Khyenpa, a vécu au XIIe siècle,le XVIe ayant vu s’éteindre le septième, Chödrak Gyatso, en 1506, remplacé par Mikyö Dorje, auquel succéda en 1556 Wangchuk Dorje. Du point de vue stylistique, pour la période qui nous intéresse, l’art tibétain est en phase de maturation, ayant en cinq cents ans été constitué d’une suite de styles régionaux imprégnés de sources étrangères, indo-népalaises, cachemiries et, à partir du XIVe siècle, chinoises. Le XVIe est marqué par l’expansion de l’école Gelugpa, dont est issu le dalaï-lama, qui dirigera le gouvernement tibétain dès le siècle suivant. Elle favorise également une certaine unification artistique. Le naturalisme qui caractérise notre bronze relève d’une influence chinoise, notamment à l’œuvre au XVe siècle à Gyantse, ville située au sud-ouest de Lhassa. Sous les Ming, Yongle (1402-1424) fut un fervent adepte du bouddhisme tibétain, au point d’offrir au cinquième karmapa sa coiffe, actuellement conservée au monastère de Rumtek au Sikkim, en Inde. Cet intérêt impérial allait provoquer l’émergence du premier art sino-tibétain.
Lundi 16 décembre, salle 16 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou & Associés SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

René Lalique, vers 1890, broche papillon en or et en argent sertie de diamants brillant, rubis, saphirs et émeraudes calibrées, le corps formé d’un saphir et d’une perle fine.
Frais compris : 125 714 €.
Lalique, esprit joaillier
Il n’est pas facile d’identifier au premier regard dans ce gracieux papillon, adjugé 100 000 € sur une estimation haute de 30 000, une création de René Lalique. Une telle profusion de pierres précieuses n’est en effet pas dans les habitudes du maître du bijou art nouveau, plus enclin à user d’émaux translucides et autres minéraux à connotation plus symboliste… Et pourtant, un dessin reproduit au catalogue de l’exposition «René Lalique 1890-1912», organisée au musée du Luxembourg en 2007, permet d’attester de l’origine de notre broche. À l’Exposition universelle de 1889, c’est en tant que collaborateur de nombreux joailliers – dont Vever, Boucheron, Bordier – qu’apparaît Lalique. Il débute sa carrière comme dessinateur chez un parent bijoutier, Vuilleret, avant d’être engagé en 1881 chez Auguste Petit. L’année suivante, il s’installe à son compte en qualité de dessinateur et commence à travailler pour les grands joailliers parisiens. À l’Exposition nationale des arts industriels de 1884, Alphonse Fouquet est des plus élogieux : «Je ne connaissais pas de dessinateur en bijoux, enfin en voici un». Un an plus tard, il devient joaillier en reprenant l’atelier de Jules Destapes. Mais il travaille encore pour le compte de grands noms, le sien n’apparaissant donc pas sur ses créations. Notre lépidoptère, aux ailes montées sur ressort, est ainsi présenté dans un écrin à la forme de Ravaut au 15, rue de la Paix. Il a été réalisé vers 1890. Depuis 1888, Lalique subit l’influence de l’art japonais, qui lui montre la voie du naturalisme, dont cette pièce est un jalon. Peu à peu, le créateur se dégagera des inspirations historicistes pour devenir le chantre du bijou moderne. Notre chatoyant insecte peut se poser sur un corsage ou se piquer dans des cheveux, grâce à un peigne en écaille blonde dissimulé dans son écrin.
Lundi 16 décembre, Espace Tajan.
Tajan SVV. Mme Cailles, M. Salit.

Chine, époque Xuande (1425-1435). Vase en bronze doré et émaux cloisonnés à fond bleu décoré en polychromie de lotus bouddhiques et rinceaux feuillagés, h. 23,8 cm.
Frais compris : 768 304 €.
Cloisonné Ming
Déjà solidement estimé entre 120 000 et 150 000 €, ce vase chinois en nécessitait davantage, pas moins de 620 000 €. Il appartient à la période voyant s’imposer en Chine les émaux cloisonnés, aussi bien en termes de goût que de technique. Longtemps mal considérés puisque d’origine étrangère, les émaux polychromes, fondus entre de fines cloisons de métal, gagnent leurs lettres de noblesse sous Xuande. Autant dire que notre objet, datant de ce règne, est au cœur de ce processus de reconnaissance. La plus ancienne pièce cloisonnée chinoise datée connue a été produite sous le même empereur. La technique aurait été introduite dans le pays à partir du Moyen-Orient au début des Yuan (1279-1368). Plus anciennement, sous les Tang (618-907), l’orfèvrerie et les bijoux s’éclairaient de pierres précieuses serties dans des cloisons de métal précieux. Mieux encore, à l’époque Shang (1570-1045 av. J.-C.), bronzes, céramique et argenterie se paraient déjà de motifs émaillés incrustés. Une tradition ornementale ancienne qui devra cependant attendre le XIVe siècle pour prendre, dans l’empire du Milieu, la forme qu’on lui connaît, le niveau d’excellence atteint sous Xuande témoignant d’une maîtrise technique acquise au siècle précédent. Les cloisonnés vont s’inspirer, pour les formes, des bronzes antiques chinois ou des productions contemporaines en céramique et en laque. Ces deux dernières sources influenceront également le répertoire ornemental. À Londres, le British Museum possède notamment un vase couvert portant la marque de Xuande dont le décor – d’un dragon à cinq griffes dans les nuages – est similaire à celui d’un vase bleu et blanc de même époque, également conservé par l’institution. Les cloisonnés offrent des contrastes de couleurs et une finesse d’exécution des détails que ne permettait pas alors la céramique.
Mardi 17 décembre, salle 13 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

Auguste Bartholdi (1834-1904), Projet pour la statue de la Liberté, in situ, devant Manhattan, 1875, fusain, estompe et rehauts de craie blanche, 85 x 130 cm.
Frais compris : 65 183 €.
Miss Liberty
Cette grande feuille d’Auguste Bartholdi de 1875 figurant sa célèbre statue de la Liberté dans la baie de New York décrochait 51 000 €, un record mondial pour un dessin du sculpteur. Elle se place également sur la deuxième marche du podium d’enchères international de Bartholdi, la palme revenant à un bronze (152 cm), lui aussi daté de 1875 et représentant bien entendu lady Liberty. Notre dessin n’était pas estimé plus de 6 000 €, principalement en raison de son mauvais état, des coulures, taches et pliures étant nettement visibles. Pas de quoi cependant faire reculer les enchérisseurs… La statue s’inscrit en effet dans un vaste panorama du port new-yorkais, la skyline de Manhattan n’étant pas encore hérissée de gratte-ciels. Le célèbre Flat Iron Building, vingt-deux étages, ne sera érigé que vingt-sept ans plus tard et se montrera légèrement plus petit que la statue dressée sur son socle… Cette dernière cesse à cette date, 1902, de servir de phare, fonction qu’elle occupait depuis son montage en 1886. Notre dessin insiste nettement sur ce point, les rayons émanant de la couronne n’étant pas que symboliques. Ses faisceaux lumineux portaient à trente-neuf kilomètres. Elle apparaît ainsi comme l’héritière d’une des sept merveilles du monde antique : le colosse de Rhodes, qui guidait de sa flamme les marins. Une filiation pas si fortuite, Bartholdi ayant proposé dès 1867 au khédive Ismaïl Pacha pour l’entrée du canal de Suez un projet de phare en forme de sculpture, L’Égypte apportant la lumière à l’Asie ou La Liberté éclairant l’Orient… Le sculpteur s’est par la suite toujours défendu de l’avoir réemployé pour le port de New York. Le projet d’offrir une statue colossale pour célébrer le bicentenaire de l’indépendance américaine naît en 1865, lors d’un dîner donné par le politicien Édouard de Laboulaye, auquel participe l’artiste. Sa première ébauche en terre cuite, conservée au musée des beaux-arts de Lyon, date de 1870.
Mardi 17 décembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. MM. de Bayser.

René Boivin, vers 1937, clip de corsage « Gardénia » en platine et or gris serti de diamants taillés en brillant sur lequel s’adaptent deux clips de revers en forme de feuilles serties d’émeraudes calibrées.
Frais compris : 169 500 €.
Boivin fleuri
Ce délicat clip de corsage de René Boivin, estimé entre 35 000 et 40 000 €, fleurissait au final à 140 000 €. Il porte le poinçon de Profilet, ayant œuvré pour la maison Boivin. Ce joaillier est donc l’auteur de la virtuose fleur de gardénia s’ouvrant, aux pétales du centre crispés mais néanmoins également sertis de diamants… Elle se porte au choix de manière isolée ou accompagnée de deux feuilles serties d’émeraudes calibrées, pouvant de leur côté former deux clips de revers indépendants. Un bijou à géométrie variable, à modifier au gré des humeurs… Réalisé vers 1937, il est typique des créations de Boivin de cette période, la fin des années 1930 étant marquée par un retour en grâce de l’inspiration naturaliste alliée à une volonté de mouvement, ici traduite par le caractère adaptable de l’objet. À cette époque, deux femmes veillent aux destinées de la joaillerie de l’avenue de l’Opéra : Jeanne Boivin, la veuve du fondateur (décédé en 1917), et la dessinatrice Juliette Moutard, qui a succédé à Suzanne Belperron, partie voler de ses propres ailes en 1931. En 1938, la fille de Jeanne, Germaine, les rejoint. Depuis les bijoux «barbares» imaginés par René Boivin, la maison s’est singularisée par des créations à forte personnalité, ne cédant jamais aux facilités de la mode. L’or peut ainsi se mêler au bois et les pierres précieuses aux pierres dures, les matières étant toujours au service d’un dessin affirmé, qu’il soit géométrique, abstrait ou naturaliste. Comme le montrent nos clips, l’exécution est à la mesure des enjeux esthétiques… Il ne manque à cette fleur que l’ivresse de son parfum, dispersé par une brise venant s’insérer entre ses pétales étincelants.
Mardi 17 décembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. Cabinet Dechaut-Stetten.

Kees Van Dongen (1877-1968), vingt-trois lettres autographes avec dessins à Léa Jacob, mars-avril 1924, quarante pages, la plupart
in-4o, nombreuses enveloppes.
Frais compris : 96 250 €.
Kees et Jasmy
Tout un chapitre d’une vente d’autographes était réservé à Kees Van Dongen et à celle qui fut sa compagne de 1916 à 1927, Léa Jacob. Au cœur de cet ensemble, les lettres du peintre écrites à sa maîtresse se taillaient la part du lion en totalisant 524 313 € frais compris en seize numéros. Léa Jacob, dite «Jasmy», a été l’une des chevilles ouvrières de sa carrière mondaine. Lorsqu’ils se sont rencontrés, elle était la directrice des ventes de la maison de couture de Jeanne Adèle Bernard, connue sous le pseudonyme de Jenny Sacerdote, et côtoyait le Tout-Paris. Van Dongen profite du fait que son épouse Guus et sa fille Dolly restent bloquées en Hollande, la Première Guerre mondiale ayant éclaté, pour nouer avec Jasmy une relation intime, qui conduira à son divorce. Il n’épousera pas sa compagne, mais la nomme volontiers «Madame Van Dongen» dans sa correspondance. Le lot le plus convoité, celui reproduit, fusait à 77 000 €. Il compte vingt-trois missives écrites de Paris en mars-avril 1924 à Jasmy, alors sur la Côte d’Azur. D’abord installée au Splendid Hôtel à Cannes, elle est ensuite invitée chez Jenny dans sa villa de Beaulieu-sur-Mer. Outre les amusants dessins qui la parsèment, cette correspondance révèle un homme jaloux et très inquiet de savoir son amante seule, loin de lui. D’autant que Jasmy ne lui envoie que de simples cartes postales ou des messages lapidaires, chose qu’il lui reproche dans chacune de ses lettres. Il insiste sur le fait que son absence le rende improductif et détaille le régime qu’il suit, corroboré par un dessin le montrant aminci. Un dessin de chien est ainsi commenté : «Voici mon dernier modèle, c’est un petit copain, abandonné comme moi par sa mère et qui mange dans les mêmes restaurants que moi». On suit également la vie très mondaine du peintre, de chez Maxim’s à l’avenue du Bois…
Mardi 17 décembre, salle des ventes Favart.
Ader SVV. M. Bodin.

Herbert Ward (1863-1919), Le Gardien du village luba assis sur son siège, tenant la canne emblème protégeant le village, vers 1908, bronze à patine brun-noir vers 1910, 58 x 57 x 40 cm.
Frais compris : 60 000 €.
Herbert Ward africaniste
En récoltant 48 000 €, une estimation dépassée, ce bronze fondu vers 1910 obtient d’après la base de données Artnet un record mondial pour son créateur, l’écrivain, aventurier et sculpteur Herbert Ward… C’est cependant sans compter avec les 375 000 F (91 940€ en valeur réactualisée) obtenus par cette même sculpture lors de la dispersion de la collection Ward le 6 novembre 1987 à Drouot chez Ader, Picard Tajan (voir Gazette 1987 n° 40, page 11). Cette vente permettait de redécouvrir la personnalité singulière d’un artiste qui, loin de céder aux facilités d’un exotisme facile, est au contraire un véritable sculpteur ethnographe. Ayant vu ses désirs de carrière artistique contrariés par la volonté familiale, ce Britannique se retrouve en 1884 engagé pour trois ans comme agent de l’Association internationale du Congo. L’année suivante, il passe au service de l’État indépendant et, début 1886, passe sept mois en expédition dans la brousse. Mais surtout, il va accompagner le journaliste et explorateur Henry Morton Stanley dans sa célèbre expédition. Il rentre en 1889 à Londres puis repart faire une série de conférences aux États-Unis. À son retour, il se marie et publie son recueil de souvenirs, Five Years With the Congo Cannibals, dont une traduction française sera imprimée en 1910. Il revient également à ses premières amours, la peinture, qu’il étudiera à Paris. C’est en 1899 qu’il se met au modelage, en se concentrant sur des sujets essentiellement africains. Il s’installe avec sa famille en France, à Rolleboise, où il poursuit ses travaux d’écriture et de sculpture. Ward expose dès 1901 à Londres et à Paris son Indigène de l’Aruwimi et reçoit deux médailles d’or au Salon des artistes français, en 1906 et 1910. Sa collection ethnographique est conservée à la Smithsonian Institution de Washington, et le musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, en Belgique, conserve une variante de notre bronze.
Mercredi 18 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. M. Eyraud.

Louis de Clercq (1836-1901), Voyage en Orient. Villes, monuments et vues pittoresques, 1859-1860, ensemble de six albums en cinq tomes totalisant 222 tirages sur papier albuminé, reliure en percaline rouge, les dos en cuir.
Frais compris : 201 600 €.
Voyage en Orient
Pour découvrir les merveilles de la Syrie, de Jérusalem, d’Égypte et d’Espagne, il en coûtait 160 000 €. Ce périple sonnant et trébuchant s’effectue par l’intermédiaire de six albums réunis en cinq tomes, contenant les 222 photographies sélectionnées par Louis de Clercq parmi celles qu’il avait prises, en 1859 et 1860, lors d’un voyage débuté sous forme de mission archéologique, et poursuivi de manière plus libre. Comme il était indiqué dans l’encadré page 49 de la Gazette n° 43, l’homme avait les moyens de son indépendance, au point de faire publier à compte d’auteur son Voyage en Orient, tiré à seulement cinquante exemplaires. Une rareté qui justifie le prix obtenu, d’autant que notre apprenti photographe maîtrisait au mieux l’art du cadrage et la technique ! À la différence des reportages photographiques de l’époque, se concentrant habituellement sur l’Égypte et la Terre Sainte, celui-ci englobe la Syrie et l’Espagne… Une particularité redevable en premier lieu à la genèse de l’aventure. Il revient à Guillaume Rey, «jeune et courageux voyageur» selon les termes de Félicien de Saulcy en 1866, d’avoir initié une mission scientifique d’étude des châteaux des croisés en Syrie. Âgé de 22 ans, Louis de Clercq, estafette en 1858-1859 durant la campagne d’Italie, se retrouve par entremise familiale photographe de cette mission. Débutée à Lattakieh en août 1859, elle s’achève à Jérusalem en 1860. Ayant pris goût à la photographie, Clercq poursuivra son périple, innovant en prenant pour la première fois des vues des étapes du chemin de croix à Jérusalem, sujet du quatrième album. De retour à Paris, il brûlera la politesse à Rey en publiant les vues des châteaux syriens, l’ouvrage de celui-ci, Études sur les monuments de l’architecture militaire des croisés en Syrie et dans l’île de Chypre, n’étant publié qu’en 1871. Dans un article publié dix ans plus tard, Louis de Clercq se présente comme un archéologue voyageur ayant mis à la disposition de Rey ses photographies… Notre brillant photographe amateur sera également homme politique, député du Pas-de-Calais et maire de sa commune natale, Oignies.
Vendredi 20 décembre, Salle 4 - Drouot-Richelieu.
Wapler Mica SVV. M. Paviot.


Epoque art déco, collier alternant quarante-quatre perles d’émeraude godronnées en légère chute et des rondelles en or gris serties de diamants 8/8, écrin de la maison Cartier à la forme.
Frais compris : 561 826 €.
Provenance Paul-Louis XIV
Ce collier n’est pas signé de Cartier mais prend place dans un écrin à la forme portant le nom de la célèbre maison. Un élément qui peut expliquer son envolée, propulsé à 450 000 € d’après une estimation haute de 50 000 €. Sa provenance plaide également pour une origine joaillère de choix, puisqu’il a été offert par Paul-Louis Weiller à sa nièce. On sait que ce chevalier d’industrie n’était pas du genre à lésiner… Pionnier de l’aviation, héros de la Grande Guerre, bibliophile averti doublé d’un collectionneur émérite, industriel, financier et mécène, Paul-Louis Weiller avait les moyens de ses ambitions comme de ses envies. Une reine de l’âge d’or d’Hollywood, Greta Garbo, avait avec humour surnommé cet homme aux quelque quatre-vingt-dix résidences «Paul-Louis XIV». On se souvient des 23,7 M€ frais compris récoltés entre le mardi 5 et le vendredi 8 avril 2011 par quelques trésors issus de son ancienne collection (voir Gazette 2001 n° 15, page 22). Au chapitre des bijoux, 350 000 € frais compris revenaient ainsi à un collier rivière alignant quarante et un diamants de taille ancienne en chute (entre 1,2 et 12 ct) au fermoir, relevé d’un rubis cabochon encadré de deux diamants, poinçonné par la maison Chaumet. Cartier n’est pas à l’honneur qu’aux enchères, étant également saluée au Grand Palais par une exposition s’y tenant jusqu’au 16 février. En 1911, elle ouvre une antenne en Inde et dès lors, les maharadjahs confieront au joaillier la mise au goût du jour de leurs somptueuses parures, leurs rubis, saphirs et autres émeraudes gravées fertilisant, dans les années 1920, l’imagination de Louis Cartier. Nos émeraudes godronnées délivrent une interprétation art déco de cette source.
Vendredi 20 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV. Mme Pietri.

Weber I, atelier de Friedrich August von Kaulbach (1850-1920), Portrait en pied de l’impératrice Alexandra Feodorovna de Russie, 1913,
huile sur toile, 230 x 123 cm.
Frais compris : 224 856 €.
Une valeureuse tsarine !
Vous aurez sans nul doute reconnu ce portrait de la dernière impératrice régnante de Russie, Alexandra Féodorovna, épouse de Nicolas II, ayant déjà fait l’objet d’un encadré page 37 de la Gazette n° 43. Rappelons qu’il s’agit d’une réplique d’atelier, réalisée en 1913 par un certain Weber I, du portrait exécuté dix ans plus tôt par Friedrich August von Kaulbach, portraitiste préféré de la souveraine. Le modèle joue une influence non négligeable sur la cote de l’artiste puisque notre tableau, adjugé 180 000 €, pointe en tête de son palmarès mondial d’enchères (source : Artnet), battant platement une huile sur toile (101 x 77 cm) de 1903 pour sa part bien de sa main, vendue en juin 2004 chez Sotheby’s à Londres 20 200 £ frais compris (30 335 €). Elle représente une fillette souriante tenant des cerises, mais dénuée de tout pedigree impérial russe… Le portrait original de la tsarine a été placé dans un grand salon de réception du palais Alexandre à Saint-Pétersbourg, le cabinet de travail de l’empereur, dans cette même demeure, accueillant l’étude de visage réalisée par l’artiste pour le même tableau. C’est dire combien le portrait plaisait, au point que plusieurs copies en furent commandées pour être distribuées dans diverses résidences impériales, dont l’une dans le palais de Livadia, en Crimée, résidence d’été des Romanov. Peintre à succès, recherché par la haute société germanique, mais également américaine et russe, Kaulbach était l’un des artistes d’outre-Rhin les mieux payés de son époque. Son père, Friedrich, fut peintre d’histoire, et son grand oncle fut tout simplement l’un des maîtres de l’école classique allemande, également illustrateur réputé : Wilhelm von Kaulbach (1805-1874). L’un des tableaux les plus fameux du petit-neveu est la toile allégorique de 1914, Germania, conservée au Deutsches Historisches Museum de Berlin.
Lundi 16 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV. M. Boulay.

Marin-Marie (1901-1987), Deux bateaux à deux mâts au large de Roscoff, aquarelle gouachée, 1951, 60 x 90 cm.
Frais compris : 90 000 €.
Marin-Marie au long cours
Cette marine, avancée autour de 25 000 €, gagnait la course aux enchères. Proposée en bon état de conservation, elle était la vedette de cette vacation normande. Acquise par un collectionneur français enthousiaste, elle est l’œuvre de Durand Coupel de Saint-Front, dit Marin-Marie. Matelot à bord du Pourquoi Pas ?, lors de deux missions polaires, il représente avec brio les aventures du bateau dans les glaces du Grand Nord. À une époque où la balise Argos n’existait pas, Marin-Marie fut aussi l’un des précurseurs des grands skippers français. Naviguant à travers les océans sans souci de compétition, il traverse l’Atlantique à deux reprises : en 1933, à la voile sur le Winibelle et en 1936, à bord d’un canot à moteur l’Arielle, expéditions pour lesquelles il met au point les trinquettes jumelles et le régulateur d’allure. Nommé en 1934 peintre de la Marine, Marin-Marie défend avec passion le patrimoine maritime et écologique. En 1978, il réclame la création d’un vrai ministère de la Mer, chargé de protéger les eaux territoriales françaises, à la suite du naufrage de l’Amoco Cadiz. L’artiste, établi sur les îles de Chausey, use de diverses techniques picturales et les combine à l’instar de notre gouache aquarellée. Un armateur de Fécamp la lui avait commandée au début des années 1950. Restée dans sa descendance, elle traduit à merveille la fluidité du ciel et de l’eau. D’une grande vivacité d’écriture, elle se distingue encore par une habileté à profiler les volumes des bateaux, notamment la goélette portraiturant la Belle-Poule, qui, construite en 1932 à Fécamp, participe aujourd’hui encore aux armadas de gréements traditionnels.
Saint-Valery-en-Caux, mercredi 1er janvier.
Roquigny SVV.

Eugène Boudin (1824-1898), Le Port de Trouville à marée basse, huile sur panneau, 41,5 x 32,5 cm.
Frais compris : 178 500 €.
Cap sur Trouville
Cette traditionnelle vente honfleuraise gratifiait un enfant du pays, Eugène Boudin. Initiateur des impressionnistes, l’artiste était l’objet d’une importante rétrospective, présentée le printemps dernier au musée Jacquemart-André. Provenant d’une collection particulière, quatre tableaux répertoriés au catalogue raisonné de Robert Schmit recueillaient 245 000 € prix marteau. Ils révèlent les diverses facettes de cet artiste que Claude Monet considérait comme son maître. Appartenant à une famille de marins, il hérite de leur amour passionné de la mer. Eugène Boudin, véritable «roi des ciels», transcrit à la perfection des éléments aussi changeants que la lumière, les nuages et les vagues. Il fallait prévoir 35 000 € pour décrocher une toile montrant Benerville, le rivage. Au fil de son œuvre, la palette de Boudin s’éclaircit. Il allège aussi sa touche pour mieux saisir les formes fluides des nuages ainsi que de la mer. Il peint ainsi les nuances les plus ténues de l’atmosphère et dévoile avec virtuosité les métamorphoses indéfinissables de la lumière normande, baignée d’air marin. Provenant de l’atelier de Robert Schmit, une toile figurant Honfleur était ensuite adjugée 45 000 €. Quant à notre tableau, espéré autour de 80 000 € (voir n° 44, page 77), il obtenait l’enchère la plus élevée de la vacation. Aux flots furieux des peintres romantiques, Eugène Boudin préfère les rades tranquilles où naviguent des voiliers à l’image de notre marine. Pour fixer l’insaisissable, Boudin se fait le peintre de la mouvance des choses : eaux, nuées, variations de l’atmosphère et voiliers bringuebalant au gré du vent. Au final, notre tableau amerrit dans la collection d’un grand amateur français, au double des estimations.
Honfleur, mercredi 1er janvier.
Honfleur Enchères SVV.

Lin Fengmian (1900-1991), Lotus, Femme à l’éventail, Danseuses d’Opéra et Acteurs d’opéra, quatre encre et couleurs sur papier encadrées, signées, cachets de l’artiste, 67 x 65 cm.
Frais compris : 1 800 000 € l'ensemble.
Prestigieux ballet
Une série de quatre tableaux, attendus autour de 180 000 €, provenant d’une collection particulière française, pulvérisait leur estimation, lors de cette vacation phocéenne dédiée à l’Asie. Recueillant une enchère millionnaire, ils ont été peints au milieu du XXe siècle par Lin Fengmian, l’un des plus importants artistes chinois modernes. Né dans la province du Guangdong, il se libère des schémas millénaires durant un séjour parisien de sept ans. Fréquentant Montparnasse, le jeune artiste est séduit par Matisse et Modigliani. Regagnant en 1926 son pays natal, il y rapporte des pratiques occidentales qui vont jouer un rôle décisif dans la réforme de l’enseignement des arts. Directeur de l’académie des beaux-arts à Hangzhou, Lin Fengmian exerce une grande influence sur le développement de l’art contemporain chinois, formant ainsi Zao Wou-ki et Chu Teh-chun. Nos quatre tableaux avaient été achetés à Hongkong et à Shanghai dans des expositions consacrées au peintre entre 1955 et 1964. Réalisés avant la révolution culturelle, ils dévoilent bien la singularité de Lin Fengmian, reconnu comme «grand maître». Un paysage de Lotus, plante chère à la culture chinoise, et une scène intimiste représentant une Femme à l’éventail illustrent parfaitement ses racines. Quant aux Danseuses et Acteurs d’opéra, ils expriment une synthèse réussie entre cubisme et arts traditionnels. Avec de tels atouts, nos quatre tableaux étaient très débattus entre une dizaine de téléphones et des collectionneurs en salle, venus de Paris comme de Chine. Au final, ils étaient adjugés au téléphone à un amateur averti.
Marseille, jeudi 19 décembre.
Leclere - Maison de ventes SVV. M. Delalande.

Pardessus de viole de Guersan à Paris, au millésime de 1762.
Frais compris : 9 600 €.
Concerto pour Auguste Tolbecque
Ce second concert (voir Gazette n°43, page 164) des ventes vichyssoises faisait retentir des violes et des violoncelles qui avaient appartenu à Auguste Tolbecque (1830-1919), et exposés en 1997 au musée de Niort. Ce fils du violoniste parisien, Auguste-Joseph Tolbecque, apprend l’art du violoncelle auprès de Vaslin, puis achève un apprentissage de luthier auprès de Victor Rambaux. On lui doit la restauration du componium de Winkel et d’excellentes reconstitutions d’instruments anciens d’après des enluminures ou des gravures, à l’instar d’un crouth trithant. Auguste Tolbecque construit son premier instrument à 18 ans, un alto sublime, dont la sonorité égale l’ampleur du violoncelle. Six ans plus tard, il épouse Laure Morisset, professeur de piano à Niort, où il installera ensuite un important atelier de lutherie reproduisant des instruments de maîtres anciens. Auteur de Souvenirs d’un musicien de province, il rédige plusieurs ouvrages, tel L’Art du luthier ; ce livre de référence décrit les diverses phases de conception d’un violon. Jouant lui-même d’un grand nombre d’instruments, ami de Saint-Saëns, Auguste Tolbecque est un temps nommé chef de l’orchestre de la société philharmonique de Niort. Fervent défenseur de la musique ancienne, il rassemble dans l’ancienne forteresse niortaise du Fort-Foucault une importante collection d’instruments rares, comme ce pardessus de viole mélodique, qui rivalisait au XVIIIe siècle avec le violon. Il porte une étiquette originale de Louis Guersan (1756-1795) et présente un beau vernis rouge pâle. Après avoir orchestré un splendide récital d’enchères, il était acheté par un musicien amoureux du baroque. En place pour les chaconnes, les menuets et autres gavottes…
Vichy, samedi 14 décembre.
Vichy Enchères SVV.

Inde du Sud, XIe siècle, Vishnou entouré de Parvati et de Laksmi, grès, 100 cm.
Frais compris : 60 000 €.
Beau comme un dieu
Entouré de Parvati et Laksmi, trônant sur une stèle d’un mètre de haut sculptée dans le grès en Inde du Sud au XIe siècle, Vishnou était célébré pour 48 000 € (voir détail page de gauche).  Il faisait partie de la collection d’archéologie de Bernard Gantner, qui mobilisait les amateurs suisses, allemands, américains et russes. Ils se joignaient aux Français pour se partager 98 % des 132 lots, emportés pour un montant global de 700 000 € frais compris.Accompagné par Parvati et Cakti sur un autre modèle, taillé un siècle plus tard sous la dynastie pâla-sena régnant alors sur le Bengale, il obtenait 27 000 €. Une divinité égyptienne à tête de bélier, probablement façonnée en bois polychrome au Nouvel Empire, décrochait 40 000 €. Gravée à la même époque, portant le nom du serviteur du trésor «Ousy», une stèle cintrée en pierre s’échangeait à 25 000 €. Le dieu cambodgien acéphale en grès du XIIe-XIIIe siècle séduisait quant à lui pour 38 000 € (voir Gazette n° 2, page 77).
Fontainebleau, dimanche 19 janvier.
Osenat SVV. Mme Lamort, MM. Portier Th., Roudillon J.

Frédéric-Auguste II de Pologne (1670-1733), ducat or, frappé en 1709, B/TB.
Frais compris : 15 246 €.
Un ducat souverain
Cette étude jovinienne dispersait une collection importante de pièces d’or frappées en France et à l’étranger. Recueillant 100 % de lots vendus, elle suscitait un vif intérêt auprès du négoce et de numismates internationaux. Les enchères les plus élevées se sont portées sur des modèles rarissimes à l’instar de notre ducat. Attendu autour de 250 €, il était vivement débattu entre la salle et plusieurs téléphones. Proposé en bon état de conservation, il s’orne du profil de Frédéric-Auguste 1er, connu aussi sous le nom de Frédéric-Auguste de Saxe, dit le Fort, au moment où il est rétabli sur le trône de Pologne. Converti au catholicisme, il avait été élu roi en 1697 grâce au soutien du tsar Pierre 1er contre le prince de Conti, le candidat de Louis XIV. Sept ans plus tard, Charles XII de Suède le renverse et fait nommer à sa place Stanislas Leszczynski, palatin de Posnanie. Il marche ensuite vers Moscou s’enfonçant dans l’immensité de l’Empire russe. Affaibli et vite privé de ravitaillement, Charles XII est battu en juillet 1709 à Poltava, en Ukraine. Cette victoire fait de la Russie la puissance principale de la Baltique et redonne aussi à Frédéric-Auguste, allié de Pierre 1er le royaume de Pologne comme l’illustre notre pièce. Âgé de 39 ans, il apparaît en descendant brillant d’une dynastie de princes électeurs raffinés. Figuré de profil, il est représenté à l’antique, la tête ceinte de lauriers, emblèmes de la gloire royale. Notre pièce, fort guerroyée entre le commerce international et plusieurs collectionneurs, pulvérisait les estimations. Elle était au final empochée par un acheteur polonais, joignant au prestige monarchique tout l’éclat de l’or.
Joigny, lundi 13 janvier.
Joigny Enchères - Joigny Estimations SVV.

Commode perruquière à façade et côtés galbés, placage de satiné, entourage de palissandre, à un tiroir, époque Louis XV, 86 x 130 x 65 cm.
Frais compris : 10 200 €.
Pour Chambord
Après les fastes du siècle précédent, le XVIIIe se révèle un âge d’élégance et de parure. On décore avec goût demeures et châteaux afin d’y vivre agréablement et d’y recevoir avec raffinement. Les chambres et les salons se remplissent d’une multitude de guéridons, d’écritoires, de tables charmantes, faisant prospérer l’ébénisterie. On y trouve aussi des commodes scribanes, des commodes chiffonnières ou encore des commodes à perruques comme notre modèle. La hauteur particulière du tiroir sert à ranger les perruques, dont l’usage se répand à la cour lors de la seconde moitié du règne de Louis XIV. Le roi comptait ainsi en 1680 une quarantaine de perruquiers travaillant au château de Versailles. Faites avec des cheveux humains, elles sont aussi réalisées au moyen de crins de cheval ou de chèvre. Elles se généralisent au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, devenant plus hautes et plus élaborées. Les perruques masculines sont généralement blanches, en revanche celles portées par les femmes peuvent être colorées de rose, de violet clair ou encore de gris bleuâtre. Hommes et femmes les choisissent dans ce type de meuble parant le salon dédié à la toilette. Provenant d’une succession régionale, il s’agrémente de bronzes ciselés et dorés illustrant les ornements habituels du rocaille : des feuillages et des guirlandes de fleurs. Notre commode perruquière, sommée d’un dessus de marbre rouge veiné, était fortement briguée entre divers amateurs. C’est le château de Chambord qui l’a finalement acquise au triple des estimations.
Orléans, samedi 18 janvier.
Binoche - De Maredsous, hôtel des ventes Madeleine SVV.

Mathurin Méheut (1882-1958), Femme aux roussettes, sujet émaillé, faïence blanche, monogrammé, manufacture Henriot, vers 1930, h. 39 cm.
Frais compris : 12 240 €.
Bonne pêche pour Méheut
Jules Henriot veut redonner un lustre à sa manufacture après la Première Guerre mondiale et désigne Mathurin Méheut comme directeur artistique. Ce dernier a fait l’objet en 2013 d’une importante rétrospective au musée de la Marine à Paris. Dessinateur virtuose, il trouve sa principale source d’inspiration dans le monde marin. En 1919, il a déjà illustré plusieurs ouvrages concernant les côtes comme une Étude de la mer, flore et faune de la Manche et de l’océan. Démobilisé, Méheut se ressource en pays bigouden dans le Finistère, sur la presqu’île pittoresque de Penmarc’h. L’artiste va dorénavant partager son temps entre Paris et la Bretagne, qu’il sillonne de Roscoff à Saint-Guénolé, de Rennes à Dinan. Fin observateur, il représente des scènes de la vie quotidienne bien enlevées ; il transcrit aussi les quais, l’univers de la pêche. Renouvelant les décors faïenciers, Mathurin Méheut crée ainsi le fameux service de table La Mer, qui apporte le succès et un élan formidable aux céramiques quimpéroises. Nommé en 1921 peintre officiel de la Bretagne, il saisit avec vérité les expressions et les attitudes des paysans ou des gens de la mer tels les paludiers, les mariniers, les porteresses, les goémoniers… Notre sujet représente une Bretonne portant la coiffe de Paimpol, qui tire deux roussettes ou chiens de mer. Provenant d’une succession régionale, cette statuette, espérée autour de 2 000 €, était disputée entre la salle et plusieurs téléphones en raison de sa rareté. Vivement convoitée, elle était adjugée au quintuple des estimations en dépit d’une petite fêlure au socle. C’est finalement un grand collectionneur français qui l’a conquise contre un musée.
Brest, mercredi 18 décembre.
Adjug’Art SVV. M. Gouin.

Georges Jouve (1910-1964), Petite Voile, céramique, métal, signée et monogrammée, vers 1957, h. 37,5 cm.
Frais compris : 15 100 €.
Jouve largue la voile
Renouvelant au XIXe siècle l’art de la céramique, des artistes s’installent prèsdes grands centres traditionnels potiers. Ils magnifient les formes simples à l’exemple du peintre Georges Jouve que les historiens d’art considèrent comme l’icône de la céramique des années 1950 en contrepoint de Picasso. Prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale, Jouve s’évade et se réfugie à Nyons, près de Dieulefit, où il travaille la terre au contact des potiers drômois. De 1942 à 1944, il façonne de belles pièces cuites et émaillées affichant un classicisme sobre. Revenant à Paris à la Libération, il installe un atelier de céramique rue de la Tombe-Issoire dans le XIVe arrondissement. Variant les formes, il avive ses pièces d’un noir profond éclatant. Apportant l’illusion du métal ou de l’ardoise, il rappelle le buccero nero que pratiquaient les potiers étrusques. Présentées dans des salons et dans des galeries, ses pièces lui valent le succès et apportent à Jouve une renommée internationale. Élargissant le champ de ses investigations,
il regagne en 1954 le sud de la France pour s’établir à Aix-en-Provence ; deux ans plus tard, il séjourne à Ratilly, au cœur de la Puisaye, chez les Pierlot, qui l’incitent à davantage de simplicité dans le décor. Notre céramique, réalisée à cette époque, illustre ainsi un tournant dans l’œuvre de l’artiste. Laissant tomber complètement les motifs ornementaux, il se tourne vers la sculpture et confère aux pièces une dimension plus monumentale. Possédant une parfaite maîtrise technique, Georges Jouve pratique aussi l’asymétrie comme le manifeste cette Petite Voile. Après une vive lutte d’enchères, elle atterrissait dans la collection d’un acheteur européen.
Marseille, mercredi 15 janvier.
Leclere - Maison de ventes SVV.

Intérieur du cabinet de Jacques Vergès dans le IXe arrondissement de Paris. Frais compris : 178 820 € (produit).
Vergès à l'encan
Jacques Vergès (1925-2013) se définissait lui-même comme «l’avocat du diable». Barbet Schroeder, pour sa part, lui avait consacré un documentaire et l’avait intitulé L’Avocat de la terreur (2007). La vente judiciaire du contenu de son cabinet et de son petit appartement était quant à elle placée sous le signe de «L’âme du serial plaideur»… Réalisée in situ, elle attirait un flot de visiteurs qui se disputaient à hauteur de 178 820 € frais compris – sur une estimation globale de 25 000  – les souvenirs de celui qui a défendu aussi bien Djamila Bouhired, Klaus Barbie et Carlos qu’Omar Raddad. Fidèle à sa légende et aux zones d’ombre qui la ponctuent, ce n’est pas chez lui qu’il s’est éteint le 15 août dernier mais chez une amie, quai Voltaire, dans la chambre du philosophe… Le caractère judiciaire de la vente s’explique par le fait que ses créanciers étaient nombreux, le fisc en premier lieu. La pièce la plus argumentée était son bureau, poussé à 38 000 €. De style Louis XV après 1900, il est en placage d’acajou relevé d’une riche ornementation de bronzes ciselés. Portant une marque au feu du château de Meudon et estampillée pour sa part de Pierre-Antoine Bellangé, une paire de fauteuils à dossier plat d’époque Empire atteignait 18 500 €. Ils sont en bois laqué gris et rechampi or. Attribué à Bellangé, un fauteuil de la même époque relaqué gris et doré partait à 10 500 €. Le musée de l’Ordre des avocats de Paris payait 2 000 € une épreuve en bronze patiné du buste du bâtonnier Henri Robert (1863-1936), considéré comme l’un des plus grands orateurs en cour d’assise. Il fallait compter 1 500 € pour emporter une sacoche en cuir accompagnée de documents personnels ayant trait à la scolarité du disparu, sa généalogie, son thème astral…  Rassurez-vous, ses dossiers et archives judiciaires ont été mis à l’abri par le Conseil de l’ordre, secret professionnel oblige… L’homme aura gardé une grande part de son mystère.
Samedi 18 janvier, 20, rue de Vintimille.
Mes Castor - Libert - Hara. MM. Blaise, Gomez, Kassapian, Reynes.

Armand Jonckers (né en 1939), table basse en maillechort et résine transparente avec inclusions d’aluminium et stries de résine bleue, 1982, h. 36,5 cm, diam. 122 cm.
Frais compris : 57 580 €.
Jonckers à la hausse
La cote d’Armand Jonckers n’en finit pas de monter. Un nouveau record mondial était établi pour ce créateur belge avec les 46 000 € acquis par cette spectaculaire table basse de 1982 alliant des matériaux aussi différents que la résine, l’aluminium et le maillechort. Ce dernier est un alliage de cuivre, nickel et zinc à l’aspect argenté mis au point en 1819 par messieurs Maillet et Chorier, d’où son nom. Le 18 juin dernier, la même maison de vente enregistrait des prix soutenus prononcés comme ici très au-dessus des estimations, notre table n’étant pas espérée plus de 18 000 €. Une table de salle à manger en cuir et cuivre (plateau : 220 x 120 cm) s’envolait de son côté à 35 000 €, une table basse-jardinière de 1979 en laiton (l. 70 cm) s’épanouissait à 26 000 €, une table basse de 1980 en résine (diam. 150 cm) recueillait 22 000 € et une autre de 1979 en cuivre, wengé et résine (58 x 74 cm) captait 17 500 €. En quatre lots, notre artiste totalisait 126 691 € frais compris. Ce quarté gagnant secouait une cote qui plafonnait jusqu’alors avec les 15 500 € enregistrés par une table de salon vers 1970 en laiton, bois et résine (203 x 120 cm) adjugée le 10 mars 2010 chez Claude Aguttes. On sait peu de chose sur Armand Jonckers. Autodidacte, il aime autant concevoir des meubles et luminaires que chiner des antiquités transformant son atelier une véritable caverne d’Ali-Baba, mais aussi aménager des intérieurs… À Ixelles, récemment, il a notamment imaginé pour une brasserie branchée, le Toucan, des luminaires et une sculpture ayant été remarqués par la presse locale. Les tables qu’il a créées dans les années 1970-1980 laissent percevoir son goût pour le métal, les effets de matière et les proportions massives, mais toujours harmonieuses. À (re)découvrir !
Mardi 21 janvier, Piasa Rive Gauche.
Piasa SVV.

Cote d'Ivoire, peuple Gouro. Masque d'esprit antilope, bois polychrome, 61 x 16,5 x 12 cm.
Frais compris : 8 000 €.
Esprit antilope
Les amateurs d’art africain étaient au rendez-vous et se disputaient cet imposant masque africain polychrome, qui doublait les prévisions pour être emporté moyennant 6 400 €. Il représente un esprit antilope, dont les cornes sont tenues par une figure féminine ancestrale. Réputés auprès des amateurs d’art africain pour leur esthétique, les masques jouent un rôle primordial dans les rituels gouros. Notre modèle a été collecté en Côte d’Ivoire entre 1930 et 1934. Provenant de République démocratique du Congo, un fétiche songyé debout, mains sur l’abdomen, recevait 4 500 €. Une incursion au Gabon permettait d’emporter un masque de cérémonie punu moyennant 4 200 €. Sculpté dans la région de Tsanghi, il arbore un visage aux traits stylisés et une coiffure particulièrement graphique. La surprise venait d’une statuette sépik de Papouasie-Nouvelle-Guinée, attendue au plus haut à 700 € et négociée à 3 800 €. Cette effigie féminine assise, dont les membres repliés forment des angles aigus, pointe ses mains vers le ciel.
Bagnolet, dimanche 26 janvier.
Castor - Hara SVV, M. Alba, Cabinet Origine.

Chine, époque Yuan (1260-1368) Jarre de forme octogonale et balustre, en porcelaine décorée en bleu sous couverte, h. 35 cm.
Frais compris : 275 540 €.
Jarre Yuan
Cette jarre splendide, présentée comme la pièce phare de cette vente normande et annoncée autour de 180 000 €, tenait toutes ses promesses. Provenant d’une maison dieppoise, elle était rudement débattue entre les musées, le négoce international, plusieurs acheteurs européens et asiatiques en dépit d’une fêlure et de restaurations. La porcelaine atteint son paroxysme sous la dynastie des Yuan (1260-1368) avec le développement des pièces «bleu et blanc», inspirées des potiers persans. Appréciées des hommes de cour, de la noblesse et des officiers de haut rang, elles magnifient les banquets devenant signes de richesse. De puissants marchands arabes les diffusent vite au Moyen-Orient, où ils les vendent aux sultans ottomans et aux princes persans. Notre plat est ainsi similaire à une pièce de forme meiping, conservée au musée du palais Topkapi, à Istanbul, qui a été reproduite dans Chinese Porcelain Collections in the Near East. Topkapi and Ardebil, ouvrage paru en 1981 aux Hong Kong University Press. Le savoir-faire des céramistes recourt ici aux nuances diverses de bleu augmentant la délicatesse de la jarre. À l’éclat du matériau s’ajoute encore le raffinement des motifs décoratifs superbes, très estimés des amateurs. D’une facture exquise, la jarre s’orne de cartouches décoratifs dans lesquels se promènent des canards mandarins au milieu de cucurbitacées, de saules pleureurs. Elle s’embellit de deux anses en forme de têtes de lion, symboles de loi et d’énergie, prêts à repousser les esprits mauvais. Des fleurs de lotus, attributs privilégiés de bouddhas ainsi que les huit symboles auspicieux, ou «ba bao», renforcent encore cette iconographie traditionnelle chinoise ; ils favorisent le bonheur dans la vie présente et contribuent à une heureuse destinée dans le futur. Avec de tels atouts, notre jarre dépassait largement les estimations et gagnait la collection d’un acheteur chinois.
Dieppe, dimanche 26 janvier.
Giffard SVV. M.  Portier th et Mme Jossaume.

Grenoble, 1968. Torche officielle des Xes jeux Olympiques d’hiver, tôle cuivrée avec trois insignes argentés, manche garni de feutrine.
Frais compris : 125 000 €.
Grenoble, plus rare que Sotchi !
Impossible d’échapper aux jeux Olympiques d’hiver, même dans la Gazette ! Si ceux de Sotchi font la une de tous les médias, c’est ici l’édition grenobloise de 1968 qui nous intéresse, avec les 100 000 € tout rond consumés par cette torche officielle, un modèle qui émaille depuis quelque temps les ventes publiques, toujours avec succès… Car si les torches olympiques sont aujourd’hui fabriquées à des milliers d’exemplaires, tel n’était pas le cas de celles qui, du 19 décembre 1967 au 6 février 1968, ont porté la flamme, l’honneur revenant au patineur Alain Calmat de la faire gagner le sommet de la tour du stade olympique de la cité dauphinoise. Celle-ci n’a été produite qu’à trente-trois exemplaires par la Société technique d’équipement et de fournitures industrielles, sa réalisation artisanale offrant à chaque fois des différences dans les détails. Elles sont ornées de trois insignes argentés figurant l’emblème officiel des Jeux, dessiné par le graphiste Roger Excoffon. Celui-ci représente un cristal de neige assorti de trois roses rouges, symbole de Grenoble, et des cinq anneaux olympiques. Le tout est entouré de la mention «Xes jeux Olympiques d’Hiver - Grenoble 1968». Si la torche des JO d’Helsinki de 1952 ne compte que vingt-deux exemplaires, on en dénombre pas moins de seize mille pour ceux de Sotchi ! Il est dans la tradition que la flamme olympique accomplisse quelques exploits… Celle de Grenoble avait par exemple traversé le port de Marseille, portée par un nageur. Ce n’est rien comparé à celle des jeux Olympiques de Sotchi, qui, non contente d’avoir plongé dans les eaux glaciales du lac Baïkal, est également allée s’offrir une sortie dans l’espace. Les Russes ont toujours eu un certain goût pour la démesure…
Mercredi 29 janvier, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Palthey.

Pierre Jeanneret (1896-1967), Chandigarh, vers 1963-1966, table de lecture, teck, placage de teck, verre, tôle laquée, 72,5 x 242 x 121,5 cm.
Frais compris : 106 360 €.
Jeanneret studieux
Au palmarès mondial des meubles de Pierre Jeanneret, cette table de lecture gagne la quatrième place (source : Artnet) grâce aux 85 000 € enregistrés, doublant ainsi son estimation. Elle provient d’une administration de Chandigarh, ville à laquelle l’architecte a œuvré en compagnie de son cousin, Le Corbusier. L’ouvrage de référence d’Éric Touchaleaume et Gérald Moreau écrit avec la collaboration de Martial Vigo, Le Corbusier, Pierre Jeanneret : l’aventure indienne (2010, Gourcuff Gradenigo – éditions Éric Touchaleaume/Galerie 54), répertorie deux modèles de table de ce type de taille différente, réalisés pour l’Assemblée de Chandigarh en 1964 et pour la bibliothèque de l’université du Penjab en 1966, la conception de ces meubles datant de 1963-1964. C’est justement en 1963 qu’est inaugurée la bibliothèque, l’Assemblée ayant été érigée entre 1951 et 1962, d’après les plans du Corbusier. Ces deux modèles de table appartiennent à la catégorie des meubles dits «de moyenne production», soit un total de cent à trois cents exemplaires réalisés. Leur piétement se distingue par ses montants en angle droit dessinant un «V», faisant en quelque sorte écho au Easy Armchair de Jeanneret qui meublait notamment l’université… Ce siège est en effet doté d’un piétement compas, en «V» inversé, inspiré par les portiques centraux des constructions légères réalisées pour la SCAL à Issoire, mis au point par Jean Prouvé et Pierre Jeanneret entre 1939 et 1941. Le piétement dit «angle» de nos tables a été utilisé à partir de 1955-1956, en premier lieu sur une table d’architecte possédant également un éclairage intégré et sur une table de bibliothèque, sans éclairage celle-ci.
Lundi 27 janvier, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

René Magritte (1898-1967), Le Rêve de l’androgyne, encre noire et gouache blanche, 15,5 x 27 cm.
Frais compris : 162 052 €.
Les Magritte de G.L.M.
Les Magritte se suivent mais ne se ressemblent pas… La preuve avec deux feuilles, adjugées pour celle reproduite 127 000 € et pour l’autre 40 000 €, une encre noire et gouache blanche intitulée La Table (13,5 x 19,5 cm)… Entre un meuble et une sirène, les enchérisseurs ont tranché en faveur du sujet le plus séduisant. Pourtant, à l’instar de toute une série de dessins d’artistes surréalistes présentés dans cette même vente, nos deux compositions affichaient le même pedigree d’origine livresque, celui de l’ancienne collection de Guy Lévis Mano. Ses initiales, G.L.M., évoquent sûrement quelque chose aux lecteurs de la Gazette. Poète d’origine espagnole, l’homme était également un éditeur et imprimeur qui attachait autant d’importance au choix des caractères qu’à l’illustration de ses parutions, leur valant d’être courues sur la scène des enchères. Ainsi notre sirène et son poisson anthropomorphe ont-il agrémenté le poème de Paul Eluard «Je rêve que je ne dors pas», publié dans le Septième Cahier en 1938. La table, pour sa part, a été reproduite au trait dans Les Haches de la vie de Louis Scutenaire, éditées l’année précédente. Les aventures éditoriales de Guy Lévis Mano débutent à Paris, en 1923, avec le lancement d’une revue de poésie qui ne connaîtra que deux numéros. En 1933, il crée sa maison d’édition et imprime lui-même ses livres. Les années 1936 à 1939 sont particulièrement riches, la guerre mettant fin à cette frénésie. Fait prisonnier de guerre en Allemagne, il écrira alors sous le pseudonyme de Jean Garamond. En 1945, de retour à Paris, il relance GLM, dont l’activité se poursuivra jusqu’en 1974. Une association perpétue son œuvre, avec des bourses données à de jeunes poètes, typographes et illustrateurs.
Vendredi 31 janvier, salle V.V.
Artprecium SVV. Mme Ritzenthaler.

PIeter Claesz (1597-1660), Nature morte de déjeuner avec un röhmer, un faisan, un saleron d’argent et vermeil, et un pot de grès, panneau de chêne, 49 x 75 cm.
Frais compris : 677 600 €.
Opulence hollandaise
Ce panneau, tête d’affiche de cette vacation nîmoise (voir n°3, page 72), illustre la virtuosité des natures mortes néerlandaises. Diversité et beauté des espèces, précision du dessin fournissent aux artistes des écoles du Nord autant d’occasions de briller. Mélangeant savamment fruits, volailles et objets d’art précieux, elles charment de nombreux amateurs, séduits autant par l’habileté des peintres à imiter la nature que par leurs arrangements. Certains s’en font une spécialité comme Pieter Claesz, aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands maîtres de la nature morte hollandaise. Sujet d’un ouvrage très documenté de Martina Brunner-Bulst, il fit l’objet en 2005 d’une importante exposition présentée au Frans Hals Museum. Après avoir été formé à Anvers, le jeune homme s’installe à Haarlem vers 1620. Renouvelant avec talent l’art de la nature morte, il unit la tradition flamande au style net et géométrique des peintres néerlandais. Appliquant une perspective plus réaliste, les compositions hardies et complexes disposent d’un large répertoire décoratif, dans lequel le röhmer se taille une part souveraine. Elles organisent de superbes banquets harmonieux, destinés à orner les demeures d’une bourgeoisie flamande aisée. Notre tableau, peint vers 1627-1628, fait transparaître le raffinement du maître de maison, l’orfèvrerie splendide et le verre façon bohême témoignant des arts de la table en Flandres au début du XVIIe siècle. Notre symphonie gourmande et décorative, annoncée autour de 70 000 €, étale aussi un pedigree prestigieux : elle provient en effet des collections de Paul Mantz, qui se révèle le premier historien d’art à avoir réhabilité, au milieu du XIXe siècle, l’œuvre du peintre. Avec de tels atouts, elle orchestrait une vive joute d’enchères. Multipliant par neuf ses attentes, elle était finalement adjugée à un heureux amateur étranger.
Nîmes, samedi 1er février.
Hôtel des ventes de Nîmes SVV. Cabinet Turquin.

Louis-Cyrus Macaire (1807-1871) et Jean-Victor Warnod (1812-1892), Navire quittant le port du Havre, vers 1851-1853, daguerréotype demi-plaque, dans un cadre en bois noirci, papier bleu d’origine, 147 x 106 MM.
Frais compris : 105 270 €.
Les débuts de la photo
Révolutionnaire, la photographie permet au XIXe siècle le dépassement progressif des canons séculaires de l’image. En donnant à voir la réalité sous des aspects parfois déroutants, elle participe dès sa naissance au renouvellement de la vision artistique, qui bouleverse les arts traditionnels. Parmi les pionniers du «miroir qui se souvient» se range Louis-Cyrus Macaire. Originaire de Saint-Laurent-en- Caux, il tient au début du second Empire un atelier nommé «Musée central de la photo», au passage Jouffroy dans le IXe arrondissement. Avec son frère, Jean-Victor, il réalise vers 1851-1853 une suite exceptionnelle de daguerréotypes dans le port du Havre. S’intéressant aux éléments naturels, ils représentent des vagues se brisant sur les rochers, des soleils couchants qui caressent des trois-mâts en partance pour le large. Ils suscitent une émotion véritable grâce aux tonalités intenses et au jeu du clair-obscur. Témoignant d’une vision moderne de la photographie, ils séduisent un public épris de nouveautés et développent les mêmes préoccupations que les peintres impressionnistes, à l’instar d’Eugène Boudin vivant alors au Havre. Comme Navire prêt pour l’appareillage, conservé à la Bibliothèque nationale de France, notre demi-plaque, indiquée autour de 7 000 €, livre ainsi une image non redressée pour mieux promouvoir la vitesse et la prise de vue. Proposée en parfait état d’origine, elle avait été fortuitement découverte au château du Bois-de-la-Roche, près de Ploërmel, appartenant à Ange Bossard, un grand industriel également collectionneur. Jamais ouverte, elle provoquait une belle bataille d’enchères. Décuplant très largement les estimations, elle entre au final dans la photothèque d’un grand amateur américain.
Rennes, lundi 27 janvier.
Rennes Enchères SVV. M.Plantureux.

Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), L’Architecture, Paris, chez l’auteur, 1804, titre, feuille de dédicace, 240 pages et 125 planches.
Frais compris : 36 330 €.
Ledoux visionnaire
Comme son maître Jacques-François Blondel, Claude-Nicolas Ledoux est académicien. Cependant, loin d’embrasser les convictions de ses aînés, il s’avère très critique à l’égard des réalisations architecturales de son temps. Dans L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, seul tome publié de son vivant, il expose sa vision de la discipline autour de son utopie de la ville de Chaux – cité idéale pourvue de tous les équipements nécessaires –, qu’il rêvait de construire autour de la célèbre saline d’Arc-et-Senans (débutée en 1775), et du théâtre de Besançon. L’exemplaire de l’édition originale vendu atteignait 30 000 €, dépassant ainsi son estimation. Il est à toutes marges et compte cent vingt-cinq planches, sa reliure étant moderne. En homme des Lumières, cet architecte fonctionnaliste voue à l’Antiquité une admiration sans borne et fait de son art un moyen privilégié de l’amélioration des fondements économiques et sociaux. Dès 1773, il fait graver ses projets en vue de la réalisation d’un livre. Au fil des années, plusieurs graveurs s’attelleront à la tâche, dont Nicolas Ransonette, Masquelier le Jeune et Sellier. Ledoux n’hésite pas à faire modifier ses dessins afin de les adapter à l’évolution de sa pensée. L’une des planches les plus célèbres est celle reproduite. Intitulée Le Coup d’œil du théâtre de Besançon, elle a fasciné les surréalistes, au point que Magritte s’en est inspiré pour Le Faux Miroir (1928). Notre ouvrage devait être suivi de trois autres consacrés au reste de son œuvre. Seul un second, réalisé à partir des documents et cuivres laissés par Ledoux, paraîtra en 1846. Un exemplaire de ce rarissime volume figure, à la suite d’un autre exemplaire du premier, dans la vente de la bibliothèque d’architecture d’un amateur, organisée le 6 mars par Alde à l’hôtel Meurice.
Jeudi 6 février, salle 13 - Drouot-Richelieu.
Yann Le Mouel SVV. M. Benelli.

Gil Elvgren (1914-1980), Pin-up assise sur une valise, vers 1950, huile sur toile, 75,5 x 60,5 cm.
Frais compris : 62 540 €.
Les pin-up de Pierre Lescure
La première vente aux enchères de Piasa organisée uniquement sur internet était couronnée de succès, avec un sujet de choix il est vrai, la collection Pierre Lescure, qui rapportait cette fois-ci 450 000 € frais compris. Rappelons que cet homme de média s’était déjà séparé d’une bonne partie de sa collection le 27 mai 2004 à Paris (voir Gazette 2004 n° 20 page 43). Passionné de cinéma, futur président du Festival de Cannes, cet enfant du rock est également féru de culture américaine, celle terriblement streamline de l’après-guerre. Dans cette édition «Online Only», une cohorte de beautés un poil aguicheuses raflaient la mise, notamment celle reproduite, imaginée vers 1950 par un maître du genre, Gil Elvgren. D’un battement de cils, elle empochait 50 000 €. Entre les Années folles et les Sixties, celui que l’on appelle le «Norman Rockwell des pin-up» a créé des affiches publicitaires pour de nombreuses firmes, notamment Brown & Bigelow. Basée à Saint Paul, dans le Minnesota, cette maison d’édition est devenue dans les années 1940 l’un des plus grands éditeurs de calendriers au monde. Si Rockwell illustrait ceux des Boy Scouts of America, Elvgren fournissait, en compagnie d’autres illustrateurs, les visuels destinés à un public d’âge plus mûr. Les archives de la compagnie conservent un nombre important de ses œuvres, d’un format comparable à celle-ci. Installée sur sa valise, non loin d’un panneau fleurant bon le Far West, notre fausse ingénue dévoile des dessous affriolants. Photographiant d’abord ses modèles, l’artiste avait coutume de prendre ensuite quelques libertés avec leur réalité anatomique, les rendant encore plus désirables. Des wonder women qui, sans être des super-héroïnes, affichaient des attributs hors du commun. Effet garanti !
Vendredi 31 janvier, Internet.
Piasa SVV.

Torche officielle des JO de Grenoble de 1968, tôle cuivrée, h. 76 cm.
Frais compris : 93 743 €.
Une forme olympique
Les jeux Olympiques d’hiver battent leur plein, à Sotchi et aux enchères, comme le montre cet exemplaire de la torche officielle des JO de Grenoble de 1968, adjugée 93 743 € frais compris. Comme les trente-deux autres produites, elle est en tôle cuivrée (h. 76 cm), mais il lui manque son fourneau. La torche des JO d’hiver d’Albertville de 1992, signée Starck et nettement plus design, se négociait quant à elle à 35 000 €. En acier inoxydable (h. 42 cm), elle est numérotée 112/130. La troisième enchère à cinq chiffres, 12 000 €, allait sur une estimation haute de 3 500 € à une médaille, en bronze (diam. 4,5 cm) attribuée par Le Progrès de Lyon à Maurice Garin pour sa victoire lors de l’étape initiale du premier Tour de France, organisé en 1904. L’étape s’est déroulée entre Paris et Lyon. Ce cycliste sera également le vainqueur de la compétition, mais sera disqualifié. Le créateur de l’épreuve, Henri Desgranges, le défendra ainsi que d’autres coureurs ayant subi le même sort, dans les colonnes de L’Auto.
Samedi 8 février, salle 9,  Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV. M. Leynet.
Georges Mathieu (1921-2012), Electra, huile sur toile signée et datée 70, titrée au dos sur le châssis, 60 x 92 cm (deux petits enfoncements à gauche, frottages).
Frais compris : 47 120 €.
Peinture signature
Vous aurez aisément reconnu dans cette toile baptisée Electra le fulgurant mouvement graphique de Georges Mathieu. Un amateur ne s’y trompait pas, qui déboursait 38 000 € pour se porter acquéreur de cette œuvre de 1970. L’écriture a toujours fasciné l’artiste. Celui dont les calligraphies furent le mode d’expression privilégié en peinture, a en effet débuté sa vie d’adulte par des études de lettres et une carrière de professeur d’anglais et de français. Peut-on parler de hasard ? Dans ce cas, il fait bien les choses… Commençant à peindre en 1942, Mathieu écarte bien vite le carcan de la représentation et rejette les pinceaux pour étaler ses couleurs directement au tube ou au pouce sur sa toile. Son abstraction ne sera pas géométrique, comme c’est alors la mode, mais lyrique, faisant appel à la spontanéité du geste. Dès le début des années 1950, son style se définit par des signes tracés sur un fond uni. Exécutant alors de grands formats, il met l’accent sur l’action physique du peintre aux prises avec sa toile, et crée l’événement en réalisant ses tableaux devant un public médusé. Son travail séduit tout particulièrement les amateurs d’avant-garde au Japon et aux États-Unis, où le mouvement gutai et l’action painting suivent respectivement une démarche similaire. Notre peinture de 1970 témoigne d’une évolution dans le travail de Mathieu, le fond uni adoptant un effet de fondu, comme brossé sous ses traits acérés à la couleur acide. Comme il l’a dit lui-même, l’artiste inverse la charge des signes : au lieu d’être l’aboutissement de la pensée, ils deviennent à l’origine même des idées. Lesquelles, direz-vous à juste titre ? À vous de trouver, à moins que vous ne préfériez vous laisser guider par les titres allusifs des toiles…
Dimanche 9 février, Saint-Cloud.
Le Floc’h SVV. Cabinet Perazzone - Brun.

Rembrandt Bugatti (1884-1916), Panthère marchant, bronze à patine brun noir nuancé de vert, signé, cachet de A. A. Hébrard, 20,5 x 54 cm.
Frais compris : 216 306 €.
Redoutable panthère
Cette superbe féline, avancée autour de 200 000 €, était portée au pinacle des enchères de cette vacation amiénoise. Provenant d’une succession régionale et portant le numéro D-5, elle avait été achetée à la galerie Hébrard. Restée dans la même famille, elle est référencée sous le n° 71 dans l’ouvrage éponyme de Véronique Fromanger, paru aux éditions de l’Amateur en 2010. Installé à Paris en 1904, Rembrandt Bugatti, fils de Carlo l’ébéniste et frère du célèbre constructeur d’automobiles, se passionne pour la représentation des animaux. Après avoir étudié au Jardin des Plantes, Bugatti part en 1907 à Anvers, invité par la Société royale de zoologie. Pendant quinze ans, l’artiste scrute quotidiennement les bêtes ; immortalisant la variété de leurs comportements, il sait restituer une attitude passagère sans trahir leur nature profonde. Devenu un familier du zoo flamand, Rembrandt Bugatti les aime tant qu’il obtient même le droit de les nourrir et de les soigner… Là se côtoient aussi bien des animaux domestiques que des bêtes sauvages. S’intéressant particulièrement aux félins, il traduit immédiatement leurs diverses expressions qu’il reproduit avec une grande vigueur et un sens réel de la vérité : il transcrit par exemple les attitudes nerveuses et tendues des fauves, plus particulièrement des panthères. Notre bronze concilie bien observation naturaliste et sens du pittoresque. Vivement pourchassé, il suscitait un vif combat d’enchères entre la salle et plusieurs lignes de téléphone. Apprivoisé par un acheteur étranger, il s’apprête à franchir l’Atlantique pour rejoindre une collection anglo-saxonne.
Amiens, samedi 8 février.
Arcadia SVV.

Maurice Denis (1870-1943), Annonciation à Fiesole (aux chaussons rouges), 1898, huile sur toile, 78 x 117 cm. Au verso, esquisse pour Marthe et Marie, 1896.
Frais compris : 525 000 €.
Ancienne collection Gabriel Thomas
Les œuvres provenant de l’ancienne collection Gabriel Thomas totalisaient 1 057 337 € frais compris en dix numéros. On sait combien ce mécène appréciait Maurice Denis, au point de posséder cent vingt tableaux du maître et de lui commander, pour le décor de sa demeure à Meudon en 1908, le cycle de «L’Éternel printemps». C’est par conséquent tout naturellement que cet artiste décrochait les meilleures enchères, les 420 000 € obtenus par l’Annonciation à Fiesole reproduite marquant même un record français (source : Artnet). Cette toile de 1898 présente au dos une composition antérieure, datée de 1896. Il s’agit d’une esquisse pour Marthe et Marie, huile sur toile conservée à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Un record mondial était enregistré pour un dessin de l’artiste avec les 96 000 € acquis, sur une estimation haute de 15 000, par Le Chœur (diam. 122 cm), esquisse préparatoire à l’un des médaillons du décor de la coupole du théâtre des Champs-Élysées, reproduite dans l’Événement cité. Rappelons que notre financier a joué un rôle de premier plan dans la concrétisation de cette «salle philarmonique» projetée par Gabriel Astruc. La Résurrection de Lazare (130 x 160 cm), huile sur toile de 1919, empochait quant à elle 140 000 €, tandis qu’une tempera à l’œuf sur toile de 1922, Le Christ aux enfants et le drachme du Tribut, au Yaudet (80 x 129 cm), se négociait 92 000 €. Pour les autres artistes de l’ancienne collection Thomas, retenons les 24 000 € d’une huile sur toile de Jules Léon Flandrin, Les Bergers d’Arcadie (144 x 144 cm), et les 22 000 € d’une épreuve en plâtre patiné d’un artiste ayant lui aussi participé à la décoration du théâtre des Champs-Élysées, Émile Antoine Bourdelle, figurant une Bacchante aux raisins, 1907 (h. 78,5 cm).
Mercredi 12 février, salle 5 - Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Collier à trois rangs de 148 perles fines en chute, fermoir en or, 5,6 à 10,2 mm.
Frais compris : 310 960 €.
Fines et claires !
Lors de la rédaction du catalogue de vente, ce triple rang n’avait pas encore reçu le résultat d’examen du Laboratoire français de gemmologie. Aussi ses perles étaient-elles prudemment indiquées comme étant de culture. Daté du 22 janvier, le certificat du LFG changeait la donne, indiquant que sur les 149 perles le composant, une seule était de culture, les autres étant naturellement fines, et de couleur blanc crème. Initialement estimé 400 à 700 €, le bijou était réévalué entre 9 000 et 10 000 € pour être finalement bataillé à hauteur de 250 000 €. Comme quoi, il ne faut pas se fier à l’apparence des perles, mais à leur composition, ce que seul peut faire un laboratoire… La perle fine et celle de culture présentent les mêmes critères d’appréciation : la forme, la taille – exprimée en millimètres et en carats, ou grains pour les perles fines –, l’éclat correspondant à la manière dont elles reflètent la lumière, le lustre, qui s’intéresse à leur brillance, et enfin l’orient, à l’impression de profondeur. Ces deux derniers points sont constitutifs de ce que l’on appelle «l’eau» de la perle. Contrairement à une pierre précieuse, cette dernière n’a besoin d’aucune intervention humaine (coupe, taille, polissage…) pour être appréciée. Elle sort d’emblée parfaite du mollusque qui l’a fait naître… Et pas n’importe lequel ! Les amateurs goûtent particulièrement celles produites par la variété Pinctada radiata, qui vit dans la mer Rouge, le golfe Persique ou encore le golfe de Mannar. Son seul défaut, la petite taille des perles qu’elle produit. Et pas de faux espoirs, la fine de claire dont vous vous délectez n’est pas compatible avec les perles fines et claires. Les huîtres comestibles produisent en effet une nacre de mauvaise qualité… À chacune sa spécialité !
Lundi 10 février, salle 3 - Drouot-Richelieu.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV. Cabinet Serret - Portier.

Pablo Picasso (1881-1973), Nu féminin aux regards masculins, 1972, feutres fins de couleur, 32 x 50 cm.
Frais compris : 250 740 €.

© Succession Picasso, 2014.
Les Picasso de Nounours
Quand on figure au panthéon des artistes du XXe siècle, on peut ne pas savoir conduire, surtout lorsqu’on a les moyens d’avoir un chauffeur… C’était le cas de Picasso, qui s’est montré très généreux avec Maurice Bresnu, surnommé «Nounours», dernier à avoir occupé cette fonction auprès du peintre. Provenant de la succession de Jacqueline Bresnu, décédée en 2009, six dessins du Malaguène affichant le pedigree de son chauffeur affrontaient les enchères. Ils totalisaient 324 324 € frais compris, celui reproduit se détachant nettement en empochant 199 000 €. Daté du 25 octobre 1972, il n’était pas estimé plus de 80 000 € et était le plus abouti de l’ensemble proposé. Tracé à l’encre noire sur la page de garde d’un catalogue de dessins de Picasso, exposés à la galerie Louise Leiris du 23 avril au 5 juin 1971, un Visage d’homme barbu (16,5 x 16,5 cm) montait de son côté à 17 200 €, la couverture étant dédicacée, comme le dessin, à la date du 7 juin 1971. Une autre Tête d’homme barbu (28 x 21 cm) exécutée au feutre fin sur la page de faux-titre du Petit monde de Pablo Picasso, ouvrage de Davis Douglas Cooper, se négociait 15 000 €. Elle est dédicacée à Maurice et à son épouse, le 31 décembre 1970. Entre 1934 et 1951, Marcel Boudin a conduit une grande Hispano-Suiza puis une Oldsmobile, qu’il eut l’indélicatesse d’emprunter un jour sans prévenir son propriétaire, avec un accident à la clé. C’est ensuite Paul Picasso qui devint le chauffeur de son père, jusqu’à ce que Jacqueline Roque se charge de conduire son amant puis époux, avant l’arrivée de Nounours. Chauffeur de taxi à Cannes, ce dernier a troqué les autographes de stars contre ceux, plus valeureux, d’une autre vedette…
Mercredi 12 février, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV, R. Juge & V. Gérard-Tasset SVV.


Nove di Bassano, manufacture d’Antonibon, XVIIIe siècle, plateau de cabaret ovale en faïence centré d’un cartouche montrant une vue de Venise, 48,5 x 39 cm.
Frais compris : 75 000 €.
Une veduta miniature en faïence
La fêlure indiquée au centre de ce plateau de cabaret ainsi que la restauration signalée sur le bord n’entamaient en rien l’ardeur des enchérisseurs, qui le poussaient jusqu’à 60 000 €, soit dix fois son estimation haute. Outre l’originalité de sa forme, cette pièce se distingue tant par la qualité de son décor floral que par le sujet de son cartouche luxueusement cerné. Les gondoles et l’architecture du pont permettent d’identifier un quai vénitien, l’artiste ayant pris quelques libertés avec la réalité topographique des lieux. Notre plateau sort des ateliers Antonibon. Dans son ouvrage sur l’histoire de la faïence ancienne, paru en 1874 et 1876, Ris-Paquot indique que «Nove, près Bassano, produisit, vers la fin du dix-septième siècle, sous la direction d’un potier du nom d’Antonibon, quelques faïences remarquables signées de ce nom». Depuis cette date, les recherches ont permis de préciser les choses. Cette famille a ouvert des ateliers à Bassano et à Nove à la fin du XVIIe siècle, qui ont perduré jusqu’à la seconde moitié du XIXe. Pasqualine Antonibon fonde le premier vers 1670 et produit des pièces d’usage courant. Son fils Gian Battista va obtenir en 1728 de la Sérénissime un privilège pour la fabrication de faïences fines, le sénat confirmant en 1732 cette reconnaissance en l’autorisant à ouvrir une échoppe à Venise, lui permettant notamment d’écouler sa production inspirée de Delft. Son fils Pasquale va enfin donner ses lettres de noblesse à la manufacture en développant, entre 1750 et 1770, un travail raffiné, appelé à un grand succès commercial. Il se lancera également dans l’aventure de la porcelaine, en s’adjoignant les services d’un spécialiste de Dresde, Sigismond Fischer.
Vendredi 14 février, salle 11 - Drouot-Richelieu.
Pescheteau-Badin SVV. Mme Fouchet, MM. Froissart C., L’Herrou.

IMarc du Plantier (1901-1975), chaise longue dite « Egyptienne » en chêne cérusé, 74,5 x 204 x 74,5 cm.
Frais compris : 125 000 €.
Par Toutankhamon !
Provenant d’une succession, des meubles de Marc du Plantier totalisaient 240 000 € frais compris. La plus haute enchère, 100 000 €, se prélassait sur la chaise longue reproduite, 46 000 € s’installant aussi bien dans une suite de six chaises du même modèle que dans trois fauteuils également inspirés du mobilier de l’Égypte antique. Cet ensemble a été réalisé en chêne cérusé, une essence qui, ainsi traitée, illustre parfaitement le luxe sobre et élégant du décorateur. Le 4 novembre 1922, un certain Howard Carter découvre la sépulture d’un pharaon oublié, Toutankhamon. Plus de deux mille objets en parfait état de conservation et un sarcophage de 110 kg avec son masque d’or en sont extraits, provoquant une véritable tempête médiatique. Le trône est mis au jour en 1923 et publié l’année suivante dans L’Illustration. Une photographie décrit son dossier, orné du jeune souverain assis sur une chaise. En 1932, Marc du Plantier et son épouse Anne s’installent dans leur appartement du boulevard Suchet, décrit par le chroniqueur mondain André de Fouquières comme étant «d’une Antiquité néogrecque (…) dernière expression d’un modernisme aigu» (in Marc du Plantier, Yves Badetz. Éditions Norma, 2010). Les chaises, les fauteuils et la chaise longue du salon s’inspirent  directement du modèle figurant sur le dossier du trône égyptien, les pieds étant simplement silhouettés de profil dans du chêne cérusé de blanc d’argent. Ce sens de l’épure est l’un des signes distinctifs de ce jeune décorateur n’ayant débuté sa carrière que quelques années auparavant, en 1928, après des études d’architecture aux Beaux-Arts et de peinture à l’académie Julian. Ce modèle de siège sera repris dans plusieurs intérieurs, dont celui du baron Henri de Rothschild et celui de sa fille Anne, épouse d’Anatole Muhlstein.
Mercredi 12 février, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Le Brech & Associés SVV. Cabinet Maury.

Maximin (235-238), aureus (mars 235-janvier 236) en or, poids 6,68 g.
Frais compris : 192 000 €.
Rome républicaine et impériale
Dans le préambule du catalogue, Sabine Bourgey, expert de la vente, annonçait comme exceptionnel l’ensemble de monnaies romaines en or provenant de deux collections constituées après la Seconde Guerre mondiale. La cascade d’enchères qui pleuvait sur la majorité des vingt-huit premiers numéros de cette vente, qui totalisait 1 230 936 € frais compris, lui donnait raison. Ainsi, estimé pas plus de 8 000 €, l’aureus reproduit était bataillé ferme à hauteur de 160 000 €. Frais compris, il affiche une cote au gramme de 28 742,51 €. Il est frappé à l’effigie de Maximin Ier, dit «le Thrace» en raison de ses origines, considéré selon certaines sources comme le deuxième chevalier étant parvenu à devenir empereur. Il monte sur le trône à la suite d’un complot militaire, l’armée assassinant l’empereur Sévère Alexandre et sa mère en 235. Maximin régnera à peine plus de trois ans. Deux autres enchères à six chiffres résonnaient, tout d’abord 110 000 € sur un aureus (8,01 g) républicain au style exceptionnel, frappé par un atelier itinérant en 43-42 av. J.-C., de la tête laurée de la Liberté et du nom de Marcus Junius Brutus Caepio, fils adoptif et assassin de César. Cette monnaie est émise alors que Brutus est obligé de fuir Rome. Vaincu par Antoine, il se suicidera le 23 octobre 42 avant notre ère. 105 000 € tintaient sur une monnaie gauloise, un statère d’or (7,44 g) arverne de Vercingétorix figuré tête nue, la chevelure bouclée, avec au revers un cheval libre. Les seules représentations connues du héros gaulois se trouvent sur ces monnaies, et encore ignore-t-on s’il s’agit d’un véritable portrait. Fils de Pompée le Grand, Sexte Pompée avait fait réaliser quant à lui, en Sicile, un monnayage d’or à la mémoire de son père. Un aureus (7,85 g - 42-40 av. J.-C.) représentant au revers les deux hommes d’État, et à l’avers la tête nue de Sexte, cavalait à 80 000 €. Autre monnaie à double portrait à 70 000 €, un aureus romain (7,30 g - 117-118) présentant à l’avers Hadrien et au revers Trajan, le jeune empereur assurant ainsi sa légitimité, son prédécesseur l’ayant adopté.
Mercredi 12 février, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. Mme Bourgey.

Ferrari Enzo, puissance fiscale 66 cv, cylindrée 5 998 cm3, carrosserie CI, 1 439 km, mise en circulation 16/12/2005, intérieur cuir rouge.
1 006 720 € frais compris.
ferrari supercar
Les chevaux ne manquaient pas sous les capots des véhicules proposés ce vendredi à Sainte-Geneviève-des-Bois, sur mandat de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC). Ferrari, Aston Martin, Porsche et Bentley étaient au rendez-vous sur la ligne de départ. Sans surprise, la marque au cheval cabré enfumait ses concurrentes, à 880 000 €. Son ambassadrice ? Enzo, l’automobile d’exception appartenant au cercle très fermé des «supercars». Un nom ronflant pour une catégorie aux caractéristiques imprécises, si ce n’est qu’elle s’arroge tous les superlatifs en termes de véhicules sportifs. La performance est bien sûr au cœur de l’affaire, grâce à des matériaux et à des technologies de pointe dignes des circuits. Du sur-mesure produit au compte-goutte, naturellement hors de prix… Ferrari a ainsi mis en vitrine la GTO, la F40 et la F50, rejointes en 2002 par la Enzo, produite à 400 exemplaires. Ses atouts ? Une carrosserie en composite haute performance et un châssis à structure alvéolaire en fibres de carbone et aluminium, véritable défi à la légèreté. Son moteur V12, développant quelque 660 chevaux à son maximum, propulse le bolide aux 350 km/h annoncés par le constructeur. Celui-ci s’est inspiré des lignes de la Formule 1 pour travailler l’aérodynamisme de l’engin et mettre l’accent sur «l’effet de sol». Les commandes du bolide, ainsi que l’installation de son pilote, ont également été pensées de manière fonctionnelle et efficace, afin que l’homme et la machine puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. De quoi jouer dans la cour des grands…
Vendredi 14 février, Sainte-Geneviève-des-Bois.
SCP martin du nord, de bouvet.

Culture Maya, Guatemala, période classique, 550-950, hacha en pierre dure gris-brun à surface patinée finement gravée, 24,1 x 19 cm.
Frais compris : 65 000 €.
Hacha maya
Provenant de la collection d’un amateur vivement appréciée, cette hacha maya emportait la mise en empochant 52 000 €. Son estimation n’en excédait pas 12 000. Finement gravée sur ses deux faces, elle représente un homme au visage ridé, portant sur son crâne la dépouille d’un rapace. Sur cette partie, un trou biconique permettait de suspendre l’objet, déjà reproduit en page 31 de la Gazette n° 6. On le sait, les hachas étaient l’un des accessoires du jeu de balle, celles taillées dans la pierre étant utilisées lors des cérémonies religieuses liées à sa pratique. Elles représentent fréquemment des profils humains, en référence aux décapitations réalisées lors du sacrifice des vaincus, afin de garantir la fertilité. Ce sport avait une connotation symbolique significative, tenant une place centrale dans le récit mythique consigné, à l’époque coloniale, par les Indiens quichés vivant dans les hautes terres du Guatemala. Il fournit un cadre à l’affrontement entre héros et seigneurs de l’inframonde. Gagner la partie signifiait tout simplement vaincre les forces issues de ce monde souterrain, et ainsi maintenir l’ordre et l’équilibre de l’univers. On comprend mieux pourquoi les perdants étaient voués à un funeste sort… Hélas, même si les progrès réalisés dans le déchiffrement des hiéroglyphes mayas ont permis des avancées notables dans la compréhension de cette civilisation, on sait peu de chose de ce sport, centré autour d’une balle en caoutchouc qui pouvait peser jusqu’à trois kilos.
Jeudi 20 février, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Blazy.
Anonyme, campagne française du Mexique, album grand in-folio de quatre-vingt-quatre aquarelles et quatre dessins sur papier fort, 1862-1867, reliure moderne mosaïquée de Florent Rousseau. Frais compris : 34 425 €.
Mexique 1862-1867
La malheureuse aventure mexicaine de Napoléon III a laissé une trace significative, dans l’histoire de l’art, sous la forme des tentatives d’Édouard Manet de décrire un événement de l’histoire contemporaine. Ses trois grands tableaux traitant de l’exécution de Maximilien de Habsbourg-Lorraine questionnent autant l’un des grands genres de la peinture académique – celle d’histoire – à l’heure de la modernité que l’engagement politique de l’artiste. Cet album vendu 29 000 € raconte, à la manière d’un véritable reportage en aquarelles, les nombreux épisodes de l’expédition qui allait aboutir à la triste fin de l’époux de Charlotte de Belgique. Anonyme, il a été attribué au marquis de Blosseville,officier attaché à l’état-major du corps expéditionnaire français au Mexique. Il compte quatre-vingt-quatre aquarelles – et quatre dessins – exécutées entre 1862 et 1867 et pour la plupart légendées. À noter que certaines concernent la Martinique, sans doute saisies à l’occasion d’une escale durant la première traversée. Les scènes sont décrites avec soin, non sans humour dans certains cas, la satire n’étant pas non plus absente. Alternent des sujets pittoresques, d’autres étant directement liés à l’expédition, comme des vues de campements, défilés, transports et même d’émeutes à Puebla. Cette ville a été le théâtre d’une première bataille le 5 mai 1862, au terme de laquelle le général Zaragoza a repoussé les forces françaises, ces dernières reprenant la place le 19 mai de l’année suivante, après deux mois de siège. Notre aquarelliste, sans doute reparti avec les troupes de Napoléon III, n’assistera pas à l’exécution de l’empereur du Mexique, fusillé le 19 juin 1867.
Mercredi 19 février, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. M. Galantaris.

Japon, époque Edo (1603-1868). Tonkotsu en bois à décor de nuages, tigre et dragon ; netsuke en bois et corne de cerf représentant un Hollandais tenant un chien dans ses bras.
Frais compris : 17 360 €.
Netsuke et tonkotsu
Ce deuxième opus de l’ancienne collection Lü Xiaguang mettait l'accent sur l’art japonais, en particulier sur les netsuke, sagemono et okimono. Sculpté à l’époque Edo (1603-1868) dans du bois et de la corne de cerf, ce sagemono et son netsuke représentant un Hollandais portant un petit chien, estimé pas plus de 3 000 €, en atteignait 17 360 frais compris.  Ces pièces de petites dimensions sont sculptées avec délicatesse et humour dans l’ivoire, le buis ou autres bois. Les netsuke ont pour fonction de retenir un sagemono, c’est-à-dire une «chose suspendue», comme un nécessaire à fumer composé d’un récipient à tabac, le tonkotsu, et d’un kizeruzutsu, l’étui à pipe. Utilisés à partir du XVIe siècle, ces objets du quotidien étaient le plus souvent réalisés par des peintres ou des graveurs sur métal. Tous les sujets saisis par leur imagination se voyaient réduits en sculptures de quelques centimètres, sans angle aigu ou arête vive pour ne pas blesser leur porteur. À côté des figures de légende des végétaux, des animaux et des divinités, la représentation des Européens était un sujet rare et de choix, même si parfois caricatural. Au début de l’ère Edo, le shogun Hidetada installe dans la cité le centre du pouvoir, rétablit l’unité du Japon et interdit le pays aux étrangers, sauf aux Hollandais installés sur l’îlot de Dejima, à Nagasaki. Ces «barbares du Sud» ont intrigué les artistes japonais qui les représentent avec beaucoup de fidélité. Avec leurs grands chapeaux, leurs bas et leurs cheveux bouclés, on comprend pourquoi les Néerlandais, seuls étrangers alors tolérés dans le pays, interpellaient les Japonais, qui n’hésitaient pas à les porter à la ceinture sous forme de netsuke. Le nôtre montre une affection toute particulière pour l’animal qu’il porte.
Vendredi 21 février, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

École flamande, atelier d’Hendrick van Balen et Jan Bruegel II, Allégorie du printemps, panneau de chêne parqueté, vers 1630, 55,5 x 74,5 cm.
28 750 € frais compris.
La peinture porte ses fruits !
Dispersant le contenu d’un relais de chasse, cette vacation, au produit global de 300 000 € frais compris, célébrait plus particulièrement les tableaux anciens. Attendue au plus haut à 8 000 €, notre Allégorie du printemps était ainsi bataillée jusqu’à 23 000 €. Ce panneau flamand du XVIIe siècle a sans doute été en son temps l’ornement d’un cabinet d’amateur, auprès d’autres objets précieux ou insolites. L’époque était aux découvertes maritimes et, tandis que les Hollandais couraient le monde en rois des mers, les notables restés à terre s’évadaient à travers leurs collections de merveilles, réunies comme autant d’échantillons de l’univers. Prétextes à représenter plusieurs genres dans un même tableau, les compositions allégoriques allaient les combler. Les peintres eux-mêmes s’en donnent alors à cœur joie, prenant prétexte du sujet pour exercer leur pinceau virtuose sur des natures mortes illusionnistes, des bouquets minutieux, ou des étoffes presque palpables. Autant de détails que les ateliers réalisent avec brio, grâce à la spécialisation de leurs peintres. Hendrick Van Balen ouvre le sien dans sa ville d’Anvers à son retour d’Italie, en 1602. Les figures de ce romaniste, marquées par la finesse du dessin, le soin porté aux détails et la chaleur des coloris, adoptent un style proche du maniérisme de Hans Rottenhammer, rencontré dans la Péninsule. Si Van Balen réalise quelques imposants tableaux d’autels, il se spécialise dans les paysages animés de scènes bibliques, mythologiques ou allégoriques, peints sur bois ou sur cuivre. Une entreprise florissante, qui lui permettra de s’adonner lui aussi à son intérêt pour la collection. Comme il était d’usage, l’artiste a collaboré avec d’autres peintres de renom : Jan Bruegel de Velours pour les détails et les fonds de paysage, le fils Jan Bruegel II dit le Jeune, mais aussi Joos de Momper, Frans Snyders ou encore Gaspar de Witte. Dans ces œuvres à plusieurs mains, chacun donne le meilleur de lui-même…
Dimanche 23 février, Fontainebleau.
Osenat SVV. Cabinet Turquin.

Livre d’heures manuscrit pour un prince de la maison de France, 1475, in-8°, école de Tours, 165 x 113 x 40 mm.
Frais compris : 123 600 €.
Livre princier
Les bibliophiles débattaient avec ferveur ce magnifique livre d’heures, espéré autour de 18 000 €. Provenant de la bibliothèque d’un grand amateur, il était proposé dans un bel état de conservation. La reliure ancienne travaillée en maroquin noir porte un monogramme «C. P.» au centre des plats. Comportant cent quatre-vingt-onze feuillets sur vélin, il s’embellit de cent quarante-cinq petites miniatures au calendrier ainsi que de trente-neuf grandes enluminures ; l’ensemble se détache d’un fond agrémenté de motifs ornementaux variés. La mise en page du manuscrit, les lettrines enluminées et les bordures richement décorées signent probablement un ouvrage de l’école tourangelle. Comme dans les Heures du Duc de Berry, on y trouve l’évocation des occupations mensuelles : mars illustre ainsi le mois des labours. La qualité et la fraîcheur des enluminures mettent en valeur l’emploi de l’or à la feuille subtilement hachurée. À ces critères s’ajoutent la variété des compositions et la diversité du répertoire décoratif. La miniature ci-contre, tirée de l’Ancien Testament, montre «Job abandonné à Satan», entouré d’effrayants démons. Également d’une grande spontanéité, plusieurs miniatures représentent  des scènes du Nouveau Testament telle «La Résurrection de Lazare» ; d’autres représentent encore des saints à l’exemple de saint Nicolas, particulièrement vénéré en Touraine. Notre livre d’heures bénéficie enfin d’un pedigree prestigieux. Il était destiné à un prince de la maison de France qui venait de recevoir l’ordre de Saint-Michel. Âprement disputé entre des musées, le marché et des collectionneurs, il était finalement adjugé à un bibliophile français, qui l’emportait au sextuple des estimations.
Roubaix, lundi 17 février.
May & Associés SVV. M. Giard.

Émile Gallé (1846-1904), grand vase cornet Les Farouches, à corps convexe de section carrée, en verre soufflé mosaïqué, h. 40 cm.
Frais compris : 71 370 €.
Gallé farouche et virtuose
Cette spectaculaire création verrière, attendue autour de 20 000 € et inédite sur le marché, était le point de mire de cette vacation romanaise. Provenant directement de la famille Gallé, elle est la réplique d’un vase appelé Les Farouches. Présenté à l’Exposition universelle de 1900, il illustre la revue La Lorraine datée du 15 décembre de cette même année. Dès les années 1890, l’artiste repense l’art du verre. Il renoue avec les couleurs, mène des recherches sur la matière et la cuisson. Émile Gallé expérimente ainsi tour à tour le façonnage à chaud, la taille, la gravure à l’acide ou à la roue, la marbrure, les émaux et la marqueterie. Botaniste renommé, il trouve sa principale inspiration dans la nature. Gallé s’initie ainsi à l’art horticole nippon sous la houlette d’Hokkai Takashima, secrétaire du directeur général des forêts du Japon et envoyé en 1884 à Nancy comme élève à l’école forestière. S’imprégnant de la culture extrême-orientale, l’artiste y puise une nouvelle inspiration tout en préservant ses propres conceptions. Les vases, véritables sculptures en verre, deviennent des prouesses de virtuosité tant technique qu’esthétique comme en témoigne notre modèle. Réalisé en verre mosaïqué, il s’avive de tonalités intenses qui reprennent les couleurs de l’arc-en-ciel allant du pourpre au vert jade. Il s’anime ainsi de papillons éphémères associés à des orchidées sauvages. Ce somptueux décor rappelle la fragilité de la vie, son perpétuel renouvellement et son extrême beauté. Avec de tels atouts, notre vase non signé faisait l’objet d’une vive lutte d’enchères entre des institutions, des collectionneurs et le négoce international pour être au final adjugé largement au triple des estimations.
Romans-sur-Isère, samedi 15 février.
Drôme Enchères SVV. M. Marcilhac.

Chine, XVIIIe- XIXe siècle. Coupe libatoire en corne de rhinocéros sculptée et ajourée, 310 g, h. 12, l. 14 cm.
Frais compris : 146 625 €.
Objet de lettré
En ce début d’année, le cours des coupes libatoires chinoises en corne de rhinocéros ne semble pas près de faiblir ! La preuve avec les 115 000 € recueillis, sur une estimation de 50 000 à 60 000 €, par cet exemplaire du XVIIIe-XIXe siècle finement sculpté et ajouré d’un paysage accueillant un musicien dans une forêt de pins, des rochers et une rivière. Il est en outre gravé d’un poème signé de Changgeng et accompagné d’un sceau ding : «Les eaux courent parmi les fleurs, j’écoute les pins dans un beau paysage». Objet de prestige social, la coupe libatoire en corne de rhinocéros est également l’un des attributs du lettré. Sa matière, symbole de joie, est une évocation de la nature, liée au taoïsme. De fait, elle est parfaitement adaptée au sujet de notre pièce, récurrent dans la tradition chinoise et notamment dans la peinture de paysage. Conformément à l’esthétique et aux conventions lettrées, il oppose à la fragilité et à la brièveté de la vie humaine l’éternité de la nature. Au début du règne des Qing, après une large dénonciation de la part des lettrés des envahisseurs mandchous, une réconciliation s’est opérée à partir des années 1690, l’empereur Kangxzi revalorisant leur culture. Comprenant que la pérennité de sa dynastie ne pourrait reposer que sur une attention soutenue portée au patrimoine chinois, il lance en 1679 la rédaction de l’histoire dynaste des Ming, qui ne sera achevée que soixante ans plus tard. Les lettrés ayant à nouveau la cote, on comprend pourquoi les coupes libatoires en corne de rhinocéros ont été produites en si grand nombre, leur décor faisant la spécificité de chacune.
Vendredi 28 février, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV. M. L’Herrou.

Benjamin Franklin (1706-1790), lettre autographe signée à Jean-Baptiste Le Roy, Londres, 16 novembre 1772, quatre pages in-folio rédigées en anglais, portrait gravé joint.
Frais compris : 100 000 €.
Sujets électriques !
Le commentaire page 26 de la Gazette n° 7 indiquait : «C’est entre 15 000 et 20 000 € qu’est espérée cette missive de quatre pages (en anglais) du physicien, philosophe et homme d’État américain Benjamin Franklin». Cependant, les figures tutélaires de la jeune Amérique ont le don de déclencher les passions. C’était ici chose faite, notre lettre atteignant 80 000 €. Elle a été rédigée à Londres le 16 novembre 1772, soit trois mois jour pour jour après l’élection en France de son auteur à l’Académie royale des sciences, en tant qu’«associé étranger». Les relations entre l’institution et le futur signataire de la déclaration d’indépendance américaine sont anciennes. Le 13 mai 1752 étaient lues devant ses membres les Expériences et observations sur le tonnerre, relatives à celles de Philadelphie par Thomas François d’Alibard, traducteur des Opinions et conjectures concernant les propriétés et effets de l’électricité provenant d’expériences faites à Philadelphie de… Benjamin Franklin. L’occasion de vives discussions au sein de l’Académie ! Vingt ans plus tard, débats et expérimentations diverses sont toujours d’actualité, comme le relève notre lettre adressée à Jean-Baptiste Le Roy (1719-1800). Ce physicien français, fils de l’horloger du roi Julien Le Roy et membre de l’American Philosophical Society, est un proche de Franklin. Il a notamment étudié l’utilisation des paratonnerres sur les bâtiments et navires, ainsi que l’application de l’électricité à l’étude des phénomènes de la vision. Notre courrier traite de plusieurs sujets potentielle-
ment sous tension, comme l’opposition de Benjamin Wilson à l’érection d’un paratonnerre pointu sur un magasin de poudre. Sont également évoquées les expériences de John Walsh concernant les torpilles, poisson produisant de l’électricité. Franklin conclut en précisant qu’il a inscrit le nom de Le Roy dans la liste de l’élection à la Royal Society. Ce dernier en deviendra membre.
Jeudi 27 février, Salle 8 - Drouot-Richelieu.
Daguerre SVV. M. Bodin.

Tycho Brahé (1546-1601), Opera omnia, Francfort, Joannis Godofredi Schonvetter, 1648, deux parties en un volume in-4o,reliure d’époque en maroquin rouge armorié.
Frais compris : 23 560 €.
Tycho Brahé aux armes
Incontestablement, François de Rignac (1580-1663), procureur général du Roi en la cour des aides de Montpellier, était féru d’astronomie. En témoigne cet exemplaire de l’Opera omnia de Tycho Brahé, publié à Francfort en 1648. Luxueusement relié en maroquin rouge d’époque aux armes de notre magistrat – d’azur au lion d’or, accompagné de cinq canettes d’argent rangées en orle –, il dépassait à 19 000 € son estimation. Cette édition collective regroupe l’Astronomiæ instauratæ progymnasmata et De mundi ætherei recentionibus et phænomenis du célèbre astronome danois. Ces deux textes ne constituent pas son œuvre complète, puisqu’il manque son premier traité, publié en 1573, De nova stella. De mundi ætherei recentionibus et phænomenis paraîtra en 1577 et l’Astronomiæ instauratæ progymnasmata, sous le titre d’Astronomiæ instauratæ mechanica, en 1598. Le tirage de cette dernière édition, réalisée à Hambourg par Philip von Ohrs sur la presse de Tycho, s’est résumé à moins de cent exemplaires. L’édition post mortem de 1602, devenue «progymnasmata», a été réalisée à Nuremberg par Levinus Hulsius. Elle se distingue par son titre, un traitement moins luxueux que la première et l’ajout d’un portrait de l’astronome… Le tout sous la supervision de son assistant, Johann Kepler, qui va poursuivre les travaux de son maître et aboutir aux fameuses lois sur le mouvement des planètes qui portent son nom. C’est grâce à la précision des mesures de la trajectoire de Mars effectuées par son aîné que Kepler a pu énoncer ses théories. On doit aussi à Brahé de notables améliorations concernant la connaissance de la Lune, la prise en compte de la réfraction et la mise au point d’une table de correction. Les instruments d’observation et de mesure qu’il a imaginés furent déterminants pour l’exactitude de ses relevés.
Mercredi 26 février, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Courvoisier.

Mikhaïl Federovitch Larionov (1881-1964), Rue à Moscou, toile, vers 1907-1909, 61,7 x 78 cm.
Frais compris : 864 000 €.
Moscou prend des couleurs fauves
Cette vente lyonnaise fêtait l’ancien empire des tsars avec une vue de Moscou, signée Mikhaïl Federovitch Larionov. Figure importante des pionniers de la peinture contemporaine, il est aussi l’un des créateurs de l’art abstrait. Fondateur en 1910 du rayonnisme, il deviendra avec sa compagne Natalia Gontcharova le principal décorateur des Ballets russes. En 1906, Serge de Diaghilev, protecteur des artistes, l’invite à Paris pour assister à une exposition de peintres compatriotes dans le cadre du Salon d’automne au Grand Palais. Le jeune Larionov s’enthousiasme devant l’œuvre de Gauguin, à qui l’on rend un hommage posthume, et s’emballe également face à la palette vibrante des fauves. Regagnant Moscou quelques mois plus tard, il va être le grand propagateur des artistes français, faisant ainsi connaître Matisse et Bonnard. Avec David Burliouk, il organise l’exposition de « La Couronne » à Saint-Pétersbourg et travaille avec le groupe de la rose bleue, diffusant leurs idées avant-gardistes dans la revue La Toison d’or. Notre toile, peinte à cette époque, affiche un pedigree prestigieux. Provenant directement de la collection Alexandra Tomilina-Larionov, épouse du peintre, elle avait été acquise auprès de celle-ci par un particulier lyonnais. Répertoriée, elle a été à plusieurs reprises présentée lors de rétrospectives. Bien articulée, la composition est bâtie avec une rigueur librement adaptée du cubisme. Éliminant l’anecdotique, elle éclate en vives sonorités chromatiques. Après une allègre symphonie d’enchères, notre Rue à Moscou était finalement décrochée par un grand collectionneur russe. Un beau retour au pays !
Lyon, lundi 24 février.
De Baecque SVV. M. Guinot.

Jules Verne (1828-1905), Le Tour du monde en 80 jours, 217 pages, grand in-8°, Paris, Jules Hetzel et Cie, sans date (1873).
Frais compris : 22 800 €.
Un fabuleux tour du monde
De fervents bibliophiles animaient cette vente marseillaise, attirés par cet exemplaire rarissime des  Voyages extraordinaires écrits par Jules Verne. Mêlant avec habileté science et fantastique, ils regroupent en l’espace de quarante ans, soixante-deux romans et dix-huit nouvelles, habillés le plus souvent de reliures magnifiques. Neuf ans après son premier manuscrit, Cinq Semaines en ballon, Jules Verne publie Le Tour du monde en 80 jours. Durant l’automne 1872, il le fait d’abord paraître en feuilleton dans Le Temps, puis l’édite l’année suivante chez Pierre-Jules Hetzel, à Paris. Notre exemplaire, provenant d’une importante vente régionale, appartient à ce premier tirage. Indiqué autour de 1 200 €, il s’embellit de cinquante-sept gravures signées par Alphonse de Neuville et Léon Benet dit Benett. Ce dernier, conservateur aux hypothèques, profite de ses nombreux voyages de fonctionnaire aux colonies – Algérie, Indochine, Martinique et Nouvelle-Calédonie – pour remplir des carnets de notes et de croquis. Ces illustrations, dressant le cadre exotique du périple, complètent merveilleusement l’univers fantastique de Jules Verne. Notre exemplaire est aussi recouvert d’une reliure de l’éditeur ; la plaque est l’œuvre d’Auguste Souze et le premier plat s’orne d’un éventail et de deux éléphants. Proposé en bon état et à la gouttière pure, il s’agit enfin d’un cartonnage d’essai d’une insigne rareté, inconnu pour ce titre en volume simple de tous les bibliographes. Notre Tour du monde en 80 jours enthousiasmait le négoce international et les amateurs avertis. Pulvérisant les estimations, il rejoignait la bibliothèque d’un passionné de l’auteur de Michel Strogoff.
Marseille, dimanche 23 février.
Marseille Enchères Provence SVV. G. de Dianous et E. Dard. M. D’Aspect.

Maggi, plaque en tôle émaillée, 115 x 70 cm.
Frais compris : 10 800 €.
Bon appétit !
Les plaques émaillées, reines de la pub et de la rue, envahissent les murs de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, où elles cèdent le pas aux matières plastiques. Comparées aux affiches, elles bénéficient de deux atouts : à l’inaltérabilité du matériau, elles joignent une réelle fraîcheur de polychromie. D’abord strictement typographiques, elles profitent ensuite d’une technique proche de la lithographie, permettant des représentations plus imagées. Plusieurs milliers de plaques émaillées sont ainsi créées, vantant les mérites les plus divers : de l’épicerie au garage en passant par la presse et la radio. La chromolithographie et la chromophotographie apportent ensuite une large variété de supports aux émailleries qui connaissent leur âge d’or durant la première moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, leurs collectionneurs, appelés plaquophiles ou placoemaillophiles, recherchent des modèles signés d’illustrateurs prestigieux. Ils sont aussi sensibles à des productions plus complexes, à l’image de notre spécimen. Espéré autour de 1 500 €, il était jusqu’à la vente abrité sous un auvent, dans la cour d’une maison particulière. Objet de bien des appétits, il décuplait largement les estimations, acquis par un amateur étranger. La plaque de forme allongée reprend la composition d’une affiche imprimée en 1890 chez Charles Verneau. Elle s’anime du même slogan : «Bonjour ! Mangez-vous des potages Maggi… en vente chez tous les épiciers». Proposée en l’état, elle vante les préparations alimentaires révolutionnaires inventées par Julius Maggi, un minotier suisse. Les femmes devant réduire leurs activités domestiques pour travailler en usine, il leur propose dès la dernière décennie du XIXe siècle des soupes nourrissantes. D’une qualité assez fine, elles sont réalisées à base de farines de pois, d’haricots et de lentilles et font vraiment de l’entreprise «Maggi… la cuisine d’aujourd’hui ! » …
Nancy, vendredi 21 février.
Anticthermal SVV.

Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), collection de 21 ouvrages, Rome, 1748-1780, 15 volumes in-folio, reliure d’époque française en veau écaillé.
Frais compris : 610 900 €.
De architectura…
Attendue autour de 2,5 et 3,5 M€, cette bibliothèque consacrée à l’architecture, réunie par une famille de passionnés, était vivement disputée. Elle totalisait 4 536 250 € frais compris, sept enchères à six chiffres étant marquées et onze lots seulement ne trouvant pas preneur. Sept préemptions étaient par ailleurs prononcées, pour un cumul de 606 950 € frais compris, réalisées au profit de la Bibliothèque nationale, du château de Versailles, du Centre des monuments nationaux, des Archives de France et de la médiathèque de Roanne. La plus haute enchère, 500 000 €, était l’une des rares à ne pas atteindre l’estimation, par ailleurs fréquemment largement dépassée. Elle concerne une collection de 829 gravures (dont l’une reproduite) de Piranèse en tirage romain, probablement réunie du vivant de l’artiste par Charles-Nicolas Duclos-Dufresnoy (1734-1794), un notaire très lié à Necker. Elle est répartie en vingt et un ouvrages avec texte, dont les fameuses Carceri d’invenzione en seconde édition. Un exemplaire à belles marges et abondamment annoté à la sanguine dans la première moitié du XVIe siècle de la rare édition princeps du De re ædificatoria (Florence, di Lorenzo, 1485) d’Alberti était poussé jusqu’à 280 000 €, sur une estimation haute de 60 000. L’auteur s’y montre influencé par Vitruve, dont l’ouvrage ici le plus couru, 130 000 €, était un exemplaire de la première édition en langue italienne de De architectura… (Côme, da Ponte, 1521). Sa reliure, d’époque et réalisée en Allemagne, est en veau brun avec un riche décor estampé à froid, comprenant notamment le portrait de Maximilien Ier. Les trois albums commandés par le duc d’Antin étaient tous préemptés. La Bibliothèque nationale emportait moyennant 220 000 € le plus valeureux, le Recueil des plans, élévations et vues du château de Petit-Bourg (1730) de Jean Chaufourier, dont l’un des vingt-cinq dessins aquarellés ornait la couverture de la Gazette n° 4. Citons encore les 200 000 € d’un exemplaire de la seconde édition du Recueil choisi des plus belles vues des palais, châteaux et maisons royales de Paris et ses environs (Paris, Chereau-Basan, [après 1753]) de Jacques Rigaud, l’un des rares à être illustrés de 129 vues perspectives mises en couleurs à l’époque à la gouache et aquarelle.
Jeudi 6 mars, Hôtel Meurice.
Alde SVV. M. Meaudre.

Ruth Francken (1924-2006), chaise Homme, fibre de verre, résine polyester et laiton chromé.
Frais compris : 25 040 €.
Homme-objet
Pour la Journée internationale de la femme, c’est une chaise Homme qui à 20 000 € emportait la mise, heureusement imaginée par une plasticienne au caractère trempé, Ruth Francken. Soit le triomphe à l’orée des seventies de l’homme-objet, après qu’Allen Jones eut en 1969 quelque peu malmené la figure de l’éternel féminin en transformant la femme en porte-manteau, en chaise ou en table basse, tendance érotico-sadomasochiste… Des éditions de six chèrement disputées de nos jours, notre Homme ayant pour sa part été édité une première fois en 1971 par la galerie Xiane et Eric Germain, puis en 1986 par la galerie X Plus à Bruxelles – à trente exemplaires sur trois cents initialement prévus – en blanc et en noir. Concernant l’édition de 1971, seulement onze exemplaires sur les trente prévus auraient été réalisés, le roi du Maroc et Hubert de Givenchy en ayant acquis chacun un. Cette chaise est la création la plus emblématique de Ruth Francken, alors même qu’elle reste relativement marginale par rapport à l’ensemble de son travail. Elle constitue l’une de ses rares incursions dans le domaine des arts décoratifs, l’artiste cherchant à «exprimer spirituellement ce qui dans le monde actuel est dénué de spiritualité». L’étendue de son œuvre – convoquant des références aussi radicales que le philosophe Ludwig Wittgenstein ou le compositeur Mauricio Kagel – avait pu être appréhendée à l’occasion de la vente de sa succession, orchestrée à Drouot les 20 et 21 septembre 2007 Doutrebente SVV. Moulé d’après nature, notre sujet appartient à une série justement dénommée «Objekte».
Samedi 8 mars, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Jean-Marc Delvaux SVV. M. Grail.

Dom Robert (1907-1997), La Cour du chat, tapisserie en laine, numérotée 3/6, vers 1987, 153 x 200 cm.
Frais compris : 63 750 €.
Dom Robert en pleine forme
En recueillant 50 000 €, une estimation doublée, cette tapisserie entre au top 5 (source : Artnet) du palmarès de son auteur, Dom Robert. Tissée vers 1987 dans les ateliers de Suzanne Goubely, elle est intitulée La Cour du chat. De son vrai nom Guy de Chaunac-Lanzac, Dom Robert a supplanté en termes de prix son maître, Jean Lurçat. Si les peintures de ce dernier affichent une bonne cote, ses tapisseries se négocient moins cher que celles de l’homme auquel il a mis le pied à l’étrier. C’est lors d’un passage en 1941 dans l’abbaye Saint-Benoît d’En-Calcat, près d’Albi, que Lurçat découvre ses aquarelles, qui vont devenir des tapisseries. L’artiste est passé par l’école des Arts décoratifs. Il a beaucoup dessiné durant son service militaire à Marrakech, et suffisamment bien pour que Bernheim Jeune expose ses aquarelles. Il travaille ensuite pour la maison lyonnaise de tissus et soies Ducharne. Évoluant dans le cercle de Cocteau, il se liera d’amitié avec le neveu de Max Jacob et tous deux, sous l’influence du philosophe catholique Jacques Maritain, feront leur noviciat à En-Calcat. Tandis que Dom Robert excelle dans les arts graphiques, Dom Clément – Maxime Jacob – poursuivra avec succès sa carrière de compositeur. «Les basses-cours du Tarn et de l’Aude furent pour moi les jardins de Babylone», avait coutume de dire notre aquarelliste-cartonnier, une thématique qui traversera toute son œuvre et dont notre matou offre, entre pissenlits et coquelicots, une variation aussi champêtre que colorée.
Mercredi 5 mars, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV. M. Plaisance.

Johann Hevel (1611-1687), Selenographia sive Lunae descriptio, Dantzig, 1647, in-folio, reliure ancienne en demi-veau brun.
Frais compris : 32 980 €.
Dans la lune
L’estimation de 10 000 € avancée sur cette édition originale du Selenographia sive Lunae descriptio de Johann Hevel, plus fréquemment appelé Hevelius, prenait en compte l’absence du frontispice et du portrait de l’auteur. Les cent onze planches décrivant toutes les phases de la lune – une première pour l’époque – étant toutefois présentes, l’adjudication finale s’établissait nettement plus haut, à 27 000 €. Notre astronome avait donné en 1640 la description de l’astre, mais la gravure sur cuivre de l’ensemble des vues, réalisée par ses soins pour davantage de précision, a décidé d’une publication de l’ouvrage en 1647. Issu d’une famille de Dantzig très aisée, Hevel avait les moyens de ses ambitions. Non content de faire édifier en 1641 sur sa maison son propre observatoire, il avait obtenu des rois de Pologne le privilège de posséder une imprimerie et un atelier de gravure, le tout regroupés dans un même bâtiment… De l’observation au livre, il n’y avait que quelques pas ! C’est Kruger, son professeur de mathématiques, qui l’a poussé à s’intéresser à l’astronomie. Le jeune homme a étudié la mécanique et le dessin et s’est lancé dans un tour d’Europe des établissements scientifiques s’intéressant à cette matière. Son traité sélénien va établir sa réputation. Il y évalue notamment l’altitude des montagnes et y découvre le balancement apparent de la Lune, appelé «libration». Ses travaux ne se limitent pas à la périphérie de la Terre. En étudiant les taches du Soleil, il en déduit sa période de rotation et sera le premier à décrire les facules. À partir de 1657, il débutera un catalogue stellaire plus complet que celui de Tycho Brahé, mais qui sera publié post mortem, en 1690.
Mercredi 5 mars, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Galantaris.

Wang Hui (1632-1717), deux peintures issues du rouleau n° 6 du Voyage d’inspection dans le Sud de l’empereur Kangxi Nanxun Tu, 68 x 328 cm et 68 x 258 cm.
Frais compris : 1 896 000 €.
Au cœur de l’empire du Milieu
L’hôtel des ventes Bordeaux Sainte-Croix nous transportait dans la Chine impériale en dispersant des objets d’art qui venaient de plusieurs collections particulières du Bordelais. À tout seigneur, tout honneur, deux rouleaux narrant l’épopée de Kangxi Nanxun Tu, peints sur soie à la fin du XVIIe siècle, se voyaient d’abord dérouler le tapis rouge. Afin d’affirmer sa puissance souveraine, l’empereur mit soixante et onze jours pour aller de Pékin au delta du Yang-tseu-kiang, dit aussi fleuve Bleu. Pour retracer ce périple historique, Kangxi commanda à l’artiste Wang Hui, célèbre pour ses paysages, une série de douze rouleaux. Commencée en 1691, elle sera achevée six ans plus tard, avec l’aide d’autres artistes de la cour. Peignant à l’encre et couleurs sur soie, Wang Hui et ses collaborateurs usent encore de pigments naturels, minéraux et végétaux, d’une qualité étonnante. Le morcellement des rouleaux s’est surtout fait au XXe siècle, plus spécialement durant l’entre-deux-guerres, lorsque de grands marchands les ont rapportés en Europe. En 1938, le propriétaire du rouleau numéroté VI, alors complet, exige par écrit que celui-ci soit divisé en quatre à sa mort, survenue en 1939, pour être attribués à ses héritiers. L’opération se renouvellera sur plusieurs générations… Cette même étude bordelaise enregistrait ainsi 3 360 000 € frais compris le 27 avril 2013 sur un premier morceau trouvé dans un hôtel particulier bordelais. Quant à nos deux fragments, isolés dans le rouleau et venant de deux domaines aquitains, ils étaient respectivement attendus autour de 400 000 € . Présentant un état remarquable de fraîcheur, ils transcrivent scrupuleusement divers sites telle la ville de Zhenjiang, prête à accueillir l’empereur Kangxi. Bien qu’ils soient isolés des autres parties connues du rouleau – donc impossible à rabouter actuellement –,  les deux fragments étaient toutefois âprement bataillés dans la salle, par téléphone et sur Internet, entre des musées, des amateurs et le négoce international. Au final, ils étaient adjugés à un même collectionneur asiatique. Il reste maintenant à découvrir les autres pièces pour reconstituer le rouleau complet se déployant sur près de vingt et un mètres.
Bordeaux, samedi 8 mars.
Alain Briscadieu SVV. M. Delalande.

René Lalique (1860-1945), Chaîne ornée de vingt-deux fleurons stylisés rehaussés d’émail vert d’eau et bleu nuit, espacés de chaînettes maille épi, or jaune, non signé, vers 1895, l. 150 cm, 55,5 g.
Frais compris : 26 962 €.
Fleurons de l’art nouveau
Cette chaîne ravissante, avancée autour de 8 000 € et provenant d’un écrin régional, attisait la convoitise de fervents collectionneurs avant de recueillir le prix le plus haut de cette vacation morlaisienne titrée «Prestige». Doublant largement les estimations, elle pu être rapprochée d’un dessin de René Lalique qui était reproduit dans l’ouvrage éponyme de Sigrid Barten. Après avoir réalisé divers bijoux pour Aucoc, Cartier et Boucheron, Lalique ouvre, en 1886, sa propre maison en reprenant l’atelier de Jules Destapes dans le quartier de l’Opéra. Installé ensuite au 20, rue Thérèse, il expérimente des techniques nouvelles et invente aussi des formes inédites. Rompant avec la joaillerie traditionnelle, il crée, entre 1891 et 1894, une collection spectaculaire de bijoux à la demande de la comédienne Sarah Bernhardt. Présentés au Salon des artistes français à la fin du XIXe siècle, ils contribuent grandement à la notoriété du joaillier et le posent, selon Émile Gallé, en «inventeur du bijou moderne». Aidé du sculpteur Hoffmann et du dessinateur Chardon, il conçoit ses plus magnifiques pièces entre 1898 et 1905, date à laquelle il ouvre une boutique au 24, place Vendôme. Lalique, comme les autres créateurs de l’art nouveau, soumet en virtuose le décor aux règles de la nature. Délaissant les pierres précieuses, il travaille principalement les perles baroques, l’écaille, l’ivoire ainsi que l’émail, à l’exemple de notre chaîne. Se terminant par un anneau également émaillé, elle met en lumière les thèmes favoris de Lalique : les fleurs et les fleurons. Ceux-ci, plus souvent travaillés en arabesques subtiles et somptueuses, sont pour lui des sources inépuisables d’inspiration. Notre chaîne jouant des tourbillons magiques était adjugée à un amateur étranger après un vif tournoi d’enchères.
Morlaix, mardi 4 mars.
Dupont & Associés SVV.

Paavo Tynell (1890-1973), suspension Snowflake, série «Fantasia», vers 1950, édition Taito Oy, laiton, h. 105, diam. 100 cm.
Frais compris : 155 540 €.
Paavo Tynell ombre et lumière
Le XXe siècle fonctionnaliste a aussi donné lieu à des objets empreints d’une grande poésie, notamment dans un domaine très technique, celui du luminaire. La preuve avec cet exemplaire de la suspension Snowflake de Paavo Tynell, disputée jusqu’à 125 000 €, d’après une estimation haute de 80 000… Il s’agit d’un record mondial (source : Artnet) pour ce créateur finlandais, également fondateur en 1918 de la maison d’édition Taito Oy, en charge de la production de ses éclairages. Incontestablement marqué du sceau de la modernité, le design finlandais ne rechigne pas non plus à puiser ses sources auprès de la tradition. Ainsi, lorsque Tynell imagine en 1948 notre lustre, il s’inspire autant des chandeliers en cristal que des himmeli, des mobiles en paille confectionnés durant la période de Noël. La source lumineuse placée dans la vasque éclabousse les motifs de flocon de neige en laiton suspendus à des fils presque invisibles, produisant ainsi un jeu d’ombres et de reflets qui donne vie à l’éclairage, évoquant celui dansant des bougies. Souvent fabriquées à la main, les lampes produites par Taito Oy ont pour certaines été produites à un petit nombre d’unités. Mieux encore, elles peuvent être l’objet de modifications d’un exemplaire à l’autre. Le Snowflake existe ainsi dans une version plus légère, avec une vasque microperforée et un fût plus fin autour duquel s’enroule un bouquet de tiges retenant les flocons. À l’Université des arts et du design d’Helsinki, Paavo Tynell s’était spécialisé dans le travail du métal. Il a notamment réalisé les énormes portes en bronze du parlement finlandais.
Mercredi 12 mars, Piasa Rive Gauche.
Piasa SVV.

Ferdinand Barbedienne (1810-1892), paire de portes en bronze doré d’après celle dite «du Paradis» réalisée entre 1425 et 1452
par Lorenzo Ghiberti, 257 x 176 cm l’ensemble.
Frais compris : 337 500 €.
Quand Barbedienne réduit Ghiberti…
Cette spectaculaire paire de portes en bronze doré affichait un résultat, 270 000 €, à la hauteur de sa magnificence comme de son prestigieux modèle. Celui-ci est rien moins qu’un des chefs-d’œuvre de la Renaissance, la porte du baptistère de Florence, réalisée entre 1425 et 1452 par Lorenzo Ghiberti. Son estimation n’excédait pas 90 000 €, et l’un de ses détails ornait la couverture de la Gazette n° 3. Elle avait été acquise dans l’entre-deux-guerres par le grand-père du vendeur, son origine remontant au XIXe siècle grâce à un homme, Ferdinand Barbedienne, qui lui aussi a révolutionné son champ d’activité, la fonte du bronze. Soit le passage de l’artisanat à l’industrie, la fonderie Barbedienne employant en 1892, année du décès de son fondateur, pas moins de six cents ouvriers. Fils de paysans, Ferdinand commence par ouvrir une entreprise de papiers peints qui connaît un vif succès. Voyant la demande de petits sujets en bronze bondir, il ouvre en 1839 un atelier de fonderie, qui va rapidement s’orienter vers la reproduction de modèles plus ambitieux, comme le Saint Jean de Donatello ou la Vénus de Milo. Notre entrepreneur a pris comme associé Achille Collas, qui a mis au point un procédé breveté de reproduction mécanique des monnaies et médailles, ainsi qu’un appareil permettant d’obtenir des réductions de sculptures d’une très grande précision. La porte du baptistère de Florence sera ainsi proposée en plusieurs dimensions au catalogue de l’entreprise, un exemplaire étant présenté à la première Exposition universelle, celle de Londres en 1851. Notre porte mesure 2,32 mètres de hauteur et pèse 900 kg. L’originale, désormais conservée au musée de l’Œuvre de la cathédrale de Florence, culmine à 5,20 mètres et atteint huit tonnes. Habile commerçant, Barbedienne proposait la porte de Ghiberti «à la carte». Sur les dix panneaux, huit se retrouvent dans notre exemplaire, disposés dans l’ordre souhaité par le commanditaire, qui a exclu l’histoire de Caïn et Abel comme celle de Moïse… Le client est roi !
Mercredi 12 mars, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Renard SVV. Mme de La Chevardière, M. de l’Espée.
D’après Bengt Erland Fogelberg (1786-1854), Figure d’amour tenant un arc, marbre blanc, 85 x 60 x 35 cm. Frais compris : 55 000 €.
Suède - France - Italie
Estimée pas plus de 4 000 €, cette sculpture en marbre blanc d’après Bengt Erland Fogelberg était vivement disputée, puisqu’elle en atteignait 44 000. Dans le très court corpus des œuvres – trois – de ce sculpteur suédois présent sur Artnet, elle réalise le meilleur score… et pour cause, car son modèle est l’un des morceaux de choix de l’artiste ! L’Amour à la coquille a été imaginé en 1826 durant la partie formative de son séjour romain. Exposé l’année suivante à Paris, il allait remporter un vif succès et asseoir sa notoriété. Dans l’ouvrage que Casimir Leconte lui consacre en 1856, soit deux ans après son décès, le répertoire des œuvres indique que ce groupe a été exécuté en marbre et qu’il appartient à l’auteur, ami de l’artiste, un second ayant été réalisé en 1836 pour le secrétaire du roi de Suède, un certain Bjorkman. Fils d’un fondeur de cloches ayant étudié à l’académie des arts libres de Stockholm, Fogelberg effectue un bref séjour à Paris. Après un passage éclair dans l’atelier de Bosio, il trouve dans celui de Pierre Guérin ce qu’il cherchait, l’amour de l’Antiquité. Ce dernier est nommé directeur de la villa Médicis et entraîne son élève dans son sillage. En 1822, le jeune homme arrive dans la Ville éternelle, suivant le précepte édicté par Johan Tobias Sergel (1740-1814) sur son lit de mort : «Un sculpteur ne peut produire qu’à Rome»… Ce maître lui avait déjà permis d’accéder à la reconnaissance dans son pays natal. L’année suivant l’exposition parisienne de notre sujet, le roi Charles XIV passe commande l’artiste d’une statue colossale d’Odin, acheminée en 1831 vers Marseille avec L’Amour vainqueur, un marbre de 1826 qui trouvera place dans la galerie du palais royal de Stockholm. Fogelberg a su marier les modèles grecs avec la représentation de personnages de la mythologie du Nord, à une époque où certains considéraient ces derniers comme des «créations monstrueuses».
Mercredi 12 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. M. Dayot.

Michael Platner (1684-1752), violoncelle, Rome, vers 1730-1735, l. 76,8 cm.
Frais compris : 456 250 €.
Par Michael Platner
Déjà solidement estimé entre 100 000 et 150 000 €, ce violoncelle était l’objet d’une véritable symphonie d’enchères qui jouait en crescendo jusqu’à 365 000 €. Il s’agit sans doute d’un record pour Michael – ou Michele – Platner, qui l’a fabriqué à Rome vers 1730-1738. Ce luthier est le fils et l’élève d’Alberto Platner (1642/3-1713), peut-être originaire du Tyrol. Alberto travaille d’abord pour la famille Dominicus, fabricants romains d’instruments à cordes. Il se met à son compte en 1674 et devient le fournisseur du palais Pamphilj en 1701. Michael lui succède, et c’est son élève, Julio Cesare Gigli, qui reprendra son affaire. Le cardinal Benedetto Pamphilj (1653-1730), fils de la veuve de Paolo Borghèse et petit-neveu du pape Innocent X, est quant à lui un mécène. Il est lui-même compositeur et auteur de livrets mis en musique par Alessandro Scarlatti. Son palais a hébergé de nombreux musiciens, et son patronage s’est notamment exercé vers Haendel, qui lui a dédié une série de cantates, le cardinal ayant écrit le livret d’un de ses oratorios. On comprend alors l’importance pour un luthier d’être le fournisseur du palais Pamphilj, en particulier à Rome, où la concurrence est rude. C’est Rodrigo Borgia (1431-1503) – pape sous le nom d’Alexandre VI – qui, originaire de Valence, a emmené avec lui de nombreux violistes… En effet, les racines de la viole de gambe sont arabes, l’objet ayant été introduit en Espagne au VIIIe siècle. Le violoncelle va concurrencer cet instrument, apanage de l’aristocratie. Sa forme actuelle est fixée à Crémone par Andrea Amati (vers 1505/1510-1577). Il va au cours du XVIIIe siècle s’imposer face à la viole de gambe, des compositeurs comme Antonio Vivaldi, Luigi Boccherini et Jean-Sébastien Bach lui donnant des sonates, concertos et suites permettant d’exprimer toutes ses possibilités. Sa tessiture est l’une des plus grandes, et il serait l’instrument le plus proche de la voix humaine.
Mercredi 12 mars, Salle 4 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. M. Rampal.

René Lalique (1860-1945), « Vitesse », bouchon de radiateur en verre blanc moulé-pressé opalescent, modèle créé le 17 septembre 1929, h. 18,5 cm.
Frais compris : 32 497 €.
À toute vitesse !
Au cœur des trépidantes Années folles, une matière aussi délicate que le verre n’hésite pas à conquérir sous sa forme la plus artistique des modes de transport en pleine effervescence… René Lalique va aussi bien sertir de verre des boiseries de l’Orient-Express que ponctuer la monumentale salle à manger du Normandie de véritables orgues lumineux, ou ficher sur les radiateurs brûlants des plus rapides automobiles des sculptures évoquant les courses les plus échevelées. C’est le cas de notre figure allégorique féminine, justement prénommée «Vitesse». Estimé au plus haut 18 000 €, l’exemplaire reproduit filait à 26 000 €. Le modèle a été créé le 17 septembre 1929 et sera repris en version statuette en 1937. Cette année est en effet marquée par la suppression au catalogue de la catégorie des bouchons de radiateur, les exemplaires restant en stock étant montés pour être transformés en statuettes ou en serre-livres. Même à une époque où l’automobile de luxe relevait de la haute couture, chaque châssis pouvant être habillé par un carrossier choisi par l’acheteur, l’exposition en proue de capot de figures aussi fragiles que celles dessinées par Lalique faisaient hésiter la clientèle. Dans sa bible sur ce créateur éditée chez l’Amateur, Félix Marcilhac indique un total de trente bouchons de radiateur conçus comme tels. Le premier a été imaginé le 6 août 1925 sous la forme d’un faucon. Suivront des chevaux, comètes, libellules et autres figures allégoriques telles que notre jeune femme offrant son corps à l’ivresse de la vitesse, les sujets animaliers étant cependant les plus nombreux. Ajoutons à cela une figure protectrice, un saint Christophe rayonnant de l’auréole de l’Enfant-Jésus, qu’il porte sur son dos… Toujours utile en cas d’accident !
Mercredi 12 mars, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV.

Rembrandt Bugatti (1885-1916), Rhinocéros de Java, vers 1908, épreuve en bronze à patine brune portant le cachet d’A.A. Hébrard, cire perdue, numérotée 1, h. 14 cm.
Frais compris : 78 680 €.
Rembrandt Bugatti et les rhinocéros
Signé de Rembrandt Bugatti et fondu à la cire perdue par Hébrard, ce petit rhinocéros respectait à 62 000 € son estimation. Son plâtre, réalisé vers 1908, est conservé au musée d’Orsay et mesure 31,7 cm. Il a été édité en deux tailles, un grand modèle de 30 cm et un petit de 14, notre épreuve. Le répertoire monographique de l’artiste établi par Véronique Fromanger et paru aux éditions de l’Amateur en 2009 dénombre, sous toutes réserves, trois exemplaires numérotés du premier et sept du second. Vers 1909-1910, Bugatti campera également le Rhinocéros de trois ans du zoo d’Anvers, tiré à seulement cinq unités. Dans le foisonnant bestiaire immortalisé par le sculpteur, le rhinocéros est loin d’être l’animal le plus représenté. Il faut reconnaître que ce mammifère manque singulièrement d’expressivité… et si un spécimen indien ramené au Portugal a fasciné toute l’Europe au XVIe siècle, au point d’être gravé par Dürer, c’est que l’on n’en connaissait jusqu’alors que la description donnée par Pline dans son Histoire naturelle. Pour Bugatti, pas d’effet de surprise, mais le sujet reste auréolé d’un nuage de superstition et de croyances qui en font une créature fantastique. Amoureux de tous les animaux, l’artiste a étudié les espèces sauvages au Jardin des plantes à Paris ainsi qu’au zoo d’Anvers, alors considéré comme le plus important au monde. Le modèle de trois ans qui le séduisit venait d’y arriver. Dans les deux versions, celles de 1908 et de 1909/1910, le sculpteur saisit avec acuité l’aspect cuirassé de l’animal. Précisons que déjà, à cette époque, il ne reste que cent à deux cents rhinocéros indiens vivants. En 1910, le gouvernement impérial britannique en interdira la chasse. La surexploitation des richesses de la nature par l’homme n’est pas une nouveauté…
Mardi 11 mars, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), Autoportrait au chapeau à plume, vers 1780, pierre noire et estompe, rehauts de fusain, 48 x 37 cm.
Estimation : 50 000/60 000 €.
Autoportrait au féminin
Alors que le Salon du dessin s’apprête à ouvrir ses portes au Palais Brongniart, du 26 au 31 mars prochain, et que le Grand Palais prépare une rétrospective de l’œuvre d’Élisabeth Vigée-Lebrun, prévue pour l’année prochaine, cette vacation fait figure d’avant-première… Ce délicat dessin à la pierre noire et estompe, rehaussé de fusain, met en effet l’artiste doublement à l’honneur, puisqu’il s’agit d’un autoportrait. Estimé au plus haut 60 000 €, il en atteignait 372 000 frais compris. La  feuille avait été jusque-là  précieusement conservée, depuis près d’un siècle, au sein de la famille de l’architecte parisien Pierre-Georges Ponsard, Le seul artifice que s’est autorisée la jeune femme dans sa tenue est un chapeau orné d’une grande plume. On ne peut s’empêcher de penser au célèbre portrait intime de Marie-Antoinette portant la «gaulle» – une légère robe de mousseline blanche – et coiffée d’un chapeau de paille, qui avait défrayé la chronique lors de sa présentation au Salon de 1783. Les deux femmes ont le même âge, et l’on pourrait presque confondre l’artiste et son modèle… C’est cependant grâce à un portrait officiel de la reine, représentée en grande tenue de cour, qu’Élisabeth Vigée Le Brun a gagné en 1778 ses galons de peintre attitré de Marie-Antoinette. Les raisons de son succès auprès de l’aristocratie féminine ? Savoir embellir ses modèles, dont elle corrige les défauts, souligne la beauté naturelle et le visage avenant, mis en valeur par des vêtements et des coiffures libérées des contraintes de l’étiquette. L’Antiquité grecque, alors à la dernière mode, inspire des tenues confortables et décontractées, aux tissus sobres, mais élégants. Dans notre autoportrait, l’artiste se présente dans toute la fraîcheur de ses 25 ans. 
Mardi 11 mars, Deuil-la-Barre-Montmorency. Hôtel des ventes de la Vallée-de-Montmorency SVV. MM. de Bayser.
Line Vautrin (1913-1997), miroir sorcière Le Soleil a rendez-vous avec la lune, talosel noir, signé, vers 1958, 84 x 70 cm.
Frais compris : 61 100 €.
Quand Charles Trenet inspire Line Vautrin
S’inspirant du surréalisme, Charles Trenet compose des chansons qui concordent avec la frénésie artistique de l’entre-deux-guerres. Son écriture fait ainsi transparaître une folie, un délire inédit comme dans Le Soleil et la Lune. Écrite en 1939, elle conte avec humour le «rancard» impossible entre les deux astres, contrarié par la succession immanquable du jour et de la nuit. Notre miroir, également appelé «folie», fait directement référence à cette chanson étourdissante, qui s’affirme vite comme l’une des plus populaires du «Fou chantant». D’une imagination débridée, il est l’œuvre de Line Vautrin, à la fois designer, créatrice de bijoux et d’objets d’art. Travaillant avec un bonheur égal le laiton, le bronze doré ou encore la résine, elle se lance dans la production de pièces chargées de notes d’humour qui lui valent d’être distinguée comme «poétesse du métal». Au cours des années 1950, elle aborde un matériau nouveau, le talosel, acronyme construit autour des syllabes de l’acéTAte de celLOSe ELaboré. Le façonnant, le taillant, Line Vautrin s’en sert pour fabriquer des pieds de lampe, des tables, des paravents et surtout des miroirs. Les modèles sont convexes, trompeurs ou encore sorcières comme notre spécimen indiqué autour de 20 000 €. Empreint des notes fantastiques du swing de la chanson, il provoquait aussi l’enthousiasme des amateurs en raison du talosel noir, renforçant l’aura mystérieuse de la sorcière. Triplant les estimations, il luit aujourd’hui dans la demeure d’un grand collectionneur français qui l’emportait contre des acheteurs américains.
Brest, mardi 11 mars.
Adjug’Art SVV.
Charlotte Perriand (1903-1999), ensemble Nuage suspendu, composé d’une bibliothèque asymétrique, d’un bahut à portes coulissantes, placage de frêne sur âme en latté, tôle pliée laquée noir et plastique, édition Steph Simon, vers 1960, 213 x 390 x 42 cm.
Frais compris : 278 355 €.
Nuage modulable
Cet ensemble de rangement, tout à fait exceptionnel, présenté en page 159 du n° 10 et annoncé autour de 80 000 €, suscitait l’engouement des collectionneurs et du négoce international. Il illustre bien l’art de Charlotte Perriand, à la fois designer et architecte, qui incarne l’avant-garde tout au long du XXe siècle. Âgée de 24 ans, elle présente au Salon d’automne un Bar sous le toit, réalisé en acier chromé et en aluminium anodisé. Fonctionnaliste, il recueille aussitôt un immense succès et vaut à la jeune femme d’être remarquée par Le Corbusier. Invitée ensuite comme conseiller d’art industriel au Japon en 1940, elle s’imprègne de la philosophie et de l’art de vivre nippons. Après la Seconde Guerre Mondiale, Charlotte Perriand poursuit ses recherches sur les sièges ainsi que sur les éléments de rangement normalisés en bois, métal et plastique. Fabriqués à Nancy dans les ateliers Prouvé, ils sont ensuite édités à partir de 1956 par la galerie Steph Simon. Lors d’un second séjour au Japon en 1953-1954, Charlotte Perriand s’attache plus spécialement à la standardisation. Notre ensemble, provenant d’une collection particulière du Centre de la France ,reprend ainsi des tablettes, vues à la villa impériale Katsura et «disposées sur un mur en forme de nuage». Adaptées à des matériaux nouveaux, elles varient les éléments à l’envi selon le goût des clients. M. Dommergues, professeur à l’université Paris-Sorbonne, avait acheté cet exemplaire dans les années 1960 auprès de Steph Simon. Triplant largement les estimations, il révèle tout le génie de Charlotte Perriand : en s’éloignant d’une logique formaliste, l’espace se transforme en un lieu de liberté, à la fois pratique et spacieux.
Joigny, dimanche 16 mars.
Joigny Enchères - Joigny Estimations SVV. M. Eyraud.

Chine, dynastie Song (960-1279). Statue de Bouddha en bois avec traces de polychromie, h. 100 cm.
Frais compris : 1 750 000 €.
Song millionnaire
Cette sculpture Song, présentée en couverture de la Gazette n° 9, était estimée entre 80 000 et 100 000 €. Il fallait prévoir bien davantage pour l’acquérir : 1,4 M€. Les sculptures en bois de cette dynastie, considérée comme l’un des sommets de la culture chinoise, sont d’une grande rareté. Tout d’abord, en raison du caractère putrescible du matériau ; ensuite, du fait que si le bouddhisme fait partie sous les Song, avec le taoïsme et le confucianisme, des trois religions d’État, il est néanmoins perçu comme une croyance étrangère. De fait, ses adeptes ont de manière cyclique fait l’objet de persécutions. Notre statue a la particularité de conserver des traces de laque polychrome, les plus importantes se concentrant sur le vêtement couvrant la jambe sur laquelle la divinité appuie son bras. On distingue nettement un dragon parmi des nuées. Le caractère naturel de sa posture est typique d’un pan de la sculpture Song, très attachée à l’individualité et aux attitudes, dont les sources remontent à l’expression Tang (618-906). Une œuvre similaire est conservée au National Palace Museum de Pékin. À noter, le chignon en ushnisha, symbole de sagesse, et le front incrusté d’une urna, le troisième œil, soit la porte ouverte sur la connaissance qui conduit au monde intérieur. Notre sculpture porte une étiquette de la collection L. Wannieck, objet d’une publication à Paris en 1911. Le 2 décembre 1960 était dispersée à Paris la collection d’art chinois de Mme L. Wannieck, qui totalisait 822 480 F (environ 1,3 M€ en valeur réactualisée). Notre sculpture ne figurait pas dans cette vacation, qui inaugurait un nouvel espace de vente dans la capitale, le palais Galliera.
Mercredi 19 mars, Salle 1 - Drouot-Richelieu.
Caudron SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

Jean Dunand (1877-1942), La Conquête du cheval, 1935, panneau en bois stuqué et laqué, 151 x 190 cm.
Frais compris : 217 700 €.
Dunand et Le Normandie
Dans l’une de ses chansons, Alain Souchon énonce : «Peut-être que sur les paquebots lents, Notre amour irait plus longtemps»… Une question qui ne se pose pas concernant les éléments évoquant le décor du Normandie, lancé en 1935, considéré par les Britanniques eux-mêmes comme la plus parfaite des œuvres jamais lancées sur les mers ! Leur cote d’amour est toujours au beau fixe, comme le prouvent les 170 000 € de cette réduction d’un des panneaux qui ornaient en leur temps le fumoir des première classe. Une entreprise véritablement titanesque, l’ensemble du décor – déployé sur cinq panneaux plus la porte coupe-feu – couvrant de laque unie or 1 200 mètres carrés, de laque gravée polychrome 235 mètres carrés, auxquels il faut ajouter pas moins de quatorze colonnes laquées or… La version transatlantique de cette Conquête du cheval mesure pas moins de 6 mètres de hauteur sur 5,80 de large. Après avoir été, avec La Pêche, déposée au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, cette composition fut récupérée avec elle par la CMA-CGM, descendante de la Compagnie générale transatlantique. Leur nouvel écrin : la salle du conseil, située au 31e étage du siège de la compagnie à Marseille, une tour porte-drapeau haute de 145 mètres signée Zaha Hadid. Dans son ouvrage consacré à l’artiste (éditions de l’Amateur, 1991), Félix Marcilhac indique que Jean Dunand avait fait réaliser des réductions de ces panneaux, en offrant certaines à ses collaborateurs ou à des personnalités. En 1935, ces répliques – avec de petites différences, comme ici – ou des détails des compositions furent exposées au Grand Dépôt, situé rue Drouot. Devant le succès public rencontré, d’autres exemplaires furent produits pour être commercialisés. Félix Marcilhac estime qu’en tout une bonne cinquantaine ont été vendus.
Mercredi 19 mars, Espace Tajan.
Tajan SVV. M. Wattel.

Fernand Léger (1881-1955), Composition au compas, 1926, gouache sur papier, 23 x 23 cm.
Frais compris : 187 500 €.
Le Léger de Kikoïne
Nos fidèles lecteurs connaissent cette gouache de Fernand Léger de 1926, reproduite page 46 de la Gazette n° 10. Estimée au plus haut 30 000 €, elle en obtenait vaillamment 150 000. Elle témoigne d’une amitié artistique, celle unissant le peintre à Michel Kikoïne (1892-2009), cette gouache provenant de la succession de Claire Maratier, fille de ce dernier. D’origine biélorusse, Kikoïne étudie à Minsk puis, en compagnie de son camarade Chaïm Soutine, entre aux beaux-arts de Vilnius. Ils y font la connaissance de Pinchus Krémègne, qui les incite à se rendre à Paris. Ce sera chose faite en 1912. Kikoïne vit d’abord chez son cousin Joseph et s’inscrit aux Beaux-Arts, dans l’atelier de Cormon. Deux ans plus tard, il s’installe à La Ruche, véritable creuset artistique, où Léger est arrivé vers 1908-1909 et s’est lié avec Robert Delaunay, Max Jacob, Blaise Cendrars ou encore Apollinaire. Exécutée en 1926, notre gouache appartient à la période puriste de Léger, qui s’étend de 1924 à 1927. Les objets occupent alors une place de premier plan dans ses compositions. Il faut autant y voir l’influence de ses recherches sur De Stijl que celles d’Amédée Ozenfant – avec lequel il ouvre en 1924 un atelier libre – et du cinéma… En 1921, il a collaboré avec Cendrars à La Roue d’Abel Gance, marquée par l’apparition de séquences d’objets. Trois ans plus tard, il réalise son premier film sans scénario, le Ballet mécanique, qui repose sur la démultiplication rythmique d’éléments. Outre cette thématique, le 7e art lui apporte la technique du gros plan, que l’on retrouve dans ses œuvres peintes. Kikoïne suivra quant à lui une voie plus traditionnelle…
Vendredi 21 mars, Salle 2 - Drouot-Richelieu.
Boisgirard - Antonini SVV.

Attribué à Dirck Dircksz Van Santvoort (vers 1610-1680), Portrait de jeune fille tenant un éventail, 1639, panneau de chêne parqueté, 107 x 75 cm.
Frais compris : 75 120 €.
Vous avez dit Santvoort ?
Le siècle d’or de la peinture hollandaise s’invitait cette semaine avec ce panneau attribué à Dirck Dircksz Van Santvoort, daté de 1639 et figurant un austère portrait de jeune fille tenant un éventail. Attendu autour de 8 000 €, il était propulsé à 60 000 €, enregistrant le plus haut prix obtenu en France par ce peintre (source : Artnet). Ce tableau prend également la quatrième position de son palmarès mondial. L’artiste est le fils de Dirck Pietersz Bontepaert, qui semble surtout avoir gravé des sujets historiques. Lui est ses frères vont adopter le nom de Santvoort. Il suit l’enseignement de son père et peut-être celui de Rembrandt. Si ce n’est pas avéré, il appartient néanmoins à l’école du grand maître, au point de donner à l’un de ses fils le nom de l’auteur de La Ronde de nuit. On connaît de lui quelques scènes religieuses d’inspiration rembranesque, mais c’est surtout dans l’art du portrait qu’il a excellé, et ce de manière extrêmement précoce puisque sa première œuvre connue, un Portrait d’enfant, date de 1619… Mais leur style est bien éloigné de la touche d’un Rembrandt ou d’un Frans Hals. Plutôt sage, il se situe dans la lignée de la tradition hollandaise du genre. Le modelé du visage de notre jeune fille est lisse et classique, le peintre ayant porté une grande attention au rendu des étoffes, le noir moiré dense contrastant avec le blanc uni et tout en transparence des dentelles. La demoiselle est bien entendu issue d’une famille aisée, les attributs de la fortune perçant à travers le filtre d’une sobriété toute protestante. Elle a été immortalisée la même année que la petite Geertruyt Spiegel, que Santvoort a dépeinte s’amusant avec un pinson. Cette charmante composition est conservée à la National Gallery de Londres.
Vendredi 21 mars, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. Cabinet Turquin.

Louis-Michel Van Loo (1707-1771) et son atelier, Portrait d’Étienne-François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul (1719-1785), en habit de colonel général des Cent-Suisses et Grisons (1762-1771), huile sur toile, 127 x 95 cm.
Frais compris : 57 500 €.
Choiseul par Van Loo
Vous aurez reconnu ce fier gentilhomme, reproduit page 52 de la Gazette n° 10 et alors accompagné d’une estimation de 15 000 à 20 000 €. Étienne-François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul (1719-1785), étant dépeint ici en habit de colonel général des Cent-Suisses et Grisons, il fallait prévoir une bonne bataille d’enchères qui permettait à notre huile sur toile d’atteindre 46 000 €. Elle est l’œuvre de Louis-Michel Van Loo (1707-1771) et de son atelier. Dans la dynastie des Van Loo, Louis-Michel est l’un des fils de Jean-Baptiste (1684-1745), frère aîné du grand Carle (1705-1765), maître de la peinture d’histoire et auteur de compositions aussi plaisantes que décoratives. Portraitiste couru, Jean-Baptiste a travaillé aussi bien dans le sud de la France qu’en Italie, à Paris ou en Angleterre. Il a bien entendu formé Louis-Michel, qui brillera à son tour dans l’art du portrait. Ce dernier suit son père en Italie et à Paris, où il décroche en 1725 le prix de Rome, ville dans laquelle il séjournera de 1727 à 1732 en compagnie de son oncle Carle et de son frère François. Après sa réception à l’Académie de Paris en 1733, il file en Espagne où, de 1736 à 1753, il est le portraitiste de la famille royale. Le Prado conserve bien entendu plusieurs de ses œuvres. Il est ensuite de retour en France où, en 1765, il succède à  Carle à la tête de l’École des élèves protégés. Le costume du duc de Choiseul plaide pour une exécution de son portrait entre 1762 et 1771. De son vivant, le modèle est perçu par beaucoup comme la quintessence de l’homme d’État. Une carrière militaire exemplaire lui ouvrira les portes des plus hautes fonctions, lui permettant de devenir à partir de 1758 et jusqu’à sa disgrâce en 1770 une sorte de vice-roi, agissant autant sur le plan diplomatique qu’intérieur.
Vendredi 21 mars, Salle 10-16 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Auguier.

Sabre de récompense nationale de la Manufacture de Versailles attribué au général Hardy, gravé sous la garde « Boutet Directeur Artiste Manufacture de Versailles », lame gravée « Klingenthal », époque Directoire.
Frais compris : 250 000 €.
Pour la gloire !
L’art servait sous les drapeaux, pour le plus grand bonheur des collectionneurs, bataillant jusqu’à 200 000 € ce sabre de
récompense nationale, façonné sous le Directoire et attribué au général Hardy. Le désir révolutionnaire de supprimer toute marque distinctive entre les citoyens, concrétisé par la suppression des ordres chevaleresques et des décorations, n’a pas tenu longtemps face à la nécessité de récompenser les militaires pour mobiliser leur ténacité et créer une émulation salutaire à la protection de nos frontières… Le Directoire prend ainsi le parti d’accorder des armes d’honneur à partir de 1796, comme notre sabre arborant les mots «Récompense» et «Nationale» sur les faces de sa lame en damas, façonnée à Klingenthal. L’arme a été produite par la manufacture de Versailles, réputée pour ses pièces de luxe à la finition soignée, et son fastueux décor est dû au dessin inventif de Nicolas-Noël Boutet. Avec un pommeau à tête de lion, sa garde ouvragée et les riches garnitures en bronze doré de son fourreau, notre sabre est sans conteste une œuvre d’art. Il en est une autre, qui servit d’emblème à la nation sous l’Empire : l’aigle en bronze doré, déployant ses ailes au sommet des drapeaux. Trois versions en ont été réalisées. Celle de 1804 est la plus remarquable, comme en témoignent les 101 000 € prononcés pour l’oiseau réglementaire marqué «CLXXXII». Le souvenir de Napoléon était également évoqué par deux volumes de sa bibliothèque de Sainte-Hélène : les Mémoires et correspondances de Madame d’Épinay, envoyés à l’Empereur par lady Holland et aujourd’hui débattus à 110 000 €.
Dimanche 23 mars, Fontainebleau. Osenat SVV.
Mme de La Chevardière, MM. Dey, de L’Espée R.

Buste en bronze ciselé et patiné vert, marbre blanc et marbre rouge griotte sur une base à piédouche de marbre noir, époque romantique, 80 x 54 x 36 cm.
Frais compris : 67 575 €.
Le choix de la couleur
Lorsque les découvertes archéologiques du début du XIXe siècle révélèrent que les sculptures antiques étaient peintes, le choc fut de taille ! L’idéal classique du siècle précédent avait en effet banni la couleur, ne jurant que par la blancheur éclatante de la pierre nue, la plus à même de représenter l’âme. Cette remise en question, exposée par Quatremère de Quincy dans son essai sur la sculpture polychrome, trouve écho dans le mouvement romantique et pousse certains artistes à réintroduire la couleur dans leurs œuvres dès les années 1830. Si le sujet divise tout au long du siècle, le succès est pourtant au rendez-vous sous le second Empire. Le couple impérial est ainsi séduit par la richesse de l’effet décoratif obtenu par Charles Cordier pour les dix bustes orientalistes qu’il présente au Salon. En témoigne le Nègre du Soudan conservé au musée d’Orsay, à Paris, façonné entre 1856 et 1857. Si son visage est de bronze, il se pare d’onyx, cette pierre translucide aux multiples nuances chromatiques, dont les carrières sont exploitées en Algérie. La mode est lancée, et chacun peut aujourd’hui encore admirer les cariatides à l’antique de Thomas encadrant l’entrée de la salle de l’Opéra Garnier, dont la peau de bronze se couvre de drapés de marbres polychromes. Le XIXe siècle n’hésitant pas à puiser à toutes les sources, c’est à la Renaissance que notre buste emprunte son sujet, comme l’évoquent sa collerette de dentelle, les manches à crevés de son vêtement et sa longue chaîne à larges maillons retenant une croix. La couleur fait aussi des adeptes à l’étranger, où l’on multiplie les procédés pour l’atteindre. On sait déjà jouer avec la patine d’un bronze, mais on n’hésite plus à forcer la nature en teintant le marbre ou l’ivoire, ou à associer des émaux ou des pierres précieuses au matériau servant de base à la sculpture. Jugé par trop artificiel à la fin du siècle, l’exercice ne se maintiendra que pour les œuvres de petit format.
Mardi 18 mars, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. Cabinet Dillée : G. Dillée et S.P. Étienne.

Auguste Rodin (1840-1917), Le Baiser, petit modèle, quatrième réduction, bronze à patine brun nuancé signé « Rodin », derrière le tertre et « F. Barbedienne, fondeur » sur le côté droit, 25 x 16 x 15 cm.
Frais compris : 338 800 €.
Auguste Rodin, passionnément…
Enthousiasmant bien des cœurs, ce Baiser, attendu autour de 120 000 € remportait tous les suffrages. Provenant d’une succession des Côtes-d’Armor, il soulevait la passion des amateurs et du négoce international, monopolisant plusieurs lignes de téléphone. Le groupe, conçu à l’origine pour La Porte de l’Enfer, rappelle le baiser fatal que donna, selon la légende, Paolo à Francesca da Rimini. Il devait figurer en bas du vantail gauche, mais Rodin décide finalement de l’en écarter, l’estimant trop éloigné de la thématique. Le Baiser, d’une force expressionniste puissante, présenté à Paris et à Bruxelles en 1887, va toutefois connaître un succès phénoménal. Avec bonheur, Auguste Rodin saisit l’élan amoureux d’un couple unissant à la perfection pureté et naturel. Aussi appelé L’Éternel Printemps, il dépasse l’anecdote et tend vers un archétype qui représente l’étreinte amoureuse d’amants liés à jamais. Le groupe, exposé au Salon des artistes français en 1898, est aussitôt plébiscité. La maison Leblanc-Barbedienne en réalise plusieurs éditions, proposées en quatre réductions différentes. Notre bronze, appartenant à la plus petite taille, peut être daté entre 1905 et 1910 d’après le chiffre «22» et la lettre «H» figurant sous la pièce. Fondu du vivant de Rodin, il s’habille d’une patine superbe, dégageant une beauté à la fois limpide et troublante. Lancé à 80 000 €, il a été adjugé en tout juste deux minutes à un amateur chinois sous les applaudissements du public. Il enregistre un prix remarquable qui atteint les enchères recueillies sur la troisième réduction, s’élevant à 40 cm de haut.
Saint-Brieuc, dimanche 23 mars.
Armor Enchères SVV. Cabinet Perazzone-Brun.

Paire de bancs second Empire en fer soudé à l’étain, monogrammés « N » et « E » pour « Napoléon » et « Eugénie », Plombières, 1858, l. 200 cm.
Frais compris : 12 240 €.
Deux bancs pour une visite impériale
Les objets d’art chargés de souvenirs ou bénéficiant de connotations historiques s’enlèvent généralement à des prix très supérieurs à leurs attentes. Tel fut le cas de cette paire de bancs, avancés autour de 1 500 €. Provenant d’une succession régionale, ils témoignent d’une entrevue diplomatique qui se déroula sous le second Empire, à Plombières-les-Bains. Cette cité thermale des Vosges reçoit en 1856 Napoléon III. Il y est fêté avec un enthousiasme extraordinaire. Satisfait de l’action bienfaisante des eaux, il prolonge son séjour et décide de rénover la station balnéaire, devenant l’artisan de sa renaissance. Deux ans plus tard, Plombières sert de rendez-vous secret entre l’empereur et le comte Cavour, artisan de l’unité italienne. Après un tête-à-tête de plus de trois heures et une balade en calèche, les deux hommes s’accordent, le 21 juillet 1858, dans un traité secret, dit «entrevue de Plombières», qui sera signé à Turin en décembre 1858. L’empereur s’engage auprès du roi Victor-Emmanuel II à repousser les Autrichiens d’Italie et en contrepartie, la France obtiendra le comté de Nice et le duché de Savoie. Napoléon III, venu quelques jours auparavant, visite les travaux entrepris dans la cité thermale et fait célébrer une messe en plein air, l’église étant démolie comme en témoigne un tableau d’Émile Perrin, aujourd’hui conservé au musée Louis-Français. Sous les ombrages de la promenade des Dames, on érige un autel surélevé. Des bancs, spécialement fabriqués pour l’événement, sont placés au premier rang afin d’accueillir Napoléon III et sa suite. Avec un tel pedigree, nos modèles décuplaient les estimations, achetés en live par un fervent collectionneur de souvenirs bonapartistes.
Tours, lundi 17 mars.
Hôtel des ventes Giraudeau SVV.

Écuelle à bouillon et son présentoir en vermeil, maître orfèvre Jean-Louis Straus, Strasbourg, 1739, 1,160 kg, 27,5 x 10,5 cm.
Frais compris : 24 200 €.
Vermeil strasbourgeois
En dépit de son intégration à la France à la fin du XVIIe siècle, Strasbourg gardera son statut de «ville libre» jusqu’à la Révolution. Les orfèvres, regroupés en une corporation puissante, en font au XVIIIe une cité prospère et rayonnante. Ils travaillent une argenterie aux proportions de métal fin, différentes de celles admises dans le royaume. Elle leur permet d’accepter une dorure en qualité supérieure à celle de l’orfèvrerie parisienne. Elle fait ainsi le renom du vermeil de Strasbourg, que travaillent de solides générations d’artisans tels les Imlin, les Kerstein. Des élèves attirés par la réputation de la ville viennent ainsi de toute l’Europe faire leur apprentissage dans leur atelier. Provenant d’une succession régionale, cette écuelle porte ainsi les poinçons de Jean-Louis Straus. Annoncée autour de 12 000 €, elle servait à présenter et à conserver les bouillons, les potages et autres ragoûts. Superbe objet d’orfèvrerie, elle se pare souvent de magnifiques motifs ornementaux. Notre modèle proposé en bon état aiguisait l’appétit des amateurs, présents en salle et sur plusieurs lignes de téléphone. D’élégante facture, elle illustre avec virtuosité le style Régence. Au centre, elle s’embellit d’un gracieux décor ciselé, agrémenté de rinceaux, de raies d’oves et de coquilles. Quant à la prise, elle est décorée d’un charmant bouton de fleurs. D’une grande qualité d’exécution, cet objet était vendu avec son présentoir, enrichi également du répertoire décoratif de la Régence. Doublant les estimations, il ira enjoliver la table d’un acheteur européen. Bonne dégustation !
Roubaix, lundi 17 mars.
May & Associés SVV. Cabinet Serret - Portier.

Attribué à Henry Dasson (1825-1896), bureau à cylindre d’après le modèle exécuté par Oeben et Riesener pour Louis XV à Versailles, placage de sycomore, amarante, citronnier, bois de rose, bois teinté, ébène et buis, ornementation de bronze doré, 149 x 194,5 x 97,5 cm.
Frais compris : 930 000 €.
Vous avez dit royal ?
On le sait, les belles copies du XIXe de meubles de grands ébénistes du siècle des Lumières réalisent souvent des prix étonnants. Une envolée qui a tendance à s’accentuer en fonction du pedigree de l’original… Avec ce bureau à cylindre, on atteint l’acmé du phénomène, tant du point de vue de l’histoire – le premier de cette typologie, réalisé pour Louis XV, est un chef-d’œuvre ayant marqué l’évolution du mobilier – que du prix, 750 000 €. Exécuté dans la seconde moitié du XIXe siècle et attribué à Henry Dasson, notre exemplaire a fait la couverture de la Gazette n° 6. Rappelons que Dasson a acquis en 1867 le fonds de Carl Dreschler, ébéniste installé à Paris et travaillant principalement pour lord Hertford. Ce dernier lui avait commandé la copie du bureau de Louis le Bien-Aimé, maintenant conservée à la Wallace Collection, les relations privilégiées qu’il entretenait avec Napoléon III ayant permis à son artisan de mouler les bronzes de l’original. Dasson détenait donc probablement ces modèles, et peut-être même les plans d’exécution de Dreschler. Il présente sa réplique à l’Exposition universelle de Paris de 1878. Dans la vente voyant s’imposer notre bureau, d’autres meubles de style étaient courus. À 90 000 €, l’estimation était nonuplée pour la copie par Sormani de la commode réalisée en 1739 par Antoine Gaudreaux pour la chambre de Louis XV à Versailles, crépitante de bronzes de Jacques Caffieri. Notre réplique est en placage de bois de violette et bronzes dorés, le plateau étant en marbre brèche violette (l. 191 cm). 90 000 € se répétaient sur une commode à ressaut de Grohé, inspirée de celle de Riesener exécutée en 1778 pour le cabinet intérieur de Louis XVI à Fontainebleau.
Mardi 25 mars, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. Mme de La Chevardière, M. de l’Espée.

André-Charles Boulle et son atelier, Abraham Gilbert, pendule « Le Jour et la Nuit », vers 1720-1730, ébène, écaille, cuivre, bronzes dorés et patinés, 76 x 85 x 19 cm.
Frais compris : 685 500 €.
Le Jour et la Nuit
Voici une pendule qui justifie les 550 000 € qu’elle a atteints par plusieurs facteurs. Elle est tout d’abord inspirée d’un illustre modèle, les figures du Jour et de la Nuit du célèbre tombeau de Julien de Médicis sculpté par Michel-Ange entre 1526 et 1533. Elle est ensuite due à André-Charles Boulle et son atelier. L’inventaire dressé après l’incendie du logement de l’ébéniste dans la nuit du 30 août 1720 relève la présence d’estampes, de terres cuites ou de cires d’œuvres du maître florentin, l’acte de délaissement des biens de Boulle à ses fils réalisé en 1715 indiquant de son côté des «modèles de figures de Michel-Ange réparés en bronze et deux autres sortant de la fonte». La première mention de notre modèle de pendule apparaît lors de la livraison de celle du cartonnier de Machault d’Arnouville. La nôtre affiche également un pedigree de choix, celui d’Étienne Perrinet de Jars (1670-1762), gentilhomme ordinaire du Régent, le duc d’Orléans, et fermier général. Le somptueux hôtel particulier qu’il a possédé à partir de 1746 abrite de nos jours le Cercle de l’union interalliée. Dans son inventaire après décès, notre pendule est décrite dans le grand cabinet, surmontant le serre-papiers d’un bureau. Cet acte cite également le nom de Gilbert, l’horloger ayant fourni le mouvement de notre pendule, dont le socle se distingue de celles de Machault d’Arnouville et du prince de Condé, livrée en 1720. Le modèle «Le Jour et la Nuit» agrémentait généralement les cartonniers et serre-papiers accompagnant les grands bureaux de Boulle, la plupart étant commandés par les plus puissants financiers du temps. Seul celui de Machault d’Arnouville est complet de tous ses éléments. Il est actuellement conservé dans une collection particulière américaine.
Mardi 25 mars, Hôtel Le Bristol.
Kohn Marc-Arthur SVV.

Bohème, Rodolphe II (1576-1612), 5 ducats d’or, 1598, Prague, 17,38 g.
Frais compris : 262 752 €.
Enchères en or !
La numismatique a le vent en poupe. La preuve avec les 3 527 572 € frais compris et les cinq records mondiaux récoltés au cours d’une vente dominée par une provenance, l’ancienne collection Hugo von Ziegler-Schindler (1890-1966). Les enchérisseurs étaient internationaux, du Japon jusqu’aux États-Unis en passant par de nombreux pays européens. Notre numismate suisse goûtait les monnayages d’Europe centrale, ces derniers trustaient les six enchères à six chiffres de l’après-midi, la Bohème s’en réservant cinq, dont quatre obtenus par des pièces de Rodolphe II (1576-1612). À 210 000 €, un record mondial était enregistré pour le 5 ducats d’or reproduit, frappé en 1598 à Prague. Son estimation n’excédait pas 12 000 €. Les armes d’Autriche-Bourgogne entourées du collier de l’ordre de la Toison d’or sur aigle bicéphale couronnée restaient d’actualité pour le 10 ducats d’or (37,71 g) de 1606, adjugé 180 000 €, et sur le 2 ducats d’or (6,91 g) de 1605, vendu également 180 000 € et obtenant un record mondial pour cette monnaie. Un 5 ducats d’or (17,37 g) de 1610 fusait à 120 000 €, le court règne de Mathias II (1612-1619) se signalant avec les 125 000 € d’un 10 ducats d’or (34,57 g) – une épreuve du thaler avec les bustes couronnés de Maximilien Ier, Charles V et Ferdinand. Toutes les monnaies citées ont été frappées à Prague. La principauté de Transylvanie enregistrait pour sa part 130 000 € avec un 10 ducats d’or (34,87 g) de 1761 de Marie-Thérèse (1740-1780), frappé à Karlsburg. Pas moins de cinquante pièces dépassaient par ailleurs la barre des 10 000 €. Un 10 ducats d’or (34,78 g) de 1698 de Nuremberg, frappé pour l’anniversaire de la paix de Ryswick, triplait à 80 000 € son estimation.L’Empire romain était également courtisé, la palme revenant moyennant 78 000 € à un aureus (7,32 g) de Trajan de 115 frappé à Rome et présentant bien entendu le buste lauré de l’empereur et au revers, en regard, celui de Nerva faisant face à Trajan père. Pour les monnaies grecques, et le monnayage en argent, 60 000 € revenaient à un rarissime décadrachme (37,95 g) carthaginois frappé à Zeugitane (260-146 av. J.-C.) et présentant une belle tête de Perséphone couronnée d’épis de blé.
Mardi 25 mars, Hôtel du Louvre.
Christophe Joron-Derem SVV. M. Parsy.

Giovanni Francesco Romanelli (1610-1662), L’Enlèvement des Sabines, La Continence de Scipion, paire d’aquarelles gouachées sur trait de crayon noir et sanguine, 12,5 x 41,5 cm.
Frais compris : 74 400 €.
Romanelli au Louvre
Salon du dessin oblige, la spécialité de la semaine était toute trouvée. Elle était notamment marquée par les 60 000 €, estimation haute triplée, de cette paire d’aquarelles gouachées sur trait de crayon noir et sanguine de Giovanni Francesco Romanelli, préemptée par le musée du Louvre… Et pour cause : notre Enlèvement des Sabines accompagné de La Continence de Scipion sont des études préparatoires pour le plafond des appartements d’Anne d’Autriche du palais. En 1654, le jeune Louis XIV commande à l’artiste un décor pour l’ensemble des appartements d’été de la reine mère, comprenant l’actuelle salle de Septime Sévère. On en connaît onze dessins préparatoires, les deux nôtres concernant les compartiments en longueur qui encadrent le plafond. Le thème choisi, le cycle de l’Histoire des Romains et des Juifs, est destiné à flatter Mazarin. C’est ce dernier qui a fait venir une première fois Romanelli en France, pour exécuter les fresques des voûtes de la galerie supérieure de son palais, aujourd’hui galerie Mazarine du site Richelieu de la Bibliothèque nationale. Une réussite, au point qu’on le préfère à Pierre de Cortone, et que le cardinal le fait revenir pour les plafonds du nouvel appartement de la reine, installé au rez-de-chaussée de la petite galerie du Louvre. L’exécution du décor s’étendra de 1655 à 1657. Passé par l’atelier du Dominiquin et de Cortone, Romanelli est devenu le protégé de Francesco Barberini, travaillant au décor de son palais, mais aussi à celui d’églises à Rome sous la direction du Bernin. L’exil du cardinal Barberini en France allait favoriser ses entrées à la cour du Roi-Soleil.
Mercredi 26 mars, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. Cabinet de Bayser.

Attribuée à Jacques Jean Baptiste Tilliard, chaise en bois mouluré, sculpté et doré à décor feuillagé, à dossier bas richement sculpté, pieds cambrés terminés par une volute feuillagée.  Époque Louis XV, vers 1765. (petits accidents et reprise à la dorure), 62 x 42 x 35 cm
Frais compris : 97 500 €.

L'art de la menuiserie
Le riche programme classique de ces deux jours de vente, notamment alimenté par les anciennes collections Maurice Fenaille et la succession du comte Henri de Neuville, voyait ce siège bondir à 78 000 €, estimation quadruplée. Cette chaise vers 1765 en bois doré est attribuée à Jean-Baptiste Tilliard, tout comme un exemplaire vers 1768 de la donation Grog-Carven conservé au Louvre. Dans son ouvrage sur l’art du siège au XVIIIe, Bill G.B. Pallot écrit que la production de notre menuisier est emblématique de l’excellence du style Louis XV : «Pureté des lignes, pureté des galbes, précision de la sculpture, finesse des ornements»… Sur les cimaises, 55 000 € revenaient à un panneau de Jan Bruegel et son atelier coréalisé avec Hendrick Van Balen, Vénus dans la forge de Vulcain (52 x 71,5 cm). La gouache et aquarelle d’Alexander Serebriakoff de 1950, Hôtel Lambert, vue de l’enfilade du salon des Muses vers le grand salon, suscitait 9 000 €. Une spectaculaire pendule vers 1750 au cadran et au mouvement signés de Paul Gudin à Paris respectait à 50 000 € son estimation. Elle est en bronze ciselé, doré et laqué avec des fleurs en porcelaine, animée de magots en cuivre patiné et laqué noir et rouge par les frères Martin. Elle repose sur une console postérieure assortie (h. totale : 80 cm).
Jeudi 27 et vendredi 28 mars. Salle 5 - Drouot-Richelieu. Daguerre SVV, Thierry Desbenoit
& Associés SVV. Mmes Fligny, Gauvard, MM. de Bayser, de Broglie, Brunel, Derouineau, M. Lacroix, Froissart C., Maraval-Hutin, cabinets Artemis Estimations, Maury, Turquin.

Victor Brauner (1903-1966), Érotomagie préliminaire, 1948, huile sur toile, 72 x 92 cm.
Frais compris : 193 200 €.
Brauner magique
Le titre de cette huile sur toile de Victor Brauner de 1948 adjugée 150 000 €, Érotomagie préliminaire, est aussi surréaliste que la composition qu’il désigne. Pourtant, à la date de son exécution, Brauner est exclu du groupe d’André Breton, auquel il avait adhéré à l’automne 1933. L’année 1948 est également celle de l’intensification de l’épuration réalisée par le Parti communiste au pouvoir dans son pays d’origine, la Roumanie. Les relations franco-roumaines pâtissent de ce climat, se traduisant par des expulsions de Roumains en situation irrégulière dans notre pays. Brauner décide alors de rejoindre en Suisse ses amis les Stauffacher, à Ronco, où a été peint notre tableau. Le personnage cyclopéen est récurrent dans son œuvre, l’artiste ayant perdu l’œil gauche dans la nuit du 27 au 28 août 1938 lors d’une rixe entre Óscar Domínguez et Esteban Francès, où il reçoit un verre. Dans une dialectique typiquement surréaliste, le peintre avait exécuté en 1931 un autoportrait, conservé à Beaubourg, à l’œil gauche aveugle. À la fin de l’année 1944, il revient sur son énucléation et compose un dossier intitulé «Le cas Victor Brauner», seul corpus de ses écrits compilé par lui-même. La période de guerre, qu’il vivra en partie réfugié dans les Alpes, est également l’occasion d’explorer une technique, la peinture à la cire, à travers des thèmes empruntés aux civilisations anciennes et aux sciences occultes. Durant son séjour suisse, les Stauffacher vont l’initier à une approche médicale lui permettant, paradoxalement, de trouver à exprimer plastiquement le sentiment qui l’obsède, celui d’être le jeu de forces qui le dépassent. Une sorte d’érotomagie préliminaire...
Mercredi 26 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Mme Ritzenthaler.

Frédéric Bazille (1841-1870), Portrait d’un dragon, 1869, huile sur toile, 56 x 46,5 cm.
Frais compris : 280 522 €.
Un dragon de Bazille
Camille Pissarro disait de Frédéric Bazille : «Il était l’