La Gazette Drouot
Une figure de gardien du clôt de chefferie, civilisation Kanak
Quelle autorité !

Sortie de sa douce et angevine torpeur, une figure de gardien du clôt de chefferie nous rappelle les fondements de la civilisation kanak. Voyage.

Il est des histoires à peine croyables qui donnent un charme sans pareil à une oeuvre d’art. D’une île au beau milieu du Pacifique à un grenier de l’Anjou, cette sculpture kanak de gardien du clôt de chefferie s’avère ainsi magique à plus d’un titre. Son aventure a débuté il y a plus de cent cinquante ans. Elle nous est narrée avec précision par une étiquette collée verticalement sur sa partie basse. On peut y lire : “Divinité tutélaire ; enlevée par l’expédition de Galope le 10 Septembre 1869 par Mr Eugène Leffet mon neveu, enseigne de Vaisseau à bord du Fulton sur la case de Gandu et Paindi Bechili (?), Chef de la tribu sauvage et anthropophage de la côte nord ouest de la Nouvelle Calédonie dans l’Océanie. Statuette qu’il a bien voulu me donner comme un gage de son affection à son arrivée à Saumur le 10 Avril 1886.” Restée dans la descendance depuis le XIXe siècle, la sculpture vivait reléguée dans le grenier familial, jusqu’à sa redécouverte par le commissaire-priseur Christophe Herbelin. Joie, elle sera ainsi proposée aux enchères, aux côtés de sagaies de Nouvelle-Calédonie ainsi que du bicorne d’officier de Marine et des épaulettes de l’illustre aïeul, Eugène Leffet. Au-delà de ce fabuleux voyage et d’une datation fort prisée, cette oeuvre peut aussi s’enorgueillir d’une esthétique des plus attirantes. Les sculptures de clôt de chefferie parvenues jusqu’à nous présentent généralement un état de conservation médiocre ; notre figure androgyne, elle, arbore encore fièrement ses traits “assyriens” finement sculptés et sa polychromie noir et rouge. On peut la rapprocher de deux gardiens, l’un conservé au musée de Nouméa, l’autre au Linden-Museum de Stuttgart. Ces talé encadraient la porte de la grande case de la chefferie, coeur du pouvoir dans la civilisation kanak, mais aussi des activités socioculturelles et religieuses. La construction et l’organisation de la demeure sont éminemment symboliques : placée sur un lieu historique, la case se compose d’une structure ronde, construite autour d’un poteau central surmonté d’une imposante flèche faîtière, qui pouvait mesurer jusqu’à quatre mètres. Sur cette dernière, tout comme sur les chambranles de la porte d’entrée, sont sculptées des images des ancêtres claniques.
Estimation : 20 000/30 000 euros.
Côte nord occidentale de la Nouvelle-Calédonie, milieu du XIXe siècle. Figure talé de gardien du clôt
de chefferie, bois polychrome, h. 71 cm.

Chinon, samedi 17 novembre. Herbelin SVV. M. Christian Hervé Njiensi.
Un seul bloc de bois est choisi pour réaliser ces statues et son essence est tout aussi emblématique, puisqu’il s’agit le plus souvent de houp. Présent depuis les origines, cet arbre au tronc creux est considéré par les Kanaks comme le refuge de l’esprit ancestral. Ainsi, la présence de ces ancêtres légitime en quelque sorte le chef du clan, son statut dans la direction des rituels et son autorité. Fichée dans le sol grâce à sa partie basse, aujourd’hui tronquée, la statue trônait donc à l’entrée de la grande case, la flèche au sommet de son crâne devant certainement recevoir pour décor des coquillages, notamment des conques, symboles de fécondité. Typique des créations du Nord, notre figure au large sourire présente un nez épaté, couvrant une grande partie du visage, et une haute coiffe cylindrique façon vannerie. Elle se distingue par ses attributs androgynes, comme la barbe et la poitrine. Victimes des aléas du temps, mais aussi des différents rites funéraires – elles étaient détruites au moment de la mort de leur propriétaire ou bien enfouies avec lui –, ces sculptures nous proviennent habituellement dans un piteux état. Notre figure de gardien du clôt a échappé à ce triste sort. Cette chance, elle la doit sans doute à l’arrivée du jeune enseigne de vaisseau Eugène Leffet. Un sacré personnage, c’est sûr, et des plus charmants pour que le chef local lui offre une si belle représentation de l’un des ancêtres de sa famille. Un cadeau qui n’a pas de prix ?
Autre vue
La Gazette Drouot n° 38 - 2 novembre 2012 - Caroline Legrand


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