La Gazette Drouot
Leiris et Bacon, tauromachie
À PARIS / Tauromachie artistique

Ou comment une fine plume française, Michel Leiris, a fait découvrir à Francis Bacon un singulier combat,
qui va innerver son oeuvre et produire un livre d’exception.

Un jour, Pablo Picasso déclara au célèbre toréador Luis Miguel Dominguín : "Si je n’avais été peintre, j’aurais aimé être picador". Par son intermédiaire, la fine fleur artistique et intellectuelle va fréquenter les arènes du sud de la France. En 1926, à Fréjus, c’est au tour du jeune Michel Leiris d’être initié. Il sera marqué à vie par ce «spectacle révélateur», dont il donnera un compte rendu exalté dans Grande Fuite de neige, publié en 1964. Cependant, l’écrivain devient réellement aficionado à partir de 1935, année où, séjournant chez les Masson à Tossa de Mar, en Espagne, il assiste à une corrida à laquelle participe le grand Rafaelillo Ponce.
Dans une lettre adressée à l’oenologue nîmois André Castel, il avoue n’avoir «jamais trouvé, dans aucune oeuvre artistique et littéraire, l’équivalent de ce que j’ai ressenti à Valence en voyant toréer Rafaelillo». Au point de rédiger quasiment coup sur coup trois textes : Tauromachies (1937), Abanico para los toros en 1938 et surtout, la même année, Miroir de la Tauromachie. Ce dernier ouvrage est un essai théorique et poétique, dans lequel il livre sa conception de la corrida. Bien plus qu’un sport, il s’agit d’un «art tragique» lié à l’érotisme, au sacré et à l’écriture de soi. Pour le torero, comme pour le poète et l’amant, "toute l’action se fonde sur l’infime mais tragique fêlure par laquelle se trahit ce qu’il y a d’inachevé (littéralement : d’infini) dans notre condition"...
Ce texte essentiel de l’oeuvre de Leiris sera le premier offert par son auteur à Francis Bacon. Les deux hommes se rencontrent à la Tate Gallery de Londres, en 1965, à l’initiative de l’écrivain et critique d’art David Sylvester lors de la rétrospective de l’oeuvre d’Alberto Giacometti, un ami de Leiris. Ce dernier se fera en France l’un des meilleurs promoteurs du peintre. Dès l’année suivante, il rédige Ce que m’ont dit les peintures de Francis Bacon, préface du catalogue de l’exposition organisée à Paris par la galerie Maeght. Si du côté de leur mode de vie tout les oppose, Bacon et Leiris partagent les mêmes exigences intellectuelles à se pencher sur l’insondable ambiguïté de l’âme humaine. Le critique trouve dans les toiles du peintre la «vérité criante» dont il fait le critère absolu de l’oeuvre d’art et, par conséquent, l’enjeu de sa quête d’écrivain. La tauromachie sera le sujet de trois compositions de Bacon en 1969, peut-être prévues pour former un triptyque ; le musée des Beaux-Arts de Lyon possède l’Étude pour une corrida n° 2, grâce au legs de Jacqueline Delubac.
Ces oeuvres seront utilisées en 1990 pour «imager» une édition limitée à 150 exemplaires du Miroir de la Tauromachie. Une belle preuve d’amitié, Bacon étant contre les ouvrages illustrés. Les trois lithographies sont alors complétées d’une quatrième, d’après le portrait de Leiris réalisé en 1976 par Bacon, alors qu’il lisait la dernière partie de son autobiographie, Frêle bruit. Selon David Sylvester, celui-ci, désormais conservé à Beaubourg, est le plus remarquable portrait jamais peint par Bacon. "Chauffé jusqu’à l’incandescence", aurait dit Leiris...

Francis Bacon (1909-1992) et Michel Leiris (1901-1990), Miroir de la tauromachie,
quatre lithographies en couleurs sur papier Arches : Triptyque de la tauromachie
(48 x 36 cm chaque, détail reproduit) et Portrait de Michel Leiris (25 x 21 cm),
édition à 150 exemplaires sur vélin d’Arches en feuilles, sous couverture papier rempliée
et emboîtage cartonné toilé avec le titre,
Daniel Lelong éditeur, 1990.
© The Estate of Francis Bacon / 
All rights reserved / ADAGP, Paris 2015

QUAND ?
Vendredi 9 octobre 2015

OÙ ?
Drouot-Richelieu, salle 4.
Morand SVV. Mme Collignon

ESTIMATION ?
50 000/55 000 €

La Gazette Drouot n° 33 du vendredi 2 octobre 2015 - Sylvain Alliod


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