Un geste en or

Le 08 décembre 2017, par Sophie Reyssat

Mêlant tradition et innovation, Manuela Paul-Cavallier casse les codes de la dorure pour réaliser des matières d’or. Sous les doigts de la créatrice puisant son inspiration jusqu’au Japon, l’or devient une richesse spirituelle.

Jardin Hakusasonso de Kyoto, 2/4 Les Pierres (détail), feuilles d’or brunies et pigments noirs, 143 x 43 x 4 cm.
© Cecile-Guyenne

Sur sa carte de visite, on peut lire «artiste, créatrice de matières d’or». Un intitulé quelque peu mystérieux, qui donne envie d’en savoir plus sur Manuela Paul-Cavallier. Dans son petit atelier de la rive gauche, à Paris, le regard papillonne des œuvres aux prototypes, des Cubiks en bois doré patientant sur le plan de travail aux papiers plissés jouant avec les ombres. Aux Poésies blanches, sculptant d’autres feuilles accrochées au mur, répond la zénitude d’une Gestuelle d’or sur panneau. Éteindre la lumière suffit à faire vivre différemment les ors de chacune de ces œuvres  rose, jaune, blanc ou encore «couleur de lune» , en révélant des détails passés inaperçus sous la lumière vive. Plutôt que le clinquant des ors de la République, l’artiste a choisi la subtilité de l’or des temples japonais.
 

Création de reflets d’or pour célébrer le 40e anniversaire du parfum Opium, Yves Saint Laurent, Beauté, série limitée et numérotée, novembre 2017, feu
Création de reflets d’or pour célébrer le 40e anniversaire du parfum Opium, Yves Saint Laurent, Beauté, série limitée et numérotée, novembre 2017, feuilles d’or 23,6 ct.


Transmettre l’or
Le matériau l’a choisie, comme elle aime à le dire. Par la grâce du ballet d’une feuille d’or, maniée par les mains virevoltantes d’un professeur de son école de décoration, à Florence, le métier de doreur s’est imposé comme une évidence. Elle l’a exercé pendant vingt-cinq ans de manière traditionnelle, réalisant des arabesques et des dessins sur les meubles, et restaurant des bois dorés en Italie, puis à Paris, notamment pour les musées nationaux. Elle s’est finalement tournée vers l’encadrement contemporain, et travaille aujourd’hui sur tous types de supports. Une évolution née de sa volonté de faire connaître le savoir-faire dont elle est l’héritière. Le meilleur moyen de montrer au public ce qu’est une feuille d’or, une belle dorure ou un reflet or, est en effet selon elle de passer par l’innovation. Elle crée ainsi des œuvres contemporaines, poursuivant ses recherches tout en employant des techniques ancestrales. Le bois reste naturellement son matériau de prédilection, mais elle utilise désormais aussi bien la pierre que le liège, le cuir ou le métal. Elle a également inventé une façon de dorer la marqueterie de paille. Un travail de patience, les brins étant collés un à un, écrasés et coupés, avant de recevoir une feuille de métal les transformant en délicats panneaux décoratifs. Et si l’on dit à Manuela Paul-Cavallier qu’une dorure est impossible à réaliser, elle répondra : «essayons, faisons des expériences !» Elle a ainsi convaincu les Japonais eux-mêmes en parvenant à dorer du bambou, et a relevé avec élégance le défi de la maison Quintessence, en marquant à l’or le verre bleu contenant ses bougies parfumées de la série numérotée «Volutes d’or», lancée en 2016. Un savoir-faire qu’elle vient de mettre au service de la maison Yves Saint Laurent Beauté, en habillant d’or le flacon d’Opium pour célébrer les quarante ans du parfum. De quoi prouver que l’«on peut faire du sur-mesure tout en ayant une optique de produit». Une belle manière de réinventer un métier d’art, sans trahir son exigence de qualité.
Créer la matière
L’artiste poursuit également cette voie en collaborant à la demande avec des architectes d’intérieur et des enseignes de luxe. S’adaptant à la fois aux projets et aux supports, tantôt elle exploite la forte présence et le potentiel théâtral de l’or, tantôt elle imagine au contraire des reflets subtils et délicats, créant une atmosphère intimiste. Pour le salon VIP d’une célèbre marque de luxe française installée dans le quartier chic de Ginza, à Tokyo, elle a ainsi proposé à l’agence d’architecture et de design RDAI d’appliquer une dorure tout en nuances sur un matériau local, le bois tissé japonais. De quoi mettre en valeur la spontanéité du geste, tout en soulignant la finesse d’une texture incroyablement souple utilisée sous la forme de panneaux décoratifs, dont les reflets d’or renforcent l’ordonnancement harmonieux. Pleine d’imagination, elle a également proposé un autre mariage audacieux à Vincent Darré pour ses miroirs : celui de l’or et du bois brûlé. Ne reculant devant aucun défi, Manuela Paul-Cavallier teste ainsi sans relâche de nouveaux supports. Coffre aux trésors, sa boîte d’échantillons recèle ainsi des essais sur du liège, du cuir, du bambou, des feuilles d’étain et jusqu’à des morceaux de lave. Ces matériaux destinés à accueillir les feuilles de métal constituent sa plus grande contrainte, chacun créant des tensions spécifiques avec l’or et faisant varier ses capacités d’accroche. Impossible dans ces conditions de se contenter de la traditionnelle colle de peau de lapin, idéale pour le bois. «J’imagine beaucoup de choses, tout un mélange de substances qui permettent d’avoir la meilleure dynamique possible», souligne Manuela Paul-Cavallier, qui s’anime à l’évocation de ces recherches passionnantes. Poussant sa démarche toujours plus loin, et considérant que la création naît aussi de la confrontation des idées, elle apprécie de collaborer avec des designers et des artistes partageant sa curiosité.

 

Jardin Hakusasonso de Kyoto, 2/4 Les Pierres (détail), feuilles d’or brunies et pigments noirs, 143 x 43 x 4 cm. © Cecile-Guyenne
Jardin Hakusasonso de Kyoto, 2/4 Les Pierres (détail), feuilles d’or brunies et pigments noirs, 143 x 43 x 4 cm.
© Cecile-Guyenne

Une lumière en or
Celle-ci l’a menée jusqu’au Japon en 2014, plus précisément à Kyoto, conservatoire de savoir-faire et lieu de création contemporaine. Pensionnaire de la villa Kujoyama  antenne de l’Institut français soutenue par la Fondation Bettencourt Schueller  elle y a fait évoluer sa démarche. Créant auparavant des jeux d’ombre avec les patines de ses bois dorés, elle a dès lors cherché à faire surgir la lumière de l’ombre. L’or permet ce petit miracle, comme elle a pu le constater avec admiration au temple d’or de Kyoto, irradiant grâce au métal précieux jusque dans ses recoins censés être les plus sombres. Exploitant ce principe, elle participe ainsi à la réalisation du «Petit théâtre de lumière», en dorant les formes géométriques créées en collaboration avec Goliath Dyèvre et Seikado. Non contente d’étudier comment parvenir à ce qu’elle nomme «l’esthétique de la soustraction», la créatrice se lance également dans la réalisation de «tableaux d’émotion». Inspirée par les jardins zen, dont les variations de lumière modifient la géométrie, elle brunit l’or des heures durant, écrasant la matière millimètre par millimètre, avant de tracer un geste de pigment noir sur le panneau rutilant. De cet instant décisif, ne laissant aucune place à l’erreur, naissent le mouvement d’une carpe ou la vibration d’un flux d’eau. Chacun est libre de ressentir comme il l’entend ces œuvres méditatives. Avec ses abstractions, Manuela Paul-Cavallier s’inspire de la philosophie esthétique des Japonais, sans perdre sa sensibilité d’Occidentale. Elle a d’ailleurs dû expliquer sa démarche à ces spécialistes des dorures parfaitement nettes, leur faisant comprendre que ses ors craquelés n’étaient pas le résultat d’un échec, mais bien celui d’une intention, née de sa volonté de transcender la matière : «Il y a beaucoup de choses à faire avec la feuille d’or. Le geste ne doit pas être parfait. De la non-symétrie et de l’irrégularité naît une forme de magie.» 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne