La Gazette Drouot
Photographie de Hiroshi Sugimoto
Une certaine idée du sublime

Avec ses Seascapes, Hiroshi Sugimoto pourrait bien donner de la nature une vision où shintoïsme et bouddhisme rejoignent la philosophie romantique. Lumineux !

Perché au sommet d’une falaise irlandaise, un homme fait face à l’infini marin. L’interprète contemporain du Voyageur au-dessus de la mer de nuages, de Caspar David Friedrich, ne s’appuie pas sur une canne, mais se tient debout derrière un appareil à soufflet à l’apparence archaïque – chambre 8x10 américaine, optique allemande –, posé sur un trépied français... Ajoutons que le photographe est japonais, mais installé à New York depuis 1974, et qu’il perpétue cette sensibilité propre à son pays à capter avec raffinement et attention l’infiniment ténu. Nous sommes en 1989 sur les falaises de Moher et, comme Utagawa Hiroshige dans certaines de ses estampes, Hiroshi Sugimoto s’attache à saisir l’immensité de la nature. Entre le shintoïsme, enseignant la communion avec les forces de l’univers, et le bouddhisme zen, qui professe l’absence de tensions et de volonté, pour faire du moi un lac à la surface parfaitement lisse reflétant le monde, les Japonais possèdent en la matière une tradition millénaire. Retour en Occident, où, à la fin du XVIIIe siècle, Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling fonde une philosophie du moi marquée par la quête de la réconciliation de la nature et de l’esprit. Dans son Système de l’idéalisme transcendental (1800), il professe que «L’Art est pour le philosophe la chose suprême : il lui ouvre pour ainsi dire le saint des saints, où brûlent en une seule flamme, éternellement et originellement réunis, ce qui est séparé dans la Nature et dans l’Histoire [...] Ce que nous appelons Nature est un poème enfermé dans une merveilleuse écriture secrète.» Entre 1802 et 1805, il élabore sa Philosophie de l’art, qui va profondément marquer certains peintres de son époque, dont Friedrich, auteur en 1818 de notre contemplatif voyageur cherchant dans la nature une spiritualité cachée. Et de toucher au sublime, lié au sentiment d’inaccessibilité... Si les artistes romantiques ont tenté de résoudre cette recherche par la description d’une nature grandiose et impressionnante, Sugimoto donne du sublime une interprétation toute japonaise, sereinement contemplative, mais non moins incommensurable.

océan
Adjugé 35 000 euros au marteau.
Hiroshi Sugimoto (né en 1948), North Atlantic Ocean, Cliffs of Moher, 1989, tirage argentique n° 3/25, 50 x 60 cm.
Lundi 19 décembre 2011, salle 1 – Drouot-Richelieu. Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

Dans le New York Times, l’artiste lui-même se déclarait romantique, écrivant de la poésie alors qu’il photographiait la mer Mirtoan seulement éclairée par la lune. Son travail photographique interroge aussi le temps. Dans sa série sur les cinémas américains et les drive-in, débutée en 1976-1977, l’éclairage particulier des immenses salles désertes de la grande époque de l’industrie du cinéma américain était obtenu par une exposition correspondant à la durée du film... donnant un écran blanc. Une allégorie de la vacuité des choses. De la même époque date le lancement de la série des "Seascapes", qui va l’entraîner à travers le monde, pour photographier mers et océan d’un unique point de vue – mais au résultat toujours différent. Là encore, le temps d’exposition joue un rôle primordial, aussi bien pour saisir la texture animale de la mer lorsque l’air est limpide, que l’horizon dans le noir de la nuit ou la substance diffuse du brouillard marin. L’air, l’eau et la lumière sont les conditions de la naissance de la vie. Vierges de toute présence humaine, ces paysages marins témoignent de notre planète avant notre apparition. Une vision essentielle.

La Gazette Drouot N°44 -16 décembre 2011 - Sylvain Alliod


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