La Gazette Drouot
Coup de coeur - Un tapis de Ruhlmann
Retour au sommaire
Une affaire sur le tapis
Rares, voire rarissimes, sont les tapis de Ruhlmann. Alors, quand l’un d’eux apparaît
en ventes publiques, on ne peut qu’être transporté... Explications.
vizner

Adjugé 35000 € sans frais
(42953 € avec frais).
Jacques-Émile Ruhlmann (1879-1933), tapis en laine aux points noués
à décor de fleurs stylisées, Diam. 260 cm.
Paris, mardi 3 avril 2007, salle 16. Piasa SVV. M. Maury.

Elle était annoncée comme la plus importante de la saison et elle le fut. Le 16 juin 1933, quand les portes de l’Hôtel Drouot s’ouvrent, c’est la ruée. Les places assises sont prises d’assaut, tandis qu’une partie de l’assistance s’entasse debout, au fond de la salle, bravant stoïquement la chaleur étouffante. En une heure, trente-quatre tableaux sont vendus, pour un montant de 2 277 109 francs. Des Cézanne, des Corot, des Utrillo et, surtout, pas moins de vingt Renoir... Tous appartenaient à l’industriel lyonnais Émile Vautheret.
Ce grand collectionneur ne manquait décidément pas de flair, puisqu’il a aussi fait appel au plus important des décorateurs art déco pour son hôtel particulier du 5, boulevard des Belges, à Lyon. Du petit salon aux chambres, en passant par la salle à manger, "le Riesener de 1925" a bien sûr conçu les meubles, mais aussi les luminaires, les objets d’ameublement – et les tapis, comme le prouve celui proposé aujourd’hui. Forme pure, galbe délicat, décor d’une parfaite sobriété... l’estampille est bien là. D’ailleurs, les pieds des meubles, étirés en minces fuseaux, semblent effleurer plus que toucher les tapis garnissant le sol. L’écrin est parfait pour les maîtres de la peinture moderne, mais aussi pour les bronzes de Joseph Bernard et de François Pompon.

Années 1924-1928. Jacques-Émile Ruhlmann tient une place en vue dans la société parisienne. Sa Delage noir et blanc, dont il a lui-même dessiné la carrosserie, est célèbre, il est de bon ton de se montrer aux soirées qu’il donne... Louis Renault, Gabriel Voisin, les banquiers Worms, Rothschild ou David-Weill, l’écrivain Colette, le couturier Paul Poiret, la comédienne Jane Renouardt ou le directeur de Citroën, chef des Croisières noire et jaune, Georges-Marie Haardt, figurent parmi ses clients. En 1923, ses meubles entrent au Metropolitan Museum de New York, deux ans plus tard, son Pavillon du collectionneur signe la reconnaissance de sa réussite. À l’instar de ses confrères Paul Follot, Maurice Dufrêne, Süe et Mare ou André Groult, Jacques-Émile Ruhlmann conçoit le tapis comme un complément indispensable de son décor. Les tons pastel et les ondulations de l’art nouveau sont abandonnés au profit de motifs floraux, vivement colorés. Médaillons, couronnes, guirlandes, festons, bouquets ou paniers de fleurs envahissent le décor, combinés souvent à des quadrillages et autres damiers. Mais si l’on assiste à une débauche de fleurs et de couleurs, les lignes droites et les motifs géométriques s’accommodent tout autant du point noué à la main, toujours en usage à l’époque. Ruhlmann décline souvent ses projets avec des variantes. Ses thèmes préférés : les motifs floraux compliqués, les ornements vermiculés ou les lignes droites. Mais si le maître dessine lui-même, il fait bien sûr appel à son atelier, comptant jusqu’à vingt collaborateurs à certains moments, et parfois même à des créateurs indépendants, tels Léon Voguet ou Henry Stéphany. Les pièces uniques côtoient ainsi les éditions limitées, certaines tissées, toujours en petit nombre, par la maison Braquenié. Le critique Henri Clouzot déplore, en 1929, la rareté des beaux tapis. Nul doute que ceux de Jacques-Émile Ruhlmann méritent – une fois n’est pas coutume – que l’on se prenne les pieds dedans...
Claire Papon
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp