La Gazette Drouot
Une toile de Chu Te-chun
Le voyage imaginaire

En laissant transparaître un paysage fantastique dans sa composition abstraite, Chu Te-chun invite à effectuer un voyage intérieur.

Tout comme son compatriote Zao Wou-ki, né la même année que lui, Chu Teh-chun a suivi l’enseignement de Ling Fengmian à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Hangzhou, de 1935 à 1941. Mais, entre le premier, citadin d’origine, et le second, campagnard venu de la province de l’Anhui, les styles ne tarderont pas à diverger. Au début de sa carrière, Chu Teh-chun occupe dans son pays natal différents postes. Professeur titulaire, en 1942, à l’Université centrale nationale de Nankin – alors délocalisée non loin de Chongqing pour cause du conflit sino-japonais -, il se voit confier la section d’architecture de l’école d’industrie de Taipei en 1950, puis enseigne la peinture occidentale à l’Université normale nationale dès 1951. Il s’installe à Paris en 1955, où il arpente le Louvre, avant de voyager en Espagne, plus particulièrement à Madrid, où il visite le Prado, et Tolède, qui lui permet de découvrir des oeuvres du Gréco. Revenu à Paris, une rétrospective consacrée à Nicolas de Staël marque un tournant dans sa carrière : pour la première fois de son existence, il peut contempler des oeuvres abstraites. Peu à peu, il rejette l’abstraction géométrique au profit du geste lyrique. Le mouvement né après la Seconde Guerre mondiale fait la part belle à l’expression brute des sentiments sur le support, à travers des couleurs fortes en touches rapides, libérées des carcans de la ligne et de la forme. “Sa peinture est une coulée naturelle, vibrante et chaleureuse, qui se moque des définitions, des bornes optionnelles, des étiquettes ; elle est une offrande lyrique tantôt murmurée dans le secret d’une vie méditative et grave, tantôt éclatante et sonore comme un hymne”, note avec justesse Gérald Gassiot-Talabot dans la préface pour le catalogue de l’exposition à la galerie Legendre en mai 1963. Ainsi, cette Composition peut être interprétée comme un paysage chinois balayé par le vent et pourtant baigné de chaleur, à l’image de ceux que Chu Teh-chun peut observer à chacun de ses retours en Chine, ou comme une image mentale surgie de l’enfance de l’artiste puis reproduite sur la toile. Formes animales et humaines s’entremêlent dans un joyeux ballet désordonné, image sombre de la ronde à la fois cadencée et imprévisible des tourments de ce monde. Notre tableau fut acheté en 1982 par les vendeurs à la Maison du Prince à Pérouges. Cette année-là, la petite commune de la Bresse était le théâtre d’une exposition d’art abstrait à laquelle participèrent Albert Féraud, Xavier Longobardi et Chu Teh-chun. Dans la préface du catalogue de l’exposition à la galerie Soleil, en 1974, Jean-Jacques Levêque conclut ainsi son propos sur l’artiste : “Chu Teh-chun nous invite au plus curieux et fascinant voyage à l’intérieur d’un univers jamais vu ; ventre chaud de la terre, de l’herbe et de l’aurore”. Si le propos s’applique à merveille à ce tableau, on peut pousser plus loin encore l’invitation au voyage : la peinture d’un monde fantastique mène in fine au plus mystique des voyages, celui que chaque être effectue en lui-même, à la recherche de son origine et de sa nature.
te-chun

Chu Teh-chun (né en 1920), Composition, 1979, huile sur toile signée, contresignée et datée “10 mai 1979”, 33 x 24 cm.

QUAND ?
Jeudi 27 juin 2013

OÙ ?
Lyon. Aguttes SVV.

COMBIEN ?
Estimation : 100 000/120 000 euros

La Gazette Drouot n° 24 - 21 juin 2013- Alexandre t. Analis


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