La Gazette Drouot
Moïse sauvé des eaux
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Histoire d’eau
Un format respectable, une qualité d’exécution irréprochable, un artiste des plus honorables dans l’Europe du XVIIIe. Ajoutez un thème inépuisable... C’est le bonheur !

Adjugé 181 395 euros frais compris.
Andrea Casali (1705-1784), Moïse sauvé des eaux, toile, 99,5 x 124,5 cm.
Vendredi 9 avril 2010, salle 5-6 - Drouot Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando - Lemoine SVV. M. Millet.

Les oeuvres mettant en scène ce géant biblique cité plus de neuf cents fois dans les Écritures sont légion ! Nicolas Poussin (1594-1665) à lui seul est l’auteur de trois tableaux illustrant cet épisode de la vie du prophète. Si ses versions de 1638 et 1647 sont aujourd’hui au Louvre, après avoir fait partie des collections de Louis XIV, celle de 1651 est visible à la National Gallery de Londres. Dans son Moïse sauvé des eaux, Andrea Casali n’hésite pas lui non plus à mettre en scène une assemblée de jeunes femmes fournie : un séduisant prétexte pour multiplier les expressions, les attitudes et les physionomies, à déployer son talent dans la représentation des costumes et des drapés... Plus que l’étonnement, c’est la compassion qu’expriment le geste de la main et le visage de la fille du pharaon. Deux guerriers et une cité fortifiée ferment la scène sur sa partie gauche ; sur la droite, les eaux vertes du fleuve répondent au bleu du ciel et ouvrent la perspective. Le nouveau-né, tout emmailloté dans sa corbeille de papyrus enduite de poix, émerge des roseaux, dans les bras de sa soeur Miryam, venue le sauver du massacre des enfants juifs auquel il était promis.
L’épisode, on le sait, se déroule en Égypte, mais rien ne l’indique ici. Comme ses contemporains et nombre de ses prédécesseurs, Andrea Casali ne fait pas exception à la règle, qui écarte toute allusion réelle au royaume des pharaons. Au XVIe siècle déjà, le sujet est transposé dans un contexte contemporain et sert de prétexte à une scène de genre bucolique. Les modèles grecs font leur apparition sous le pinceau de Nicolo dell’Abate (1510-1571), l’un des premiers également à faire figurer quelque pyramide. Même motif, même punition au siècle suivant, où domine encore l’Antiquité grecque, de timides pyramides ou obélisques rehaussant une fois encore ces compositions. Nicolas Poussin, que son goût classique porte vers l’antiquité grecque avec réminiscences italianisantes, se plaît à faire figurer dans ses toiles un palmier, mais aussi le Nil sous la forme du dieu fleuve gréco-romain, appuyé sur un sphinx ou une sphinge.
Et pourquoi pas ? Le XVIIIe, lui, reviendra volontiers à la transposition d’époque, la scène se voyant toutefois nourrie de très discrets éléments grecs ou égyptiens, illustrant les prémices du goût orientaliste. Oh, rien de comparable avec l’égyptomanie qui envahira l’Europe après l’expédition d’un certain Bonaparte, mais tout de même ! Ici un personnage coiffé d’un némès, là un crocodile, des palmiers, des ibis... Les campagnes de fouilles, les voyages et de nombreux documents sont donc à l’origine d’une véritable fascination pour l’Égypte, au milieu du XIXe. Les peintres s’en donnent à coeur joie, qui introduisent des éléments «archéologiques», libèrent les scènes de leur sens religieux et font de la reconstitution historique le véritable sujet du tableau. On n’en est pas encore là chez Andrea Casali, artiste originaire de Civitavecchia, dans le Latium, venu faire ses classes à Rome auprès de Sebastiano Conca puis Francesco Trevisani, et dont la renommée n’a pas attendu le nombre des années. En 1740, malgré le succès – ou grâce à celui-ci –, notre Italien s’installe en Angleterre. Il y restera vingt ans. Ici encore, les riches amateurs sont au rendez-vous, tout comme les expositions et les récompenses. Pas moins de quatre concernant ces dernières, notamment à la Free Society de Londres, où notre tableau est présenté en 1772. Casali séjourna également à Paris.
En 1741, il est reçu à l’Académie royale de peinture sans avoir à exécuter son morceau de réception ; en 1748, il fut couronné de lauriers en Allemagne. Si la vie de notre artiste n’était sans doute pas un long fleuve tranquille, on peut supposer qu’elle fut moins semée d’embûches que celle de Moïse...
Claire Papon
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