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Venise, entre leurre et fantasme

Le 11 novembre 2021, par Vincent Noce

Venise, entre leurre et fantasme
 

Joyau culturel de l’Humanité s’il en est, Venise a poussé un cri de désespoir à la veille de la COP26. Les représentants de l’Académie des sciences, des lettres et des arts ont exhorté le gouvernement à créer une autorité capable de préparer la cité à la montée des eaux, éventuellement renforcée par une expertise internationale. Ils dressent le constat d’une situation alarmante, aggravée par la confusion procédant d’un empilement d’administrations aux visées contradictoires. Le niveau de l’eau a augmenté de 35 cm depuis l’installation d’une jauge, en 1897, à la Pointe de la douane, sans compter que la ville s’enfonce d’une dizaine de centimètres par siècle. D’ici 2100, les experts de l’IPCC prévoient une montée de l’Adriatique allant de 28 cm, dans le scénario le plus optimiste, à plus d’un mètre, au pire. Même l’hypothèse intermédiaire, vraisemblable – une hausse de 44 à 76 cm si la température globale monte de 2,1 à 3,5 ° –, « rendrait les dommages causés à la cité incontrôlables », considère l’Académie. À cette occasion, l’architecte Mario Piana, chargé de la basilique Saint-Marc, a souligné le véritable péril qui guette : Venise ne risque pas tant d’être engloutie que de s’effondrer sur elle-même. L’eau remonte par capillarité le long des murs, le sel se cristallisant et se dissolvant en un cycle continuel, rongeant brique, pierre, mortier et plâtre des premiers étages des palais. « Dans un mètre cube de mur, il n’est pas rare de trouver 70 à 80 kg de sel. » Les fondations en brique, généralement assez minces, menacent de s’affaisser, de même que les tirants en fer qui portent les planchers, victimes de la corrosion. L’appel du 26 octobre de l’Académie acte aussi la désillusion causée par le système de digues Mose, un an après un premier essai qui a ranimé l’espoir d’un barrage aux marées hautes. Son histoire est tristement italienne.

Venise ne risque pas tant d’être engloutie que de s’effondrer sur elle-même.

Il a fallu attendre trente ans après l’adoption d’une loi pour que les travaux débutent, en 2003. Estimé à 1,6 Md€ en 1986, le chantier a coûté plus de sept milliards et n’est terminé qu’à 90 %. Sa gestion a été abandonnée sans contrôle à un consortium d’entreprises, entraînant dans son sillage un énorme scandale de détournements de fonds. Aujourd’hui, ce système risque l’obsolescence. L’Académie déplore ainsi une « incompréhension trop répandue du rôle de ces digues, qui sont indispensables pour protéger la ville d’inondations temporaires, mais n’ont jamais été conçues comme solution structurelle à la montée régulière des eaux du lagon ». En cas de hausse, bien plausible, d’un demi-mètre, en appliquant les critères actuels de fonctionnement, il faudrait ouvrir et fermer ces digues plus de 260 fois dans l’année – une absurdité. Outre le coût démesuré d’une maintenance qui s’avère déjà problématique, cette quasi-fermeture du lagon modifierait la sédimentation et son écosystème, aggravant la pollution des eaux usées, du port et des zones agricoles. L’Académie rêve donc d’une résurgence du Magistère des eaux, que les doges avaient fondé en 1501 pour administrer la lagune et qui finit englouti en 2014 par le scandale Mose. Les contributions de ses associés révèlent cependant les différends sur le statut d’une autorité qu’ils voudraient « dotée des délégations de compétence et protégée des querelles locales », tout en étant capable d’accéder aux nécessaires financements de l’Europe. Certains parlent de s’appuyer sur les initiatives citoyennes, un autre d’un « instrument quasi dictatorial ». D’aucuns songent même à une émanation de l’Union européenne… Le recours à une formule institutionnelle, aux contours si vagues, traduit aussi un désarroi des scientifiques et des intellectuels, à l’instar des habitants, devant le sort fait à la cité.

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