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Un temple du tissu en Occitanie

Publié le , par Camille Larbey

En plein cœur d’Albi, le collectionneur Dominique Miraille a ouvert il y a sept ans un merveilleux petit musée de la mode. Visite des lieux avant l’ouverture de l’exposition annuelle.

Dominique Miraille lors d’une visite guidée de son musée. Un temple du tissu en Occitanie
Dominique Miraille lors d’une visite guidée de son musée.
© Studio Tchiz Albi


Sur le pas de la porte d’entrée, dans la ruelle albigeoise en brique beige-rosé du quartier Saint-Julien, Dominique Miraille est salué par les passants. Tout le monde ici semble connaître celui qui a ouvert en 2012 cet étonnant musée de vêtements et accessoires, issus de sa propre collection. À l’intérieur, le visiteur est accueilli par un élégant lustre en verre de Murano et des plâtres de Bacchus patinés façon terre cuite. L’ambiance reflète le caractère franc et généreux de son créateur. «Les gens ont l’impression d’entrer chez moi», confie-t-il avec son accent du Sud-Ouest. Les décors neutres des institutions muséales ? Très peu pour lui. Quant à la taille modeste du musée, 200 mètres carrés répartis sur le rez-de-chaussée et en sous-sol, elle est revendiquée : «J’aime les petits lieux. Je ne suis pas fana des halls de gare pour les expositions. Sauf pour l’art contemporain, quelquefois. Pour la mode, qui est un objet intime, je trouve justement qu’un lieu intimiste est satisfaisant.» Le sien est installé dans le pensionnat de l’ancien couvent des Annonciades. Lorsque Dominique Miraille achète la bâtisse, l’ensemble est en ruine. La restauration permet de belles découvertes architecturales : un escalier gothique en vis, des portes de la Renaissance et un plafond polychrome. Huit chambres de filles sont également mises au jour il faut dire qu’au milieu du XXe siècle la maison avait la réputation d’être un bordel. La cave voûtée, l’une des plus anciennes de la ville, en brique apparente, confère à la salle d’exposition un léger parfum solennel.
 

Modèles de l’exposition du musée «Pattes de velours», en 2014.
Modèles de l’exposition du musée «Pattes de velours», en 2014.© Studio Tchiz Albi


Une collection assemblée de fil en aiguille
Avant d’être l’heureux propriétaire d’un musée, Dominique Miraille a eu plusieurs vies. Au moins trois : d’abord chargé de mission culturelle, un temps chanteur lyrique, puis antiquaire. Mais, depuis sa jeunesse, il se passionne pour la mode : «J’ai toujours aimé les matières et les humains. Le vêtement et le tissu sont quelque chose de magnifique. Sur une personne, ce matériau est un beau sujet.» Sa carrière de collectionneur débute à l’âge de 20 ans. L’épiphanie survient sous la forme d’une robe en soie vert émeraude et or du second Empire, en vente chez une antiquaire d’Albi. «C’était incroyable, j’avais Scarlett O’Hara devant moi. Mon premier salaire a été englouti !», se souvient-il. Au fil des ans, il se constitue une collection aujourd’hui riche de plusieurs milliers de pièces, de la fin du XVIIe siècle jusqu’aux années 2000. Naturellement, l’homme admet certaines préférences : «J’aime beaucoup les années 1940. Pendant la guerre, on manquait de tout, donc on a fait des choses magnifiques avec le système D, c’est-à-dire le recyclage. Cela me touche terriblement. Une femme qui se faisait des chaussures avec des bouchons de bouteille ou des pneus de bicyclette, car elle n’avait rien, c’est très respectable.» La réserve contient d’autres pépites rares : des éventails mis au carreau, datant du XVIIe siècle, ainsi que des perruques pour homme du XVIIIe. Avec le temps, l’intérêt du chasseur de mode s’est déplacé vers les objets. «Je me souviens d’une vieille antiquaire à Paris, à laquelle j’avais acheté des robes. À l’époque, j’avais 25 ans. Elle m’a dit qu’en vieillissant, lorsque j’en aurais fait le tour, je préférerais aller vers les accessoires. Et elle avait raison ! Autour de 40 ans, je me suis dit : “Mon Dieu ! Accessoires, accessoires, accessoires !” » Depuis, ce passionné traque avec convoitise le bouton précieux, la belle paire de souliers ou le chapeau à plumes : «le petit détail qui fait que», comme il le résume.
Indépendance
Depuis longtemps, Dominique Miraille rêvait d’ouvrir un lieu afin d’exposer ses pièces. L’inscription de la ville à l’Unesco en 2010 et les retombées touristiques promises impulsent le passage à l’acte. Mais ouvrir un musée sans investisseur ni subvention est un parcours du combattant. Un mois avant l’ouverture, en avril 2012, les vitrines à température et hygrométrie contrôlées ne sont toujours pas livrées. Le fabricant berlinois doute de la solvabilité de son client. «Il a fallu que des musées comme Galliera, via la conservatrice de l’époque, Catherine Join-Diéterle, fasse une lettre en disant que si Dominique Miraille avait signé le devis, il paierait», se souvient-il. Telle est la rançon d’une indépendance farouchement revendiquée par celui qui répète ne pas aimer les hiérarchies. Les premières années sont difficiles : 9 000 en-trées, essentiellement des femmes. Le cap des 15 000 visiteurs espérés est encore loin. L’inquiétude monte chez le directeur. Toutefois, grâce à un excellent bouche-à-oreille, le nombre d’entrées finit par atteindre les 21 000 en 2017. Le modeste musée de la Mode d’Albi a réussi à se faire un nom. De plus, il fonctionne en totale autonomie, puisque son fondateur ne sollicite pas de prêts : d’une part, pour des questions d’assurances, mais surtout parce que sa collection suffit amplement. «En revanche, je suis prêteur quand je peux», précise-t-il. Ses pièces ont ainsi été envoyées au Chili, au Mexique ou au Japon.

 

L’exposition «Morceaux choisis», en 2017, présentait de très nombreux accessoires de toutes époques.
L’exposition «Morceaux choisis», en 2017, présentait de très nombreux accessoires de toutes époques. © Studio Tchiz


«Silhouettes»
Presque douze mois avant chaque nouvelle exposition, Dominique Miraille envoie les robes sélectionnées à une association de Saint-Brieuc, chargée de les «mannequiner». Les vêtements auront donc un mannequin spécialement conçu à leurs dimensions, afin de mieux les mettre en valeur. «À chaque fois, on doit les refaire, sauf en cas de réemploi, ce qui est rare. C’est donc une perte sèche et un choix que ne font pas les musées institutionnels», affirme le conservateur. Lorsque nous le rencontrons, il est en pleine préparation de l’exposition 2018. Les mannequins d’homme, de femme et d’enfant sont vêtus et attendent d’être savamment placés dans leurs vitrines respectives. Les murs sont encore nus avant que des tableaux et dessins ne viennent les garnir, en guise de complément iconographique. Le musée fonctionne sur une seule présentation annuelle, de fin mars à décembre, de quatre-vingts pièces environ sur un thème précis. En 2014, la sélection était consacrée au velours. En 2015, seuls des vêtements et accessoires noirs et blancs étaient montrés. Cette nouvelle «saison», nous apprend le collectionneur, reprenant ainsi le langage de la haute couture, est intitulée «Silhouettes» : «L’idée est de montrer les moments clés de changement du corps. On partira d’une robe à paniers du XVIIIe, jusqu’aux lignes filiformes des défilés d’aujourd’hui.» Le public découvrira par exemple que les enfants ont longtemps été considérés comme une copie conforme des adultes : au XVIIIe siècle, une petite fille portait des robes à faux-cul, comme sa mère. Seront également visibles plusieurs pièces données par Stéphane Mahéas, couturier passé par les maisons Chanel, Saint Laurent, Dior et Christian Lacroix. Les dimanches, Dominique Miraille se fait guide le temps d’une visite, prodiguant son savoir. Cette manière de transmettre sa passion lui permet d’éviter les écueils qui, d’après lui, menacent toute personne passant sa vie à accumuler : «Je crois que l’on peut très vite sombrer dans le côté boulimique et tout garder pour soi. Collectionner est une espèce de maladie, dont je me suis guéri car j’ai fait un lieu ouvert aux autres.»

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