Venise, la Biennale en son village touristique

Le 09 juin 2017, par Vincent Noce
 

En 1201, le sénat de Venise obligea ses verriers à s’installer sur l’île de Murano, afin de préserver le secret de fabrication du verre. Depuis lors, chacune des verreries conserve jalousement la recette de son savoir-faire.» C’est par cette fable aux accents promotionnels que s’ouvre la présentation de l’installation artistique de Loris Gréaud, dans une manufacture ancienne de Murano, sous le commissariat de Nicolas Bourriaud. En réalité, en 1291 (et non 1201), les verriers avaient été enjoints de quitter la ville par peur des risques d’incendie que faisaient courir leurs fours. Et, malheureusement, aujourd’hui, leur secret n’est plus tout à fait «jalousement conservé», si l’on se fie aux devantures de magasins, désormais envahies des animalcules colorés fabriqués en Chine, vendus pour quelques euros pièce. Murano a su protéger son savoir-faire huit siècles durant. L’histoire locale voudrait qu’un espion, envoyé par Louis XIV, ait fini malencontreusement noyé dans un canal. Aujourd’hui, cette corporation formée au Moyen Âge vit la plus grave crise qu’elle ait connue. Depuis 1961, ce joli village a perdu la moitié de ses habitants. Des six mille artisans actifs il y a vingt-cinq ans, il en resterait un millier. Les panneaux «à vendre» succèdent aux usines aux vitres brisées. Les manufacturiers n’aiment pas en parler. La légende moderne voudrait que certains aient commis l’imprudence de sous-traiter leur production à des ateliers en Chine, qui ont entrepris quelques années plus tard d’écouler leurs imitations au Rialto pour leur propre compte. L’histoire offrirait un beau concentré de la mondialisation emportée par le profit.

La Biennale de Venise peut-elle conserver son sens, isolée d’une cité qui a perdu le contrôle d’elle-même ?

Le vernissage à Murano a été l’occasion d’une de ces soirées mondaines dont raffole le milieu de l’art contemporain, mais les Vénitiens n’ont pas l’esprit à la fête. La Biennale de Venise peut-elle conserver son sens, isolée d’une cité qui a perdu le contrôle d’elle-même ? Déversant des milliers de vacanciers, les paquebots géants écrasent le paysage  avant peut-être un jour d’écraser une église et quelques palais. Les locations de courte durée offrent une rentabilité décuplée, si bien que les jeunes ne trouvent plus à se loger. Il n’existe pratiquement plus d’emplois hors l’industrie touristique. Recevant 30 millions de visiteurs par an, la commune dénombre moins de 55 000 habitants. Elle en comptait 200 000 au XVe siècle. Les boutiques ferment l’une après l’autre. Pour aller faire ses courses, il faut gagner des blockhaus perdus au milieu de hangars en ruine et de monceaux d’ordures dans un arrière-pays abandonné à la désolation. Venise se meurt d’une maladie inconnue des anciens. Dans un reportage sur les ravages du tourisme en Europe, le 18 avril sur Arte, le maire faisait le bravache, proclamant «n’avoir que faire» des mises en garde et recommandations de l’Unesco, qui «n’a jamais rien apporté à sa ville». Luigi Brugnaro a en fait tenu ces propos avant ses rencontres, en novembre et janvier, avec l’agence spécialisée des Nations unies, au cours desquelles la ville et le gouvernement  pour une fois réunis  ont proposé des plans de changements, encore limités et graduels. La situation sera revue dans un an, pour un examen que l’Unesco ne peut manquer, tant Venise est le symbole du patrimoine dont elle a charge de défendre la valeur universelle.


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