La Gazette Drouot
Une toile de Jean-Emile Laboureur
Un cubiste pas comme les autres

La vente de la succession de son fils permet de suivre pas à pas les recherches esthétiques de Jean-Émile Laboureur, ses penchants littéraires aussi. Incontournable.

L’art de Jean-Émile Laboureur n’est pas apprécié comme il le devrait. Pourtant, ce graveur cubiste parmi les meilleurs sut développer un style très personnel, élégant, fluide et aimablement teinté d’humour. Hélas pour lui, l’essentiel de son oeuvre est composé de planches libres et d’illustrations : plus de 1 700 gravures, dont 74 séries pour des livres. Son itinéraire s’avère aussi atypique. Nantais issu d’une famille bourgeoise, Émile – il ajoutera Jean à son prénom en 1904 – s’inscrit, suivant les volontés de son père, à la faculté de droit. Faute d’atomes crochus avec cette matière, il opte pour des études littéraires... et ne tarde pas à préférer les ateliers de l’académie Julian aux bancs de l’amphithéâtre de la Sorbonne. Le collectionneur nantais Alphonse Lotz-Brissonneau l’introduit auprès d’Auguste Lepère, qui lui enseigne les techniques du bois gravé. Laboureur produit des oeuvres quasi expressionnistes, tel un Autoportrait de 1896, qui ne manque pas d’évoquer celui réalisé par Munch l’année précédente. Il s’inspire aussi des nabis Bonnard, Vuillard et Vallotton, dont les bois sont très proches des siens, et son ami Toulouse-Lautrec l’oriente vers la lithographie. Ces diverses techniques lui permettent de se frotter à plusieurs modes d’expression. Rien que pour l’année 1897, les bois gravés noir et blanc sont de veine nabi, ceux en couleurs, d’inspiration postimpressionniste.
laboureur
Adjugé 13 879 euros frais compris.
Jean-Émile Laboureur (1877-1943), L’Arrosoir (le père de l’artiste),1903,
huile sur carton, 32 x 49,5 cm.
Mercredi 12 octobre 2011, salle 4 - Drouot-Richelieu. Ader SVV.
Mmes Bonafous-Murat, Sevestre-Barbé, MM. de Louvencourt, Weill, Galantaris.
Les eaux-fortes s’inscrivent dans la tradition impressionniste, comme en témoigne Maisons au bord de la Bièvre, où l’on retrouve les nuances de l’aquarelle ; quant aux pointes-sèches, elles permettent une oeuvre plus symboliste. Laboureur adopte la lithographie – et sa grande variété de gris – pour ses premières illustrations de livres, telle la planche des Trois Fiancées de porcelaine pour Le Pèlerinage de Sainte-Anne, poème de Saint-Pol-Roux paru en 1893 dans le recueil Les Reposoirs de la Procession. Les peintures de cette époque évoquent aussi bien l’art intimiste d’un Vuillard que les paysages d’Henri Martin, comme cet Arrosoir (voir photo). Même ses voyages sont des moments d’études ; il visite assidûment le cabinet des Estampes de Dresde lors de son voyage en Allemagne, en 1897, où il rencontre Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire. Jean-Émile Laboureur retournera d’ailleurs à plusieurs reprises en Allemagne pour approfondir sa connaissance des grands graveurs de la Renaissance. En 1903, sa décision de partir pour les États-Unis est fondamentale dans l’évolution de son style : le trait devient prépondérant, comme on peut le voir dans les séries Ten Etchings from Pittsburgh (1905) ou In the Pittsburgh Mills (1906), dans ses vues de New York aux gratte-ciel en construction, de Broadway, dans ses scènes prises sur le vif... Laboureur revient en Europe en 1908, s’installe à Londres, puis, lauréat d’une bourse de voyage, part en Grèce, en Turquie. Installé à Paris, il reprend ses relations avec Marie Laurencin, à laquelle il enseigne la gravure, et avec Apollinaire, qui le présente aux cubistes. Il simplifie son trait pour suggérer l’espace, le volume et le mouvement ; paraissent alors des planches comme Le Bar du commerce, L’Entomologiste ou La Marchande de violettes (voir photo). Cet art sophistiqué, élégant et volontiers malicieux séduit le public. Mobilisé pendant la Grande Guerre, il évoque dans ses gravures la vie au front, les troupes étrangères, notamment américaines pour lesquelles il sert d’interprète. L’entre-deux-guerres est particulièrement prolifique : il fonde le groupe des Peintres-Graveurs indépendants en 1923, est membre de plusieurs sections de l’exposition de 1937, illustre quelque 70 livres, réalise de nombreuses planches, organise des expositions... Malade, Jean-Émile Laboureur se retire dans sa maison de Pénestin, dans son cher Morbihan, où il meurt en 1943.
La Gazette Drouot N°34 -7 octobre 2011 - Anne Foster


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