La Gazette Drouot
Un lavis de Fragonard
Avec éclat et panache
Haut les coeurs, un fougueux lavis du génial "Frago" caracolera vers les sommets
dans une prochaine vente lyonnaise. Brillantissime !
Acteurs essentiels de la vie intellectuelle au long du XVIIIe siècle, les livres illustrés se propagent. De leur côté, les artistes apprennent à interpréter un texte littéraire, discernant dans chaque récit le passage à retenir, l’instant à traduire. Certains y font d’ailleurs leurs premières armes. Ainsi, à vingt ans François Boucher dessine-t-il des vignettes pour L’Histoire de France du père Daniel... D’autres artistes, plus avancés dans leur carrière, prêtent volontiers à l’illustration leur crayon plein de grâce et d’expression. Après un séjour de quatre ans à Rome, Jean-Honoré Fragonard regagne la France en 1761. En pleine possession de son art, il dessine à la pierre noire une soixantaine de saynètes inspirées des Contes et Nouvelles de La Fontaine : l’esprit primesautier et libertin du peintre les colorie de fougue et de légèreté. Merveilles d’impertinence et de liberté, ces dessins sont en adéquation parfaite avec le texte. Interprète au trait prodigieux, l’artiste illustre ensuite des livres d’écrivains contemporains, tels Marmontel, le marquis de Saint-Lambert, le chevalier de Boufflers... Se rangeant parmi les initiateurs du goût troubadour, Fragonard éprouve également un vif enthousiasme pour les ouvrages de chevalerie. Publié en 1532, l’Orlando furioso, un poème épique de L’Arioste, associe avec verve héroïsme et amours contrariées. Roland, neveu de Charlemagne, s’éprend de la belle Angélique, une princesse orientale, qui le fait sombrer dans la folie en devenant l’épouse du Sarrasin Médor.
Adjugé 24 000 euros au marteau.
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), épisode tiré du poème épique l’Orlando furioso de L’Arioste,
pierre noire et lavis gris, vers 1780-1785, 42,8 x 29,5 cm.
Lyon-Brotteaux, mardi 24 mai 2011. Claude Aguttes SVV. Mme Franck Niclot.
L’oeuvre colossale, composée de quarante-six chants, narre en parallèle les aventures d’innom­brables personnages. Entre épisodes galants et chevaleresques, sont mis en scène des mages, des sorcières, des géants, des animaux hybrides et autres créatures fantastiques. De quoi enflammer l’imagination de Jean-Honoré Fragonard ! Il va s’en donner à coeur joie, épousant sans peine le rythme alerte du récit-fleuve. La pittoresque bande dessinée, probablement trop brillante à interpréter en gravures, sera toutefois suspendue après les seize premiers chants.... Reste qu’en quelques traits vifs et enlevés, près de cent quatre-vingts feuilles, dessinées vers 1780-1785, restituent toute la force expressive du poème. Notre lavis, portant un cachet "l. 1708 a", provient d’une succession régionale. Contrecollé sur un ancien montage, il a été authentifié par Marie-Anne Dupuy-Vachey, auteur de Fragonard et L’Arioste (éd. de l’Amateur). D’une mise en page énergique, le format inhabituel, en hauteur, contribue au resserrement de la scène. À l’arrière-plan, les traits hâtifs de pierre noire évoquent la rage des combats et esquissent sommairement un site montagneux. Au centre de la composition, l’attention se concentre sur un cavalier impétueux, portant casque et cuirasse. Proche de celui d’une feuille conservée à la National Gallery of Art de Washington, il s’agit probablement du preux palatin Roland, qui arrive vainqueur au camp de Charlemagne. Menant une troupe de guerriers résolue, notre héros monte encore Veillantif, ou Bride d’or, son fidèle compagnon de bataille. Avec agilité, Fragonard appuie le trait de notations nerveuses à la plume, tandis que de légers rehauts de lavis donnent consistance aux corps en mouvement. D’une écriture étincelante, notre lavis illustre tout le brio, tout le pouvoir allusif de l’artiste. Fulgurant, et "furieusement" bien dessiné !
La Gazette Drouot N°20 - 20 mai 2011 - Chantal Humbert


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