La Gazette Drouot
La photo sans appareil
La photo sans appareil

Man Ray ne fut pas le seul à poser des objets sur du papier photo sensible. Walker Evans aussi l’a expérimenté, pour explorer ses théories sur un medium en pleine effervescence.

De Walker Evans s’impose d’emblée son travail photographique durant la grande dépression, dans le cadre de la Farm Security Administration, ou encore sa série de portraits d’anonymes, saisis dans le métro new-yorkais à partir de 1938. Nettement plus inhabituel est ce photogramme de 1929, portant le tampon de la galerie d’Harry Lunn, l’un des plus grands marchands spécialisés de la seconde moitié du XXe siècle. Le photogramme est par essence unique, puisqu’il s’agit d’une épreuve photographique réalisée en posant directement le sujet, ici une main, sur le papier sensible. Le degré zéro de la pratique photographique, diront certains. D’autres y voient la quintessence du médium, qui demeure avant tout une trace lumineuse avant d’être la reproduction de quelque chose. Dans son livre Peinture, photographie, film (1925), Lazlo Moholy-Nagy exprime ainsi que le photogramme “autorise la mise en forme de la lumière, qui, en qualité de nouveau moyen de création, devra être utilisée de manière autonome, à l’instar de la couleur en peinture ou du son en musique”. La technique n’a pas attendu les avant-gardes de l’entre-deux-guerres pour exister, le pionnier de la photographie, William Henry Fox Talbot, ayant réalisé dès 1839 des “photogenic drawings” à partir de plantes disposées sur du papier sensible. Au même moment en France, Hippolyte Bayard associe au règne végétal des plumes et des étoffes. En 1921, Man ray découvre par hasard le principe du photogramme, qu’il appelle “rayogramme”. Un tirage argentique vers 1963 d’une de ses créations réalisée vers 1924, reproduisant principalement un revolver et des pochoirs de lettres (2 000/3 000 euros), côtoie d’ailleurs notre photogramme dans cette vente. Man Ray va devenir le roi du genre, publiant dès 1922 un album compilant ses expériences, Les Champs délicieux, préfacé par Tristan Tzara. Mais revenons à Walker Evans. Peut-être a-t-il eu connaissance des expériences du surréaliste durant ses études de littérature à La Sorbonne, en 1926. Plus sûrement, la découverte de La Femme aveugle de Paul Strand décida de sa vocation de photographe, qui, dés 1928, s’attache à la description des réalités quotidiennes de l’Amérique. Son intérêt fugace pour le photogramme pourrait être lié à sa conception de la photographie, qu’il considère inconsciente et instinctive. Sous cet angle, on comprend pourquoi cette technique a retenu son attention. La série des portraits du métro new-yorkais a par exemple été réalisée appareil caché en poche... L’objet du photogramme est de ne pas utiliser de boîtier. Une expérience revisitée par Arman vers 1960 dans cette oeuvre, le medium, ici une radio, servant de support aux empreintes à la gouache faites par l’artiste, alors en pleine ébullition créative. Le 25 octobre 1960, il réalise Le Plein en remplissant avec Martial Raysse la galerie d’Iris Clert, tandis que l’année suivante, il exprime ses premières Colères, une contrebasse en faisant les frais devant une caméra de la NBC. Un appareil photographique ayant subi le même sort aurait parfaitement complété notre sujet...

arman

Arman (1928-2005), Août inclus,
vers 1960, tampon, empreinte et gouache sur radio (Rayon X). 28,1 x 22,5 cm.

QUAND ?

Jeudi 17 avril 2014

OÙ ?
Espace Tajan, Tajan SVV..

COMBIEN ?
Estimation : 1 600/1 800 euros.

arman
Walker Evans (1903-1975), sans titre, 1929,
photogramme unique d’époque sur papier argentique.
27,9 x 17,8 cm (détail).

COMBIEN ?
Estimation :15 000/18 000 euros.
La Gazette Drouot n° 14 - Vendredi 11 avril 2014 - Sylvain Alliod


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