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Venet dans l’objectif

Le 18 octobre 2018, par Virginie Chuimer-Layen

À Nice, le Mamac célèbre l’enfant du pays en présentant sa décennie conceptuelle. Hélène Guenin, directrice de l’institution, évoque cette période matricielle de son parcours, trop longtemps ignorée.

Venet dans l’objectif
Bernar Venet dans son atelier à Nice, 1966.
© Courtesy archives Bernar Venet New York


Né en 1941 dans les Alpes-de-Haute-Provence, Bernar Venet a à peine 25 ans lorsqu’il décide de partir pour New York, en 1966. Au contact des artistes minimalistes américains, il approfondit ses réflexions sur l’identité de l’art. En 1970, en pleine gloire outre-Atlantique, Bernar Venet arrête sa production plastique. Il rentre en France, enseigne, donne des conférences. Le monde de l’art français met alors en sommeil ce pionnier de l’art conceptuel jusqu’en 1976, date à laquelle il recommence à travailler pour produire, plus tard, ses «lignes indéterminées» et ses sculptures monumentales. En 2018, conjointement à la rétrospective du Mac de Lyon (voir Gazette n° 34, page 209), le Mamac répare cet oubli à travers l’événement «Bernar Venet. Les années conceptuelles 1966-1976».
Comment qualifieriez-vous votre exposition en regard de la rétrospective présentée à Lyon ?
Le musée d’art contemporain de Lyon et le Mamac ont souhaité montrer l’ampleur de la démarche du plasticien, entre 1959 et 2019, à travers deux manifestations complémentaires. À Lyon, le Mac pose un regard général sur sa pratique, en ne consacrant qu’une petite salle à sa période conceptuelle. En revanche, à Nice, nous proposons une plongée au cœur de ces années fondatrices, qui vont le faire con-naître à l’international et l’affirmer en tant qu’artiste.
Avant 1966, Bernar Venet est à Nice, aux côtés des nouveaux réalistes. Était-il déjà cet artiste conceptuel que l’on redécouvre ici ?
Proche de Ben, d’Arman et de Martial Raysse, il travaille à cette époque à ses grandes toiles de goudron noir. Il conçoit également son œuvre «Tas de charbon». Dès ses débuts, il favorise l’idée sur la forme et recherche l’abstraction la plus concrète, rationnelle et neutre possible. À contrecourant de la pratique de l’appropriation et du ready-made, il privilégie les gestes essentiels, rompant avec les actions grandiloquentes de ses amis et la mise en avant de l’artiste. Ses œuvres dites «proto-conceptuelles» de 1961, tel son Dessin démontrant la méthode utilisée dans le processus de recouvrement d’un tableau, ou encore son travail sur carton au protocole précis  les cartons devaient être repeints régulièrement par le collectionneur, afin que les œuvres paraissent toujours nouvelles , sont déjà significatives de sa quête d’objectivité.

 

Bernar Venet, Magnetic Storms and Associated Phenomene, 1967, acrylique sur toile, 180 x 180 cm.
Bernar Venet, Magnetic Storms and Associated Phenomene, 1967, acrylique sur toile, 180 x 180 cm.© courtesy archives Bernar Venet, New York


Sur l’invitation d’Arman, il arrive à New York en 1966 et découvre les minimalistes américains. Quel rôle ces derniers ont-ils joué dans sa carrière ?
En les fréquentant et en visitant leurs expositions, il se rend compte que ce qu’il avait entrepris de manière intuitive et isolée en France était formellement engagé de ce côté de l’Atlantique. Six mois après l’invitation d’Arman à venir à son atelier, il s’installe donc définitivement à New York, en décembre 1966. Il s’inspire de leurs recherches et se tourne vers les matériaux industriels. C’est l’époque de son premier «Tube», accompagné de son plan technique recopié de dessins tirés de manuels d’ingénieur. Venet fut un des premiers à appréhender la réalité de l’objet en regard de son dessin technique.
Comment est-il arrivé à ses peintures d’équations mathématiques ?
Petit à petit, il pioche, dans les livres de mathématiques, des diagrammes qu’il reproduit en dessins ou peintures, et qui l’orientent aussi vers d’autres disciplines, comme l’astrophysique ou la chimie. À cette époque, il acquiert une reconnaissance et participe aux premières grandes expositions internationales, telles que Art By Telephone, au Museum of Contemporary Art Chicago, ou encore Conception-Konzeption, au Städtisches Museum de Leverkusen, en Allemagne, en 1969. Et en 1971, le New York Cultural Center lui dédie sa première rétrospective.
Revenons au «Tube» de 1966. Cette œuvre ne se rapproche-t-elle pas des pièces de Joseph Kosuth ?
Si, à ce détail près que Bernar Venet fut le premier à le faire, avant Kosuth, dès 1966 ! En France, on oublie bien souvent qu’il fit partie de l’aventure conceptuelle avant lui ou On Kawara.
Comment expliquez-vous cette méprise à son égard ?
Simplement parce qu’au moment du grand développement de ce mouvement, dans les années 1970, Bernar Venet cesse de produire. Il pense qu’il est temps, pour lui, d’approfondir sa pensée avec des conférences, des expositions. Beaucoup d’artistes se raccrochaient à cette tendance, alors que lui nageait à contresens de celle-ci.
Dans ses entretiens, Venet explique qu’il propose «un système autoréférentiel maximal, celui que seule une équation mathématique peut contenir». Qu’entend-t-il par là ?
Il cherchait, disait-il, une forme «libérée des contraintes stylistiques d’un art se reconnaissant dans les grands mouvements de l’histoire de l’art», qui ne réponde qu’à ses propres règles et organisation. En d’autres termes, un système ayant ses propres références. Cela dit, pour lui, les mathématiques ne sont pas un outil de compréhension du monde ou un référent universel. Avec ses peintures d’équations, il souhaite seulement en reproduire les données.
Mais sont-elles vraiment conceptuelles ? Peintes à la main, celles-ci ne procèdent-elles pas d’un geste artisanal ?
C’est bien pour cela qu’il se tourne alors vers le procédé d’agrandissement photographique. Bernar Venet s’est rendu compte que le savoir-faire pictural focalisait trop le public sur l’esthétique du tableau. S’intéressant aux théories de l’information, il va reproduire des textes scientifiques. Il agrandira également des images météorologiques, de cours de la bourse dont le contenu, bien qu’obsolète, reflète déjà l’importance des enjeux climatiques et économiques de notre société actuelle. Poète à ses premières heures, performer… Son œuvre semble protéiforme dès ses débuts ! Je dirais plutôt qu’on réalise à quel point l’artiste est conceptuel à travers l’étendue de ses domaines de prédilection. La performance, la poésie et l’écriture sont, pour lui, des expressions à part entière. Ses premiers poèmes de 1967 se résument à des listes de molécules ou de noms scientifiques. À ce sujet, le Mamac propose un programme de lectures de poèmes par l’artiste lui-même. Ils sont également reproduits sur les murs du parcours.

 

Atelier de Bernar Venet à Nice, 1966.
Atelier de Bernar Venet à Nice, 1966. © Courtesy de l’artiste New York.


Un passage d’une de ses poésies minimalistes dit ceci : «Il n’y a qu’un moyen de faire avancer l’art/c’est de donner tort à l’art déjà constitué/autant dire de changer sa constitution.» Était-il tant déterminé à changer le cours de son histoire ?
Bernar Venet n’est pas passé par une école d’art, mais lisait beaucoup. Le contexte niçois l’a véritablement aidé en lui faisant prendre conscience qu’il fallait inventer des formes nouvelles et rompre avec le passé.


En 1966, il œuvre également avec le Judson Dance Theater, ce groupe de danseurs avant-gardistes, également lieu de performances à New York. Qu’en est-il de cette collaboration ?
Il y réalisa des performances sans vraiment être dans une logique collaborative. Aimant jouer avec les formes pluridisciplinaires, il invita un astrophysicien et trois mathématiciens à y donner des conférences. Concernant ces derniers, comme il les fit débuter à intervalles très courts, il en résulta une cacophonie peu audible, mais voulue par l’artiste !
Comment s’articule la scénographie de l’exposition ?
Sur 1 200 m2, le parcours chronologique propose des sous-ensembles thématiques : la période «proto-conceptuelle», les peintures mathématiques, l’ensemble sur l’astrophysique, un cabinet dédié à la pratique des multiples, un focus sur la performance, sur les œuvres des années 1970-1976, ainsi que les principales manifestations dédiées à l’art conceptuel. Y a-t-il des présentations satellites à votre événement ? Le public découvre à l’étage supérieur, sur 400 m2, une mise en lumière parcellaire d’œuvres minimalistes et conceptuelles américaines  Dan Flavin, Sol LeWitt, Bob Morris, etc.  de la propre collection de Bernar Venet, provenant de sa fondation. Dans la galerie d’art contemporain du musée, nous proposons aussi une exposition d’archives sur le Judson Dance Theater et ses différentes phases d’existence.
Qu’aimeriez-vous que le visiteur retienne de cette présentation très riche ?
Qu’il découvre un jeune artiste ayant fait, à l’époque, le pari fou de proposer, bien avant d’autres, une vision nouvelle de l’art. À travers ses œuvres, Bernar Venet fit preuve d’une audace et d’une avancée incroyables. Cette décennie fondatrice lui permit de préciser sa pensée à venir. 

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