La Gazette Drouot
Une toile de Jacques-�mile Blanche
À PARIS / Conversation avec la palette

Très exactement avec celle de Jacques-Émile Blanche, dont une toile ayant appartenu à Robert de Montesquiou met en scène l'un des modèles préférés. Rencontre

Nous voici vers 1883-1888, en compagnie d’Henriette Chabot, fille du libraire de la rue de Moscou. «Henriette, bonne fille, avait un visage niais, mais un teint adorable et elle posait sans bouger, silencieuse et complaisante», écrit Jacques-Émile Blanche dans La Pêche aux souvenirs (1949), des mémoires rédigées à bride abattue à partir de janvier 1940, mais dont le récit s’achève en 1914. Cet ouvrage de 450 pages reste un incomparable document sur le parcours du peintre, auteur de romans et d’essais également fou de musique, chez qui se côtoyaient Gounod, Liszt, Rossini ou Berlioz. «J’hésitais entre la musique et la peinture ; une copie d’après Le Parnasse de Mantegna que je fis au Louvre et que Baudry, Gustave Moreau, Bonnat voulurent acheter, décida en faveur de la palette», raconte-t-il. Le hasard fait bien les choses... Mais, revenons à notre jeune femme au chapeau que l’on a déjà pu croiser en 1882 dans une grande composition, Lawn-Tennis ou L’Après-midi au club à l’ombre des grands arbres, hommage sans équivoque au Déjeuner sur l’herbe de son mentor, Eugène Manet, à qui le fameux tableau, envoyé au Salon en 1863, avait valu bien des éreintements. «M. Manet est un élève de Goya et de Baudelaire. Il a déjà conquis la répulsion des bourgeois», écrit dans Le Figaro Charles Monselet, qui ne supporte pas cette scène figurant une femme «à poil» au milieu de deux messieurs habillés, et une autre en train de se «rafraîchir» dans l’eau. Une critique qui a aujourd’hui valeur de compliment. Le père de Jacques-Émile avait d’ailleurs failli acheter le tableau, mais le modèle nu ne plaisait pas à sa femme... La filiation entre Le Déjeuner et les joueurs de tennis est évidente, aux détails près que les demoiselles sont habillées et que les nymphes des bords de l’eau sont des jeunes filles de bonne famille... Comme Gustave Manet coiffé de sa faluche, Henriette est allongée, presque dans la même position. Si l’on en croit Blanche, c’est même lui qui a présenté la demoiselle à Manet, qui l’aurait prise pour modèle dans sa dernière toile, en 1882, Tête d’amazone en chapeau haut-de-forme. À notre jeune personne est ici associée une robe de mousseline blanche brodée, rapportée des États-Unis vers 1873 par Lucy Prévost-Paradol (1853-1878), fille d’Anatole Prévost-Paradol, ambassadeur à Washington et demi-frère de Ludovic Halévy. Au suicide de son père, en 1870, Lucy s’installe chez les Blanche, à Auteuil. Elle éblouit Jacques-Émile par sa beauté et son esprit. Entrée dans les ordres, elle meurt à l’âge de vingt-cinq ans, laissant un souvenir indélébile chez le peintre. Tout comme sa mère, qui en maîtresse de maison reçoit, à Auteuil comme à Dieppe, les amis de son fils, Monet, Degas, Helleu, Gervex ou Renoir, dont elle craint toutefois «la mauvaise éducation». Blanche exécutera son portrait en mai 1890, aujourd’hui conservé au musée des beaux-arts de Rouen. Celle-ci apparaît dans ses atours de grande bourgeoise, appuyée sur son ombrelle, coiffée d’une élégante capeline et perdue dans ses pensées. Sa silhouette sombre se détache sur un fond de verdure. À ses côtés, un bouquet de pivoines, des fleurs chères à Manet...

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Jacques-Émile Blanche (1861-1942), Henriette Chabot aux pivoines, 1884, huile sur toile, 100 x 121 cm.

QUAND ?
Jeudi 18 décembre 2014

OÙ ?
Salle 9 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV.
Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

COMBIEN ?
Estimation : 150 000/200 000 euros.

La Gazette Drouot n° 43 du vendredi 12 décembre 2014 - Claire Papon


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