La Gazette Drouot
Au coeur du Quai Branly
BAMOUN Royal Cartoon
Une série inédite de dessins de l'école de Foumban, au Cameroun, ainsi qu'une sélection de photos et un manuscrit en écriture bamoun évoquent une modernité africaine méconnue.

Le cabinet d'arts graphiques du musée du quai Branly propose une série inédite de dessins du XXe siècle de l'école de Foumban, ancienne capitale du royaume Bamoun au Cameroun. La majorité des œuvres de cet accrochage provient de la donation faite au musée en 2008 par Corinne et Renaud Jouslin de Noray.

IbrahimA Njoya, sultan et mécène
«Bamoun Royal Cartoon» met en valeur l'accomplissement de deux décennies de recherches et d'affirmation esthétique d'un grand mécène, le sultan Ibrahima Njoya, protecteur d'un artiste homonyme, Ibrahim Njoya, au début du XXe siècle. Le règne de Njoya (1886 ?-1933) subit de grands tourments, toujours réglés en faveur de son peuple, de la paix, du savoir et des arts.
Il affronte des débuts agités, entre 1892 et 1895, quand son armée s'oppose à un parti rebelle peul, mené par Gbétnkom. Par le soutien d'une autre fraction peule, les Bamoun sortent victorieux de cette guerre. En reconnaissance, Njoya se convertit à l'islam, apprend l'arabe et prend le titre de sultan. Ces événements alimenteront les chroniques dessinées et écrites pendant la période de refondation bamoun. La Scène de bataille de la guerre de Manga, dessin anonyme de la première moitié du XXe siècle présenté ici, permet de saisir l'ampleur de ces événements. À peine sept ans plus tard, les Allemands colonisent la région. Le sultan, dans un esprit curieux et pacifique, s'intéresse alors à la religion de ces colons et des missionnaires qui les accompagnent. Ceux-ci arrivent avec des livres, une écriture et des matériaux exotiques, comme les encres, les crayons graphite, de couleur, des papiers de qualité supérieure et plus tard, des calques. Il ne faudra que vingt années au sultan et à ses proches serviteurs pour accomplir les réformes artistiques, intellectuelles et religieuses que leur inspirent ces nouveautés. Njoya crée une nouvelle religion qui combine celle du terroir aux religions musulmane et chrétienne. Avec son trésorier, il invente une écriture. Composée initialement de 510 signes, vers 1905, pour aboutir à soixante-dix lettres et dix chiffres en 1911, l'écriture bamoun, appelée shü-mom, retranscrit une langue qui mêle le haoussa, l'allemand et évidemment, le bamoun. Par la suite, cette langue intégrera des mots français. L'écriture bamoun devient dès lors systématique pour les actes officiels du royaume, des recettes de pharmacopée et de l'Histoire des lois et des coutumes des Bamoun. Le trésorier-écrivain du roi s'appelle Ibrahim Njoya. Il se charge également de l'école bamoun, où il enseigne aux sujets de la cour l'écriture inventée. Deux manuscrits de l'accrochage du musée du quai Branly permettent de suivre la rapide transformation d'une écriture logographique, celle d'un jugement rendu par le sultan Njoya, datant de 1906, à une écriture syllabique et alphabétique, pour un acte de naissance de 1911.

Anonyme, Scène de bataille de la guerre de Manga, première moitié du XXe siècle, papier vélin, encre, crayon, (détail)
donation Corinne et Renaud Jouslin de Noray.
©musée du quai Branly, photo Claude Germain

L'essor du dessin bamoun
Le dessin bamoun prend son envol à la fin des années 1910. Ibrahim Njoya, encouragé par son mécène, met en images la culture bamoun dans toute sa diversité. Des récits historiques, des épisodes du Coran ou de la Bible, des scènes de guerre, de chasse ou du quotidien, inspirent le dessinateur au même titre que l'hommage aux grands rois et aux ancêtres de Foumban.
Sous forme de bandes dessinées ou de grands portraits en pied, ce foisonnement de sujets figuratifs s'accompagne systématiquement d'une recherche de motifs géométriques et de l'alphabet original. Dans le vocabulaire graphique du dessinateur Ibrahim Njoya, chaque roi de la dynastie bamoun se distingue par sa coiffe et son collier. Le chasse-mouches et les perles, de Venise ou en dents de félin, indiquent tels des regalia le rang élevé du porteur. Un grand format intitulé Portraits des chefs Bamoun de 1394 à nos jours reprend toutes les figures de la dynastie bamoun, de 1394 à 1937, et permet de saisir les solutions iconographiques qui individualisent chaque roi. Attribué à Ibrahim Njoya, il fut commandé par le sultan Seydou, fils d'Ibrahima, et présenté à l'Exposition internationale de 1937 à Paris. On retrouve cette inventivité graphique dans le Portrait de guerrier tant dans les motifs géométriques de la frise que sur les détails de la parure, la finesse du trait et l'expression digne des portraits. Il pourrait s'agir du notable Nji Adam Mandou, qui fut un grand guerrier sous le règne de Mbouembouo (1757-1814), et qui lutta vaillamment pour sauver la ville de Foumban. Le lien entre le sujet représenté avec la famille royale est attesté par la présence de motifs géométriques qui encadrent la plupart des dessins. Ils reprennent des symboles et des images stylisées propres à l'art du Grassland camerounais – arts bamoun et bamiléké en particulier – et figurant antérieurement sur les masques, la statuaire perlée ou encore les étoffes teintes à l'indigo. Dans ces cartouches abstraits, l'œil peut saisir selon les compositions des fleurs, des serpents à deux têtes et des grenouilles stylisés ou encore des personnages masqués entrelacés, qui rappellent le lien à la dynastie bamoun. Sur le cartouche du dessin qui représenterait Le Roi Mbouembouo en promenade, le motif de losanges emplis d'écailles dit «dos de crocodile» se réfère quant à lui au vêtement réservé au roi.
Le dessinateur Ibrahim Njoya est exilé entre 1919 et 1922 par les colons français, qui contrôlent ce territoire depuis 1918. Installé pendant trois ans dans une autre région du Cameroun, il se nourrit de nouveaux styles, mais impose son graphisme, au point de remporter un prix international de dessin en 1927. Chef de file d'une école d'art moderne africaine, il permet à ses élèves de s'inspirer de sa technique en utilisant du papier calque avant de s'affirmer stylistiquement. Si une partie des dessins conservés au musée du quai Branly semble, pour le moment, anonyme, une série est fermement attribuée à des successeurs de cette école originale. Le style d'Ibrahim Tita Mbohou, par exemple, se distingue par le travail particulier de la couleur ocre, des visages allongés et des cernes oculaires comme sur ce dessin du Retour du roi Nchare. Le souverain créateur en 1394 du royaume bamoun à Foumban est représenté en vieillard, allégorie de sa sagesse légendaire. Une autre main, non identifiée à ce jour, relate des épisodes de la vie de Foumban sous la forme d'une bande dessinée, très réaliste par ses scènes et dynamique dans la narration ; il en est de même pour la mise en dessins de contes. Les influences étrangères sont plus fortes pour les sujets religieux… on pense par exemple à l'épisode du Coran appelé el buraq. Dans cette scène largement diffusée sur le plan iconographique dans tout le monde africain musulman au XIXe siècle, comme le montre le dessin de l'accrochage du musée, Gabriel transporte Mahomet de La Mecque à Jérusalem puis vers le ciel, sur le dos d'un cheval à tête de femme. Cette sélection de photographies d'époque conservées au musée du quai Branly, permet de s'immerger dans ce fascinant modernisme. Ces dessins révèlent en outre la place extraordinaire des arts à Foumban et celle considérable d'un homme politique visionnaire, Ibrahima Njoya, qui fut destitué en 1924 et exilé par les Français jusqu'à sa mort, en 1933.

La Gazette Drouot - 27 février 2015 - N°08
Ibrahim Njoya, Guerrier, début du XXe siècle, papier vélin, encre, crayon, donation Corinne et Renaud Jouslin de Noray.
© musée du quai Branly,
photo Claude Germaint
Anonyme, Portrait de dignitaire, papier vélin, encre noire, crayons et encres de couleur, crayon graphite (détail).
© musée du quai Branly,
photo Claude Germaine.
Anonyme, Gabriel transporte Mahomed au septième ciel, première moitié du XXe siècle, papier vélin, encre noire, crayons, donation Corinne et Renaud Jouslin de Noray .
© musée du quai Branly,
photo Claude Germain
À VOIR
««Bamoun Royal Cartoon»,
jusqu'au 6 avril - www.quaibranly.fr
À cette occasion, le salon de lecture Jacques Kerchache propose une sélection de livres sur la civilisation bamoun, en accès libre et gratuit.
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