La Gazette Drouot
Coup de coeur - Perles et mosaïque de cuir
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Perles et mosaïque de cuir
Cette opulente reliure de Sangorski & Sutcliffe permet à une édition originale de respecter les desseins de son auteur, un certain William Morris...
Adjugé 6 000 € sans frais.
William Morris (1834-1896), Love is Enough, Londres, Ellis & White, 1873. In-8°, maroquin mosaïqué serti de huit perles blanches japonaises par Sangorski & Sutcliffe. Samedi 18 avril, 2009, salle Rossini.
Alde SVV. M. Courvoisier.

Véritable homme-orchestre du mouvement arts & crafts, William Morris était de plus un grand amoureux des livres. Il en a beaucoup lus, en a écrits un certain nombre, comme poète, écrivain ou essayiste. Enfin, ce graphiste et imprimeur réalisa quelques-uns des chefs-d’œuvre de son temps. Love is Enough est sans doute le plus ambitieux de ses poèmes. Si l’histoire est banale – celle d’un roi, Pharamond, abandonnant son trône pour la femme de ses rêves –, la forme et la technique littéraires relèvent pour leur part d’une grande sophistication. Non content de reprendre le mode allitératif et la complexe structure métrique utilisée par les anciens poètes anglais, Morris décide d’adopter, en pleine époque victorienne, une forme d’écriture dramatique très répandue dans l’Angleterre du XVIIe siècle, le principe du masque. L’histoire d’amour de Pharamond est contée à l’occasion d’un mariage impérial imaginaire. Elle présente en parallèle les dialogues du couple et ceux des mariés paysans, Joan et Giles, le tout rythmé de chœurs à la gloire de l’amour. Lors de sa publication, en 1873, Love is Enough reçut un accueil mitigé. De fait, l’édition originale d’Ellis & White s’avère des plus austères, contrairement à la version publiée en 1897 par Kelmscott Press, l’imprimerie créée six ans plus tôt par Morris. Celle-ci rétablit la relation étroite entre texte, illustration et autre ornementation, ces dernières, remarque la biographe de Morris, Fiona MacCarthy, étant parties intégrantes de la poétique de Morris. Par son décor, qui renvoie directement à la richesse ornementale naturaliste de l’arts & crafts, notre précieuse reliure pallie l’ascétisme de l’édition originale. Elle évoque certains papiers peints de William Morris, mais aussi les bordures qu’il a réalisées pour la soixantaine de livres édités par Kelmscott Press de son vivant. Il faut dire que ses créateurs, Francis Sangorski et George Sutcliffe, ont été à bonne école. Après avoir suivi les cours de Douglas Cockerell à Londres, ils intègrent son atelier. Douglas est le frère de Sydney Carlyle Cockerell, ami de Morris et premier secrétaire général de Kelmscott Press. Chez Cockerell, Sangorski se spécialise dans la reliure, Sutcliffe dans la dorure. En 1901, la crise économique, provoquée par la grève du charbon, entraîne leur licenciement. Ils fondent alors leur propre entreprise, très vite reconnue pour l’excellence de ses productions. Ils imaginent notamment des «reliures bijoux». Notre habillage est ainsi incrusté de perles du Japon. Le plus extraordinaire modèle fut celui imaginé par Sangorski pour un exemplaire de l’édition de 1884 du Rubaiyat d’Omar Khayyam, illustré par Elihu Vedder. Cette reliure au paon était incrustée de pas moins de 1 050 pierres précieuses ou semi-précieuses. Acheté par un libraire new-yorkais, le livre embarquait en avril 1912 sur le Titanic. Vous connaissez la suite... Francis Sangorski ne devait pas survivre longtemps à la disparition de son chef-d’œuvre : six semaines plus tard il se noyait, en portant secours à une femme.
Syvain Alliod - Gazette N° 14 du 10 avril 2009
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