La Gazette Drouot
Anne-Louis Girodet
Noir dessin...

Salon du dessin oblige, les feuilles signées de grands noms de la spécialité parsèment les ventes aux enchères, à l’instar de cette feuille de Girodet, au troublant parfum préromantique.

L’exposition consacrée par le musée du Louvre à Anne-Louis Girodet, en 2005, avait permis de prendre la mesure de la variété de talents de ce peintre. La perfection glacée de quelques compositions du genre du célébrissime Sommeil d’Endymion ne doit en effet pas masquer le portraitiste sensible, l’artiste qui n’hésitait pas à flirter aux frontières de l’étrange et à embrasser une certaine fougue préromantique ; il devança même Delacroix dans l’exploitation du filon orientaliste, notamment avec La Révolte du Caire peinte en 1810.
Notre dessin a été tracé bien avant l’exécution de cette véhémente composition, la notice du catalogue de la vente le situant dans la période tourmentée séparant son départ de Rome de son retour en France, en 1795. Dans le catalogue de l’exposition de 2005, le chapitre consacré aux “Souvenirs d’Italie” débute ainsi : “Un des résultats inattendus de l’anéantissement du cadre institutionnel de l’Académie de France à Rome et de la fuite de Girodet à Naples, le 14 janvier 1793, fut une liberté artistique inattendue que l’artiste consacra à l’étude du paysage, une passion partagée avec son ami Jean-Pierre Péquignot”... Dans la hiérarchie des genres, le paysage était loin d’occuper une place enviable. Ainsi Péquignot, archétype de l’artiste maudit, avait-il séjourné dans la Ville éternelle grâce à l’aide d’un protecteur – qui devait hélas faire faillite –, sa spécialité de paysagiste lui interdisant le concours de Rome. Si ce dernier privilégie une approche idyllique du paysage, celle de Girodet s’avère plus sombre. Avant les alentours de Naples, c’est en traversant les Alpes et en découvrant le Latium qu’il va s’intéresser au paysage, son amitié avec Péquignot s’avérant déterminante dans l’approfondissement de ce sujet, qu’il abandonnera toutefois dès son retour à Paris. Notre feuille reflète au mieux l’approche inquiétante des forces de la nature qui est celle de Girodet. Compacte, la végétation luxuriante laisse tout juste entrevoir un lointain aux à-pics vertigineux, où s’accroche un édifice.
Le règne animal est tout aussi angoissant, un grand serpent se frayant un passage pour atteindre la dépouille d’un aigle transpercé par une flèche. La destruction n’est pas seulement humaine, mais aussi naturelle, l’arbre du premier plan semblant destiné à être étouffé par le lierre qui l’assaille... Soit la traduction plastique de l’idée du sublime, telle que définie par Edmund Burke dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau parue en 1757. Si le beau est plaisant à l’oeil, le sublime exerce sur l’homme un pouvoir susceptible de provoquer sa destruction. Un sentiment à mettre en relation avec le cataclysme révolutionnaire qui secoue
la France, et la violence des événements qui ont contraint l’artiste à quitter Rome. La montée en puissance du sublime allait marquer le passage du néoclassicisme au romantisme... Autre gage de l’intérêt de notre feuille, son appartenance au baron Gros. Celui-ci avait rejoint son ami Girodet à Gênes, à la fin de son séjour italien.

oudry

Anne-Louis Girodet (1767-1824), Paysage montagneux avec un serpent s’approchant d’un aigle transpercé
par une flèche, plume et encre brune, lavis brun sur traits de crayon noir.
16 x 13,8 cm.

QUAND ?
Mercredi 26 mars 2014, à 15 h

OÙ ?
Salle 6 - Drouot-Richelieu
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. Cabinet de Bayser

COMBIEN ?
Estimation : 25 000/35 000 euros

La Gazette Drouot n°11 du vendredi 21 mars 2014-Sylvain Alliod


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