Un automate exotique du XIXe siècle, qui fume en musique

Le 03 juin 2021, par Philippe Dufour

Évocateur d’un ailleurs fantasmé fin de siècle, cet automate du fabricant Léopold Lambert cumule toutes les qualités recherchées dans ses productions, ingéniosité, fantaisie et poésie.

Léopold Lambert (?-1935), Turc fumeur, automate, vers 1880, tête en carton pressé, yeux de sulfure, mécanismes et musique à deux airs, vêtements d’origine, clé «LB», 34 34 56 cm.
Estimation : 4 000/6 000 €, Adjugé : 12 360 €

En vogue dès le XVIIe siècle, les turqueries ont donné le jour à d’innombrables artefacts exotiques, depuis les scènes de genre de Jean-Étienne Liotard jusqu’aux sultanes en porcelaine de Jacob Petit… Et parmi les thèmes favoris des artistes occidentaux inspirés par la Sublime Porte, celui du tabac occupe une place privilégiée, décrivant souvent hommes – et femmes – qui se détendent en fumant dans leur intérieur. C’est le cas de ce jeune enturbanné, assis sur un tapis, richement vêtu à l’ottomane d’un gilet brodé et d’un pantalon bouffant, les pieds nus dans des babouches. Il élève l’embout de son narguilé de la main droite, et de l’autre, tient une tasse destinée sans doute à contenir du café, autre élément classique de la turquerie… Vous l’aurez deviné, il s’agit d’un automate, à tête en carton pressé et aux yeux de sulfure, pourvu de deux sortes de mécanismes : l’un met en mouvement les bras et la tête, tandis que l’autre émet de la fumée. Bien entendu, l’objet est complété d’une boîte à musique pouvant jouer deux airs. Son auteur n’est autre que le fabricant français Léopold Lambert, qui dirige, comme l’indique sa carte de visite de l’époque, une fabrique de «jouets artistiques et d’automates». Ce modèle au Turc fumeur des années 1880 sera d’ailleurs décliné, avec des têtes différentes, mais toujours dans la même pose ; ainsi, à côté du jeune garde ou janissaire noir, l’un de ses semblables, réalisé en 1905, présente une physionomie orientale.
L’âge d’or des automates français
L’auteur du Turc appartient à ce petit groupe de fabricants d’automates qui ont pignon sur rue à Paris, et savent allier mécanique complexe et esthétique sophistiquée. Ils ont pour noms Jean Roullet, Ernest Decamps, Jean Marie Phalibois ou encore Gustave Vichy. D’ailleurs, Léopold Lambert a été longtemps le contremaître du dernier, l’un des plus fameux automatistes de son temps ; il l’a quitté pour fonder sa propre maison, n’hésitant pas à reprendre au passage certains des best-sellers de son ex-directeur – tel le célèbre Cuisinier ivre –, ce qui lui vaudra un procès pour plagiat… Cependant pour notre inventeur, le succès est au rendez-vous dès 1886, grâce à une production de petits et grands automates à têtes de porcelaine, aux visages parfois personnalisés, et souvent dotés de quatre mouvements à la fois. Il faut rappeler que cet artisanat de précision fait aussi travailler plusieurs intervenants extérieurs, mécaniciens, horlogers, fabricants de poupées, modeleurs en carton ou habilleurs. À ce sujet, Lambert s’est adjoint les services de mademoiselle Eugénie Bourgeois, costumière de tous ses personnages et qu’il finira par épouser en 1896. Désormais, la maison se nommera «Lambert-Bourgeois», double appellation dont les initiales ornent toujours les clés fixes des mécanismes. Signe de la bonne santé de l’entreprise : après l’incendie de février 1895 qui devait détruire en partie les ateliers du fabricant, celui-ci reprit une activité florissante jusqu’à sa disparition, en 1935.

dimanche 06 juin 2021 - 14:00
Chartres - Galerie de Chartres, 7, rue Collin-d'Harleville - 28000
Ivoire - Galerie de Chartres (Gody-Baubau - Maiche - Paris - Rivière)
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