La Gazette Drouot
Lampe en bronze
Danse électrique

Figure incontournable de la Belle Époque, Loïe Fuller fut également
une source d’inspiration inépuisable pour les artistes art nouveau. La preuve par l’objet.

Quand deux fortes personnalités se rencontrent... ça fait de l’électricité. Une énergie joliment exploitée par le sculpteur Raoul Larche et la danseuse Loïe Fuller. Tous deux devaient d’ailleurs utiliser la nouvelle invention de cette fin du XIXesiècle pour créer quelques-unes de leurs plus belles oeuvres. À cette époque, les lampes, en verre ou en métal, se multiplient dans les intérieurs cossus. Larche saisit l’occasion pour donner vie à toute une gamme de bronzes équipés, afin d’éclairer de leur superbe les salons ornés de chefs-d’oeuvre de l’école de Nancy. En plein renouveau des arts décoratifs, il ne fallait pas rater le train de la modernité... Après des études plutôt académiques – aux Beaux-Arts au début des années 1880, sous la direction de Jouffroy et de Falguière –, Raoul Larche a sans aucun doute réussi le test. Il crée, à côté d’une multitude de classiques figures féminines allégoriques en bronze, des sculptures tout à la fois empreintes de réalisme et d’un symbolisme confinant à l’exubérance dans certains modèles au mouvement enivrant. Ses représentations de Loïe Fuller comptent parmi ses plus célèbres créations. Leurs ondulations et autres sinuosités ont immédiatement séduit les passionnés des spectacles et ballets de l’Américaine, toujours novateurs et exotiques, qui pullulent à cette époque dans la capitale française. Notre jeune danseuse est ainsi devenue l’égérie des artistes art nouveau. Elle incarne à elle seule la modernité, la femme indépendante et l’artiste accomplie. Mary Louise Fuller est née le 15 janvier 1862 à Fullersburg, près de Chicago, dans l’Illinois. Son destin se joua un soir d’octobre 1891. Jeune comédienne, elle est obligée, à cause d’un costume de soie blanche trop grand, d’effectuer de grands gestes, qui bientôt se muent en une sorte de ballet hypnotique sidérant le public. La «danse serpentine» est née et ne s’arrêtera pas de sitôt. Loïe met rapidement au point une chorégraphie, qui sera jouée pour la première fois au Park Theater de Brooklyn, à New York, le 15 février 1892. Mais si les Êtats-Unis l’ont vu naître, c’est la France qui vit la gloire de Loïe Fuller.
Estimation : 20 000/25 000 euros.
Raoul Larche (1860-1912) Loïe Fuller, vers 1900, lampe en bronze doré et ciselé, signée,
fondeur «Siot Decauvilles Paris», h. 32 cm.
Marseille, samedi 8 décembre. Hôtel des ventes de Méditerranée SVV.
À peine débarquée à Paris, elle est remarquée par le directeur artistique des Folies-Bergère. En quelques mois, elle devient l’une des plus célèbres artistes de la capitale... et la mieux payée ! Son succès vaut par son originalité. Elle a non seulement créé une danse novatrice, elle sait de plus utiliser les technologies les plus récentes. Ainsi, lors de ses représentations, elle se place sur un carré de verre éclairé par dessous de projecteurs, sur lequel elle fait tournoyer son ample costume à l’aide de baguettes ; des éclairages latéraux frappent le tissu en mouvement et des miroirs renvoient inlassablement son image. Rançon du succès, de nombreuses imitations virent le jour, dans les cabarets et même au cinéma. Mais, Loïe Fuller connaissait les ficelles du métier : elle déposa pas moins de dix brevets et copyright pour ses accessoires et autres dispositifs qu’elle utilisait pour ses différentes danses, dites «serpentine», «du lys» ou «du feu». À côté des imitateurs, s’imposent les admirateurs. Ces derniers sont nombreux et les plus célèbres se nomment Stéphane Mallarmé, Auguste Rodin, Rupert Carabin, Toulouse-Lautrec, Jules Chéret ou Hector Guimard... Autant d’artistes qui firent de «la Loïe» une muse dans leurs poèmes, sculptures ou affiches. Las, le monde du spectacle est cruel : après les années fastes, qui la verront encore sur le devant de la scène à l’Exposition Universelle de 1900, le succès s’amoindrit, notamment au profit de sa compatriote Isadora Duncan. En 1908, année où elle publie ses mémoires, Loïe Fuller ouvre sa propre école de danse. Bientôt oubliée du grand public, elle restera néanmoins aux yeux des professionnels une danseuse unique qui projeta leur art dans la modernité. Une qualité partagée avec les artistes de ce tournant de siècle, avec lesquels notre bronze partagera la vedette lors de cette vente marseillaise entièrement dédiée à l’art nouveau. Une affiche pour le moins électrisante.
La Gazette Drouot n° 42 - 30 novembre 2012 - Caroline Legrand


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