La Gazette Drouot
Une table de salon
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L’utile et l’agréable
Martin Carlin a donné leurs lettres de noblesse aux tables de salon,
un meuble symbolisant le raffinement et le confort de la fin du XVIIIe siècle.
Adjugé 280 000 euros.
Table de salon à plateaux ovales, plateau supérieur monté à crémaillère orné d’une plaque en porcelaine de Sèvres, estampille de M. Carlin
et poinçon de jurande, époque Louis XVI, 78 x 38,5 x 31,5 cm.

Auvers-sur-Oise, dimanche 13 juin. Le Calvez & Associés SVV. Cabinet Dillée.

Précieux, féminin, léger... Tels sont les qualificatifs régulièrement employés pour désigner le mobilier de Martin Carlin, reflet des nouvelles tendances de la fin du XVIIIe siècle. Révolu, le temps des fastes ! Le bon goût préconise désormais la sobriété des lignes, dont l’élégance s’accommode à merveille de matériaux d’exception. Et puis, le mobilier s’adapte à un nouveau mode de vie, les réceptions intimes dans de petits appartements confortables étant préférées aux pompeuses cérémonies d’antan, dans les vastes salles d’apparat. Mobiles – comme leur nom l’indique –, les petits meubles volants répondent idéalement à cette évolution. Parmi eux figurent le guéridon, à plateau rond, et la table de salon, à plateau ovale. Ils vont devenir les meubles gracieux par excellence, ceux qui sauront séduire les clientes les plus exigeantes, à l’image de la comtesse du Barry ou de la reine Marie-Antoinette. Prescripteur du goût, le marchand mercier Simon Philippe Poirier ne s’y trompe pas. Les délicates plaques de porcelaine, qu’il commande à la manufacture de Sèvres depuis 1758, exaltent idéalement ce luxe discret tant recherché. Destinées à de multiples usages, les petites tables peuvent être employées comme simples serviteurs ou se transformer, pour jouer le rôle de tricoteuse ou encore celui de pupitre à musique. Pour réaliser ces meubles incontournables, Poirier a trouvé son ébéniste : Martin Carlin. Reçu maître en 1766, celui-ci se fera une spécialité du mobilier précieux et saura séduire les commanditaires les plus en vue. De leur association naîtront plusieurs variantes de tables, du modèle à plateau unique rabattable jusqu’à celles «en marmotte», c’est-à-dire équipées de bras de lumière mobiles à crémaillère. Sur notre meuble, cette dernière sert à adapter la hauteur du seul plateau supérieur, orné d’une plaque de Sèvres. Féminin, le sujet de la porcelaine présente un panier débordant de fleurs : des espèces policées, comme les roses et les tulipes, sont subtilement associées à la fantaisie des fleurs des champs. Parure incontournable du style Louis XVI, un ruban violet noué autour d’un clou suspend virtuellement la corbeille, encadrée par une bordure bleu turquoise et une frise perlée dorée. Deux marques nous renseignent sur cette plaque : deux "L" entrelacés, signature de la manufacture royale, et les trois points désignant l’auteur de son décor, le peintre Jean-Baptiste Tandart, dit l’aîné. La lettre-date " X " précise quant à elle l’année de sa création, 1775. Cette année-là, en témoignent les registres, seules sept plaques ovales sortiront des ateliers. Pour un produit aussi rare, il convenait de réaliser un support tout en finesse. La sobre silhouette élancée, assise sur un piètement tripode, répond au défi ; le choix d’un placage hélicoïdal de bois de rose pour le fût accentue l’impression de légèreté. L’emploi judicieux des essences, selon leur veinage, joue en effet un rôle majeur dans la qualité d’un meuble. Sur le plateau inférieur, les losanges de bois tabac à l’aspect maillé, servant de fond aux quartefeuilles, sont disposés alternativement dans un sens puis dans l’autre, pour créer cet effet d’optique donnant de la profondeur au motif. Plus communément au nombre de deux, les triple filets aux tons contrastés encadrant des losanges sont également le signe d’une grande qualité d’exécution. L’ensemble compose un jeu de fond particulièrement en vogue à la fin de ce siècle, la «mosaïque à la reine». Cette appellation dériverait des nombreux meubles ornés de ce décor présentés par Jean-Henri Riesener à Marie-Antoinette. Deux tables de salon sont à rapprocher de notre modèle. L’une a appartenu à la collection Dubouchage, l’autre à l’Américain Ashburton. Cette dernière est aujourd’hui conservée au Philadelphia Museum of Art. De nombreux musées abritent des oeuvres de Martin Carlin, aussi l’occasion est belle pour un particulier d’acquérir cette table évoquant un art de vivre épanoui...
Sophie Reyssat
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp