La Gazette Drouot
Au coeur du Quai Branly
L'anatomie des chefs-d'œuvre
Premier établissement muséal à s'être doté d'un logiciel de traitement d'images 3D, le musée du quai Branly expose les surprenants résultats des analyses au scanner de ses collections.

La première application des rayons X à l'étude d'objets du patrimoine remonte à 1896, soit un an à peine après leur découverte par Wilhelm Röntgen. Une momie de chat et celle d'un d'enfant sont radiographiées par Walter Köning au Senckenberg Museum de Francfort. La même année, une série de radiographies est effectuée sur une momie d'oiseau par Thurstan Holland, à Liverpool. L'Égypte ancienne constitua très vite un champ d'investigation privilégié pour cette nouvelle technologie, en raison des nombreuses découvertes archéologiques qui s'y déroulaient. C'est en 1906 que les techniques de radiographie sont appliquées pour la première fois à l'étude de momies précolombiennes par Arthur Baessler, travaux repris en 1931 par Roy. L. Moodie. Il faudra attendre 1972 pour assister à une nouvelle étape dans l'étude des oeuvres d'art par l'imagerie médicale, avec la mise au point du premier scanner à rayons X par le chercheur britannique Godfrey Newbold Hounsfield, d'après les travaux publiés quelques années auparavant par le physicien américain Allan MacLeod Cormack.

DE LA MOMIE... AU MUSÉE
Mis à profit dans un premier temps pour l'étude des momies, le scanner à rayons X voit s'étendre, à partir des années 2000, son champ d'utilisation à celle d'autres biens culturels. Les pièces en bois, en céramique, en ivoire... participent dorénavant à ce nouvel axe de recherche. C'est dans ce contexte que le musée du quai Branly fut le premier musée au monde à se doter de sa propre plate-forme de visualisation 3D, outil évolutif dédié également au partage des données et à l'archivage. À l'aide de cet équipement, l'établissement peut mettre à disposition du personnel scientifique un nouveau moyen d'étude de ses collections. Les oeuvres ethnographiques entrent ainsi dans une ère nouvelle grâce à l'adoption de technologies d'imagerie issues du monde médical. Si l'analyse stylistique de l'objet a prévalu dans l'étude et la classification de ces collections, il est désormais possible de pénétrer dans la matière ou de l'observer en transparence à l'aide de scanners à rayons X et de logiciels de visualisation. Le détournement des technologies d'imagerie à des fins d'étude et de conservation de biens culturels offre dorénavant la possibilité d'accéder à l'anatomie complète de ces objets complexes et souvent tridimensionnels, composés de nombreux matériaux qui contribuent à la connaissance de leur fonction, parfois magique ou sacrée. Le bouleversement le plus important vient de la possibilité de manipuler l'objet à distance, le démonter, l'examiner et l'analyser sans contact ni intrusion physique. Les fichiers numériques, bien plus malléables que l'objet lui-même, permettent d'effectuer des mesures de densité, des calculs de poids, des observations ultrafines, des reconstructions tridimensionnelles et des « voyages » à l'intérieur de l'objet, comme si était pratiquée une véritable endoscopie. Ainsi, la numérisation d'un récipient magique nkisi d'Afrique centrale a permis de mettre en évidence la présence de deux rangs de graines disposées à l'extérieur du rebord. Elle a également révélé l'existence d'un décor géométrique composé de lignes et de chevrons sur la partie supérieure. À l'intérieur, un sachet, probablement en cuir, contient de nombreux éléments organiques et inorganiques dont l'identification est encore en cours.

Récipient magique nkisi, XIXe siècle, marmite en terre sèche, emplie de terre noire, bords entourés d'une couronne en lianes tressées peintes de bandes alternées noires, blanches et brunes. Loango, Congo.
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO THIERRY OLLIVIER, MICHEL URTADO

L'ANALYSE D'UN FARDO CHANCAY
Cet examen virtuel, non intrusif et reproductible, fait évoluer les métiers des musées et dévoile des informations insoupçonnées sur les oeuvres tout en respectant leur intégrité matérielle. L'examen d'un paquet funéraire ou fardo précolombien, conservé au musée du quai Branly, illustre parfaitement les apports révolutionnaires de ces nouveaux outils dans la connaissance d'objets complexes et, en filigrane, dans l'étude plus générale des sociétés anciennes ou traditionnelles. Rapporté en 1878 à Paris par Léon de Cessac, qui l'avait exhumé quelques années auparavant du site de Santa Rosa dans la province de Lima, au Pérou, ce fardo a fait l'objet d'une fouille virtuelle pluridisciplinaire. Celle-ci a révélé la présence d'un jeune enfant d'environ 5-6 ans. Il était enveloppé de plusieurs couches de tissu et de nombreux amas de coton brut pour assurer une bonne stabilité du squelette, renforcé par une série de tiges de roseaux. Des épis de maïs et des outils de filage étaient disposés de part et d'autre de l'enfant pour l'accompagner dans son ultime voyage et assurer sa subsistance. L'observation de son crâne a permis d'identifier une déformation d'avant en arrière - dolichocéphalie -, vraisemblablement produite par l'apposition traditionnelle de plaquettes de bois ou de bandage sur le front et les tempes de l'enfant depuis son plus jeune âge. Aucune cause de mort n'a été décelée à l'issue de l'examen, ni aucune lésion traumatique. Fait inhabituel, l'enfant était disposé la tête en bas, en position foetale. L'observation fine du corps a révélé qu'il avait fait l'objet de traitements particuliers, comme l'éviscération, et se trouvait déjà sous une forme momifiée lorsqu'il a été déposé dans le paquet. L'enfant portait un collier de perles en pierre, mais l'examen a aussi mis en évidence la présence d'une pièce de métal de forme polygonale perforée dans chacune de ses mains. À charge aujourd'hui aux conservateurs et archéologues d'expliquer le sens de cette pratique.

Fardo(paquet funéraire) chancay, 1100-1450.Enveloppe de tissus enroulés sur plusieurs épaisseurscontenant les restes d'un personnagemomifié naturellement, et accompagnéde ses attributs (bourses, instruments de musique, etc.),Côte centrale, Pérou.
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO PATRICK GRIES, BRUNO DESCOINGS

LES NOUVELLES PRATIQUES D'ÉTUDE ET DE MÉDIATION
Le scanner offre donc des perspectives d'étude des collections jusqu'alors insoupçonnées dans les domaines de la conservation - l'archivage numérique, avec la possible visualisation et l'analyse des pièces à distance - et de la muséographie - la présentation des collections à l'aide de technologies d'imagerie 3D révolutionnaires. Ces technologies facilitent également le décloisonnement des disciplines scientifiques et muséographiques par le partage de l'information, et en termes de communication entre des métiers différents. Elles ouvrent des champs inédits pour la médiation muséographique du patrimoine, la diffusion vers des publics élargis et l'enseignement. Les avancées dans le domaine de l'imagerie, et dans celui de l'impression 3D qui en découle, ouvrent des perspectives qui bousculent notre appréhension de l'oeuvre d'art et la vénération muséale pour l'original. Toutefois, concernant les objets magiques, si la reproduction imite les éléments matériels, elle ne garde plus la trace des gestes et de la complexité aléatoire des patines, des croûtes ou des charges magiques formées aux hasards des rituels, et qui donnent tout son mystère et sa force à l'original. Ces copies ne sont plus porteuses d'une histoire, d'une mémoire propre à ces « objets-performances », et perdent ainsi leur sens.

Concepteur : Christophe Moulhérat
chargé d’analyses des collections au musée du quai Branly

La Gazette Drouot - 13 mars 2015 - N°10
Reconstruction 3D du fardo chancay, obtenue à partir d'images de scanner.
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO CHRISTOPHE MOULHERAT AVEC LA COLLABORATION DE CHLOÉ VANIET DE LA SOCIÉTÉ XTREMVIZ
Reconstitution 3D du récipient magique nkisi obtenue à partir d'images de scanner.
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO CHRISTOPHE MOULHERAT AVEC LA COLLABORATION DE CHLOÉ VANIET DE LA SOCIÉTÉ XTREMVIZ
À VOIR
« L'anatomie des chefs-d'oeuvre »
jusqu'au 17 mai www.quaibranly.fr
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