La Gazette Drouot
Une portrait d'une inconnue par Caillebotte
Qui est-ce ?

Un modèle inconnu, un tableau inédit et un peintre aux facettes multiples...
Jeu de piste autour de ce portrait signé Gustave Caillebotte.

Un Gustave Caillebotte en régions. L’annonce avait déjà de quoi nous plaire ; l’histoire, en plus, ne devait pas s’arrêter là. Derrière son attitude quelque peu renfrognée, son regard empli de solitude, cette jeune femme nous révèle d’abord un tableau signé d’un des plus grands peintres impressionnistes. Daté 1879, il se place en plein coeur de ce mouvement pictural révolutionnaire, dont Caillebotte fut à la fois l’un des artistes et l’un des mécènes les plus importants. Il n’est pas inutile de revenir sur sa biographie. Notre artiste a vu le jour un 19 août 1848, dans une famille qui avait fait fortune dans le textile sous Napoléon III – son père vendait des draps aux armées –, puis dans de multiples et judicieux investissements immobiliers, au moment des grands travaux du baron Haussmann. Le jeune Gustave effectue comme il se doit ses études dans l’un des plus grands lycées parisiens, Louis-le-Grand. Promis à un brillant avenir au barreau, il surprend son petit monde en s’inscrivant dans l’atelier du peintre académique Léon Bonnat, en 1870. Il passera également un temps à l’École nationale des beaux-arts, où il rencontre ses fidèles amis, Edgar Degas, Claude Monet et Pierre-Auguste Renoir. L’année 1874 sera celle de tous les changements. S’organise alors la première exposition impressionniste, que Caillebotte soutient sans toutefois y participer. Un autre événement, tragique celui-là, a également lieu : le décès de son père. Ce dernier laisse à sa veuve et à ses quatre enfants quelque deux millions de francs, des biens immobiliers et des titres à se partager, autant dire une fortune qui leur permettra à tous de vivre de leurs rentes. Gustave peut désormais se consacrer entièrement à sa passion, sans se soucier du lendemain. Nul besoin de vendre ses tableaux, dont les trois quarts resteront jusqu’à sa mort dans la famille.
caillebotte
Estimation : 120 000/150 000 euros.
Gustave Caillebotte (1848-1894), Portrait de jeune femme assise,
toile d’origine signée et datée “G.Caillebotte/79”, 71 x 55 cm.

Nancy, samedi 24 novembre. Nabecor Enchères SVV. Cabinet Turquin.
Devenu mécène, il fait largement profiter ses amis impressionnistes de son argent, soutenant toutes leurs expositions, auxquelles il participe à partir de 1876, un an après l’offense du refus au Salon officiel de ses désormais célèbres Raboteurs de parquet. Sa plus grande période de création s’ouvre alors, et s’achèvera une dizaine d’années plus tard, quand il se retire dans sa maison de Gennevilliers pour s’adonner plus largement à ses autres passions, à savoir la construction navale et le jardinage.
Il y décède à seulement 45 ans. “Nous venons de perdre un ami sincère et dévoué... En voilà un que nous pouvons pleurer, il a été bon et généreux et, ce qui ne gâte rien, un peintre de talent”, écrit Camille Pissarro. Longtemps méconnu, son oeuvre se compose de paysages, de vues de Paris, mais aussi de portraits de grande qualité. Chacun connaît son dernier Auto­portrait, conservé au musée d’Orsay. Il présente d’ailleurs des similitudes avec notre Portrait de jeune fille : même usage du fond moucheté, mêmes jeux d’ombre et de lumière. Caillebotte aime également placer ses modèles dans des intérieurs bourgeois, assis de trois quarts dans un fauteuil, comme en témoigne un Portrait de jeune femme dans son intérieur ou portrait de Madame H, une toile datée vers 1877 présentant une confondante ressemblance avec notre modèle. Pour autant, son identité demeure un mystère. Dans ses recherches, le cabinet d’expertises Turquin réfute plusieurs théories, dont l’une nous mène vers une maîtresse du peintre, la dénommée Anne-Marie Hagen dite Charlotte Berthier, une autre conduirait vers la compagne de son ami Richard Gallo, directeur du Constitutionnel... Demeure avec certitude un portrait d’une élégante sobriété, marqué par les bleus, gris, mauves et violets typiques de Gustave Caillebotte. C’est aussi une toile emblématique. En cette année 1879, le peintre travaille moins, sa tête est aux affaires familiales, plus importantes et tristes. Après le décès de son frère René, en 1876, puis de sa mère en 1878, il s’occupe alors de vendre la propriété familiale de Yerres, où il avait tous ses souvenirs. De quoi se sentir seul et nostalgique, des sentiments perceptibles dans ce visage féminin.
La Gazette Drouot n° 40 - 16 novembre 2012 - Caroline Legrand


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