La Gazette Drouot
Une oeuvre de Shao Fan
Une passerelle
Dans des domaines très divers, l’oeuvre de Shao Fan associe étroitement la tradition
et le contemporain, la Chine et l’Occident. La preuve par l’objet.
Arman aurait-il fait des émules en Chine ? Plexiglas et morceaux d’orme ou de catalpa évoquent un siège, mais totalement déstructuré, à la façon d’une veste de Yoji Yamamoto. Comme le couturier japonais, Shao Fan, peintre, sculpteur, designer et architecte chinois, transcende les leçons du passé, aussi bien que celles du présent. Avec respect, s’il vous plaît ! Ce siège de style Ming a été soigneusement désassemblé, pour être ensuite reconstitué selon un ordre bien différent, avec des grandes feuilles d’acrylique.
La stricte symétrie et le sobre équilibre du mobilier Ming sont conservés, tout comme l’aspect austère, caractéristique de l’art de cette dynastie. Shao Fan crée cependant une oeuvre totalement nouvelle, un ovni dans l’avant-garde artistique chinoise – qui en compte pourtant un certain nombre. Les éléments antiques flottent dans un matériau incongru, une invention technique occidentale. Le spectateur se trouve saisi de doutes : serait-ce l’amorce d’un dialogue entre Orient et Occident ? L’image de l’antique Chine mise à mal par la technologie occidentale triomphante ? En y regardant de plus près, on trouve une certaine similitude entre ce siège déstructuré et un idéogramme chinois. «C’est l’harmonie fondamentale, la nature et l’homme, indissociables, partagent le même espace», nous indique cependant l’artiste. Shao Fan sait parfaitement brouiller les pistes, avec talent du reste. Il excelle à rendre floues les frontières entre l’art et les arts appliqués, maîtrisant toujours une technique apprise des grands classiques. Cette série de chaises a été débutée vers le milieu des années 1990, alors qu’il était déjà reconnu pour son oeuvre graphique. Né en 1964 dans une illustre famille – ses parents et sa soeur aînée sont eux-mêmes peintres –, Shao Fan a étudié à l’école des beaux-arts de Pékin. Une technique maîtrisée, des sujets traditionnels... qu’il dut néanmoins apprendre par lui-même, en tâtonnant : ses parents, Révolution culturelle oblige, ont peint des oeuvres de propagande...
Adjugé 80 000 euros.
Shao Fan (né en 1964), Project n° 1 of year 2004, 2005, orme et Plexiglas, numéroté 2/12, 150 x 110 x100 cm.
Mardi 24 avril, Espace Tajan, à 19 h. Tajan SVV.
"En Chine, les cent dernières années ont été une catastrophe pour les artistes", déclare-t-il. Ainsi, en 2010, l’une de ses expositions personnelles s’intitule «Un incorrigible classiciste», un statut qu’il revendique pour tous ses projets. Par exemple, il avait été invité deux ans auparavant à réaliser un jardin pour le très prisé rendez-vous horticole britannique, le Chelsea Flower Show. Ses recherches le mènent à puiser dans les jardins de la dynastie Song, époque glorieuse, référence à travers toute l’histoire de la Chine impériale. Un retour aux sources qu’il voulait à l’opposé du jardin chinois communément vu par l’esprit occidental, avec des lanternes rouges, des lions de pierre, etc. «J’ai cherché à retrouver les éléments esthétiques essentiels des jardins Song, en m’appuyant sur une seule couleur, la plus neutre possible». Un parti pris apparent dans ses peintures, où il traite un sujet en gros plan et dans une palette presque monochrome : Arbre noir sur noir, Bambou beige sur marron, Lapin gris sur blanc ou le contraire, Abattis traité au naturel (un daim sur le dos, les pattes jointes comme pour être attaché à une perche à fardeau balancée sur l’épaule)... Il poursuit la même approche dépouillée dans son architecture. Ses trois maisons – l’une pour lui-même, l’autre pour un galeriste et la dernière pour un directeur de musée – inspirées de l’habitat traditionnel avec cour central mais que ne renieraient pas un adepte du Bauhaus, sont entourées d’un mur d’enceinte, recréant une sorte de cité interdite intime. Ses sculptures, minimalistes, sont assemblées selon la méthode traditionnelle, à l’aide de joints en bois ; l’oeuvre complète semble faite d’un seul tenant dans un bois dur et ancien... jusqu’à ce qu’on sépare les différents éléments. Sa démarche correspond bien à l’esthétique chinoise d’une contemplation du monde, un et multiforme à la fois, soutenue par une teinte neutre, indifférente aux émotions suscitées. Ce concept est aussi à la base de ses créations de meubles – si on peut les appeler ainsi. Là aussi, peu de couleurs, une simplicité éloquente des formes, immédiatement perceptibles. Tout en multipliant pourtant les hypothèses. Une chaise ou une oeuvre d’art ? Qu’importe, les deux lectures se rejoignent dans un éternel dialogue. Les collections publiques ont très vite repéré cet artiste traditionaliste et iconoclaste. Le Victoria & Albert Museum de Londres a notamment acquis un exemplaire de ce même modèle, ainsi que King, Kun, Moon et Wei de cette même série «Chairs». Enfin, cette oeuvre fut exposée en 2004-2005 dans le cadre d’Awakening : la France Mandarine. The French influence on Chinese Art –, comme un clin d’oeil à l’art français...
Autre vue
La Gazette Drouot n° 16 -20 avril 2012 - Anne Foster


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp