La Gazette Drouot
Paire de bustes en marbre blanc
La comédie humaine

Deux bustes du XVIIe siècle nous plongent au coeur du théâtre, mais aussi d’une science,
la physiognomonie. Un jeu de dupes ?

Des petits yeux, un nez crochu, une petite bouche au sourire édenté et un menton fuyant, autant de caractéristiques physiques qui appellent à la méfiance. C’est en tout cas la théorie qui fait fureur aux XVIIe et XVIIIe siècles en France et dans toute l’Europe. Chaque homme porterait sur son visage les grandes lignes de sa personnalité. Chaque trait serait associé à un défaut ou une qualité. Déjà, les philosophes grecs de l’Antiquité, en tête desquels Aristote, font cet audacieux parallèle entre l’apparence et le caractère. Pythagore ne faisait-il pas subir à ses élèves un test physiognomonique avant de les accepter ? Relayée par plusieurs penseurs de la Renaissance comme Girolamo Cardano et Giambattista Della Porta, cette théorie prendra son envol avec les travaux du théologien suisse Johann Gaspard Lavater au siècle des Lumières. Un autre homme, plus inattendu, a mis sa pierre à cet édifice : Charles Le Brun. Le peintre donne en 1668 une célèbre conférence sur l’expression des passions. Il dessine pour cette occasion vingt-trois têtes servant à illustrer son propos. Ces visages deviendront les modèles de référence pour tous les peintres et les sculpteurs voulant retranscrire au mieux la personnalité d’un homme. Bien que cette théorie possède des limites évidentes, elle éclaire sur les réflexions d’une époque au sujet des sentiments humains. Le comte de Caylus instaurera cent ans plus tard un concours de la Tête d’expression au coeur même de l’Académie des beaux-arts. Mais d’autres artistes ont déjà sauté le pas, au XVIIe siècle, entre la théorie et la pratique, à l’image de François Fontelle. Leur déclic ? Le théâtre. Comédies et drames se développent sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, grâce au travail des auteurs classiques comme Corneille, Molière ou Racine. Les spectacles se multiplient à la cour du roi et doivent beaucoup à la commedia dell’arte, née en Italie au XVe siècle et qui ne tarda pas à connaître le succès en France – malgré les interdictions de l’Église –, grâce au goût du Roi-Soleil pour ce divertissement. Dans le cadre des Menus-Plaisirs du Roi étaient organisés toutes sortes de spectacles et fêtes afin de distraire le souverain, mais aussi les plus solennelles cérémonies de pompes funèbres.

paquebot
Adjugé 24 000 euros frais compris
François Fontelle (mort avant 1696), Couple de comédiens,
paire de bustes en marbre blanc, l’un signé au dos "F. FONTELLE", h. 40 et 44 cm.
Châtellerault, samedi 26 novembre. Sabourin SVV. M. Lacroix.

Après un séjour à Rome entre 1663 et 1664, le sculpteur François Fontelle eut la chance d’entrer dans ce service, à Versailles. Il participa ainsi à la création de nombreux décors et oeuvres aux côtés d’autres artistes illustres, parmi lesquels Jean Bérain, Claude Deruet ou les frères Slodtz. Notre artiste, à la vie restée méconnue, serait arrivé à la Cour vers 1671. Il y exécuta des vases, des consoles et autres ornements. Le château de Versailles conserve d’ailleurs de sa main deux médaillons en marbre à l’effigie du roi et du peintre Antoine Meusnier. Il fut par ailleurs l’auteur de la décoration du catafalque de la reine Marie-Thérèse, en 1683, et participa à la réalisation des décors du labyrinthe de Versailles puis des bains d’Apollon. Il pouvait ainsi créer aussi bien des décors éphémères que d’autres plus permanents, comme notre paire de bustes en marbre blanc. Ce méchant couple devait garder fièrement quelque entrée de théâtre. Têtes d’expression et portraits de comédiens se mélangent ici dans l’évocation des protagonistes d’une pièce de théâtre inspirée de la comédie italienne, où chaque personnage paré d’un masque et déguisé était fait à l’image d’un caractère spécifique. Le vieillard avare et libertin, le savant, le soldat vantard mais lâche, le bouffon, l’imbécile, l’amoureux... Un univers de caricature qui n’est jamais très loin de la vérité.

La Gazette Drouot N°40 - 18 novembre 2011 - Caroline Legrand


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