Yvon Chu, ambitions et projets

Le 18 février 2020, par Harry Kampianne

Afin de commémorer les 100 ans de la naissance de Chu Teh-chun, sa fondation annonce une exposition au Musée national de Chine, à Pékin. Rencontre avec son vice-président, fils de l’artiste.

Yvon Chu
© Jeff Hargrove

Dans quel but avez-vous créé cette fondation ?
Afin de mieux faire connaître l’œuvre de mon père à travers le monde. Il s’agit avant tout d’une entreprise familiale dont ma mère, Ching-Chao Chu, est la présidente et Anne-Valérie Sceau, mon épouse, la directrice générale.
Pourquoi avoir choisi de l’implanter en Suisse ?
Mes parents ont toujours eu le projet de s’y établir pour leurs vieux jours. Ce pays a été une réelle source d’inspiration pour le travail de mon père. Sa série «De neige, d’or et d’azur», de 2009, est en grande partie inspirée des paysages suisses. Lorsqu’il est décédé, en 2014, ma mère et moi avons décidé de nous installer à Genève pour créer cette fondation, fin 2017. À l’heure actuelle, il n’y a que les bureaux : nous n’avons pas encore de salle d’exposition.
Comment présentez-vous les œuvres de votre père ?
Certaines sont accrochées dans les bureaux et nous procédons pour l’instant par rendez-vous. Les historiens, les journalistes ou encore les écrivains sont les bienvenus. Naturellement, avoir une salle d’exposition pourrait faire partie de nos projets… Mais notre ambition est avant tout de recenser toutes les archives, d’établir le catalogue raisonné, d’organiser des colloques, des conférences, et bien sûr d’organiser des expositions un peu partout dans le monde. Lorsque mon père a découvert la scène artistique parisienne, en 1955, il a eu la chance que la galerie Legendre lui témoigne une confiance absolue. Aussi aimerions-nous créer une bourse ou un prix, ce qui n’est pas encore défini, pour aider les nouvelles générations d’artistes. Mais pour l’heure, nous gardons en tête la rétrospective que nous organisons pour l’été prochain au Musée national de Chine, à Pékin : nous y montrerons plus de deux cents œuvres sur une surface de 2 000 mètres carrés.

 

Chu Teh-chun, Sans titre, encre sur papier, 2007, 68,5 x 53,5 cm. © Adagp Paris 2020
Chu Teh-chun, Sans titre, encre sur papier, 2007, 68,5 53,5 cm.
© Adagp Paris 2020

Des échanges avec d’autres fondations ou des musées sont-ils en projet ?
C’est une fondation d’intérêt public, ce qui lui donne en effet la possibilité de recevoir des donations ou de nouer des partenariats. Nous avons des pistes, mais cela ne fait que deux ans que nous sommes sur les rails et il est encore trop tôt pour en parler. Nous n’avons pour l’instant demandé aucune subvention et travaillons avec nos fonds personnels. Je pense qu’il est nécessaire d’avancer à pas mesurés plutôt que dans l’emballement et la précipitation. La priorité est de faire connaître l’œuvre de Chu Teh-chun.
Au regard de son travail prolifique, comment procédez-vous ?
Nous sommes en train de numériser l’ensemble des archives. Ma mère notait l’entrée et la sortie de chaque œuvre, ce qui est pour nous une base solide pour commencer à travailler sur un catalogue raisonné. Mes parents ont toujours voulu consigner la moindre production dans des carnets. Cela vient du fait que mon père a perdu deux fois ses dessins lorsqu’il était encore en Chine : la première dans une tempête et la seconde, parce qu’un ami les avait égarés. Dès lors, il a préféré répertorier ses travaux de façon méthodique, et c’est vrai que c’est très précieux pour nous. Cela nous permet d’organiser plus facilement l’exposition à Pékin et de localiser les œuvres auprès des collectionneurs. Une fois vendu, le tableau a sa vie propre, mais ma mère notait chaque information quand il réapparaissait au gré d’une vente publique, et pouvait ainsi suivre sa trace. En outre, elle a une mémoire extraordinaire. De mon côté, tout en suivant mes études d’architecture, je prenais les photos de ses œuvres.
La période chinoise, qui l’a vu devenir l’ami de Zao Wou-ki et de Wu Guanzhong avant de s’installer en France, sera-t-elle évoquée lors de cette rétrospective ?
Leur amitié remonte en effet à 1935, quand tous les trois suivaient les cours de l’Académie des beaux-arts de Hangzhou. L’enseignement était jugé très expérimental et avant-gardiste pour l’époque, puisque l’on y suivait des cours sur l’art occidental. La plupart des professeurs de l’école avaient fait une partie de leurs études en France. De plus, mon père avait été imprégné et éduqué dès son plus jeune âge par l’art traditionnel et la calligraphie : la graine était déjà plantée. Elle n’a fait que mûrir et se diversifier à travers son intérêt pour l’art de l’Occident. Nous avons pensé que toute cette période, avant son arrivée en France, devait être présentée. Par ailleurs, nous préparons un film documentaire sur son œuvre et sa démarche artistique. Nous nous sommes aperçus au cours de nos recherches qu’il avait été initié dès l’âge de cinq ou six ans à la calligraphie dite de «l’herbe folle» : une technique calquée sur l’humeur du moment, très spontanée, libre et détachée des structures traditionnelles de la calligraphie chinoise. On la retrouve non seulement dans ses dessins, mais aussi dans sa peinture. François Cheng, écrivain et calligraphe, a produit un texte qui sera publié dans le catalogue de l’exposition. Il affirme que «Chu Teh-Chun est celui qui a su mettre en fusion et poussé l’idylle à l’extrême entre les cultures occidentale et chinoise.»

 

Chu Teh-chun (1920-2014), Après la coupe des adieux, le silence de la steppe, huile sur toile, 2001, 130 x 195 cm. © Adagp Paris 2020
Chu Teh-chun (1920-2014), Après la coupe des adieux, le silence de la steppe, huile sur toile, 2001, 130 195 cm.
© Adagp Paris 2020


Comptez-vous sortir ce documentaire en même temps que la rétrospective ou plus tard, à la parution du catalogue raisonné ?
Il sortira parallèlement à l’exposition de Pékin. Nous sommes partis avec son réalisateur en Chine, sur les traces de mon père pendant sa jeunesse. Nous nous sommes rendus dans son village natal, son école, sur les lieux qui l’ont inspiré comme les montagnes Jaunes, les Trois Gorges… Il y a aussi le fait important qu’il ait vécu la guerre sino-japonaise, en 1937, provoquant l’exode des universités vers l’ouest de la Chine. C’était la première fois, alors qu’il était en fuite avec son école, qu’il voyait du pays autre chose que son village.
Allez-vous privilégier certaines périodes de sa carrière, au Musée national de Chine ?
Non, pour la simple raison que dans son œuvre, tout est lié. Mon père n’a jamais vraiment cloisonné les techniques. L’esprit de la calligraphie et de l’abstraction lyrique est aussi présent dans ses encres que dans ses dessins, ses peintures ou encore la céramique. Il n’y a pas de frontière.


À son arrivée en France, son œuvre a été bien accueillie, mais pas au point d’atteindre les prix records des ventes prestigieuses des années 1990. Comment expliquez-vous cette flambée aussi fulgurante de sa cote  ?
Les années 1990 et 2000 ont été d’un point de vue économique très bénéfiques pour l’Asie, notamment à Taïwan et Hong Kong, ce qui a eu un effet de levier sur les investissements dans l’art et la culture. C’est un phénomène global dont mon père a profité, sans doute grâce à sa double culture et à la renommée qu’il avait déjà en Europe.

Donc, dans l’ordre : priorité à la rétrospective de Pékin, au documentaire sur l’œuvre et le parcours de votre père, et au catalogue raisonné.
J’ai omis une autre exposition en octobre de ses œuvres sur papier dans sa ville natale. Une année bien chargée en vérité…

Chu Teh-chun 
en 5 dates
1920
Naissance à Baitou Zhen (province de l’Anhui)
1955
Arrive à Paris
1999
Est élu à l’Académie des beaux-arts
2014
Décès à Paris
2017
Création de la Fondation Chu Teh-chun à Genève
à savoir
Fondation Chu Teh-chun,
59, rue du Rhône, Genève, tél. 
: +41 22 810 81 83,
www.chu-teh-chun.org



à voir
Rétrospective Chu Teh-chun,
Musée national de Chine, 1, 
Wusi Dajie, East District, Pékin, tél. : + 86 10 64 03 49 51.
Été 2020.
www.namoc.org/en
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