La Gazette Drouot
Un panneau de Jan Mandyn
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Ça chauffe !
Au XVIe siècle – et dans la lignée d’un certain Jérôme Bosch –, les diableries avaient la cote auprès des amateurs, comme l’illustre ce tableau attribué à Jan Mandyn.
Adjugé 247 840 euros frais compris.
Attribué à Jan Mandyn (1500-1560), Le Christ devant les portes de l’Enfer, panneau de chêne renforcé, deux planches,
33 x 47 cm.

Vendredi 8 octobre 2010,
salle 7 – Drouot Richelieu.
Cabinet V.A.E.P. Marie-Françoise Robert & Franck Baille SVV. Cabinet Turquin.
Dans les ténèbres rougeoyantes du domaine de satan, les damnés subissent les pires supplices, infligés par des démons à l’imagination fertile... Quand l’oeil est attiré par un trait de lumière vive. Regardez bien, cape au vent, brandissant l’étendard immaculé de la Résurrection, le Christ force la porte des limbes. Déjà, les troupes refluent. La bataille du Bien contre le Mal est une nouvelle fois engagée, pour le triomphe du fils de Dieu. Suivez l’escalier, à gauche de la composition : à son sommet, Jésus porte secours à un groupe, en tête duquel un couple de vieillards, sans doute Adam et Ève. Les sources iconographiques de cette scène sont à rechercher dans la Bible, notamment la première épître de Pierre, les Évangiles apocryphes et la célèbre Légende dorée de Jacques de Voragine. Dans le chapitre consacré à La Résurrection du Seigneur, ce dernier cite largement un sermon d’Augustin et résume un passage de Nicodème. Le Christ y est décrit par les démons eux-mêmes comme un être «si fort, si terrible, si splendide, si éclatant», venu délivrer «les autres de nos chaînes». Il s’agit des personnages de l’Ancien Testament tels qu’Adam et Ève, les patriarches, le roi David et les prophètes – les justes décédés avant que Jésus-Christ n’accomplisse son oeuvre rédemptrice. Les limbes accueillent également les enfants morts avant d’avoir reçu le baptême. La distinction entre les limbes et les enfers n’apparaît qu’au bas Moyen Âge, le terme étant employé pour la première fois par Pierre de Lombard au XIIe siècle. Quatre cents ans plus tard, Jan Mandyn respecte cette tradition. La porte de l’Enfer est représentée aussi bien par la gueule du monstre dévoreur d’âmes, dominant la composition, que par l’entonnoir, en bas à droite. Au tournant du XIVe siècle, Dante, dans sa Divine Comédie, conçoit l’Enfer comme une sorte d’entonnoir – le cratère causé par la chute de Satan –, divisé en plusieurs fosses, correspondant à l’éventail des péchés. Notre tableau peint au coeur de la Renaissance se révèle largement tributaire du Moyen Âge. Établi à Anvers avant 1530, Mandyn était renommé comme «faiseur de diableries et de drôleries», dans l’esprit de Jérôme Bosch. Ses créatures et sa vision de l’Enfer sont en effet directement redevables au maître du fantastique. L’art de ce dernier, s’il s’ancre clairement par sa conception de l’espace dans la Renaissance, se nourrit cependant des diableries du Moyen Âge, issues aussi bien des traditions gnostiques que populaires. De même, comme au Moyen Âge, Mandyn ne respecte pas l’unité temporelle, représentant dans le tableau deux épisodes distincts de la descente du Christ aux limbes. Le corpus des oeuvres de Mandyn est restreint. Une seule porte son nom en toutes lettres, une Tentation de saint Antoine peinte vers 1550 et conservée au Frans Hals Museum d’Haarlem. C’est à partir de ce panneau qu’on a pu lui attribuer un certain nombre d’oeuvres. L’unique création mentionnée par des documents anciens a été détruite en 1566, lors de la crise iconoclaste qui a secoué les Pays-Bas ; elle avait été réalisée en 1537 pour le mausolée de l’évêque de Dunkeld. Dans son ouvrage consacré à Pieter Bruegel (éd. Ludion), Manfred Sellink évoque la possibilité d’un emprunt par le fondateur de la célèbre dynastie de peintres non pas à Bosch lui-même, mais à un de ses suiveurs. Dans le dessin préparatoire, vers 1561, pour une estampe de La Descente du Christ aux limbes, le caractère futuriste de la sphère éclairée qui entoure le Christ pourrait être redevable à Jan Mandyn, qui semble avoir régulièrement réalisé plusieurs versions d’un même sujet religieux. Le nôtre jouissait incontestablement d’une grande popularité.
Sylvain Alliod
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